Acte quatre

Scène un

L'auteur

Le Maître

L'appartement de l'auteur, le matin. Elle dort encore, s'étant couchée tard la veille, après avoir résolues toutes les énigmes posées par le Maître.

Le Maître (voix enregistrée)

Il faut décider ! Ne crois pas que je vais te laisser te reposer sur tes lauriers. Ce logiciel ne se fermera pas et tu ne pourras pas éteindre ton ordinateur, tant que tu n'auras pas cliqué.
Soit sur le bouton, soit sur la plaque dessinée en dessous, ce qui voudra dire que tu abandonnes définitivement l'idée de savoir. Ta curiosité sera-t-elle plus forte que ta prudence ou le contraire ?

L'auteur (elle se lève)

Comment ai-je pu penser qu'il me laisserait tranquille ?

Elle tente d'éteindre son ordinateur, mais celui-ci se rallume automatiquement et le programme se rouvre. Elle débranche alors sa machine, mais elle se rallume de la même façon. Le logiciel s'ouvre et la voix ironique du Maître retentit.

Le Maître

Eh non ! J'ai tout prévu. Ta machine est alimentée par un biais que tu ne pourras pas découvrir. La seule solution serait de la jeter, mais tu ne vas pas le faire, n'est-ce pas ?

L'auteur

Ce serait pourtant une bonne idée.

Elle s'assoit devant son écran et regarde le logiciel ouvert avec l'interrupteur. Elle déplace son curseur. Son doigt frôle le bouton gauche de sa souris.

L'auteur

Bon sang que c'est difficile de résister à l'envie de savoir ! Plus que d'avoir le courage de cliquer.

En se mordant les lèvres, elle finit par cliquer. L'écran s'illumine d'une image d'explosion et la voix joyeuse du Maître s'exclame :

Le Maître

Merci Annette.

L'auteur

Oh, merde ! Je crois que j'ai fait une grosse bêtise.

L'écran devient noir et des lignes de texte en blanc défilent à toute vitesse dessus. L'auteur essaye de lire, mais ça va trop vite, elle n'y arrive pas.

L'auteur

Bon, de toute façon, je ne peux plus rien arrêter, maintenant. Voyons s'il se passe quelque chose dans le monde.

Elle allume la télévision. Tout semble normal. Les programmes se poursuivent comme d'habitude avec leurs lots d'émissions de variété, de jeux ou de télé-réalité. Elle attend jusqu'aux informations et là aussi, rien de spécial. Plus d'un mois après, on parle encore des enlèvements de personnalités, mais de façon plus anecdotique. D'autres événements ont pris la place à la une.

L'auteur (éteignant le poste de télévision)

C'est encore trop tôt sans doute. Quoi que j'ai déclenché, ça va prendre un peu de temps pour se mettre en place. (désespérée) Qu'est-ce que j'ai fait ! Je dois être folle !

Les lignes défilent toujours sur son écran d'ordinateur. Cependant, elles lui semblent différentes, sans qu'elle arrive à déterminer pourquoi. Elle prend sa veste et sort, incapable de rester en place.

L'auteur

Si ça pète, je veux être dehors, aux premières loges.


Acte quatre

Scène deux

Le promeneur

L'auteur

L'auteur a gagné le parc qui se trouve près de chez elle. Elle s'est assise sur un banc. Elle contemple les alentours paisibles, les grands arbres centenaires, les pelouses bien entretenues, les gens qui marchent d'un pas lent… en songeant que tout ceci va peut-être bientôt disparaître dans un déluge de feu, et qu'elle en sera responsable.

Un homme vient s'asseoir à côté d'elle. Il a le regard fixé sur son smartphone sur lequel il pianote.

Le promeneur

Tiens, c'est bizarre.

L'auteur

Qu'est-ce qui est bizarre ?

Le promeneur (il la regarde)

Rien. Quelqu'un vient de verser une somme sur mon compte et je ne sais même pas qui c'est.

L'auteur

Une grosse somme ? Intéressant pour vous, mais méfiez-vous, c'est peut-être une erreur. Attention à ne pas la dépenser, si on doit vous la réclamer après.

Le promeneur

Même pas. Deux euros quarante-six. Ça vient d'une entreprise semble-t-il. La R.T.P.O.T.N.F. Je ne connais pas du tout.

L'auteur (réfléchissant)

R.T.P.O.T.N.F.

Le promeneur

Vous connaissez ?

L'auteur

Non, mais avez-vous le souvenir qu'il y a quelques temps – enfin, je parle en mois, huit ou neuf – on vous a prélevé une somme semblable ?

Le promeneur

Oui tiens, maintenant que vous le dites. Je suis comptable, vous savez et je fais toujours très attention à ce qui se passe sur mes comptes. Je vais consulter mon historique. Huit ou neuf mois, vous dites ?

L'auteur

Je peux même vous donner une date plus précise : début juillet de l'année dernière.

Le promeneur

Attendez. (il pianote longuement sur son smartphone) C'est un peu plus compliqué quand on veut accéder à un historique aussi ancien. Oui ! En effet. J'avais posé la question à ma banque, je me souviens. Mais ils n'ont pas pu me renseigner. Le compte sur lequel avait été versée cette somme n'existait pas. Je ne suis pas allé plus loin, pour si peu…

L'auteur

Il m'est arrivé la même chose, c'est pour ça que je vous ai posé la question. C'est le montant de la somme qui a attiré mon attention. Deux euros quarante-six à moi aussi. Qui sait, on me les a peut-être reversé aussi.

Le promeneur

Peut-être. Vous devriez allez consulter votre compte.

L'auteur (elle se lève)

Je vais le faire. Merci beaucoup, monsieur. (tout en regagnant son appartement elle réfléchit en murmurant). R.T.P.O.T.N.F. Serait-il possible que…

Elle se hâte de rentrer chez elle.


Acte quatre

Scène trois

L'auteur

Le journaliste de télévision

Le Maître

Arrivée chez elle, elle enlève sa veste rapidement et se précipite vers son ordinateur, tout en allumant la télévision au passage. Les programmes habituels se déroulent toujours sur les diverses chaînes, et sur l'écran de son ordinateur, il y a toujours les mêmes lignes en lettres blanches qui défilent très vite.

L'auteur (consultant l'heure)

Si je compte bien, ça fait six heures que j'ai déclenché… je ne sais quoi. Si des missiles avaient été envoyés, les premiers seraient déjà arrivés à destination. À moins que des systèmes d'autodestruction n'existent sur ces engins. Oui, ça existe sûrement. Cependant, tel que je connais le Maître, s'il avait voulu qu'ils arrivent à bon port, il aurait trouvé le moyen de les désactiver. Sans que personne ne puisse rien y changer.

Le journaliste de télévision

Nous interrompons un instant nos programmes, pour vous faire part d'une nouvelle tout à fait étonnante.

L'auteur

Oh, zut ! Ça y est ! Il se passe quelque chose !

Le journaliste de télévision

Un grand bateau vient d'être retrouvé dérivant vers les côtes du Costa Rica. Il semble qu'il y ait à son bord une grande partie des personnalités enlevées, il y a maintenant plus d'un mois et demi. Ces hommes et ces femmes sont en bonne santé, mais ne se rappellent pas du tout ce qu'il leur est arrivé. Ils se sont réveillés à bord de ce navire, et ont immédiatement contacté les plus proches autorités par le biais de la radio.

L'auteur (elle murmure)

Tu n'as pas osé, finalement. Ou bien nous réserves-tu un autre chien de ta chienne ? Je ne dois pas me réjouir trop vite.

À cet instant, le défilement de codes sur son écran cesse et le visage du Maître les remplace. Il est vêtu comme elle l'a vu la première fois lorsqu'il est apparu dans son appartement : son costume de velours noir brodé de doré au col, au lieu des sobres costumes gris foncés qu'il avait adopté pour cette vie terrestre.

Le Maître

Salut Annette ! Ainsi c'est terminé. Je ne sais ce qui m'est arrivé, mais les faits sont là : si tu vois cette vidéo, c'est que j'aurais disparu d'une manière ou d'une autre, et que tu auras eu le courage, ou l'extrême curiosité, de cliquer sur le bouton déclencheur.

J'imagine ton inquiétude en te demandant l'effet qu'aura cette action, et cela m'amuse. Laisse-moi cette dernière occasion de me réjouir à tes dépends.

Comme tu peux le constater, je me suis habillé pour ce moment solennel. Foin de tous ces tristes ensembles que j'étais obligé de porter pour me fondre dans votre foule insipide ! Reprendre la splendeur baroque de ce costume était le moins que je pouvais faire pour te dire au revoir.

Je ne sais si c'est déjà le cas, mais on va retrouver peu à peu tous les gens que je destinais à devenir le germe d'une nouvelle race d'Humains un peu moins primaire que celle qui existe actuellement. Devant me contenter de cette planète, c'était le seul projet digne de moi. Apparemment, cela n'est pas arrivé. Vous allez rester dans votre fange originelle jusqu'à ce que vous finissiez par vous détruire, sans aucun bénéfice pour quiconque.

Grâce à ce logiciel que tu as activé, tout est redevenu comme avant. Je n'existe plus physiquement, mais plus non plus dans les textes. Toute trace de moi a été effacée des registres. Tu n'as plus de frère caché, Annette.

Ah ! Et aussi, j'ai remboursé à chaque personne à qui je l'avais emprunté, la petite somme qui m'a permis de démarrer dans cette vie. De même que tout l'argent que j'ai gagné est allé remplir les caisses de ces associations humanitaires que tu inondais des maigres subsides que je te versais, et dont tu ne voulais pas.

Je te sens perplexe devant tout ça. Tu te dis que ces actions ne sont pas celles que tu attendais de moi. Tout saccager puisque je ne pouvais pas en profiter, c'est plus dans ma manière, non ?

Eh oui ! Seulement voilà, j'ai dis que j'étais le fruit de nos deux pensées. Ton obsession pour moi et mon instinct de survie supérieur à tout. Ce qu'il y a dans ta tête a malheureusement laissé des traces dans la mienne.

J'espère que tu vas retrouver l'envie de me faire vivre des aventures, même stupides comme celles que tu as l'habitude d'écrire. Je ne disparaîtrais jamais complètement, tant que je serais dans ton esprit. Et tu sais à quel point je suis accroché à la vie.

La vidéo s'arrête net. L'auteur reste devant son écran qui a repris son aspect ordinaire.

L'auteur (reniflant)

Quelle gourde ! Je suis vraiment une triple buse de pleurer pour ça.

Elle se lève pour aller éteindre la télévision où on voit des interviews des savants et artistes enlevés. Puis elle retourne à son ordinateur, et crée un nouveau fichier dans son logiciel de traitement de texte.

L'auteur

"Un Auteur face à son Personnage", pièce en… un certain nombre d'actes et de scènes. Je ne sais pas encore.

Elle sourit.