9. Amour aveugle

Severus Snape surveillait la potion qui bouillonnait, lui accordant toute son attention, attendant le bon moment pour ajouter l'ingrédient suivant. Soudain, un grand 'boum' résonna dans le laboratoire, et instinctivement il leva les bras devant son visage. Quelques instants plus tard, il baissa prudemment les bras et vit, surpris et confus, que la potion frémissait toujours innocemment dans le chaudron.

« Je pense qu'elle n'a pas explosé, Severus, vous pouvez arrêter d'avoir peur maintenant. »

Severus tourna la tête pour voir qui se tenait à l'entrée de son laboratoire, avec un air d'innocence malicieuse. « Je n'avais pas peur, » lâcha t'il.

« Non, bien sûr que non, » répliqua Mel, dans ce que Severus jugea une très mauvaise tentative de ton apaisant. De toute évidence, elle était à deux doigts du fou rire, elle avait envie de rire de lui. Severus s'était rapidement rendu compte quand elle était arrivée que sa nouvelle assistante était du même calibre qu'Albus et Minerva, et qu'il ne parviendrait pas à l'intimider. Cependant, il avait également découvert qu'elle était plus facile à distraire que ne l'étaient les deux autres, et il avait déjà utilisé cette information plusieurs fois à son avantage. De toute évidence, c'était le moment idéal pour changer de sujet et mettre fin à son embarras. Il demanda tout à trac, « Comment s'est passé le cours ? »

L'expression de Mel vira à l'orage, et Severus aurait juré voir les nuages menaçants flotter dans son laboratoire. Son assistante était de toute évidence d'une humeur massacrante, ce qui expliquait sans doute qu'elle ait claqué sa porte en arrivant. Quoi que ses élèves aient fait, ils ne l'avaient pas fait à moitié. Severus se demanda un instant s'il ne devrait pas les féliciter, juste pour voir le choc que ça leur causerait. Cependant, il savait de source sûre que Madame Pomfresh signerait personnellement son bulletin d'adhésion à la troupe des chasseurs sans tête si elle se retrouvait soudain avec une classe entière à soigner. Comme Severus n'avait pas le moindre intérêt pour le sport, quel qu'il soit, il se dit qu'il pouvait épargner le désagrément à Poppy.

« Ne me demandez plus jamais de vous remplacer en classe ! » siffla Mel.

Severus leva les mains pour signifier qu'il se rendait, et répondit, « Vous avez dit que toutes ces fumées de potion vous montaient à la tête. Vous avez dit que vous aviez envie de relever un nouveau défi. » Mel le fusillait du regard, et il détourna rapidement l'attention de sa personne. « Qu'est-ce qui s'est passé au juste ? » Severus écouta avec patience la tirade que Mel débita à propos de ce qu'avaient fait les élèves de sa toute première classe de potions. « Finalement, » conclut-elle, « j'ai dû leur distribuer des retenues. »

Severus acquiseça, approuvant sa décision. Les Serdaigles de troisièmes année pouvaient être impossibles parfois. « Des retenues avec Rusard ? »

Mel secoua la tête. « Non, avec vous. »

« Hein ! » s'exclama Severus, à deux doigts de hurler. « Des retenues avec moi ? Mais qu'est-ce que j'ai fait ? »

Mel lui lança un regard qui disait clairement ce qu'elle pensait des sorciers mentalement déficients qui enseignaient des sujets aussi dangereux que les Potions. « Eh bien, vous êtes la dernière personne avec qui les élèves voudraient avoir à passer leur retenue, Severus. C'est la pire punition que je pouvais leur donner. » Elle marqua une pause, puis reprit, « et vous n'avez rien fait de mal, au fait, mais eux, si. »

« Je sais, » aboya Severus. Il se mit à faire les cent pas, frustré de se retrouver à superviser une retenue quand tout ce qu'il voulait faire de sa soirée était de travailler sur ses recherches. Il se retourna pour dire à Mel ce qu'il pensait de sa façon de lui coller une détention surprise dans les pattes, et vit qu'elle se penchait sur son chaudron avec curiosité. Elle fronça le nez devant l'odeur nauséabonde, et demanda « sur quoi travaillez-vous de toute façon ? »

Severus marmonna avec colère.

« Désolée, je n'ai pas compris ce que vous disiez. »

« La Potion Tue-Loup. »

« Oh, » répondit Mel en plissant les yeux, fixant la Potion. « Je ne pensais pas qu'elle prenait cette couleur. »

« Comment pouvez-vous le savoir ? » rétorqua Severus. Elle commençait vraiment à l'énerver avec son attitude de Miss je-sais-tout.

« Vous ne le savez pas ? »

« Non. »

Severus remarqua que Mel avait l'air complètement perdue en entendant sa réponse. Est-ce qu'elle ne se rendait pas compte qu'il n'existait pas encore de solution au problème de transformation mensuelle des loups-garous ? Qu'est-ce qu'ils enseignaient à Beauxbâtons au juste ?

« Oh, » répéta Mel, en détournant la tête, signe que Severus reconnaissait maintenant comme l'indication qu'elle réfléchissait. « Oh, » dit-elle finalement une fois de plus, écarquillant les yeux derrières ses lunettes comme si elle venait de réaliser quelque chose. « Vous êtes en train d'inventer la Potion Tue-Loup ? »

Severus poussa un soupir presque vaincu, « Oui. » Juste au moment où il commençait à se dire que cette femme était dotée d'un minimum d'intelligence, elle se mettait à raconter n'importe quoi comme pour le détromper. Il remarqua alors qu'elle avait les yeux fixés sur lui. Elle examinait son visage, plissant les yeux tant elle se concentrait. L'expression qu'elle avait était indéchiffrable. Pendant un instant, Severus s'imagina y lire de l'admiration et du respect, mais cet air disparut aussi rapidement qu'il était venu. A quoi est-ce qu'elle pensait maintenant ? Severus aurait bien voulu le savoir.

« Est-ce que vous voulez que je vous aide ? » demanda t'elle finalement.

Severus la regarda, se sentant soudain très fatigué. Est-ce qu'il voulait qu'elle l'aide ? Si elle ne le lui avait pas proposé, il serait probablement en train de la supplier. Il était à bout, ça faisait deux ans que ses recherches ne donnaient rien qui ressemble de près ou de loin à un succès. Il était probablement temps qu'il accepte l'aide dont il avait tellement besoin.

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Hermione se passa la main dans les cheveux, frustrée. Elle avait pensé au début qu'il serait facile d'inventer la Potion. Après tout, est-ce qu'elle n'avait pas tout lu à son sujet en troisième année ? Clairement, elle s'était trompée. Non pour la première fois, Hermione se prit à regretter de ne jamais avoir étudié comment se préparait cette Potion à son époque. Comment avait-elle pu oublier d'en parler dans sa dissertation pour le professeur Snape ? Elle aurait pu avoir une meilleure note ! Après que Severus ait accepté qu'elle l'aide, Hermione était retournée dans la Salle sur Demande pour demander des livres sur la Potion Tue-Loup, mais à cette occasion, la salle magique n'avait rien pu pour elle. Hermione en avait été déçue, mais elle s'était dit qu'il était logique que la salle ne puisse lui fournir quelque chose qui n'existait pas encore. Ça se tenait, la vie n'était jamais aussi facile. Heureusement, elle se souvenait vaguement que la Potion fumait juste avant d'être terminée.

Pour le moment, ils avaient une concoction d'un marron boueux, et malgré ses protestations, Severus refusait fermement d'admettre qu'il était sur une mauvaise piste. Ils se disputaient à ce sujet depuis plus de deux tours de sablier et ils étaient épuisés, mentalement, physiquement et émotionnellement. Pourquoi ne voulait-il pas accepter sa suggestion d'ajouter des écailles de salamandre à la fin de la préparation ? Comment Hermione pouvait-elle le persuader qu'elle savait à quoi devait ressembler le produit final sans trahir ce qu'elle savait ?

Finalement, Severus dit. « Ecoutez, Mel. Je pense vraiment que cette fois c'est la bonne (Hermione secoua la tête), mais on ne peut pas vraiment savoir, si ? » Il s'arrêta pour qu'elle comprenne bien ce qu'il venait de dire. Hermione acquiesça à contre-cœur, et il poursuivit. « Alors je propose que nous la testions sur quelqu'un. La pleine lune est dans deux jours, et nous pourrons observer ses effets. »

Hermione eut un ricanement incrédule, « Nous ne ferons de tests sur personne tant que nous n'aurons pas la preuve que ça ne les tuera pas, » dit-elle avec conviction. Severus put même déceler de la dureté dans son ton. « Et puis, où allez-vous trouver un loup-garou dans de si brefs délais ? »

Nonchalamment, il répondit, « J'en connais un. »

Hermione le dévisagea. Est-ce qu'il mentait ? Est-ce que ça arrivait aussi souvent que ça de rencontrer un loup-garou ? Et encore mieux, d'en connaître un suffisamment bien pour qu'il accepte de risquer d'être empoisonné ? Hermione y pensa un moment, avant qu'elle ne réalise tout à coup avec autant de clarté que si elle avait été heurtée par le Poudlard Express. « Oh, non, » s'indigna t'elle. Son ton se fit soudain accusateur. « Vous n'empoisonnerez pas Lupin, accidentellement ou pas. Je ne le permettrai pas. »

Hermione regretta ces paroles aussitôt qu'elle les eut prononcées. Severus fronça les sourcils. « Comment connaissez-vous Lupin ? » demanda t'il.

« Euh… le professeur Dumbledore m'a parlé de lui, » proposa Hermione sans conviction.

Severus n'était pas convaincu. Dumbledore avait toujours insisté sur l'importance du secret à propos de l'état de Lupin. Le Directeur ne serait jamais allé raconter à tout le monde le petit secret de son précieux Gryffondor. Lupin n'était pas venu à Poudlard depuis l'arrivée de Mel, comment pouvait-elle le connaître ? Le soupçon s'éveilla sous son apparence d'un calme surnaturel. Il l'attrappa sans ménagement par les bras, et Hermione fut choquée de sentir son souffle chaud sur son visage alors qu'il l'attirait face à lui. Cette soudaine proximité lui rappela des événements passés qu'elle aurait préféré pouvoir oublier : son mari l'avait tenu de cette façon intime, mais l'intimité avait été feinte. « Et Dumbledore vous a dit que Lupin était un loup-garou, » siffla t'il avec véhémence. Ça ne sonnait pas vraiment comme une question.

Hermione acquiesça, apeurée, et ferma les yeux. Elle ne l'avait vu en colère qu'une fois auparavant, mais les résultats avaient été désastreux. Severus serra ses bras plus fort, et Hermione laissa échapper un gémissement involontaire. Elle fut surprise de sentir qu'il la repoussait. Il lui tourna le dos. Hermione rassembla le courage de rouvrir les yeux, et attendit, le souffle court, de voir ce qui se passerait ensuite.

Quand finalement il reprit la parole, c'était avec un calme forcé. « Lupin a accepté de tester mes expériences. Ça fait deux ans qu'il le fait maintenant. » Il marqua une pause. Hermione attendit qu'il poursuive, et quand il le fit, elle réalisa qu'il parlait avec amertume. « Il n'en est pas mort jusqu'à aujourd'hui, et je doute qu'il en meure cette fois-ci. Il sera là avant la pleine lune. » Il y avait une note définitive dans son ton, et Hermione n'eut pas le cœur de continuer à se disputer avec lui.

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Cette nuit-là, Severus resta éveillé dans son lit, repensant aux événements de la journée. Il se demandait pourquoi il avait laissé Mel s'en tirer, quand son instinct le mettait en garde contre elle. Cette femme lui cachait quelque chose d'important, et elle le cachait peut-être également à Albus. Elle pouvait mettre en danger tous les habitants de Poudlard. Il y avait à peine un an que Voldemort avait disparu, et pour la première fois de sa vie, Severus avait commencé à faire confiance aux gens qui l'entouraient, même s'il ne le leur montrait pas. Cependant, les souvenirs des mensonges et des duperies n'étaient pas si lointains, et qui se ressemblait s'assemblait. Le mensonge de Mel avait été aussi transparent pour lui qu'un des fantômes de Poudlard. Severus était en colère qu'elle se soit montrée si peu digne de confiance, et plus en colère encore de s'être laissé prendre à sa voix douce et son incroyable intelligence. Il avait voulu la forcer à lui dire la vérité, avec du Véritasérum, ou par Légilimencie. Mais son gémissement de douleur avait éveillé chez lui un sentiment inattendu, comme si quelque chose lui avait transpercé le cœur. S'il l'avait lâchée, ça avait été plus par surprise qu'autre chose. Soudain, son besoin d'obtenir des réponses à ses questions avait été écrasé par son désir d'ignorer la vérité tellement évidente, de croire que Mel était vraiment la personne qu'il avait cru qu'elle était. Il comprenait maintenant que de réveler la duplicité de Mel le forcerait à renoncer aux sentiments qu'il éprouvait pour elle depuis quelque temps déjà. Est-ce qu'il ne pouvait pas trouver en lui la force de lui donner une chance ? Si vraiment elle n'était pas celle qu'elle prétendait être, il aurait tout le temps de la démasquer, pas vrai ? Severus s'était toujours ri des poètes qui répétaient que l'amour était aveugle. Mais à cet instant précis, il savait qu'il se laisserait bander les yeux avec joie, si ça voulait dire qu'il aurait une chance d'aimer Mel.