8. Une nouvelle vie.

Le déjeuner venait de se terminer quand Severus Snape retourna d'un pas vif vers son laboratoire de Potions. Il avait une heure avant que les deuxième année n'envahissent sa salle de classe pour leur dose quotidienne de sarcasmes, et il avait bien l'intention de mettre à profit ce temps libre. Madame Pomfresh l'avait approché une semaine plus tôt avec une liste de Potions dont les réserves s'épuisaient dans l'infirmerie. Severus avait grogné en voyant la longueur de cette liste : le parchemin traînait jusqu'au sol. Il faudrait vraiment qu'il parvienne à convaincre Poppy d'ignorer les pleurnicheries des élèves, il était constamment obligé de préparer les Potions qu'elle leur distribuait.

Avant même que Severus n'entre dans le laboratoire de Potion, une odeur âcre parvint à son grand nez crochu, lui faisant monter les larmes aux yeux. Severus fronça les sourcils, confus. Qui pouvait bien être en train de préparer des Potions dans son laboratoire personnel ? Il ne pensait pas qu'aucun de ses collègues, à part Dumbledore et McGonagall, n'entrerait volontiers dans son domaine. Il s'était assuré de sa tranquillité en arrivant pour enseigner à Poudlard en étant aussi désagréable avec tout le monde que Dumbledore le lui avait permis. Ses tactiques d'intimidation avaient assez bien fonctionné sur l'ensemble de ses collègues, la plupart d'entre eux respectaient son besoin de solitude et d'intimité. Cependant, Dumbledore et McGonagall, comme les formidables sorcier et sorcière qu'ils étaient respectivement, n'avaient jamais craint les colères de Severus. McGonagall, avec son impatience parfois teinté d'arrogance, avait tout simplement ignoré l'hostilité de Severus a son égard, et Dumbledore s'était contenté de pétiller du regard en attendant que l'orage soit passé. Cependant, Severus savait aussi que seul Dumbledore serait suffisamment sans-gêne pour préparer une potion à l'odeur incommodante dans son laboratoire. Severus prit une inspiration et se prépara à une autre confrontation nécessaire, mais probablement sans résultat, avec le Directeur.

Il poussa la porte et entra. « Professeur Dumbledore, que fait une créature de la lumière telle que vous dans l'antre de la chauve-souris ? »

Il n'y eut pas de réponse, et Severus parcourut la pièce du regard, un peu ennuyé de ne pas avoir bien compris toutes les données de la situation. Il y avait un chaudron, dans lequel bouillonnait une potion, ce qui expliquait l'odeur piquante, mais aucune trace de la personne qui l'avait préparée. Sachant que ça l'aiderait à comprendre où se cachait le Directeur, Severus resta immobile et réfléchit à la raison de l'intrusion d'Albus. Et parce que Severus était occupé à se creuser la tête, il ne remarqua pas la silhouette qui se glissait derrière lui, entrant dans la pièce, pour lui donner une petite tape sur l'épaule. En conséquence, il sursauta violemment, et sortit adroitement sa baguette de ses robes en se retournant pour faire face à l'intrus.

« Professeur ? » demanda Mel. « Est-ce qu'il y a un problème ? »

Severus battit des paupières pendant un instant avant que sa respiration, qui avait accéléré un peu, ne se calme. Se sentant assez idiot, il remit sa baguette en place et se concentra furieusement pour ne pas rougir jusqu'au bout des oreilles. Bien sûr, il aurait dû se souvenir qu'il avait une nouvelle assistante. Il lui avait donné le mot de passe de son laboratoire le matin même et lui avait demandé de commencer à travailler sur la liste de Poppy. Comment avait-il pu l'oublier ? Il décida que sa seule excuse était qu'il avait travaillé seul depuis toujours, et que son cerveau n'avait pas réussi à enregistrer immédiatement l'idée qu'il avait une assistante.

D'un ton grognon, il dit, « Appelez-moi Severus. Combien en avez-vous faites ? »

Mel leva cinq doigts. « La Pimentine, » indiqua t'elle en indiquant le chaudron qui bouillonnait, « est la sixième. Je voulais préparer le Poussos, mais vous êtes à cours de l'ingrédient principal. » Elle se tut et attendit qu'il parle.

« Et est-ce qu'elles sont préparées correctement ? » demanda Severus, faute de trouver meilleure question. Il remarqua que si Mel acquiesçait brièvement, la lueur qui brilla un instant dans ses yeux était sans conteste un air de défi. Alors, se dit-il, comme ça elle n'est pas intimidée comme j'aurais cru qu'elle le serait. Intéressant.

« Eh bien, alors, puisque vous avez l'air de pouvoir vous en sortir toute seule pour préparer ces potions, je vais vous laisser travailler. Mais attention, je vérifierai leur qualité plus tard. »

Severus tourna les talons, s'apprêtant à sortir, mais fit demi-tour au dernier moment pour demander à Mel. « Au fait, est-ce que vous avez entendu ce que j'ai dit en entrant, par hasard ? »

Le sourire hésitant de Mel lui donna la réponse dont il avait besoin.

Severus jura en silence ; il voyait déjà sa réputation partir en fumée. « N'en parlez à personne, d'accord ? » la prévint t'elle sévèrement. Malheureusement, il sonnait à ses propres oreilles comme un elfe de maison implorant, mais il espérait que Mel ne s'en rendrait pas compte, et comprendrait que cette mise en garde était une véritable menace. Par prudence, il y ajouta son meilleur air dédaigneux.

Cette précaution arriva une seconde trop tard. Le petit sourire de Mel s'était transformé en un grand sourire moqueur.

Furieux contre lui-même, Severus sortit du laboratoire de Potions sans un mot de plus.

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Hermione leva les yeux du livre qu'elle lisait pour regarder l'horloge comtoise qui se tenait discrètement dans un coin de la pièce. L'unique aiguille de ladite horloge pointait vivement en direction de 'dîner'. Hermione ferma vivement son livre et se leva. L'horloge insistait toujours pour qu'elle soit ponctuelle pour les repas. Au début, ça avait ennuyé Hermione. Elle était suffisamment grande pour ne pas recevoir d'ordres d'un objet. Ensuite, elle se montra soupçonneuse. Qui avait déjà entendu parler de la Salle sur Demande fournissant des meubles dotés d'une personnalité ? Et encore moins d'une horloge comtoise à la personnalité hautaine, pleine de toute la sagesse à laquelle seul un vieux fou pourrait prétendre ? Cependant, avec le temps, Hermione céda aux demandes de l'horloge, et commença même à apprécier toutes les histoires qu'elle faisait. Elles lui donnaient l'impression d'être aimée et chérie.

En cheminant vers la Grande Salle, Hermione réfléchit à l'aisance avec laquelle elle s'était faite à sa nouvelle vie. Elle n'était arrivée dans le passé que depuis trois semaines, mais le fait d'être toujours à Poudlard l'empêchait de trop souffrir du mal du pays. Hermione se sentait coupable en pensant à son époque ; Harry et Ron devaient probablement être aussi inquiets maintenant que Dobby quand on lui demandait de garder un secret. Elle pouvait seulement prier pour que Dumbledore ait donné à ses amis une explication de sa disparition qui les convaincrait qu'elle était en sécurité.

Elle pensa ensuite à son mari. Hermione était sûre et certaine que lui, au moins, ne regretterait pas son absence. Ça faisait une personne de moins à propos de qui elle aurait à s'inquiéter parce qu'ils s'en faisait pour elle. Snape ne doit pas penser à moi, se disait-elle. Il doit être en train de penser à elle. La fille qui en valait la peine. Hermione fut un peu surprise que cette idée ne lui serre pas le cœur comme elle l'avait fait auparavant. Après tout, loin des yeux, loin du cœur, n'était-ce pas le dicton ? Hermione avait également remarqué au cours de leurs interactions la curieuse différence entre son mari, et celui qu'il avait été. Snape était moqueur, amer, et il avait le sarcasme cruel. Severus était tout aussi moqueur, mais il était moins amer, et ses sarcasmes recelaient en général une pointe d'humour, sauf quand ils étaient destinés à ses élèves. Hermione se demandait ce qui avait pu se produire au cours de ces treize années pour changer aussi dramatiquement son comportement et son attitude.

Elle arriva à la Grande Salle, et se dirigea vers sa place habituelle, entre Dumbledore et Severus. Hermione, au début, avait voulu rester discrètement à un bout de la table des professeurs, mais Dumbledore avait insisté pour qu'elle s'asseye à ses côtés. Elle avait tenté de discuter avec le Directeur, mais Severus était intervenu pour lui dire, pince-sans-rire, que s'il n'était pas parvenu à convaincre Dumbledore de le laisser porter des robes couleur lilas pour enseigner, elle ne parviendrait à rien sur un sujet aussi trivial. Hermione avait réagi à ce commentaire par une grimace de confusion, mais avait fini par rire devant le ridicule du propos, et par accepter de s'asseoir entre les deux hommes.

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Le dîner commença sur les chapeaux de roue, et la conversation en fit autant. Severus n'aimait pas parler pendant les repas, mais comme d'habitude Albus et Minerva réussirent à l'entraîner malgré lui, comme un enfant récalcitrant, sur leur sujet favori – le fait qu'il soit toujours célibataire. Ce soir, cependant, il y avait quelque chose d'autre que leurs habituelles plaisanteries sans conséquences. Severus pouvait le sentir dans l'air du temps, il aurait juré que c'était palpable. Son sixième sens lui dictait d'être prudent avec ces deux-là ce soir. Ça ne manqua pas, et commença juste après que la soupe ait été servie. Minerva reposa sa cuillère après sa première bouchée, et annonça haut et fort, « Vraiment, Severus, mon garçon. Nous te l'avons dit et répété, il est temps que tu trouves une femme avec qui faire ta vie. »

Severus pâlit en l'entendant être si directe. D'habitude, c'était la plus subtile des deux. Si Minerva allait droit au but, si tôt au cours du repas, que dirait Dumbledore, champion du genre direct quand il s'agissait de parler à Severus, quand viendrait son tour de prendre la parole ? Severus sortit de ces réflexions choquées pour voir McGonagall qui les regardait Mel et lui avec insistance. Severus eut froid dans le dos quand finalement il réalisa quelles étaient ses intentions ce soir. Espérant mettre fin à cette situation ridicule, Severus lui lança un regard meurtrier, la mettant au défi de poursuivre dans cette voie. Malheureusement pour lui, ce regard noir, si efficace quand il s'agissait de réduire au silence quasiment toute la population de Poudlard, rebondit sur McGonagall comme Peeves bondissait d'un mur à l'autre dans les salles désertes.

Minerva, imperturbable donc, se pencha devant le Directeur pour demander à une Mel qui ignorait innocemment la conversation. « Vous n'êtes pas d'accord, Mel ? Est-ce qu'une jeune fille comme vous ne pourrait pas tomber follement amoureuse de notre Maître de Potions ? »

Hermione leva la tête, surprise par la direction que prenait la conversation. Avant qu'elle ne puisse formuler sa réponse, Dumbledore intervint, le regard joyeux. « Ah, ma chère, » dit-il en se tournant vers McGonagall. « Les gentilles jeunes filles s'éprennent toujours des mauvais garçons, (Severus écarquilla les yeux), c'est très approprié pour notre cher Severus (grand comme des soucoupes). Est-ce que ce n'est pas votre avis, Mel ? » demanda t'il en se retournant vers Hermione.

Jamais Hermione n'avait eu à ce point l'envie de rire et de pleurer en même temps. Elle se décida pour un sourire crispé. « Eh bien, Professeurs, je vois ce que vous essayez de faire, mais malheureusement… » Hermione s'interrompit et prit sa baguette dans ses robes. Elle leva le sortilège d'illusion de sa main gauche, pour révéler la bague qu'elle portait à l'annulaire, « comme vous pouvez le voir, je suis une femme mariée. »

Severus se demanda brièvement pourquoi Mel leur avait caché cette information, avant que Minerva ne pousse une exclamation excitée qui lui transperça les tympans. Il regarda la bague par curiosité. Elle s'ajustait parfaitement à son doigt délicat, c'était un anneau d'or et d'argent enroulés l'un autour de l'autre, autour de pierres rouges et vertes qui étincelaient.

Hypnotisé par tant de beauté, il entendit à Minerva qui demandait à Mel où son mari avait acheté la bague. Mais ni lui, ni ses collègues ne manquèrent la tristesse dans sa voix quand elle répondit que ce n'était pas son mari qui avait choisi cette bague, mais un ami commun.