Ohayo mina !
Je vous avais promis deux jours. Et comme toute femme d'honneur (?), voici venu le temps [des cathédrales ? :3] (oh, tais-toi -_-) du chapitre 26. Enfin. J'espère que je ne vous aurai pas trop fait attendre, et que les réponses à d'autres questions viendront dans ce chapitre. Je vous le dis tout de suite : il manque encore des éléments de réponse, et c'est normal. Je ne peux pas tout dévoiler non plus en deux chapitres.
Il y a beaucoup de spéculations, de tergiversations, certaines ont tapé juste, d'autres totalement à côté... y'en a qui m'ont collé des sueurs... mais quelque chose de bien, hein... ! Bref.
Merci à Carmin, Bubulle et Lena18 d'être là au rendez-vous... ! Je sais que vous avez beaucoup de question qui restent en suspens, mais... courage ! ça va venir...
Merci encore pour vos compliments ! ^^
J'arrête de vous faire attendre ! [si ça s'trouve, elles ont même pas lu...] mmn... ouais, c'est pas faux. Mais bref, allons-y...
Enjoy it !
« Pour me comprendre,
Il faudrait savoir qui je suis.
Pour me comprendre,
Il faudrait connaître ma vie… »
Michel Berger
.
Dans le chapitre précédent :
- Law, mon vieux, écoute, tu…
Shashi arrive en courant ; il est tremblant et son visage n'est pas mouillé de sueur, mais de larmes. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
- … … … Jewelry, souffle sa voix cassée.
. . . . .
Il ne m'en faut pas plus, et ma course m'emmène dans les couloirs bondés de l'hôpital. Mes chaussures couinent sur le linoléum. Mon cœur bat lourdement dans ma poitrine – je n'entends que ça. Les cris de Shashi et Penguin m'atteignent, mais je m'en fous.
Ce monde pourrait bien crever, s'effondrer, partir en sang… ça m'est égal.
Je cours de plus en plus vite, et mon souffle précipité résonne dans mes oreilles.
J'ouvre les portes doubles, qui s'écrasent avec fracas contre les murs sous la poussée. Je m'en tape.
Jewelry. Il n'y a que son nom dans ma tête, rien d'autre. Le seul objectif que j'ai, c'est la retrouver.
Je dévale les marches et j'arrive à l'accueil des urgences, où un monde noir s'est amassé ; je n'ai jamais vu ça de toute ma vie. Toute cette foule… je pousse les gens : patients, personnel soignant… qu'ils dégagent. Qu'ils dégagent tous, merde !
J'arrive au centre du cercle qu'ils forment et là, quelque part en moi, quelque chose se brise. Ça fait le même bruit qu'un verre qui tombe au sol, qu'une vitre qui éclate…
Le bruit de mon cœur qui se fend dans une douleur immonde.
- … que…
Je tombe à genoux et je patauge dans la mare de sang gluant qui semble ne pas cesser de grandir sous son corps.
- Jewelry…
Ses yeux clairs contemplent le plafond, et ses lèvres sont déjà pâles. Presque rien ne vient entacher la perfection de son visage. Presque rien, si ce n'est le filet de sang pourpre qui s'écoule encore de ses lèvres. Si elle saigne, c'est qu'elle est toujours vivante… elle peut revenir, je le sais, je le sais, je le sais…
Ou alors c'est un rêve. Rien qu'un rêve. Parce que ça ne peut pas être réel.
Le sang qui macule mes vêtements blancs me prouve le contraire. Je ne serais jamais capable de rêver d'une telle chose. Je me serais déjà réveillé, et j'aurais cherché la chaleur de Jewelry pour me rassurer.
C'est si… stupide. Totalement aberrant. Complètement contre-nature. Injuste. Pas ce que ça ne peut pas, ça ne doit pas se finir comme ça.
Tremblant, je prends son visage entre mes mains.
Mes mains.
Rouges, si rouges…
- … Jewelry…
Je descends à son cou, laissant des traînées sanglantes là où mes mains se sont posées.
Il n'y a plus de pouls. Le sang qui coule encore sur sa joue n'est qu'un trop-plein qui lui inonde la bouche.
Mes tremblements secouent mon corps et le sien ; sa main à elle est crispée sur son ventre, à travers le tissu de sa tenue. L'autre est recroquevillée sur les résultats que je lui ai demandé d'aller me chercher.
Mon regard glisse sur la blessure de son sternum, et l'auréole de poudre brûlée sur sa blouse blanche est comme un deuxième coup de poignard. Ma main tremblante se pose sur le renflement de son ventre rond et mes doigts s'enfoncent dans sa peau, alors que mes jointures blanchissent. Le bébé…
- … Jewelry…
Quelque chose se brise à nouveau en moi. Ce n'est pas mon cœur, puisqu'il n'y a plus de cœur à briser. Ce n'est que la digue qui retient le flot de mes larmes.
Elles ruissèlent sur mes joues et gouttent le long de mon menton.
Un homme est maintenu au sol par deux policiers, à quelques mètres de là. Son arme est encore au sol et il hurle des choses sans queue ni tête ; il a le regard dilaté, le nez rouge et humide, et la bouche pâteuse. Totalement incohérent, en plein délire.
. . . . .
- Ce fils de pute était défoncé au crack, murmura Law en replaçant les peluches dans le lit à barreaux. Jewelry a voulu l'emmener dans un service à part où ils auraient pu le traiter correctement mais il a sorti son arme quand elle s'est approchée de lui et il lui a tiré une balle dans le ventre.
Ace avait envie de vomir. Il avait largement dépassé le stade des larmes. C'était… beaucoup plus qu'il ne pouvait assimiler.
Jewelry était enceinte.
Law touchait du bout des doigts la vie qu'il semblait avoir toujours voulue – une situation stable, un job éreintant mais qui lui plaisait, une femme qu'il aimait passionnément, un bébé à venir, un mariage…
… et il avait tout perdu en quelques minutes. Passer d'une vie comblée au néant total… Ace sentit son cœur se serrer dans sa poitrine au point de lui causer une violente douleur.
- Le labo est au rez-de-chaussée, juste à côté de l'accueil des urgences. Elle a fait un détour pour chercher ces… putains de résultats que j'aurais dû aller chercher moi-même, cracha-t-il. Si je lui avais pas demandé ça… elle serait jamais allée foutre les pieds là-bas et… et…
Ace se tendit : et quoi ? qu'est-ce que Law ne lui disait pas...?
Son expression était indéchiffrable. Pas parce que neutre... mais parce qu'elle reflétait trop de choses pour qu'Ace puisse les interpréter correctement.
- Il était pas là par hasard.
«... quoi ? »
C'était insensé. Fou, irréfléchi. Ace vit Law serrer les dents et ses muscles se nouer.
- ... tu veux dire q-
- Don Quixote Doflamingo, murmura Law en contemplant les jouets autour de lui. Il s'est chargé de me rappeler à son bon souvenir.
Ace se figea en entendant ce nom, mais Law ne le remarqua pas. Ses yeux ne voyaient plus que ça : la mare de sang et le corps sans vie de Jewelry. Comme s'il y était.
- ... Doflamingo...?
- Disons que... j'ai eu affaire à lui, dans le passé. Et il s'est arrangé pour que la punition soit à la hauteur de la trahison.
L'adolescent était totalement perdu. Quel rapport y avait-il entre Law et lui... ? Il songea à l'argent, à ses tatouages, sa vie à Détroit, son arme... tout autant de détails qui laissaient croire que Trafalgar n'était pas l'homme le plus fréquentable du moment.
Qu'avait-il fait qui justifie la colère de Doflamingo... ? Qui justifie de perdre tout ce qu'il pouvait avoir... ? Ace se doutait que Law avait trempé dans des histoires sordides ; c'était une certitude. Ce qui l'était moins, en revanche, c'était ce que Law avait bien pu faire, pour que le chef du réseau Dressrosa en ait ainsi après lui.
- Il savait qu'on serait aux urgences, elle et moi. Il savait qu'elle allait finir par se montrer, à un moment ou à un autre, souffla Trafalgar, pâle malgré sa peau sombre. Doflamingo avait décidé que ça serait ce jour-là, le mec a reçu une consigne. Il avait plus qu'à attendre qu'une médecin aux cheveux roses se pointe. Ou encore mieux, que ce soit moi qui me ramène.
. . . . .
- Law…
Deux mains saisissent mes bras et je résiste. J'entends du bruit autour de moi. Je me penche et mes mains souillées de sang prennent le visage de la femme de ma vie ; mes pouces caressent ses lèvres et j'y laisse une trainée de sang encore tiède.
Mes larmes brouillent ma vision.
- Law… !
Shashi. Il est accroupi à côté de moi. Les mains de Penguin essayent de me faire lâcher Jewelry mais je m'accroche à elle.
Le bébé… J.J. … je pose mon front sur son ventre rond et je sanglote. Mes pleurs sont de plus en plus bruyants. Si mon père était là, il me traiterait de lavasse en grognant. Ce n'est pas digne d'étaler ses sentiments devant un parterre de crétins immobiles.
- Faut pas rester là… Law… !
- … J.J….
Je te demande pardon, J.J. . J'ai juré de te protéger et le peu que je t'ai promis… j'ai même pas été foutu de le faire. Et tout ça pour quoi… ? un bilan sanguin ?
C'est moi qui aurais dû prendre cette balle. C'est moi qui méritais de mourir. Et plutôt deux fois qu'une. Pas toi...
Jewelry est encore plus froide ; ou alors, ce n'est qu'une impression. Je n'en sais rien. Ses cheveux roses sont lourds et poisseux de sang. Le rouge ne lui va pas… je lui ai toujours dit que je n'aimais pas cette couleur. Trop éclatant, trop…
Le rouge avait bercé la première partie de ma vie. Et il venait se rappeler à moi… il me montrait qu'il ne m'avait pas oublié.
- Lâchez-moi… LÂCHEZ-MOI !
- Law, arrête, on peut plus rien pour elle…
- Et le bébé… ?
C'est ce qu'il y a de pire ; l'espoir. C'est la plus formidable des armes. J'étais le premier à me servir de ça : faire croire à ceux que j'allais tuer qu'ils avaient encore une chance de vivre. Il n'y a que comme ça qu'on finit par amener un homme au désespoir absolu... en lui laissant une chance d'espérer.
Je suis irrationnel, je le sais. Mais c'est tout ce à quoi je peux me raccrocher.
Mon bébé. Le bébé de J.J. et moi.
Penguin craque et pleure enfin, alors que Shashi essaye toujours de me faire lâcher prise.
- … Law…
- Je… je veux que… le bébé, elle…
- Jewelry a à peine entamé sa vingt-deuxième semaine de grossesse… même si ta fille est encore vivante… elle pourra jamais survivre… tu le sais…
Il essaye de me raisonner mais j'ai largement dépassé ce stade. Dans ma tête, l'idée est ancrée : Jewelry ne peut pas mourir. Pas comme ça, pas maintenant, pas alors que notre vie était enfin celle qu'on avait toujours voulue.
Il faut que je sauve ce qui reste d'elle et moi. Notre bébé…
- Non… non, non, non, non, non…
Un bruit bizarre s'élève dans l'entrée des urgences ; je mets longtemps à me rendre compte que ce geignement s'élève de ma bouche. C'est de plus en plus fort, de plus en plus sourd. À l'image de l'horreur de la réalité qui se distille dans chacune de mes veines.
- Non…
Shashi renonce à me faire lâcher et se contente de serrer ses bras autour de moi, alors que mon gémissement se mue en cri.
Finalement, je hurle ma rage, mon impuissance, mon dégoût de moi-même ; la souffrance qui me submerge n'a aucun nom. Je préfèrerais qu'on me fasse subir les pires tortures plutôt que de sentir un millième de cette douleur qui m'oppresse.
. . . . .
Les expressions qui animaient le visage de Law effrayaient Ace ; résignation, espoir, souffrance, apaisement…
L'adolescent était certain qu'un temps donné, Law avait totalement tourné la carte. Qu'il en était devenu fou, avant de se reprendre et de partir sur la route. Law semblait toujours osciller entre deux eaux, et Ace comprenait qu'il ne lui en fallait pas beaucoup plus pour basculer d'un côté ou de l'autre.
Pourquoi n'avait-il pas cherché à retrouver Doflamingo pour le tuer... ? La villa du mafieux n'était pas un lieu tenu secret, tout le monde savait où il résidait.
Ace comprit avec effroi que Law n'avait pas à se venger. Que la dette était réglée. Qu'il avait payé de deux vies le prix de sa trahison. C'était comme ça que Doflamingo s'occupait de ses affaires ; Ace le savait très bien. Quand vous vous engagiez, c'était à vie. Si vous tourniez le dos au clan, à la famiglia... alors votre peau ne valait pas chère.
Law avait payé son tribut de sang au même titre que ceux qui avaient déserté avant lui.
. . . . .
Je suis recroquevillé dans notre lit, hagard, le cœur en sang et l'esprit vide.
Je regarde la bague de fiançailles que je lui avais offerte.
Elle est encore tachée de sang.
Terminée, notre vie à peine commencée.
Plus d'amour.
Plus de baisers enfiévrés.
Plus de corps à enlacer, plus d'étreinte à donner.
Plus de rires, de sourire.
Plus de mariage.
Plus de bébé.
Je repense à décembre, au test de grossesse que Jewelry avait emballé au pied du sapin. Mon cadeau de Noël. Le dernier.
Je repense à mes larmes de bonheur quand j'ai pensé au petit bout d'elle et moi qui grandissait quelque part dans son ventre, un mélange de ce qu'elle et moi nous étions.
Je repense à ses larmes, à elle, quand elle avait trouvé la bague que je lui avais offerte dans son paquet de céréales préférées. Elle en avait ri à se rouler dans le lit.
Je m'étais toujours demandé à quoi notre fille ressemblerait. Aurait-elle des cheveux nacrés, des cheveux sombres ? un peu des deux ? Et ses yeux… je voulais qu'elle ait ceux de sa mère, mauves. Et la couleur de sa peau ? quelque part entre ma peau métissée et celle de Jewelry, blanche, sans imperfection. Une peau douce comme celle de la femme de ma vie, un peu hâlée comme la mienne…
Souvent, quand on s'endormait, le soir, on s'amusait à tirer des plans sur la comète.
Imaginer ce qu'elle deviendrait plus tard : avocate, cosmonaute… pirate. Ça faisait hurler de rire Jewelry, qui répondait que de toute façon, elle ne voudrait jamais faire médecine. Trop chiant.
On ne lui avait même pas encore trouvé un nom. Je voulais l'appeler Nami… ça veut dire « vague », et je trouvais ça joli. Jewelry me braillait que sa fille n'aurait pas un nom de strip-teaseuse – impossible de savoir d'où elle tenait ça – et elle argumentait en disant que c'était elle qui allait lutter sur la table d'accouchement, donc que c'était elle qui aurait le privilège de choisir son prénom. Elle voulait l'appeler Perona et je lui disais qu'en plus d'être moche, c'était d'un sinistre… elle s'énervait et on se réconciliait sur l'oreiller. Toujours. Et nos disputes reprenaient de plus belle le lendemain.
J'ai tout perdu, cette nuit-là. Je n'avais qu'elles et on me les a volées, comme tout le reste.
Je pense à Jewelry,
à notre petite fille qui ne verra jamais le jour,
et le désespoir m'aspire sans fin.
. . . . .
- Tout ça pour un putain de bout de papier. Toute une décennie de sacrifices foutue en l'air pour une feuille que j'aurais pu aller chercher moi-même, souffla Trafalgar, la voix blanche. Si c'est pas le comble de l'ironie, ça...
Ace se tourna vers lui et regarda Law retrousser ses manches, les yeux baissés vers ses mains. Qu'est-ce qu'il faisait... ?
- Tout ça pour avoir pris la décision la plus simple et la plus anodine qui soit… j'en ai fait, des conneries. Des erreurs, des boulettes… mais celle-là, c'est vraiment ce que j'ai pu faire de pire.
Law tira sur les sangles de ses bracelets de force et les sortit des boucles, patiemment, sous le regard inquiet de l'adolescent.
- Tout ça parce que ce jour-là, j'ai eu la flemme de bouger mon cul moi-même pour aller chercher cette merde… !
Sa voix exsudait une rage qui ne demandait qu'à sortir, après les torrents de larmes.
Ace se sentait mal ; son côté encore enfantin, vulnérable, regrettait d'avoir poussé aussi loin la curiosité – il n'était pas prêt à entendre ça, il le savait. La douleur qu'il ressentait pour Law et la souffrance sans limite qu'il devait ressentir égalait presque celle d'avoir perdu Luffy.
Perdre ses envies, ses ambitions, la femme qu'il avait prévu d'épouser et leur enfant à naître… L'adolescent secoua la tête pour lui-même, encore sous le choc.
Comment ne pas devenir complètement cinglé… ?
- Si je l'avais fait moi-même... c'est moi qui serais mort. C'est comme ça que ça aurait dû se passer ; une balle dans le ventre pour moi, et la vie pour elle. Pour elle et pour le bébé.
Les boucles cliquetèrent et Law tira sur les bracelets de cuir.
Ace ne l'avait presque jamais vu les retirer, à quelques rares exceptions près ; douche ou baignade. Il n'y avait jamais vraiment prêté attention.
Et pourtant, cette fois, son regard sut tout de suite quoi accrocher.
Les longues estafilades blanches, sur ses poignets, achevèrent le peu de résistance qu'Ace avait. Imaginer Law s'infliger ça et tenter de se donner la mort lui brisa le cœur et lui laissa un amer sentiment dans la bouche.
Il frissonnait lorsqu'il prit les mains de Law dans les siennes, contemplant les marques irrégulières qui tranchaient sa peau. Il les caressa du pouce, tremblant ; elles semblaient terriblement profondes…
- … tu…
- Je voulais atteindre les tendons, marmonna Law d'un ton monocorde. Pour ne plus pouvoir pratiquer la chirurgie.
« Pour me comprendre, il faudrait connaître mes nuits.
Mes rêves d'amour… et puis mes longues insomnies.
Quand vient le jour, la peur d'affronter la vie. »
. . . . .
Putain de… humpf. Ça fait un mal de chien.
Shashi et Penguin vont me tuer.
Enfin… je serai déjà mort quand ils me trouveront. Et si ça n'est pas le cas… alors mes mains seront foutues.
C'est mon nouvel objectif à atteindre : bousiller le peu d'espoir que j'ai de poursuivre notre rêve. Sans elle, il ne me sert à rien.
J'ai un goût de cendre dans la bouche. Ma cigarette se consume toujours.
OK pour la main droite. Le sang coule à mort. J'ai dû trancher l'artère radiale au lieu des veines du réseau carpien. Merde.
Mon téléphone sonne mais j'en ai rien à foutre. J'suis aux abonnés absents, j'ai vraiment pas envie qu'on m'emmerde.
Ma main tremble – j'ai entamé le nerf médian, j'arrive même plus à fermer les doigts. Je suis à la fois plutôt content et furieux contre moi-même : et comment j'suis censé me finir l'autre main ?!
Je n'ai déjà plus la force pour trancher le poignet gauche. Aux grands maux les grands remèdes…
Je presse la lame contre mon poignet et j'appuie de toutes mes forces ; histoire d'être sûr de défoncer un truc. La douleur éclate de mes doigts à mon coude et un cri m'échappe brièvement quand elle s'enfonce loin dans ma chair. Putain de zone innervée…
Je me laisse couler dans le bain et je croise mes chevilles sur le rebord de la baignoire – elle a toujours été trop petite pour moi. Je jette mon mégot sur le carrelage et je m'allume une autre cigarette en luttant comme un con. Va craquer une pierre quand tu peux plus plier les doigts...
J'expire une lourde bouffée blanche qui se perd dans le plafond et mes mains retombent dans l'eau. Ça va empêcher la coagulation, mais ça va quand même prendre du temps.
Du temps, c'est tout ce que j'ai. J'attendrai.
Je repose ma tête sur le bord en céramique et je ferme les yeux. L'eau clapote et le silence règne dans l'appartement.
Il n'y en avait jamais, de silence, avant que Jewelry ne parte – toujours de la musique, des chansons massacrées, des éclats de voix. Bientôt des rires de bébé et des pleurs.
J'ai toujours pensé que j'exécrais les gosses.
Trop chiants, trop bruyants. Jewelry n'en avait jamais vraiment parlé. Je pense qu'elle sentait que le sujet n'était pas à aborder avec moi. Elle avait une peur monstre de m'avouer qu'elle était enceinte. Elle m'avait expliqué qu'elle pensait que j'allais l'engueuler, hurler, protester... ou la forcer à avorter. Comme si je pouvais lui demander une telle chose... ce n'était peut-être pas le bon moment, entre nos études, nos horaires délirants et la fatigue qu'on trainait déjà... mais c'était ce que j'avais toujours voulu. Avoir une famille. Pouvoir m'occuper de quelqu'un à mon tour.
Jewelry m'avait aidé quand personne ne pouvait le faire pour moi. Elle m'avait présenté à sa bande et Jean Bart, Shashi et Penguin étaient devenus mes meilleurs potes. Tous en médecine, tous avec l'envie d'aider les autres. Je m'étais pris au jeu qu'ils jouaient, je m'étais intégré, j'avais eu ce que je n'avais jamais espéré avoir un jour.
Et elle doutait de mon envie d'en avoir encore plus...?
Cette idiote.
Je souris pour moi-même et je baisse les yeux vers la surface.
L'eau est un peu trop chaude. Et vachement rouge, maintenant.
J'ai l'impression que ça ne fait que quelques minutes que je suis là, mais un coup d'œil à la pendule m'indique que ça fait déjà une heure que je patauge dans ma connerie. Je pense au ralenti. Ça vient, lentement mais sûrement. Ma vision se brouille.
Mes pensées flottent avec le sang qui se répand dans l'eau. Je divague...
Je repense à J.J., au premier instant où je l'ai vue, sous l'éclat des lasers. Je repense à notre premier baiser, dans la Torino, dans l'obscurité. Je repense à notre première fois, à mon hésitation, son amusement mêlée d'appréhension, ma peur de lui faire mal – difficile de croire que j'étais celui qui allait lui prendre son innocence. Et pourtant... elle n'avait que dix-sept ans, comme moi. J'étais trop habitué aux filles de Détroit qui se donnaient trop jeunes pour pouvoir faire comme les autres. J.J me répétait qu'elle attendait le bon garçon et le bon moment. Et elle avait choisi : moi, dans son lit, sous le soleil de l'après-midi.
Elle était à l'image de son nom ; un joyau précieux, inestimable, que je devais toucher avec respect et précaution. Comme si elle pouvait se briser au moindre choc.
Il y a des coups à la porte. Putain, les mecs, vous êtes vraiment trop bruyants… laissez-moi délirer tranquille.
Quelqu'un hurle mon nom et des mains agrippent mes poignets. Je me prends une tarte en pleine gueule et mes yeux se rouvrent – l'image de J.J. nue dans les draps de son lit se dissipe, et je distingue un visage encadré de longs cheveux châtains. Et des lunettes noires.
Shashi, j'vais te buter. C'est quoi cette gifle, ça fait mal, merde… !
Penguin est le plus fort et c'est lui qui me tire de l'eau du bain. Ils m'étendent sur le carrelage et leurs voix sont de plus en plus lointaines. J'ai peut-être encore une chance d'y passer, finalement. Une troisième personne rentre et je me sens vraiment comme un con.
Le vieux Eustass est là.
La vache, la tronche qu'il tire… glauque.
J'aurai même foiré ma mort. L'hôpital est tout près, et dans une heure je serai suturé avec toutes les perfusions qu'il faut.
Et merde.
. . . . .
« Il y a peut être quelque part
un bonheur dont j'aurai eu ma part.
Dommage… j'aimais tant certains paysages. »
- C'est Kid lui-même qui s'est occupé de sauver mes mains. Et il a réussi.
Ace eut du mal à encaisser le choc. Law avait volontairement voulu tirer une croix définitive sur sa capacité à réaliser son rêve, puisque ce rêve qu'il partageait avec Jewelry était dénué de sens sans elle à ses côtés.
- Tu as toujours pensé que tu manquais de courage… et pourtant tu as décidé de vivre malgré tout, murmura Law en pressant son front contre le sien. Alors que moi, j'ai baissé les bras dès le début.
Ace le serra contre lui de toutes ses forces ; Law embrassa sa tempe et ferma les yeux, nichant son visage dans son cou. Il avait été lâche. Et pourtant… il n'avait pu s'empêcher d'être furieux contre Ace quand cet idiot avait clairement annoncé son envie d'en finir. Quand il avait renoncé, quand il avait rendu les armes.
Lui qui s'était toujours promis de ne plus laisser la vie lui prendre quelque chose… il ne se serait jamais pardonné de laisser Ace mourir, peu importe la manière, par lui-même ou assassiné par un autre monstre.
- Ne pleure pas, chuchota-t-il en caressant ses cheveux.
- Je suis… si… si désolé pour toi, haleta Ace en l'étreignant un peu plus étroitement. J'ai… si mal quand j'pense… à ce que tu ressens… à tout ce que tu gardes… t'as tellement perdu… Jewelry… votre bébé… toute ta vie, et… et…
Law soupira et inspira le parfum de ses cheveux ; son odeur le rassura et sa peine s'allégea encore un peu plus. Doucement, il tournait la page. Sans oublier, mais sans le ressasser non plus.
Ace l'aidait à voir autre chose qu'une vie de solitude, à ruminer le passé.
- … c'est pour ça qu'au lieu de penser à ce que j'ai perdu, je préfère penser à ce que j'ai toujours, chuchota Law.
Il le repoussa doucement, juste assez pour contempler son visage ; il empauma ses joues et embrassa son front.
- Je voulais continuer ma route. Un auto-stoppeur, ça m'intéressait pas. Et quelque chose m'a ordonné de freiner… c'est ce que j'ai fait, et j'en suis là aujourd'hui. Jewelry me manquera toute ma vie… mais avec toi, je sais que ça ne me fera plus jamais autant de mal. Tu le comprends, ça… ?
Ace acquiesça – oh oui, il comprenait. Law mettait des mots sur ses propres pensées. Le jeune homme l'attira dans ses bras et le serra contre lui. Ace avait désespérément besoin de cette étreinte, de son odeur.
- … j'ai… fait beaucoup de choses dont je ne suis pas très fier, dans ma vie, murmura Trafalgar en caressant ses joues. J'ai rencontré Jewelry quand j'avais besoin que quelqu'un me sorte de la merde noire où j'étais. Elle aurait pu avoir une vie de rêve avec quelqu'un d'autre, quelqu'un de son monde, mais elle m'a préféré au reste et elle m'a maintenu la tête hors de l'eau.
Doucement, ses pas l'obligèrent à reculer ; Ace se laissa faire, le nez contre son torse. La porte se referma derrière eux, la clé tourna dans la serrure et Ace resta dans l'étreinte de ses bras. Son corps mince s'enroula autour du sien et Law l'entraina dans les escaliers, un léger sourire aux lèvres.
Irrécupérable morveux.
- … parle-moi encore… murmura Ace, ses bras serrés autour de son cou.
- Je venais d'avoir dix-sept ans quand j'ai rencontré Jewelry. Je dealais.
Ace se tendit et Law lui caressa le dos dans un geste qu'il voulait apaisant.
Il neigeait toujours à gros flocons quand ils sortirent de l'immeuble pour rejoindre la voiture. La rue était déserte, malgré l'après-midi bien entamé.
Law déverrouilla l'Aston et déposa Ace sur le siège passager, lui volant un baiser avant de faire le tour pour monter côté conducteur. Il jeta un dernier regard aux persiennes fermées et s'engouffra au volant, claquant la portière avant de démarrer et de s'éloigner vers les quais, là où il savait que personne ne viendrait les déranger, comme la nuit dernière.
Ace se pelotonna contre lui et Law prit une longue inspiration.
- … j'étais un foutu drogué. Jewelry s'en est vite rendu compte et elle m'a aidé à me sevrer. C'a pris une année entière mais elle l'a fait. On l'a fait. Ça n'a pas été une partie de plaisir, mais juste à nous deux, on a réussi. Elle m'a poussé à reprendre le chemin des études, et on s'est installés ici quand nos deux familles nous ont lâchés. On appartenait à deux mondes beaucoup trop différents pour qu'ils nous comprennent… on s'en foutait.
Ace enfouit son visage dans son cou et inspira son odeur, le laissant continuer. Il avait attendu ça pendant tellement longtemps… ce moment où Law lâcherait prise.
L'intéressé traversa la ville sous la neige et arriva aux quais déserts, derrière les entrepôts destinés aux déchargements sur le fleuve. Il serra le frein à main et ouvrit ses bras à Ace qui s'y réfugia, le nez dans son cou.
- C'est de ça que vient l'argent dans les mallettes. T'as pas idée du prix que les gens sont prêts à mettre pour un gramme de coke… je vendais du désespoir pour combler le mien. Si c'est pas pitoyable…
Ace lui caressa doucement le torse, dans un geste qui l'invitait à continuer. Il avait déjà des dizaines de questions à lui poser, mais toutes lui semblaient futiles, en comparaison à ce que Trafalgar était en train de lui dévoiler.
Il savait que s'il l'interrompait, Law était susceptible de se taire.
- Je ne connaissais rien d'autre. Voler, mentir, marchander… tuer… je monnayais mes services, et je gagnais de l'argent. On ne m'avait appris que ça et je me contentais de faire ce qu'on me demandait. C'était la seule manière de vivre un tant soit peu confortablement, là où je vivais, et j'avais choisi la facilité pour ça aussi. Je commençais à être vraiment bon quand Jewelry m'a mis le grappin dessus.
Il inspira profondément et Ace le vit pincer les lèvres.
- Tout cet argent, je l'avais gardé. Sans le dire à Jewelry. Elle m'aurait obligé à m'en débarrasser et j'ai préféré ne pas le faire, parce qu'on ne savait jamais ce qui pouvait arriver. Et il me sert encore aujourd'hui… quand j'y réfléchis, c'est totalement stupide. On s'en sortait très bien sans. La vie n'était pas aussi facile que celle qu'on avait tous les deux connue, chacun de notre côté, mais… ça nous suffisait. Alors… si je l'ai gardé, ce fric… c'est peut-être parce qu'au fond de moi je savais déjà que tout ça, ça ne durerait pas. Mon inconscient s'était sûrement dit que je ne méritais pas la vie que j'avais. Que c'était beaucoup trop facile, que je n'avais pas assez souffert pour compenser tout le bonheur que j'avais avec elle.
Law caressa pensivement les cheveux de son amant et embrassa son front ; Ace rouvrit les yeux et les plongea dans les siens.
- Et… les passeports… ? tous tes papiers…
Le plus délicat. Ace était loin d'être bête et Law le regrettait presque ; enfin, non. C'était parfait comme ça – Ace et la vivacité de son esprit encore jeune et innocent. Comme n'importe quel enfant, il visait juste et trouvait toujours le moyen d'attirer l'attention sur ce que les autres cachaient.
- …c'est juste pour pouvoir couper tous les ponts avec ma famille. Quand j'ai besoin de donner un nom, si je n'ai vraiment pas d'autres choix, alors… j'en utilise un autre. J'ai tiré un trait sur mon passé quand j'ai commencé ma vie avec Jewelry, ce n'est pas pour le voir ressurgir….
- … est-ce que je dois continuer à t'appeler Trafalgar Law… ?
- C'est mon nom, murmura-t-il en caressant sa joue. Moi non plus, je ne t'ai jamais menti sur ça.
Ace referma les yeux et Law le serra contre lui. L'adolescent se blottit dans ses bras et le silence s'étira dans la fin de l'après-midi et l'Aston silencieuse. Law se sentait mieux ; ressasser tout ça lui avait fait du mal, mais la nouvelle impression de soulagement qui le baignait en valait définitivement la peine.
Il n'avait jamais aimé se confier, pour la bonne raison qu'étaler ses problèmes lui faisait se sentir faible, et c'était un sentiment qu'il haïssait : la faiblesse. Et pourtant, aujourd'hui… il s'en fichait.
Puisqu'il était avec Ace, le seul qui avait le droit de le voir faillir.
- Dis, Law…
- Dors, chuchota Law en caressant sa joue. On a encore tout le temps pour les réponses.
- Demain… ?
- Demain, oui. Promis.
Ace se hissa vers lui pour l'embrasser dans le cou et Law tendit le bras pour prendre le plaid resté à l'arrière, les couvrant tous les deux, alors que la neige recouvrait la voiture.
Oui, demain…
.
Alors ? *appréhension* Oui oui oui, encore des questions... ça va venir ! la fiction arrive vraiment sur la fin. Moins de trente chapitres, épilogue compris, on touche au bout. J'espère que vous avez encore le courage de poursuivre le voyage un peu plus loin, pour voir jusqu'où tout ça nous mène.
Bon, on arrive au sujet qui fâche : la publication de la suite. *se prépare pour la soupe de poisson avariée* Professionnellement, je vais avoir quelques obligations, qui vont perturber mon emploi du temps de façon... radicale. Je maintiens quoiqu'il arrive la publication hebdomadaire, mais je ne sais pas si j'aurai le temps de monter jusqu'à 2 voire 3, comme je le fais habituellement. En m'excusant encore... il n'y aura donc peut-être pas de publication en milieu de semaine prochaine. Mais rien n'est sûr.
Je vous dis néanmoins à bientôt pour le chapitre 27 ! *esquive une hache* o_O bon, je cours. Et vite.
