Titre : L'alignement des planètes
Auteur : Ruth Dedallime
Spoilers : Tome V (ne tient pas compte du tome VI)
Disclaimer : L'univers Harry Potter et ses personnages sont la propriété exclusive de J.K. Rowling. En revanche tous ces fabuleux Beauxbâtonneurs (et autres sorciers français) sont à moi (et ils sont nombreux !)
Rating : T
Ce recueil compile des textes sur des personnages secondaires de La Ligue, notamment la génération des parents des élèves français. Certains de ces textes se trouvent déjà en bonus des chapitre de La Ligue
Chacun de mes cheveux gris s'appelle Bellamie (1)
Paris, monde moldu, septembre 1996
Quand ils devaient se voir, ils se donnaient toujours une date, mais jamais d'heure ou de lieu de rendez-vous. Car quoi qu'il arrive, ce serait toujours à 22h15 à leur club de jazz habituel. C'est drôle comme l'être humain, qu'il soit moldu ou sorcier, est une créature d'habitudes…
Et cette habitude, ils l'avaient pris quand ils étaient encore étudiants à Bonsor. Le Club était à Saint-Germain, pas trop loin du quartier Latin, mais pas trop proche non plus de l'Université.
22h10, il était en avance. C'était toujours lui qui était en avance.
Comme d'habitude, sa femme s'était moquée de lui quand il était sorti :
« Si tu veux voir ton alter, tu n'as qu'à l'inviter à déjeuner samedi prochain avec sa famille ! On dirait que tu fais tout pour que je ne voie jamais ma sœur ! » avait-elle insinué en souriant.
Les deux alters avaient épousé deux sœurs. Comment pourrait-il l'oublier ? Il ne détestait pas avoir sa belle-famille à la maison, d'autant que ses enfants et leurs cousins avaient le même âge et s'entendaient remarquablement bien. Mais voilà : inviter son beau-frère lui causait toujours des problèmes…
22h20. Son alter était décidément toujours en retard. Il avait déjà passé commande pour eux deux, sachant d'avance ce que l'autre boirait.
La commande arriva pile au moment où un homme de grande taille, au physique sec, passait la porte du club à son tour. Ils se firent un signe de reconnaissance.
« Salut loustic ! Comment vas-tu ? » lança le nouvel arrivant, en s'asseyant.
« Henri… J'ai passé l'âge d'être appelé loustic. »
Le dénommé Henri s'assit et choqua immédiatement son verre contre celui de son alter :
« A la nôtre ! Merci pour le cognac ! »
« Profites-en, c'est ma tournée ! A la bonne nôtre ! » répondit le premier.
Ils sirotèrent un instant leurs verres en silence.
« Ca fait un bail qu'on ne s'est pas vu ici ? » fit Henri avec une sorte de nonchalance intriguée.
« J'y viendrai, j'y viendrai. Pour l'instant : repos soldat ! »
« M'enfin, Urbain… Tu sais bien que j'ai pas fait mes classes ! » sourit Henri.
Depuis tout le temps qu'ils se connaissaient, Henri n'avait jamais causé que des problèmes à Urbain. Mais malgré tout, ce dernier n'arrivait pas à lui en vouloir. Emmerder le monde était la spécialité d'Henri Bellamie, mais aussi ce qui faisait une part de son charme. Quoique charme ne soit pas vraiment le terme adéquat, Henri vous avait à l'usure. La vie d'Urbain aurait sans doute était bien plus simple s'il avait choisi de suivre les plans d'Henri sans poser de questions. A l'heure qu'il est, il serait certainement grand reporter pour l'Haxonaute, voire, avec ses appuis politiques, conseiller presse du Premier Ministre. Mais voilà, Urbain Aconit n'avait jamais vraiment accepté de jouer le rôle qu'Henri Bellamie lui avait gracieusement imparti.
« Urbain, je suis très sérieux ! » avait dit Henri ce jour de juin 1967.
« Oui, j'ai bien compris que tu étais sérieux. Mais en quoi ça me regarde ? » avait répondu Urbain d'un air interloqué.
« Tu vas quand même pas accepter de faire ce que le Sénéchal nous impose ! Je vois pas pourquoi on serait forcé de faire un service actif dans un trou paumé pendant deux mois ! » avait tempêté Henri.
« Vois ça comme une sortie sportive prolongée ! Tu prends trop les choses au tragique… »
« Tu sais que les moldus, eux, ne sont pas forcés d'accepter le service militaire, ils ont un truc qui s'appelle l'objection de conscience. C'est quand on refuse de porter une arme. »
« Tu comptes briser ta baguette en signe de protestation ? » lui avait rétorqué Urbain, d'un ton ironique.
« T'es vraiment qu'un pisse-froid, Aconit ! » avait conclu Henri avant de tourner les talons et d'aller retrouver ses potes Dorian Bernou et Beryl Piéhellé.
Le trio avait donc refusé le service militaire. Urbain Aconit avait fait le sien sans faire d'histoire. Après d'incessantes négociations avec le Sénéchalat, Henri et les deux autres avaient fini par faire un service civil, quatre mois à l'hôpital Croix-Rouge.
Après cela, les deux alters avaient continué à se fréquenter de loin en loin. L'un déjà activiste politique, aux aguets des événements du mai 68 moldu ; l'autre, étudiant placide, plongé dans ses bouquins et la contemplation méditative de l'histoire du monde sorcier.
Un contrebassiste, un pianiste et une chanteuse commencèrent un set. Henri et Urbain sirotaient tranquillement leurs boissons.
« J'ai su, par mes contacts à Bonsor, que tu avais posé ta candidature à la présidence de l'université… Il parait même que tu as de bonnes chances de succéder à Nathalie Pruniers. Tu m'aurais annoncé tes ambitions en '68, j'y aurais jamais cru ! » fit Henri, admiratif.
« Les choses ne se présentent pas trop mal en effet, mais notre chère Nathalie voit ma candidature d'un mauvais œil… » contra Urbain d'un air pensif.
« Je me demande bien pourquoi… »
« Tu te fiches de moi ? A cause de toi, tête de Troll ! A cause de toi ! » répondit Aconit en foudroyant son vis à vis du regard, avec un souvenir bien précis en tête.
« Urbain, j'ai besoin de ton aide ! » avait lancé Bellamie, en retenant son alter qui allait entrer dans la bibliothèque de l'université.
« Si c'est à propos de ton canard, c'est non ! » l'avait devancé Urbain. « La dernière fois que j'ai essayé de le distribuer pour toi aux étudiants en histoire, tout le stock a été saisi par le prof et j'ai failli me faire virer de l'amphi… »
« Bien évidemment ! » avait dit Henri d'un ton triomphant. « Ils cherchent juste à nous bâillonner ! Mais, on va pas se laisser faire, Urbain ! Cyprien et moi, on prépare une nouvelle édition qui retrace les derniers événements côté moldu. Et tu verras, grâce à ça, on fera aussi bouger les choses de notre côté ! Avant-hier, on a réussi à tirer à 800 exemplaires et on a inondé Haxo, mais j'ai besoin de toi pour amener des exemplaires à Molitor. Je suis sûr qu'avec Nestor, tu pourrais... »
« Oh-oh-oh ! » l'avait arrêté Aconit. « Hors de question que je me jette dans la gueule du loup-garou ! Molitor, c'est pas un lieu pour ton 'Oeil du Chaudron' ! »
« Tu piges pas que c'est justement là qu'il faut frapper si on veut faire chanceler leurs convictions bourgeoises !? »
« Ecoute, si je fais ça, je risque de compromettre la position de mon père au Ministère et ensuite ce… » avait tenté Urbain d'un ton raisonnable.
« J'en reviens pas que tu me parles de ton vieux, alors que le changement est là, juste au coin de la rue ! »
« Henri… Regarde autour de toi : ici, personne n'y croit. Il n'y a vraiment que toi qui t'agites... » avait soupiré Urbain.
« Bon, ok. Demain, je te charge juste de la distribution dans Bonsor, » avait décidé Henri, sans même laisser le choix de la réponse à son alter. « Cyprien et moi, on se débrouillera pour tenter une distribution à Molitor. »
Urbain n'avait plus eu qu'à s'exécuter car Henri était du genre à le harceler une matinée complète par le biais de son tatouage d'alter pour être sûr qu'il avait mené sa mission à bien. Et bien entendu, Nathalie Pruniers, responsable de la chaire de Littérature, l'avait pris en pleine distribution de journaux pamphlétaires.
Presque trente ans plus tard, Urbain se demandait pourquoi il persistait à faire des remarques à Henri. Elles glissaient sur lui comme un sort sur un cuir de dragon.
« C'est mesquin de la part de la présidente de t'en vouloir après tant de temps ! » remarqua Bellamie avec une belle désinvolture. « Les grands pontes de Bonsor n'ont pas fait autant d'histoires quand tu as brigué ton poste de prof en '75. »
« Tout simplement parce qu'ils croyaient que j'avais arrêté de te fréquenter, mon vieux ! Pourquoi crois-tu qu'on se retrouve toujours dans ce club ? » s'enflamma Urbain.
« Ben, ça alors ! Ce n'était pas pour le jazz, l'ambiance et la qualité de leur vermouth ? » énuméra le journaliste, étonné.
« Tu me pourris la vie et tu ne t'en rends même pas compte, Henri ! C'est ça le drame… » se lamenta Urbain, en pensant que ce fichu Bellamie avait vraiment l'empathie d'une dent de doxy.
« Je te pourris la vie, je te pourris la vie… » répéta Henri. « Tu y vas fort ! Après tout, je n'ai jamais écrit un seul papier sur toi. Et même quand j'ai attaqué Pruniers en '89 sur sa gestion de Bonsor, je n'ai pas cité ton nom… »
« C'est vrai. Je te remercie, » répondit Urbain, la voix dégoulinante de sarcasmes. « Mais note tout de même qu'elle me rappelle régulièrement l'existence de cet article… C'est amusant comme elle m'associe automatiquement à cette cabale, alors que je ne suis même pas cité… »
« Nooooonnn ?! Elle croit tout de même pas que c'est toi qui m'avait fourni les infos ? »
« Belle déduction, Sherlock ! »
« Oh meeeeeeeerde ! Excuse-moi, Urbain, j'aurais jamais pensé qu'elle te soupçonnerait comme ça ! En plus, t'avais aucun moyen de me fournir ces chiffres… Alala, c'est bien les universitaires, ça ! Archi-doués sur leur sujet de thèse, mais dès qu'on sort de leur spécialité, ils ont l'intelligence d'un chartier (2) ! »
Bellamie vida son verre d'un coup et commanda une seconde tournée, en invitant son alter à terminer sa boisson.
« Oublions les universitaires bouchés ! » balaya Henri d'un geste de la main. « Comment va ta femme ? Et mes neveux ? »
« Jocaste s'occupe toujours de sa librairie moldue. Elle vient d'installer un rayon sorcier et envisage d'ouvrir une deuxième porte quelque part dans Haxo… Mais ça va nous faire de sacrés frais ! »
« Elle vend toujours ses bouquins ésotériques, ses trucs de divinations et ses tarots pour les moldus ? »
« Oui, ils sembleraient qu'ils adorent ça. La librairie marche plutôt pas mal… Sinon, je croise presque plus régulièrement Désirée à Bonsor qu'à la maison. A se demander si elle habite vraiment sous notre toit… Quant à Procris, et bien, j'imagine que tu as dû entendre parler de sa nouvelle coupe de cheveux… » soupira Urbain.
« Bah, laisse-le faire. De mon côté, je ne compte même plus les tatouages de Justin… Ah, et puis, c'est de leur âge ! Rappelle-toi toutes les conneries qu'on a fait à Beauxbât ! »
« Que TU as fait ! » corrigea son alter.
« Ah bon ? Dans mes souvenirs, t'étais là aussi ! » s'étonna Bellamie.
« Contraint et forcé, oui, probablement… Ou alors, c'était pour tenter de t'arrêter. … J'étais vraiment idéaliste à l'époque… »
« Mais tu vois, ce qu'on faisait, ça avait un but ! Rends-toi compte : on était des précurseurs ! » s'enthousiasma Henri. « D'ailleurs, un an après notre bac, ça a sacrément pété à Beauxbât ! »
« Oui, je me souviens : ma sœur était en 6e. Dès le mois de mars, les collégiens ont été évacués. Elle me piaillait dessus toute la sainte journée comme si j'étais responsable. Ce qui compensait pour mes parents, qui refusaient de me parler… » répondit Urbain d'un ton morne.
« A la réflexion, je comprends mieux ton intérêt pour le jazz… » remarqua Henri avec un air vaguement coupable.
« Bof… Grâce à André Nestor, j'ai pu réintégrer le circuit des rallyes un an et demi plus tard et reprendre une vie sociale normale. Ca s'est, de fait, arrangé à la maison et avec la nomination de Touraine au poste de Premier Ministre, papa a eu une promotion, qui lui a fait oublié mes incartades involontaires ! »
Bellamie eut un reniflement de mépris :
« Des incartades !? Ton père appelle '68 des incartades ? C'est bien un politique ! … Et tiens, puisqu'on en parle, comment va-t-il ? » ajouta-t-il, l'air de rien.
Urbain eut un sourire narquois avant de répondre :
« Le Ministre va très bien, mais refuse toujours que tu passes sa cheminée, quand bien même je t'accompagnerais… pas que cela soit bien fréquent de toutes façons... »
« Je comprends pas pourquoi il est autant sur la défensive… La presse ne fait que son travail ! » remarqua Henri en secouant la tête.
« Peut-être à cause de la fois où tu as prétendu que l'ensemble du sous-bureau au budget avait détourné des fonds. Au cas où tu aurais oublié : la fameuse promotion de mon père, c'était justement chef du sous-bureau au budget... » précisa Urbain d'un ton acide.
« Ah oui, je me rappelle de cette histoire… Mais, tu sais, il y avait bien eu du détournement de fonds ! »
« Oui, mais d'où tu as sorti que ça venait du sous-bureau au budget ?! Tu ne pouvais pas étudier tes sources correctement, non ? » fit Urbain d'un ton irrité. « Au début de l'Haxonaute, tu balançais tes brûlots vraiment n'importe comment ! »
« Oui, je reconnais que j'ai fait un certain nombre d'erreurs avant d'avoir Sophia… »
Sophia Ellie... Quand Henri avait épousé sa belle-sœur, Urbain s'était demandé ce qu'il avait fait à Merlin pour mériter un sort pareil. D'autant qu'elle était déjà enceinte jusqu'aux dents quand ils s'étaient mariés. C'avait été un sacré scandale pour l'époque. La jeune femme était pourtant une personne sensée, une ancienne condisciple de Beauxbâtons qui n'avait guère eu d'affection pour ce libère-lutins (3) de Bellamie. Une économiste brillante en plus. Jamais Urbain n'aurait imaginé que les inviter à son propre mariage les rapprocheraient.
« Mes félicitations, loustic ! » avait lancé Bellamie, en donnant une accolade au jeune marié. Puis il s'était tourné vers la mariée : « Jocaste, tous mes vœux de bonheur. En fait, vous savez, je suis ravi. J'ai eu l'occasion de bien discuter avec votre sœur et j'ai été très impressionné par ses études moldues d'économie. Comme elle avait l'air de chercher un job, je lui ai proposé de s'occuper de la section économique de l'Haxonaute. Tu te rends compte, Urbain ? C'est formidable, non ? … Allez, salut loustic et bonne nuit de noces ! »
Urbain avait furtivement pensé à se pendre. Voilà que sa propre belle-sœur se laissait, elle aussi, entraîner par le tourbillon Bellamie ! A la réflexion, peut-être que charme... Pourquoi diable sinon, aurait-elle accepté de travailler avec lui ?
Et puis, un an plus tard, ils s'étaient mariés. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Henri Bellamie, pour une fois, avait plus ou moins suivi les règles !
« Et tes enfants ? Christian ? Les jumeaux ? » demanda Urbain.
« Christian ? Il a 22 ans maintenant et je désespère d'en faire un journaliste. Son alter l'a poussé dans des études scientifiques, un truc sur la Métamorphose cellulaire... De la Métamorphose cellulaire... » répéta-t-il d'un ton incrédule. « J'essaye au moins de le pousser vers le journalisme scientifique. C'est un sujet qu'on traite encore trop peu dans l'Haxonaute ! Je suis sûr qu'il se passe plein de trucs louches dans l'attribution des subventions ! … Enfin, Merlin soit loué, je n'ai pas besoin d'encourager les jumeaux ! »
Urbain soupira en pensant à ces malheureux enfants sacrifiés sur l'autel du journalisme.
« Je regrette un peu qu'ils ne soient pas alter… Quand je vois ce qui arrive à mon aîné, je me rends compte de l'importance d'avoir un bon alter avec qui être en phase. »
Si Henri osait la moindre allusion à leur propre duo d'alter, Urbain allait probablement faire un geste désespéré. Sortir sa baguette en plein monde moldu et l'achever, peut-être ? Mais heureusement pour lui, Bellamie poursuivit au sujet de ses jumeaux :
« Térence est alter avec Ninon Akosha, elle n'a jamais voulu venir à la maison et se prend pour une princesse éthiopienne. Je ne nie pas que les Akosha sont de grands diplomates, mais la cause qu'ils soutiennent est vraiment sans espoir. Quant à Justin, je n'ai rien contre Théod… En plus, c'est une cousine… mais bon… Niveau journalisme, je crois qu'il ne faut pas trop y compter ! »
« C'est une artiste, » remarqua Urbain. « Elle a d'ailleurs fait une peinture de Procris au collège que je garde toujours dans mon bureau. Il avait encore des cheveux à l'époque… »
Henri jeta un œil à sa montre. Minuit passé.
« Bon, Urbain… Excuse-moi, mais faut que j'aille vérifier la dernière épreuve avant qu'elle parte à la magigravure. Et faut faire chauffer les presses, sinon on ne sortira jamais l'édition de demain ! J'en ai encore pour une bonne heure, deux s'il y a des corrections ! Bref, c'était très sympa de te voir, comme touj… »
« Attends une seconde, Henri… » le retint maladroitement Urbain. « Je… Je n'ai pas tout fait fini... »
« Quoi ? Tu veux me confier un scoop ? » rigola Bellamie, puis voyant l'air grave de son alter, il se rassit : « Sérieux ? Merlin ! Demain, il pleuvra des grenouilles sur le Sénéchalat ! »
« Tu sais que hier soir, c'était la soirée mondaine des Nestor… » commença Urbain.
Henri eut une grimace un peu déçue. Son intérêt diminua brusquement, mais il répondit néanmoins :
« Ah oui, ce bon vieux André ! Comment va-t-il ? »
« En fait, il s'agit pas tant d'André que de sa femme… » commença Urbain.
« Quoi, ta sœur ? Qu'est-ce qu'elle a, ta sœur ? » s'étonna Henri.
André Nestor avait toujours été un bon ami d'Urbain. A la différence d'Henri, André appartenait au même monde qu'Urbain, ce qui facilitait grandement leurs rapports. Les deux garçons se fréquentaient au cours des différents rallyes de la saison mondaine. Et quand André avait demandé en mariage sa jeune sœur Constance, Urbain, tout comme ses parents, avait été ravi de la confier à la plus éminente famille de France.
Mais voilà. Même les Nestor avaient fait la tête en apprenant les liens familiaux entre Urbain et cet 'abominable individu', comme ils ne manquaient jamais d'appeler Henri Bellamie. André n'en avait cure. Après tout, il avait côtoyé Bellamie pendant sept ans à Beauxbâtons et avait appris à le gérer. Mais pour le reste des Nestor c'était une autre affaire ! Constance en avait toujours gardé un certain ressentiment envers Henri et depuis, le tenait en quarantaine d'éclabouille (4). De fait, elle voyait également peu son frère.
« Tu veux donc dire que notre charmante dame Nestor a un message à me faire passer ? » poursuivit Henri, en s'étranglant à moitié de rire.
Urbain leva les yeux au ciel.
« Rien de si extraordinaire… Même si c'est vrai qu'elle m'a expressément demander de te contacter. »
Les yeux de Henri brillèrent d'un éclat qu'Urbain connaissait bien et qu'il avait appris à redouter. Mais aujourd'hui, il ne lui causait aucune angoisse. Il savait qu'Henri était l'homme de la situation.
« Allez, crache ta chocogrenouille ! » lança ce dernier d'un ton impatient.
« Attention, Henri, un peu de discrétion… Si je t'ai proposé de se voir ce soir, c'est parce que ni moi, ni ma sœur ne pouvons nous permettre de franchir le seuil du siège de l'Haxonaute… »
« Je serai muet comme une tombe concernant votre implication. Je te signe le contrat de confidentialité tout de suite, si tu veux, » fit Bellamie, en sortant un contrat de sa poche, qu'il plaqua d'un main ferme sur la table. Il avait toujours ce type de contrat sur lui.
« Ok, ok, remplis-le pendant que je te raconte… »
1. Référence à la phrase du cinéaste Werner Herzog à propos de son acteur fétiche Klaus Kinski : « chacun de mes cheveux gris s'appelle Kinski »
2. "Avoir l'intelligence d'un chartier" : avoir le QI d'une huître
3. "Un libère-lutins" : un embrouilleur, se dit de quelqu'un qui met des coups de pied dans la fourmilière
4. "Tenir en quarantaine d'éclabouille" : éviter comme la peste
