Acte deux

Scène un

Le majordome

L'auteur

Le Maître

Une pièce très luxueuse dans un manoir près d'Aix-en-Provence.

Le majordome

Monsieur Mouret va vous recevoir, madame. Veuillez vous asseoir, s'il vous plaît.

L'auteur

Bien aimable à lui. Merci.

Elle attend une bonne demi-heure dans l'antichambre cossue, ornée de tableaux de maîtres. De temps en temps, elle se lève pour aller regarder un détail sur l'un d'entre eux. Enfin, la porte s'ouvre.

Le Maître

Annette ! Entre, je t'en prie.

L'auteur (entrant dans le bureau)

Pas ce surnom entre nous, s'il vous plaît. Et pas de tutoiement, merci !

Le Maître

C'est pour la galerie. Vous êtes censée être ma sœur, je ne vais pas vous vouvoyer ou vous appeler madame devant témoin, non ? Que me vaut l'honneur de cette visite ?

L'auteur

Arrêtez de verser de l'argent sur mon compte. Je ne veux pas du produit de vos rapines.

Le Maître

C'est de l'argent très honnêtement gagné. Je fais des affaires.

L'auteur

Peut-être maintenant, mais au départ, vous l'avez volé.

Le Maître

Si peu. Il n'y a eu personne de gravement lésé. Beaucoup moins que ne le font certaines banques qui ont pignon sur rue. Et vous-même, quand vous regardez un film sur internet, vous "volez" également, non ?

L'auteur (prise en faute)

Hum, oui. Si on veut. En tout cas, cessez ces versements. Je ne veux pas avoir affaire avec vous. Vous m'avez même pris mon rêve. Je n'ai plus du tout envie d'écrire sur le personnage du Maître, maintenant.

Le Maître

Ce n'est pas de ma faute. Et je continuerai à vous donner de l'argent. Que penserait-on de Victor Mouret, s'il laissait son unique sœur dans la misère ?

L'auteur

Je ne suis pas dans la misère ! Ce que j'ai me suffit largement !

Le Maître (il rit)

Largement ? Vous avez à peine de quoi ne pas crever de faim.

L'auteur

J'ai un toit sur la tête. Je me nourris parfaitement bien, merci. J'ai même de quoi me payer une petite fantaisie de temps en temps. Je n'en demande pas plus.

Le Maître

Quel manque d'ambition ! Quelle vision étriquée et misérable de la vie !

L'auteur

Désolée de ne pas être vous !

Le Maître

Justement, je suis étonné de l'intérêt que vous portiez à quelqu'un comme moi. Je suis votre exact opposé, non ?

L'auteur (à voix basse)

Je me le demande, maintenant. (à nouveau à voix haute) Dans la vie réelle, vous êtes tout ce que je déteste, mais le personnage m'amusait. Par son côté perdant, ses plans astucieux qui rataient toujours, son obsession pour le Docteur. Et peut-être… que j'aurais aimé être capable d'une telle ténacité, d'une telle mégalomanie, d'une telle froideur vis-à-vis des gens. Pouvoir tuer les andouilles qui m'emmerdent, sans ressentir le moindre remord. Qui ne rêve pas de ça, au moins une fois dans sa vie ?

Le Maître

Et alors ? Pourquoi ne pas le faire ? La peur du gendarme ?

L'auteur

Oui, sans doute. Mais aussi la chose la plus insupportable au monde : une conscience.

Le Maître

Je vois. Des scrupules moraux, comme en a… enfin "est censé avoir", puisque lui n'est toujours qu'un personnage de fiction, le Docteur.

L'auteur

Il vous obsède toujours, non ? Il vous manque ?

Le Maître ne répond pas. Il se dirige vers un meuble, l'ouvre et en sort des bouteilles d'alcool et deux verres. Il se tourne vers l'auteur.

Le Maître

Un rafraîchissement ?

L'auteur

Pas d'alcool, merci.

Le Maître

J'aurais dû m'en douter. Vous avez des défauts ?

L'auteur

Pleins ! Mais pas celui de boire de l'alcool. À vrai dire, je n'aime tout simplement pas ça. Aucune conviction vertueuse là-dedans.

Le Maître

Vous ne fumez pas non plus. Vous ne vous droguez pas. Vous ne fraudez pas le fisc. Vous ne volez pas. Vous êtes gentille avec les gens.

L'auteur

Hum, pas toujours.

Le Maître

Allons bon ! Aurais-je manqué quelque chose de croustillant ?

L'auteur

Rien de spécial, mais je ne suis pas Madame Parfaite. Et maintenant, si vous voulez bien m'excuser. Je rentre chez moi, et je vous demande encore une fois de ne plus verser d'argent sur mon compte.

Le Maître

Pas question.

L'auteur

D'accord. Comme vous voulez. J'en ferai don à des œuvres, alors. Indirectement, vous financerez des projets humanitaires, je vous avertis !

Le Maître

Ce que vous en faites ne m'intéresse pas.

Il l'accompagne jusqu'à l'entrée et ouvre le battant pour elle.

Le Maître

Bonne fin de journée, Annette. Merci de ta visite. Passe me voir aussi souvent que tu le souhaites. Ma porte t'est toujours ouverte, ma chère sœur.

L'auteur

Hypocrite !

Le Maître (avec une petite courbette)

Merci !


Acte deux

Scène deux

L'auteur

Le Maître

Le même appartement ordinaire de la banlieue de Marseille. L'auteur est à son ordinateur, mais elle n'a plus l'expression amusée qu'elle avait. Elle fronce les sourcils.

L'auteur

Il a encore augmenté les versements ! Le bougre d'entêté…

Le téléphone sonne. Elle décroche.

L'auteur

Allô ?

Le Maître

Ma chère sœur ! Comment vas-tu ?

L'auteur (d'un ton acide)

Ah tiens ! Justement, je pensais à vous !

Le Maître

Comme c'est gentil de penser à moi.

L'auteur

Oui, enfin, de la façon dont j'y pensais, je ne dirais pas ça. Vous avez encore augmenté les sommes versées sur mon compte !

Le Maître

Je n'y suis pour rien. C'est automatique. Le versement est indexé sur ma fortune. Il représente 0,00001% de celle-ci. Même pas un pourboire.

L'auteur

C'est déjà trop ! Comme je n'en garde pas un centime, mais que le fisc les compte dans mes revenus, je me suis retrouvée avec des impôts faramineux à payer cette année.

Le Maître

Vous ne faites pas de déductions pour dons humanitaires ?

L'auteur

Bien sûr que oui, mais il y a un plafond. Et ce qui me reste à payer dépasse mes possibilités.

Le Maître

Servez-vous-en pour payer ces taxes.

L'auteur

Je ne toucherai pas à un centime de cet argent sale ! J'ai même honte de m'en servir pour financer ces œuvres.

Le Maître (voix légèrement ennuyée)

N'exagérez-vous pas un petit peu ? Je fais des affaires, c'est tout. Certes la première source a été un vol, mais répartit de façon à ne léser personne gravement. Moins qu'un voyou qui arrache le sac d'une vieille dame et la fait tomber par-dessus le marché. Ni même que les frais que font payer indûment ces mêmes banques à leurs clients…

L'auteur

Je sais ce que sont vos "affaires". De la vente d'armes !

Le Maître

Il y en a. Il y en a. Ça rapporte bien. Les vôtres adorent se trucider les uns les autres. Mais je ne fais pas que ça. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je vous appelais. Pouvons-nous nous voir un de ces jours ? Assez rapidement, si c'est possible.

L'auteur

Qu'est-ce que… Oh, d'accord. Ça ne me fais pas spécialement plaisir, mais quand vous voulez.

Le Maître

Ce soir ? Dans un petit restaurant très simple, pour ne pas blesser votre dignité.

L'auteur

Hum ! Ça me va.


Acte deux

Scène trois

L'auteur

Le serveur

Le Maître

Un petit restaurant tunisien au cœur de la ville. Outre la salle, on y trouve, dans de petites alcôves, des tables pour quatre personnes. L'auteur entre et le serveur l'accueille.

L'auteur

Je pense qu'une table a été réservée au nom de Mouret.

Le serveur

Par ici, madame.

Il la dirige vers une des alcôves, où ont été dressés deux couverts. Un bouquet orne le bout de la table qui touche le mur. C'est un mélange de roses d'un rouge très foncé, presque noir, qui entoure un trio de roses jaunes aux pétales bordées de pourpre. Elle respire les fleurs qui embaument.

Le Maître

Des Black Baccara et des Jules Vernes. J'ai pensé que les Jules Vernes te plairaient.

L'auteur (elle sursaute car elle ne l'a pas entendu arriver)

Heu… oui. Elles sont très jolies. Les autres aussi, les noires. Celles-là, je suppose que c'est pour vous.

Le Maître (il s'assoit en tirant le pli de son pantalon et lui sourit)

Bien entendu. Elles ont beaucoup de classe, te ne trouves pas ?

L'auteur

Oui, très jolies aussi. Elles sentent bon. Alors pourquoi…

Le serveur

Un apéritif, monsieur-dame ?

Le Maître

Un whisky, sec, pour moi. (il se tourne vers l'auteur) Et pour toi, ma chère sœur ?

L'auteur

Un jus de fraises.

Le serveur

Nous n'avons pas… désolé.

L'auteur

N'importe quel jus de fruit fera l'affaire, alors.

Le Maître (à voix basse)

Il vaut mieux nous tutoyer en public. Et nous appeler par notre prénom… Annette.

L'auteur

Ça va m'arracher la bouche, mais d'accord… Victor. (elle pouffe) Ça rime, en plus. (redevenant sérieuse) Je disais donc : pourquoi voulais-tu me parler ?

Le Maître

Immédiatement dans le vif du sujet, je vois.

L'auteur

Le moins de temps je passe avec vous… toi, le mieux je me porte.

Le Maître

Dire qu'il n'y a pas si longtemps, tu passais tout ton temps à penser à moi, à m'inventer des aventures… assez ridicules, il faut dire.

L'auteur

Oui, c'est ce que je disais : tu m'as volé mon rêve aussi, en devenant réel. Je m'amusais beaucoup. Je ne m'amuse plus du tout. Enfin, heureusement, j'écris autre chose.

Le Maître

Publié, même.

L'auteur

Ah, tiens, tu es au courant ?

Le Maître

Il est normal que je m'intéresse à la seule personne de ma famille. (après une gorgée de son whisky) Intéressante petite maison d'édition, d'ailleurs. J'ai mis quelques kopecks dans l'affaire.

L'auteur

Attends… ne me dis pas que…

Le Maître (levant son verre)

À la santé de Petit Prince.

L'auteur

Tu as leur donné de l'argent pour qu'ils acceptent mon livre ?

Le Maître

Il le méritait. Non que j'apprécie ce genre d'histoires – je l'ai même trouvé totalement niaise, mais il faut avouer que tu écris bien.

L'auteur

Même ça, tu me l'enlèves.

Le Maître

Quoi donc ?

L'auteur

La satisfaction d'avoir réussi quelque chose par moi-même. Dis-moi ce que tu as à me dire et qu'on en finisse.

Le serveur

Vous avez choisi, monsieur-dame ?

Ils passent leur commande et attendent que les plats soient sur la table avant de reprendre leur conversation.

Le Maître

Je suis prêt pour mon grand projet. C'est même allé plus vite que ce que j'espérais.

L'auteur

Oh, mon Dieu ! Je crains le pire !

Le Maître

Et tu as raison. Si pour toi le pire est de débarrasser cette planète de la scorie qui l'encombre et la détruit.

L'auteur

Ce n'est pas très clair. Explique-toi de façon moins obscure. Encore que je me doute que ça ne va pas être très agréable à entendre.

Le Maître (il se penche vers elle, il prend ses mains dans les siennes, mais elle les retire immédiatement il parle vite et avec passion)

Je suis l'homme le plus riche du monde. Je contrôle tout. Non par la politique, mais par l'argent. C'est la plus grande puissance, sur Terre comme ailleurs. Je tiens tout dans ma main. J'ai fait construire, au milieu de l'océan, un lieu avec une écologie totalement autonome. Cet endroit peut tenir des milliers d'années sans aucun contact avec l'extérieur. Je vais le peupler de la crème de l'humanité : des savants, des artistes…

L'auteur

Ils vont venir de leur plein gré ?

Le Maître

Ils comprendront leur chance quand ils la vivront.

L'auteur

Donc, tu vas les faire enlever. Ils vont te suivre dans ton "paradis" sans leur consentement.

Le Maître

J'ai déjà commencé. Une fois que tous ces gens seront réunis là-bas, alors je ferai ce que je voulais déjà faire, mais beaucoup trop tôt et sans la préparation nécessaire : Boum ! (il rit) Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l'humanité va y passer. La lie, la racaille. Il ne restera que le bon.

L'auteur

Qu'est-ce qui te permet de juger ce qui est le bon et le mauvais dans les êtres humains ?

Le Maître

Comme je te l'ai dit : les savants, les artistes… tiens, celui qui a créé cette rose ! (il montre les Black Baccara). Ne me dis pas que ce n'est pas un bon choix !

L'auteur

Non, ce n'est pas ce que je dis. Mais parmi les "petits, les sans grade", ceux que tu appelles la lie, il y a aussi des gens très bien. Des personnes avec des qualités de cœur qui valent largement celles de l'intelligence.

Le Maître

Qualité du cœur, peuh ! De toute façon, comment détermine-t-on ça ? C'est in-mesurable.

L'auteur

Non, en effet. Il faut déjà en avoir soi-même un minimum pour savoir que ça existe. Eh bien, je te souhaite un bon séjour dans ton paradis avec ton élite. (elle se lève) Tu m'excuseras, mais je n'ai plus faim. Je vais rentrer chez moi pour me morfondre sur la calamité que j'ai lâché bien involontairement sur le monde.

Le Maître (il la retient)

Attends ! Si je t'ai parlé de tout ça, c'est parce que tu vas venir avec moi, là-bas.

L'auteur (elle se rassoit)

Sérieusement ? Tu penses que je vais venir ?

Le Maître

Mais il le faut ! Tu es celle qui m'a donné naissance.

L'auteur (elle murmure)

Je comprends ce que ressentent les mères de grands criminels.

Le Maître

Ce que je suis, ce n'est pas toi qui l'as déterminé.

L'auteur

Non, en effet. Je me suis contenté de lui donner corps. Et j'imagine que pour elles, c'était la même chose. Elles ont mis au monde des monstres, mais ne les ont pas fabriqués. Mais je ne vais pas te suivre dans ton bunker écologique. Je préfère faire Boum ! avec tout le monde.

Le Maître

Il faut que tu viennes !

L'auteur (ironique)

Tu es le Maître et je dois t'obéir, c'est ça ?

Le Maître

Je te le demande.

L'auteur

Et je refuse. Mais j'imagine que de toute façon, je n'ai pas le choix non plus. Tu vas m'y obliger, d'une manière ou d'une autre.

Le Maître

Non, mais je te le redemanderai jusqu'à la dernière minute, celle où je prendrai l'avion pour me rendre là-bas. Mieux : juste avant de tout déclencher, je te t'enverrai encore un message.

L'auteur (elle se lève à nouveau)

Bien aimable à toi, mais ce sera toujours non.

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