11. Le Noël du passé.

Severus fusilla du regard l'homme qui entra dans son bureau en souriant. Lupin discutait toujours des effets que la potion avait eue sur sa transformation le lendemain, et aujourd'hui ne fit pas exception. Malgré lui, il appréciait l'effort que faisait Lupin pour l'aborder à chaque fois. Après tout, le Professeur de Potions ne pouvait pas être vu à inviter trop d'adultes dans son bureau à tout bout de champ. Dumbledore et le reste de ses collègues pourraient penser qu'il développait une vie sociale. Aujourd'hui cependant, la dernière chose dont Severus avait envie après avoir passé une nuit à chercher vainement le sommeil à cause de son désir et de sa jalousie, c'était d'échanger des plaisanteries avec la raison même de ladite jalousie. Il était entré dans la Grande Salle ce matin-là, grincheux et fatigué, juste à temps pour voir Mel embrasser Lupin sur la joue, avant que le loup-garou, après avoir salué Dumbledore et McGonagall d'un signe de tête, ne prenne place à table à côté de Mel, dans le siège habituel de Severus. L'envie qui l'avait consumé la veille au soir refit surface en les voyant.

Alors que Lupin prenait place en face de lui à son bureau, Severus se demanda comment il pourrait affronter toute cette discussion sans laisser ses sentiments personnels interférer. Lupin n'avait pas l'habitude de le provoquer par amusement, mais Severus n'était pas sûr qu'il ne verrait pas de provocation là où il n'y en avait pas. Cependant, à sa surprise et son soulagement, il fut bientôt profondément engagé dans une discussion sur les façons de prolonger les effets de la potion, et lui comme Lupin étaient restés parfaitement professionnels jusque là. Juste au moment où Severus pensait qu'il allait pouvoir mettre fin à leur entretien avec sa froideur habituelle, quelqu'un frappa à la porte, et Mel entra, les yeux brillants.

« Remus, Dumbledore m'avait dit que je vous trouverais ici, » dit-elle en retenant à peine son excitation. « Je lui ai demandé, et il a dit que vous pouviez venir pour Noël. Ce sera tellement bien ! »

Severus aurait levé les yeux au ciel face à cet enthousiasme enfantin s'il n'avait pas été dévoré par une envie monumentale de découper Lupin en tout petits morceaux pour le donner en pâtée au Calmar Géant du lac. Son corps entier se raidit pour l'empêcher d'exprimer cette émotion, que ce soit en paroles ou en gestes, quand Lupin sourit à la jeune fille qui se tenait près de la porte, « Je suis impatient d'y être, Mel. Maintenant, si vous voulez bien nous excuser, Severus et moi avons toujours des points importants à discuter. »

« Oh, » dit Mel, regardant successivement le visage grimaçant de Severus, et l'expression légèrement amusée de Lupin. « Désolée. » Elle leur fit un petit sourire d'excuse, et quitta la pièce en fermant doucement la porte.

Lupin verrouilla tranquillement la porte d'un sort, et Severus laissa le monstre aux yeux verts (1) exprimer toute sa rage dès qu'il fut sûr qu'ils ne seraient plus interrompus. Il grogna, et siffla, et tempêta contre l'autre homme. Lupin le regardait avec une joie mal dissimulée.

« Tu l'apprécies vraiment, n'est-ce pas ? »

Severus décida que cette question ne méritait pas de réponse.

« Eh bien, » continua plaisamment Lupin, « elle n'a pas arrêté de me parler hier, et encore toute la journée aujourd'hui. Et j'ai récolté des informations sur elle que je pense qu'un homme désespérément amoureux tuerait pour avoir. » Il ponctua cette annonce d'un froncement de sourcils qui se voulait comique, ce qui énerva Severus plus encore. « Evidemment, il ne va pas être facile de me persuader de donner ces informations juste comme ça. Après tout, elle est un peu comme ma petite sœur maintenant, alors j'imagine que je me dois de jouer le rôle de grand frère protecteur. » Il regarda Severus d'un air entendu.

Severus resta très, très immobile, les mots de Lupin résonnant dans sa tête. Il jeta un coup d'œil au visage faussement calme de Lupin, et espéra que ces information vaudraient le coup qu'il perde sa dignité, l'autre homme allait se faire chèrement payer.

Il s'assit en soupirant. « S'il te plaît ? »

Lupin eut un sourire ironique.

« S'il te plaît, je t'en supplie ? »

Severus supposa que le loup-garou s'amusait de voir son ennemi de toujours réduire en lambeaux son amour-propre devant lui. « Je t'en prie, je t'en supplie, je me mets virtuellement à genoux devant toi en faisant appel à ton bon cœur et tes meilleurs sentiments ? » Voilà, pensa t'il vicieusement. Est-ce qu'il y en a assez pour l'écœurer ?

Lupin eut un mouvement de recul. « Trop gentil, Severus, » dit-il, avant de se pencher vers lui. Il remarqua que l'autre homme tenait à peine sur son siège tant il attendait les informations qu'il avait à donner.

« Pourquoi est-ce que tu ne lui en a pas déjà parlé ? » demanda Lupin.

Severus eut un reniflement dédaigneux. « Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, Lupin, elle a une jolie petite bague au doigt. »

« Et alors ? Ça ne veut pas forcément dire qu'elle est heureuse en mariage. Ecoute, » dit-il quand Severus fronça les sourcils. « Je lui ai posé la question hier, et a été très réticente à répondre. Quelle genre de femme ferait ça si elle avait un mariage heureux ? »

Severus n'avait pas l'air convaincu, et Lupin poursuivit. « Est-ce que tu ne trouves pas étrange que le mari de Mel ait accepté qu'elle reste ici si longtemps ? Et elle n'a jamais, jamais parlé de lui, si ? » Severus y réfléchit un moment et secoua la tête. « Tu vois ? Il y a quelque chose qui cloche. »

« Je ne volerai pas la femme d'un autre, Lupin. » répondit Severus.

Lupin secoua la tête, dégoûté. « Il y a tant de façons dont tu aurais pu interpréter cette information, et toi tu considères que c'est du vol. A ta place, » dit-il d'une voix de conspirateur, « je choisirais de voir ça comme lui offrir une chance d'échapper à une vie entière à être malheureuse, la sauver d'un mariage qui l'étouffe, qui lui sape le moral… »

« C'est bon, c'est bon ! » siffla Severus, levant involontairement les mains pour se boucher les oreilles. « Pas la peine de sortir les violons, Lupin, je comprends ton point de vue. »

« Enfin ! » Lupin leva les yeux au ciel. « Il est temps que j'y aille, il ne me reste qu'à dire au revoir à Mel. Et sois réglo, Severus. Elle n'a pas besoin de tous tes sarcasmes. » Lupin avançait vers la porte quand Severus réalisa quelque chose. « Attends ! »

Lupin se retourna et leva un sourcil interrogateur. Severus prit une profonde inspiration et demanda. « Pourquoi est-ce que tu fais ça pour moi ? »

L'autre sorcier réfléchit un moment à la question avant de répondre. « En paiement pour la potion Tue-Loup, Severus, » dit-il finalement. « Et pour m'excuser pour le Saule Cogneur. »

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Même en possession des informations que lui avait données Lupin, il fallut encore longtemps à Severus pour que ses sentiments pour Mel le poussent à passer à l'action. Il passa les quelques jours suivants, précédant Noël, dans un tourbillon confus, contaminé par l'enthousiasme de Mel pour les célébrations qui approchaient. Trop vite, les élèves quittèrent Poudlard pour rentrer chez eux, et Lupin revint pour partager le dîner de Noël des enseignants. Il s'assit aux côtés de Mel, jetant un regard interrogateur vers Severus par dessus sa tête. Severus lui répondit par son habituel regard mauvais. Lupin rit sous cape, amusé par la réticence du sorcier à faire le premier pas.

Au milieu du dîner, Severus remarqua que Dumbledore et McGonagall, qui étaient assis en face de lui, s'étaient penchés l'un vers l'autre pour discuter. Il plissa les yeux, soupçonneux, en les voyant lancer un regard vers lui avant de se redresser. Albus se redressa et sortit sa baguette de sous le chapeau vert et rouge qu'il portait pour la soirée. Minerva demanda le silence, et le Directeur se racla la gorge. « Euh, oui, Minerva m'a gentiment rappelé qu'il est l'heure de jouer à notre traditionnel gui musical ! » Il se tut pour laisser se calmer les acclamations. « Je suis sûr que la plupart d'entre vous seront d'accord pour admettre que nous avons bien rarement l'occasion d'honorer cette tradition de Noël à Poudlard, puisque depuis dix ans, nous avons toujours eu avec nous des élèves qui restaient pour les fêtes. » Severus remarqua que la plupart de ses collègues hochaient solennellement la tête. « Cependant, j'ai le grand plaisir de réinstaurer cette tradition cette année. Je vais en expliquer les règles pour ceux d'entre vous qui ne les connaîtraient pas. »

Severus écouta l'explication, muet d'horreur. Ce qu'impliquaient les règles du jeu ne lui échappa pas. Il savait que jamais il ne pourrait permettre aux personnes qui étaient assises de chaque côté de lui de l'embrasser devant tout le monde. Par la barbe de Merlin ! Sybill Trelawney était assise à côté de lui ! Severus remarqua que le Directeur le regardait attentivement en finissant de parler, et vit la lueur d'avertissement dans ses yeux. Il s'en fichait, il était hors de question qu'il prenne part à un amusement aussi puéril. Il repoussa sa chaise pour se lever. Avec horreur, il réalisa que ses jambes refusaient de le porter. Il leva la tête pour lancer un regard accusateur au Directeur, et vit, à ses côtés, Minerva qui affichait un sourire supérieur. Elle jouait avec sa baguette, comme pour affirmer que quel que soit le petit jeu auquel jouait Albus, elle était de la partie. Severus aurait voulu crier de désespoir ; il essayait, et essayait encore, mais jamais il ne parvenait à gagner contre ces deux-là. Il soupira et se résigna à l'inévitable.

Albus agita joyeusement sa baguette, et un bouquet de gui apparut au dessus de la tête du professeur Chourave. Il tournoya, et emplit la Salle de sa musique. Le gui se mit à danser. Severus regarda avec dégoût la première victime accepter les baisers de ses deux voisins, sous les acclamations des autres. Le jeu se poursuivit, et à chaque fois que la musique s'arrêtait, Severus remerciait sa bonne étoile d'avoir échappé à l'humiliation.

Tout le monde riait encore de Hagrid, qui s'était cassé la figure en essayant d'embrasser le professeur Flitwick sur le crâne, quand la musique reprit et s'arrêta brusquement au dessus de la tête de Mel. Severus jura intérieurement. Evidemment, le destin lui donnait la chance d'embrasser la fille de ses rêves, mais ce devait être sous le regard attentif de tout le monde. Ne sachant que faire, il resta assis, guindé, et regarda discrètement Mel, essayant de voir comment elle réagissait à la situation, priant pour qu'elle refuse de se prêter au jeu, afin d'éviter une telle mortification. Cependant, il réalisa rapidement qu'elle avait accepté avec joie le baiser que Lupin avait déposé sur sa joue rougissante, et que tout le monde le regardait, attendant qu'il en fasse autant. Severus croisa les bras et refusa obstinément de s'exécuter.

Lupin se moqua gentiment. « Si Severus ne veut pas embrasser Mel, je veux bien le faire à sa place ! » annonça t'il en souriant, alors que tout le monde battait des mains d'excitation.

Severus se figea à ces mots. Son cœur se serra, douloureusement, et sa vieille jalousie irrationnelle envers Lupin s'enflamma. Est-ce qu'il était vraiment sincère quand il lui avait dit qu'il ne s'intéressait pas à Mel de la façon dont lui s'y intéressait ? Est-ce que Mel avait aimé son baiser ? Severus tourna la tête pour fusiller froidement Lupin du regard, le défiant de voler le baiser qui lui revenait de droit. Les yeux toujours rivés sur l'autre homme, il attrapa Mel par l'avant-bras, et tourna son visage vers le sien, pour l'embrasser sur les lèvres. Severus n'entendit pas les acclamations, ne remarqua pas que Mel se raidissait dans ses bras, il ne pensait qu'à effacer le sourire moqueur du visage du loup-garou.

Enfin, il lâcha Mel, pour découvrir qu'elle le dévisageait avec une expression proche de l'horreur. Severus se demanda brièvement s'il embrassait si mal que ça, quand Mel se leva et quitta rapidement la table. La tablée demeura silencieuse, et Severus sentit l'embarras qui s'élevait de lui comme une boule de feu quand il vit les regards de compassion que lui lançaient ses collègues. Lupin tendit une main pour presser l'épaule de Severus, avant de se lever pour aller voir Mel.

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Il était toujours engourdi dans son incrédulité quand Lupin le retrouva dans ses quartiers un moment plus tard, et l'éloigna de son whisky Pur Feu, en lui affirmant avec fermeté qu'il ne devrait pas être ivre au moment où il présenterait ses excuses à Mel. Ils arrivèrent à la chambre de Mel, et Severus fut poussé dedans. La porte claqua derrière lui, et il se retrouva seul avec elle.

Mel était assise sur son lit, regardant le sol. Severus remarqua qu'elle serrait ses bras autour d'elle, et qu'elle tremblait légèrement. Il fit un pas vers elle. « Mel ? »

Mel leva les yeux en entendant prononcer son nom, et Severus vit que son regard était comme hanté. Il déglutit, ne sachant pas très bien comment s'y prendre.

« Ne refaites plus jamais ça, » dit-elle.

Severus hocha la tête, comme en transe. « Je suis désolé. »

« C'est comme si je revivais la première nuit, » murmura Mel, détournant le regard pour regarder la table qui était au fond de la pièce. Severus dut tendre l'oreille pour entendre ce qu'elle disait. Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels Severus présuma que les pensées de Mel avaient dérivé loin de lui.

« Je pensais que ça ne pouvait plus me faire mal. » Severus entendit sa voix commencer à trembler quand elle se remit à parler. « Mais si. »

Il ne savait pas comment répondre à ça, mais il était clair que Mel n'attendait pas de lui qu'il réponde. Elle continua à parler. « Vous me faites tellement penser à lui, vous savez. La façon dont vous m'avez embrassée, c'était la même. »

Severus n'était pas sûr d'aimer être comparé à un inconnu, mais il n'eut pas le temps de s'appesantir sur la question. La petite silhouette frêle de Mel commença à trembler, sous l'effet de sanglots incontrôlables. Il se tenait là, la regardant, complètement perdu. Il maudit intérieurement son inexpérience dans la façon de consoler une femme en pleurs. Avec hésitation, il s'approcha et s'assit près d'elle sur le lit. Il étendit lentement un bras derrière le dos de Mel, l'enlaça. Il fut surprise de la voir s'appuyer contre lui, pleurant toujours, mouillant ses coûteuses robes noires. « Pourquoi est-ce que vous m'avez embrassée ? » chuchota t'elle. « Pourquoi est-ce que vous m'avez rappelé tout ça ? »

Severus pencha la tête vers son oreille, et répondit sans y penser, « Parce que je t'aime tant. »

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Pour moi non plus ce n'était pas clair. C'est parce que je n'ai pas lu Shakespeare. Othello, Acte III, scène 3.
IAGO : Oh ! prenez garde, monseigneur, à la jalousie ! c'est le monstre aux yeux verts qui produit l'aliment dont il se nourrit. (traduction de François-Victor Hugo)