La blessure s'infecte.
Hermione, en approchant de la Grande Salle, se sentait plus reposée et en confiance qu'elle ne l'avait jamais été durant ces trois derniers mois. Sa bonne humeur tint bon malgré la discussion quotidienne de Harry et Ron sur le Quidditch, et elle alla même jusqu'à prendre part à la conversation, même si elle s'y connaissait autant en Quidditch que Ron était familier avec l'Histoire de Poudlard. Inutile de le dire, ses opinions sur le jeu faisaient habituellement d'elle la victime des moqueries de ses amis, et aujourd'hui ne fit pas exception. Normalement, elle les aurait fusillés du regard, mais aujourd'hui, elle en rit avec eux. Rien ne semblait pouvoir altérer sa bonne humeur.
Elle resta joviale toute la journée, à rire et à discuter avec ses amis. Hermione n'avait pas idée des regards que Harry et Ron se jetaient derrière son dos, et elle n'en fut donc pas perturbée. Elle était dans son élément dans la classe de Métamorphoses avancées de McGonagall, répondant aux questions de son professeur, chose qu'elle n'avait pas faite depuis longtemps. Evidemment, McGonagall en fut surprise, peut-être même choquée. Quand le trio quitta sa classe, McGonagall croisa le regard de Harry et leva vers lui un sourcil interrogateur. Harry haussa les épaules en retour.
&&&&&&&&
Harry s'attendait à ce qu'Hermione prenne la direction de la bibliothèque, pendant que Ron et lui descendraient dans les profondeurs du château en direction de la classe de Potions. Hermione avait récemment pris cette habitude, puisqu'elle avait passé son ASPIC de Potions plus tôt dans l'année. Elle travaillait avec ardeur dans le domaine de Madame Pince, pendant que les deux autres membres du trio souffraient la compagnie du professeur Snape. Cependant, ajoutant à leur inconfort croissant, Hermione resta joyeusement avec Ron et Harry, apparemment inconsciente de la tension que ressentaient ses amis qui voyaient se profiler une rencontre déplaisante entre elle et le professeur de Potions.
Snape était en avance, comme toujours. Le trio s'arrêta à l'entrée de la salle de Potions, et Harry réalisa avec un grognement de contrariété qu'ils étaient en plein dans le champ de vision du professeur. Ron était visiblement nerveux quand Hermione les étreignit l'un après l'autre, en leur promettant de les retrouver dans la Grande Salle pour le déjeuner. Elle s'éloigna et lui et Harry entrèrent dans la pièce, sans oser croiser le regard du professeur. Ron lui donna un bon coup de coude dans les côtes et Harry comprit la mise en garde qu'il y avait sur son visage semé de taches de rousseur. Harry s'était toujours senti mal à l'aise en présence du professeur Snape, mais aucune des remarques mesquines n'avait jamais été comparable à ce que le langage corporel subtil du professeur lui disait en ce moment. Le visage du Maître de Potions restait impassible, mais Harry avait l'impression que Snape rassemblait en ce moment même toute l'énergie d'un véritable orage, avec ses nuages noirs menaçants, ses éclairs précis qui zébreraient le ciel, prêts à déferler sur Ron et sur lui-même sans préavis. Les doigts de sa main droite se pliaient et se dépliaient, comme s'il résistait à l'envie de leur jeter à la figure une potion qui les désintégrerait. Harry se méfiait de l'intensité de la haine que lui vouait Snape, et il se dit que les deux heures à venir allaient se montrer interminables. Il prit note mentalement de parler à Hermione de la situation dangereuse dans laquelle elle les avait mis.
&&&&&&&&&
Hermione chantonnait doucement en entrant dans la bibliothèque. Depuis qu'elle s'était mariée avec le professeur, elle avait l'impression de ne plus avoir de but dans la vie. Avant ça, elle ne voulait qu'obtenir de meilleures notes d'ASPIC que ses camarades, avant d'entrer dans une université magique pour y poursuivre son éducation. Ensuite, elle aurait voulu trouver un homme bien avec qui s'installer, pour fonder une famille. Hermione n'était jamais aussi heureuse que quand elle travaillait pour obtenir ce qu'elle voulait, mais ce mariage inattendu était une complication qui lui avait fait quitter le chemin qu'elle s'était tracé. Elle avait alors sombré dans une profonde dépression, de la même façon qu'une barque, perdue, aurait pu sombrer lors d'une tempête en mer. Mais la découverte inattendue qu'elle avait faite quelques semaines auparavant lui avait donné un nouveau but, et sa frêle embarcation était finalement en route vers des rivages plus sûrs. Hermione posa ses livres sur sa table préférée, s'assit, et posa la tête en appui sur sa main gauche. Rapidement, elle se perdit dans ses pensées.
&&&&&&&&&&
Ce soir-là, Harry, Ron et Hermione étaient confortablement installés dans leur canapé préféré de la Salle Commune de Gryffondor, appréciant le silence paisible qu'on ne peut connaître qu'entre amis proches. Hermione était gaiement plongée dans son Histoire de Poudlard, et Harry essayait de battre Ron dans leur seconde partie d'échecs de la soirée. Preuve criante de l'inquiétude qu'avait provoquée chez lui le comportement d'Hermione aujourd'hui, Ron avait perdu sa reine face à un pion de Harry. Les pièces de Ron, les blancs, étaient en colère contre lui. Ils ne parvenaient pas à croire que leur reine ait été sortie du jeu de façon si humiliante. Ils avaient demandé à ce qu'elle soit réintégrée, pendant que la reine en question croisait les bras d'un air hautain en refusant de regarder Ron. Ne recevant de réponse ni de l'un ni de l'autre des joueurs, les pièces blanches finirent par se mettre en grève, et défilèrent sur le bord de l'échiquier sous les huées de leurs homologues noires. Le rouquin soupira et se renfonça dans le canapé. Harry interpréta ce mouvement comme le signal qu'il était temps de mettre fin à la partie. Ensemble, ils concentrèrent leur attention sur Hermione.
« Hermione. » La voix de Ron était prudemment contrôlée.
« Quoi ? » demanda Hermione, toujours plongée dans l'épais volume.
« Il faut qu'on parle. »
Plissant un peu les yeux à cette interruption, Hermione mit son livre de côté et leva un sourcil interrogateur en voyant l'air sérieux qu'avaient pris ses amis.
Avant que Harry n'ait réussi à formuler la phrase qui lui permettrait d'exprimer son inquiétude, Hermione intervint « Vous vous demandez pourquoi je suis de si bonne humeur aujourd'hui ? »
Harry et Ron acquiescèrent bêtement. Rassemblant son courage, Harry l'interrogea. « Alors, pourquoi ce visage souriant ? Ce n'est pas qu'on se plaigne, bien sûr, mais tu as été plus… plus effacée, ces derniers temps. »
Hermione sourit ; l'inquiétude dans laquelle ses meilleurs amis l'enveloppaient était aussi réconfortante que l'étreinte d'une mère. Elle fut réellement tentée de leur avouer tous ses secrets, ici et maintenant. Au lieu de ça, elle dit, « Je vous en parlerai plus tard. En attendant, ne vous faites pas de soucis pour moi. Je vais bien. »
Pas tout à fait rassuré, Harry laissa tomber le sujet, à regrets. Ron suivit son exemple et changea rapidement de sujet. « Allez, Hermione, fais donc une partie d'échecs avec moi. Harry est un adversaire bien trop en dessous de mon niveau. J'aurais mieux fait de jouer contre un Veracrasse ! »
Son ami réagit avec indignation, « J'ai pris ta reine avec un simple pion à l'instant ! » Les pièces noires acquiescèrent avec tellement de ferveur qu'Hermione ne put qu'en rire.
Après leur partie, qu'Hermione perdit dans les grandes largeurs, Ron lui proposa une revanche. Hermione déclina, en avançant qu'elle devait retourner aux cachots avant le couvre-feu. Elle embrassa ses amis sur la joue et sortit de la salle commune.
Harry vit que Ron fronçait les sourcils en se tournant vers le sablier géant suspendu au dessus de la cheminée. « Qu'est-ce qui cloche, Ron ? »
Contrairement à ses manières habituelles, ce fut sur un ton solennel que Ron annonça, « Est-ce que tu as remarqué qu'elle est retournée voir l'autre salaud plus tôt que nécessaire ? Le couvre-feu n'est que dans trois quarts d'heure ! »
N'ayant rien à dire qui puisse les aider dans cette situation, Harry ne dit rien et remit en place les pièces d'échec. Il indiqua distraitement à Ron de faire le premier mouvement. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient se convaincre que l'atmosphère enjouée n'avait pas disparu au moment où Ron avait fait son commentaire.
&&&&&&&&
Severus fut désagréablement surpris de voir sa routine à nouveau perturbée. Il était furieux qu'Hermione se soit montrée avec Potter et Weasley avant le cours de Potions, et bien plus énervé encore qu'elle soit là dans leurs quartiers vingt minutes plus tôt qu'elle ne l'aurait dû. Est-ce qu'elle avait soudain perdu toute capacité à lire l'heure ? Eh bien, elle pouvait rester là, debout. Elle en avait parfaitement le droit. Il adressa à sa femme un regard indifférent, et se remit à lire l'article qu'il avait commencé dans la dernière revue sur les Potions.
« Il faut qu'on parle. »
Severus releva la tête, dissimulant rapidement sa confusion sous un masque de mauvaise humeur qu'il n'eut pas besoin de feindre. Qu'est-ce qu'elle peut bien vouloir, par Merlin ? Severus envisagea de lui répondre quelque chose, mais décida de ne rien en faire finalement. Ce serait bien plus intéressant de laisser sa femme commencer, simplement pour voir ce qui avait pu la décider à vouloir discuter avec lui, alors que par le passé, elle avait mis toute son énergie à éviter la moindre confrontation avec lui.
L'absence de réponse de son mari causa une première brèche dans la confiance et l'optimisme d'Hermione. Elle chancela, et Severus remarqua que les doutes propres à une jeune fille de dix-huit ans l'envahissaient peu à peu.
Hermione prit une profonde inspiration, et se lança dans le discours qu'elle avait préparé à la bibliothèque. « Je me rend compte que jusqu'à maintenant les choses ne se sont pas très bien passées entre nous (Severus eut un reniflement méprisant), et que nous en souffrons tous les deux (il leva les yeux au ciel). Et je pense vraiment que vous et moi devrions faire de notre possible pour essayer d'arranger les choses entre nous (sourire moqueur). »
Affichant toujours le même sourire, Severus demanda, « Mais qu'est-ce qui te fait croire qu'il y a le moindre 'nous', le moindre 'toi et moi', Hermione chérie ? » Severus n'avait utilisé le prénom de sa femme qu'à une occasion depuis leur mariage, croyant alors que ça l'aiderait à se détendre en sa présence. Plus tard, il était silencieusement tombé d'accord avec elle pour considérer qu'utiliser leurs prénoms était trop personnel pour l'un comme pour l'autre. Depuis, il avait pris pour habitude d'éviter de prononcer son nom dans les conversations qu'ils avaient. Tous les deux en avaient secrètement été soulagés. Cependant, il savait que ce moment était l'occasion idéale pour prononcer son prénom, suivi de ce 'chérie'. Ça serait parfait pour compléter l'humiliation à laquelle Hermione s'était exposée en essayant de lui parler.
Hermione fronça les sourcils, ne sachant comment continuer après avoir vu l'hostilité affichée sur le visage de son mari. « Ecoutez… »
« Que j'écoute quoi ? »
« Il faut vraiment que je vous dise… »
« Mais dis-moi, ce suspense va me tuer. »
« S'il vous plaît, vous voulez bien m'écouter ? » La voix d'Hermione commençait à trembler. « Je voudrais vraiment que notre mariage fonctionne. »
Severus vit là son ouverture et s'y engouffra. « Eh bien, » dit-il, « Malheureusement, moi, je ne le veux pas. » Il se tut pour admirer l'effet que ses mots eurent sur elle. Son talent pour la cruauté s'était vraiment amélioré au cours des ans, mais il fallait dire qu'elle était une cible facile. Hermione sembla surprise et blessée, comme si, pour la première fois de sa vie, un ami de confiance lui plantait un couteau dans le dos. Enchanté, le côté sadique de Severus, qu'il avait eu l'occasion d'aiguiser à la perfection pendant toutes ses années de lutte pour sa survie, enfonça le couteau plus profondément dans sa victime. « Et tu sais quoi, Hermione, ma chère épouse ? Je ne t'apprécierai jamais, et je ne t'aimerai jamais. » Il regarda le visage d'Hermione se décomposer, et il bougea la lame pour achever sa victime. « Tu sais pourquoi ? » Hermione secoua timidement la tête, et Severus prit son menton entre ses doigts, pour la forcer à le regarder dans les yeux. Il voulait savourer le moment où il murmura, d'une voix qui n'était que méchanceté, « Parce que tu n'en vaux pas la peine, et parce que j'aime une autre femme. »
Si vous avez tenu jusque là, accordez-moi encore un chapitre avant de décider d'arrêter de suivre cette histoire. Promis, ça vaut le coup… benebu
