Acte trois
Scène un
Le Maître
L'auteur
L'appartement de l'auteur. Elle est à son ordinateur. Elle a un visage préoccupé. Elle décroche le téléphone qui sonne.
Le Maître
Annette ? Je suis dans l'avion. Une voiture t'attend en bas de chez toi. Tu n'as même pas de bagages à faire, j'ai tout prévu. Dis-moi seulement : C'est d'accord, et je retarde mon départ.
L'auteur
Tu sais que le monde entier s'affole à cause de l'enlèvement de toutes ces personnalités ?
Le Maître
Ils auront bien d'autres sujets de préoccupation, bientôt. Alors ?
L'auteur
Non. Et c'est à mon tour de te faire une demande : je t'en prie, arrête tout ça pendant qu'il en est encore temps. C'est de la folie !
Le Maître
Trop tard. Tout est prêt. Je ne peux plus reculer, maintenant. Et puis au moins, là-bas, je ne serai plus obligé de me cacher. Je pourrai être moi au grand jour. Toutes ces intelligences travailleront pour moi. Je serai leur Maître.
L'auteur
Ah ! Je me demandais quand nous allions en venir là ! Tout cela satisfaisait ton désir de puissance jusqu'à présent, mais ne flattait pas assez ton ego. Et plus de Docteur devant qui parader. Cela doit beaucoup te manquer.
Le Maître
Une dernière fois : prend cette voiture et rejoins-moi à l'aéroport.
L'auteur
Non.
Le Maître
Bien. Dans quelques jours, lorsque je serai installé là-bas, et que je m'apprêterai à mettre le feu aux poudres, je te passerai un dernier appel.
L'auteur
Ce sera peine perdue.
Le Maître
Je le ferai quand même.
Acte trois
Scène deux
L'auteur
L'inspecteur Matera
L'appartement de l'auteur, deux jours plus tard, le soir. On sonne à la porte. Elle va ouvrir et trouve sur son seuil un homme habillé en civil, mais qui sent son policier à trois kilomètres.
L'inspecteur Matera
Mme Anne B. ?
L'auteur
C'est moi-même. Que se passe-t-il ?
L'inspecteur Matera
Inspecteur Matera. Je crains d'avoir de mauvaises nouvelles à vous annoncer.
L'auteur
Entrez.
L'inspecteur Matera
C'est à propos de votre frère, M. Victor Mouret. Il est parti avec son avion personnel hier matin… et il n'est jamais arrivé à destination.
L'auteur
Oh, ce n'est que ça ! Quelle était cette destination ? Victor ne me tient pas au courant de tous ses déplacements.
L'inspecteur Matera
Apparemment, il avait prévu de se rendre aux îles Galápagos. Un voyage d'agrément. Son avion a cessé d'émettre peu après avoir quitté San José où il s'était arrêté pour faire le plein. Les autorités de l'Équateur ont fait des recherches, mais… rien. Ils ont donc contactés l'ambassade française, etc. Je ne vais pas vous ennuyer avec le trajet qu'a fait le message pour arriver jusqu'à moi. J'ai été chargé de la triste tâche de vous mettre au courant.
L'auteur (d'un ton léger)
Vous avez perdu à la courte paille, on dirait.
L'inspecteur Matera
Heu… Eh bien, il faudrait que vous veniez avec moi pour signer quelques papiers. Vous êtes sa seule parente, et…
L'auteur
On disparaît moins de quarante-huit heures et on est déjà déclaré mort ?
L'inspecteur Matera
Ce n'est pas le cas, Mme B. Juste quelques papiers administratifs. Ensuite, il faudra attendre trois ans d'absence pour qu'il soit légalement reconnu comme décédé, et que vous puissiez accéder à ses biens.
L'auteur
D'accord, merci. Mais je ne pense pas devoir attendre aussi longtemps pour avoir de ses nouvelles, hélas !
L'inspecteur Matera
Ravi de voir que vous le prenez aussi bien. Je craignais… Peu importe. Je vous accompagne au commissariat pour les papiers.
L'auteur
Je vous suis.
Acte trois
Scène trois
L'auteur
Le Maître
Trois semaines se sont écoulées. L'auteur est accoudée à son balcon. Elle regarde le paysage semi-urbain et les collines des alentours de Marseille. Elle se frotte le menton d'un air pensif. Elle murmure :
L'auteur
Il ne m'a pas appelé. Et rien ne s'est passé. Pas de guerre nucléaire généralisée, pas de fin du monde. Est-ce que c'était du bluff ? Mais pourquoi aurait-il fait ça… Pour m'impressionner ? Ça n'a pas de sens. Il y a bien eu toutes ces personnes enlevées, et aucune n'a été retrouvée pour l'instant. Je ne comprends pas. Qu'attend-il ?
Elle rentre dans le salon et se dirige vers son ordinateur. Elle fait des recherches sur les gens qui ont disparus : un grand nombre de savants et d'artistes, de grands médecins et d'ingénieurs. Une large palette de personnalités diverses ayant en commun leur intelligence exceptionnelle.
L'auteur
C'est peut-être moi qui vais trop vite. Il ne m'a pas donné de délai entre le moment où il arriverait dans son paradis artificiel et celui où il déclencherait le grand chambardement. C'est peut-être donc normal. Ou bien son histoire a raté, et je vais le voir revenir penaud dans quelques temps.
L'idée la fait sourire. Puis elle redevient sérieuse, se lève et fait les cent pas dans sa pièce de travail.
L'auteur
Comme c'est irritant de ne pas savoir !
Elle se rassoit et continue sa navigation sur Internet, incapable de se concentrer sur une tâche précise. Finalement elle ferme toutes les fenêtres. Il n'y a plus que son bureau d'affiché. Elle regarde une icône qui est là depuis que le Maître est apparu dans sa vie : le programme qu'il avait créé pour ponctionner quelques euros sur des tas de petits comptes bancaires, et se constituer un premier apport qui lui permettrait de démarrer dans cette vie.
Elle clique dessus.
L'auteur
Voyons comment ça se présentait son logiciel de vol à grande échelle.
Le Maître (voix enregistrée)
Salut, Annette ! Ainsi, ça y est, tu as eu la curiosité d'ouvrir enfin ce programme ! Quel que soit le moment, cela n'a pu avoir lieu que si j'ai disparu depuis suffisamment longtemps pour qu'on puisse dire que j'ai échoué. Je l'ai paramétré pour ça. Cela fait donc au moins trois semaines que je suis parti, mais je n'ai pas réussi dans mon entreprise. Je ne sais pas ce qui m'est arrivé, et quels ont été les événements qui ont amenés à ça, mais s'il fonctionne, c'est que je n'ai pas pu le désactiver, donc que je ne suis plus sur cette Terre.
L'auteur
Oh merde !
Le Maître
Tu te demandes peut-être – ou pas – comment cela se fait que je puisse modifier ce programme, alors que je ne suis plus revenu chez toi depuis longtemps.
L'auteur
Parce qu'il t'est très facile de pirater mon ordinateur, bien sûr !
Le Maître
J'imagine plutôt que tu as déjà compris.
L'auteur
À ton avis ?
Le Maître
Passons aux choses sérieuses. Ce logiciel est destiné à quelque chose de bien précis, mais il va falloir que tu le découvres. C'est un jeu de piste. Tu vas devoir trouver où cliquer pour qu'il accomplisse sa tâche. Et, bien entendu, tu ne sauras pas ce qu'il va faire. Ce ne serait pas amusant, sinon. Quand tu auras trouvé, tu devras te poser la question : dois-je appuyer sur le bouton ou pas ?
L'auteur
Pervers jusqu'au bout. Même après sa -il mort, seulement ? Je n'en sais rien au fond. En tout cas, voyons ce qu'il m'a mijoté.
Elle commence à explorer le programme. C'est une interface très compliquée, avec des liens et des boutons partout. Certains sont écrits en français, d'autres en anglais, ou bien soit dans une autre langue terrestre, soit avec des symboles inconnus. Chaque fois qu'elle clique quelque part, une voix nasillarde, mécanique et moqueuse lui assène : « C'est pas par là ! »
Acte trois
Scène quatre
L'auteur
Le Maître
Plusieurs jours plus tard, l'auteur continue d'ouvrir le programme de temps en temps et de cliquer un peu partout, toujours poursuivie par le « C'est pas par là ! » moqueur.
L'auteur
Il a inventé une forme particulièrement raffinée de torture. Il a dû bien rire en m'imaginant entendre cette rengaine jusqu'à en avoir les oreilles qui saignent.
Elle clique sur un bouton rond, orné de trois cercles concentriques.
Le Maître (voix enregistrée)
Je suis quand même gentil avec toi. Comme tu as pu le constater, chaque fois que tu as appuyé au mauvais endroit, le lien s'est désactivé. Cela t'évite ainsi de recliquer des dizaines de fois sur le même ou de faire des diagrammes compliqués pour te rappeler ceux que tu as déjà essayé. Comment trouves-tu la petite phrase que j'ai créée pour te montrer que ce n'est pas le bon chemin ? Rigolote, non ? Amuse-toi bien !
L'auteur (acide)
Oui, je ris à m'en faire éclater la rate, merci beaucoup ! Bon sang, j'ai vraiment tout essayé. Je ne vois pas… ah ! Ce minuscule truc, là, à peine visible. On dirait un « M ». Voyons.
Le Maître
Bravo ! Tu as passé la première étape, le niveau "un" du jeu. Attention à la suite ! Tu vas voir, j'ai changé le son de l'avertissement.
Une nouvelle interface s'est ouverte. En apparence, c'est un texte littéraire et il ne semble pas y avoir de liens pour cliquer.
L'auteur
Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle,
Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours !
Le malheur de ta fille au tombeau descendue
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale, où ta raison perdue
Ne se retrouve pas ?
Je sais de quels appas son enfance était pleine,
Et n'ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mépris.
Mais elle était du monde où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.
Puis quand ainsi serait que selon ta prière,
Elle aurait obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,
Qu'en fût-il advenu ?
Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste
Elle eût eu plus d'accueil ?
Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste
Et les vers du cercueil ?
Non, non, mon Du Périer, aussitôt que la Parque
Ôte l'âme du corps,
L'âge s'évanouit au-deçà de la barque,
Et ne suit point les morts.
Tout en parlant, elle promène son curseur sur le texte et s'aperçoit que certains mots s'illuminent lorsqu'elle passe dessus. Aussitôt, elle note soigneusement et systématiquement tous les termes concernés.
L'auteur
Du… sera… éternelle… Et… Que… en… amitié… L'augmenteront… malheur – Non, tiens, il n'y a que le "ma". Donc je reprends : ma… tombeau – Ah ! C'est pareil, seule la partie "tom" s'allume. Tom… trépas… Est-ce – Non, "ce", seulement. Ce… où… Ne… soulager… mépris… monde… destin… les roses… serait… aurait obtenu… carrière… qu'… poussière funeste… mon… Du… âme… les morts. Ça doit vouloir dire quelque chose tout ça, mais quoi ?
Elle réfléchit à voix haute.
L'auteur
Des mots ou des parties de mots. Il faut sûrement que je compose un autre texte avec ça. Et ensuite, une fois que j'y serais arrivée, qu'est-ce que je devrais en faire ? Bon, j'ai le temps d'y penser. Il faut faire un texte avec tous ces mots. Dans l'ordre, ça ne veut rien dire. Encore que… essayons.
"Du sera éternelle. Et Que en amitié L'augmenteront ma tom trépas. ce où Ne soulager mépris monde destin les roses serait aurait obtenu carrière qu' poussière funeste mon Du âme les morts."
Ouais, du charabia, comme je m'en doutais.
Acte trois
Scène cinq
L'auteur
Le Maître
Cela fait plusieurs jours que l'auteur essaye toutes les possibilités de texte. Elle a compris qu'il lui faut ensuite survoler les mots dans le bon ordre pour passer au niveau suivant… ou accéder enfin au fameux bouton.
L'auteur
"poussière éternelle Du monde où les roses L'augmenteront mon mépris de tom âme funeste. L'amitié qu'en aurait obtenu ma carrière. Et ce destin sera Que les morts Ne serait soulager Du trépas"
Tous les mots y sont. Ça a un vague sens, mais c'est du "petit nègre". Le Maître n'est – ou "n'était", je ne suis pas bien sûre – pas un littéraire, mais ça ne lui ressemble pas de faire quelque chose d'aussi approximatif. Essayons quand même.
Elle fait glisser son curseur sur les mots dans l'ordre des phrases, mais lorsqu'elle arrive à la fin, elle n'obtient qu'un son moqueur : un Pouet ! ironique.
L'auteur
Raté ! Bien entendu. Je reprends. Voyons. Il a fait mettre des roses sur la table l'autre fois. Il m'a dit qu'il avait enlevé leur créateur. Donc ces fleurs sont importantes pour lui. Que signifie la rose dans le langage des fleurs ? "Amour". Non, je ne pense pas, mais "amitié" est assez proche. Je peux supposer que ces deux mots sont dans la même phrase. "éternelle" est un qualificatif qu'on utilise souvent avec amitié, surtout si on offre des roses pour en parler. Il manque un verbe. Quand on offre un cadeau, c'est qu'on espère renforcer le sentiment de l'autre. "L'augmenteront" pourrait convenir. Ce qui nous donnerait : "les roses L'augmenteront amitié éternelle". Pas mal, mais je me demande… Oui, c'est ça. Le "L'" et le verbe sont séparés. Ce qui donnerait plutôt, de façon plus logique : "les roses augmenteront L'amitié éternelle". Ça sonne beaucoup mieux. Je vais déjà tester ça.
Le Maître (voix enregistrée)
Bravo, Annette ! C'est un bon début. Tu as compris le principe, mais ce n'est pas terminé.
L'auteur
Eh bien, c'est déjà ça !
De longues heures plus tard, elle arrive à un texte qui la satisfait à peu près.
L'auteur
"les roses augmenteront L'amitié éternelle
en ce monde où les morts Ne serait Que poussière
tom destin sera de soulager mon âme Du trépas
Et Du mépris qu'aurait obtenu ma funeste carrière"
Pas sûre que ce soit ça. Cela montre des sentiments que je ne le vois pas éprouver : une trace de remord ? Enfin, je vais essayer quand même. C'est ce que j'arrive à obtenir de plus clair avec ces mots.
Le Maître
Deuxième niveau franchi. Magnifique ! Tu excuseras le français approximatif de ces phrases, mais je n'ai pas toujours eu le choix des mots dans le texte que j'avais pris comme base. C'est le poème le plus connu qui parle de roses.
L'auteur
J'avance, mais ça va me prendre encore des jours pour résoudre ses rébus.
La nouvelle interface est composée de cercles de toutes tailles qui tournent tous dans des sens différents.
ooo
Des jours et des jours plus tard. L'auteur passe tout son temps sur le programme. Les niveaux sont à chaque fois différents et l'obligent à faire travailler sa mémoire, sa logique, son intuition, sa patience. Par moment, elle a envie d'abandonner, mais elle y revient toujours. Comme une drogue.
L'auteur
Dans un sens, c'est un moyen qu'il a trouvé pour m'obliger à penser à lui tout le temps. Peut-être espère-t-il ainsi que le miracle se reproduira, et qu'il reviendra à la vie de la même façon que la première fois. Ce serait bien dans sa manière.
Elle arrive à un niveau qui est une accumulation de lettres dans tous les sens, de toutes tailles, formes, couleurs. Écrite dans des polices différentes, elles s'imbriquent souvent les unes dans les autres et il est parfois difficile de les distinguer.
L'auteur
J'ai bien l'impression qu'il faut que je reconstitue un ou plusieurs mots. Certainement des mots ayant une signification particulière. Les derniers niveaux tournant beaucoup plus autour de la série, il est possible que ce soit le cas ici aussi.
Finalement après plusieurs heures à essayer des tas de lettres, elle repère la combinaison "Third Doctor" dans la même police de caractère, même couleur et même taille, toutes dans le même sens – à l'envers, bien entendu.
Le Maître
Nous y voilà ! Tu es arrivée au bout. En quarante-cinq jours, vingt-deux heures et dix-huit minutes. Pas très rapide. Mais que pouvais-je attendre de plus d'un cerveau humain ? Te voilà devant le dilemme. Que va accomplir ce programme si tu as le courage d'appuyer sur le bouton ? Déclencher la fin du monde, comme je l'avais prévu ? Ou autre chose de plus ou moins mortel… pour toi ou pour d'autres ? Peut-être que cela va éliminer tous les gens qui ont été enlevés, selon le principe de : "si je ne peux pas en profiter, alors personne d'autre ne le pourra ". Ou bien répandre un gaz mortel dans ton appartement. Ou bien… libérer les savants et artistes, au contraire. Le bien ou le mal ? Tu ne le sauras pas, tant que tu n'auras pas cliqué.
Cette fois-ci au milieu de l'espace vide du logiciel, le dessin d'un interrupteur avec en dessous, sur le dessin d'une plaque de cuivre vissée à un mur, cette phrase : « Reverse the polarity of the neutron flow ».
L'auteur
Cela reste dans la logique des mots "Third Doctor", mais qu'est-ce que ça signifie ? Lorsqu'il a prononcé cette phrase pour la première fois, le Troisième Docteur avait fait ça pour que tout explose. Cela pourrait donc dire que je vais tout faire sauter si je clique. Ou bien… ou bien que je renverse ce qui a été fait. C'est-à-dire que tout revient à la normale.
Elle soupire et quitte son ordinateur.
L'auteur
Je ne me sens pas capable de prendre une décision aussi dramatique.
