Remarque n°1 : Merci à tous pour vos reviews, j'espère que cette suite impromptue vous plaira !
Remarque n°2 : Cette petite histoire est née suite à une remarque de Niki2906, et je la dédie à himechu95670, qui adore les chats, en réalité.
PATAPOUFOTHERAPIE
CRETIN DE ROUQUIN !
Draco tournait et retournait sans cesse cette phrase dans sa tête en repensant à la stupide blague de Cet Imbécile de Ron Weasley lors du petit-déjeuner de Noël.
L'insulte mentale était en général suivie d'un PATAPOUF, SALE CHAT POURRI ! qu'il n'oserait jamais, jamais prononcer à haute voix, et certainement pas devant le propriétaire dudit chat : Théodore Nott.
Les joues encore roses d'avoir trop ri et de s'être bien énervé contre Cet Imbécile de Ron Weasley, Draco finit son petit-déjeuner et sortit de la Grande Salle. Du côté Gryffondor, Théodore profitait honteusement de son Harry Potter, tandis que Cet Imbécile de Ron Weasley semblait ne pas se remettre de sa misérable blague Patapouf 1/Draco 0.
Le blond arpentait dignement le couloir menant à la Bibliothèque lorsqu'il entendit, provenant d'une alcôve sombre, des pleurs et des reniflements. Il faillit passer sans y prêter attention, puis se ravisa et jeta un œil.
Ginevra Weasley.
Les cheveux légèrement ondulés de ce roux inimitable, signature des Weasley, sa silhouette fine et sportive d'Attrapeuse, un peu petite, pas très grande vraiment, mais racée, qu'il aurait reconnue n'importe où – oui, même de dos dans un endroit pas éclairé. Elle lui tournait le dos, et ses épaules tressautaient tandis qu'elle pleurait toutes les larmes de son corps, la tête penchée entre ses mains blanches parsemées de taches de rousseur. Des mains fines qui bougeaient de temps en temps, pour éviter qu'elle se noie sous ses propres larmes, ou pour éviter que sa peau ne se liquéfie sous cet assaut humide, mais les pleurs ne s'arrêtaient pas.
Draco resta à l'observer un moment – tout simplement parce qu'il ne savait absolument pas quoi faire, ni quelle conduite tenir. Il se disait que, bon, il pourrait peut-être essayer de la consoler, mais… il est un Malfoy, c'est une Weasley, ils se détestent depuis au moins six générations. Et puis, elle n'apprécierait peut-être pas que quelqu'un la voie dans cet état, surtout pas un Malfoy. Alors Draco reprit son chemin, silencieusement, mais arrivé devant la porte de la Bibliothèque, une pensée lui vint à l'esprit, qui le paralysa, Merlin sait pourquoi.
Elle est libre. Elle est disponible.
Ce matin – le matin de Noël, quand même, même Draco n'aurait pas fait ça, quel salaud franchement – Harry Potter avait clairement et définitivement rejeté Ginevra Weasley, pour ne se consacrer qu'à Théodore Nott.
Son père Lucius lui avait pourtant dit qu'Harry Potter était fou, Draco n'y avait cru qu'à moitié, mais ce matin, il avait eu confirmation. Rejeter la fille Weasley pour Théodore, mais qu'est-ce qui lui passait par la tête, à Cet Imbécile d'Harry Potter ? Une fille dont le seul et unique défaut était d'être une Weasley, une Gryffondor, et d'avoir Cet Imbécile de Ron Weasley pour frère – ce qui fait trois défauts. Et il ne faut pas oublier George Weasley. Ce qui fait quatre défauts. Et puis elle a un petit caractère, aussi, mais ça, Draco ignorait s'il fallait le classer dans les défauts ou les qualités.
Draco rosit tandis qu'il essayait d'empêcher son esprit de penser. Malheureusement, son cerveau fonctionnait à plein régime.
Elle joue au Quidditch !
Elle est libre !
Elle est Attrapeuse !
Elle est disponible !
C'est une Sang-Pur !
Draco se félicita car, jusqu'ici, il n'avait pensé qu'à des raisons correctes quoiqu'un peu redondantes – puis son cerveau le feinta, et il se prit en pleine poire la pensée qu'il n'aurait jamais dû penser.
ELLE EST DIVINEMENT BELLE, PUTAIN LA VACHE !
Draco se força à respirer, et à envisager sérieusement la possibilité de se suicider. Pour que l'envie vienne, c'était très simple : il lui suffisait d'imaginer la tête de ses parents en leur présentant Ginevra Weasley comme sa fiancée.
Draco renifla. Ce n'était apparemment pas suffisant pour l'inciter à prendre une fiole de poison, ni à aller chercher une corde. Il fallait donc plus que ça ?
Père, Mère, je vous présente votre belle-fille – oui, nous nous sommes mariés en secret…
Ce n'est pas encore assez ?
Et je vous annonce que vous allez être grands-parents…
Toujours pas ?
Elle attend des triplés. Des garçons. Ron II, George II et Fred II Malfoy.
A ce stade-là, dans son esprit, Lucius avait fait une syncope, et Narcissa s'était faite bonne sœur et était partie finir sa vie dans un couvent. Mais l'envie de mourir de honte n'arrivait toujours pas à Draco, et c'est ainsi qu'il confirma qu'il était a…
A… Am…
Amou…
… intéressé par cette fichue rouquine.
Draco attendit que son visage et son cou retrouvent une température normale – et une couleur pâle plus saine et plus seyante – puis, délaissant la Bibliothèque, revint lentement sur ses pas. Arrivé en bordure de l'alcôve, il tendit l'oreille – elle pleurait toujours – et jeta un œil – elle était prostrée sur le petit banc de pierre. Il prit son inspiration et s'avança, tirant de sa poche un magnifique mouchoir de soie blanche brodé du blason des Malfoy, et le lui tendit en silence.
Ginny sursauta lorsque le tissu blanc entra dans son champ de vision, et elle leva son visage fin mais constellé de taches de rousseur et ruisselant de larmes, sur l'intrus. Elle écarquilla les yeux en avisant une silhouette élancée se découpant dans la lumière dispensée par les fenêtres du couloir, apparition angélique qui l'impressionna jusqu'à ce qu'elle avise les cheveux courts de ce blond platine inimitable, blancs sous le contraste lumineux : Draco Malfoy. Elle se renfrogna immédiatement, songeant brièvement à l'injustice intrinsèque de l'univers qui autorisait des individus imbuvables à être, malgré ça, à la fois beaux et riches.
- « Tu es venu te moquer, c'est ça, Malfoy ? » cracha-t-elle entre deux hoquets.
- « Je suis venu te proposer un mouchoir, Weasley. Si je voulais seulement me moquer, je ne me serais pas donné cette peine. »
- « Ça t'amuse, hein, la belette qui pleure dans son coin, hein… »
- « Pfouh, franchement, non. Alors, tu le prends, ce mouchoir ? »
- « J'ai pas besoin de toi, Malfoy ! Et c'est vraiment pas le moment de m'emmerder ! »
- « Mais tu vas le prendre, ce fichu mouchoir ?! »
- « ET NE ME PARLE PAS SUR CE TON ! »
- « D'ACCORD MAIS TU PRENDS CE PUTAIN DE MOUCHOIR ! »
Ginny ravala sa réponse – et ses larmes – puis d'un mouvement brusque, attrapa le mouchoir, et sans aucune dignité ni aucune élégance, se moucha bruyamment, et utilisa un coin propre pour s'éponger le visage. Elle rangea le mouchoir dans une de ses poches, et se tourna vers Draco – les joues rouges, les yeux bouffis – des yeux marron, avec une pointe de bordeaux et d'or.
- « Franchement, Malfoy, ton langage laisse à désirer. »
- « Certes. Mais quand je propose gentiment, ça ne marche pas. »
- « … Merci. »
- « … De rien. »
Les deux jeunes gens restèrent silencieux un petit moment, puis Ginny se passa une main devant les yeux – elle allait pleurer, elle en avait envie.
- « … Je… »
- « Oh la là. Oh la là. Je sais ce que tu es sur le point de faire. Tu vas parler. Tu as besoin de parler. Et tu vas me parler à moi. Tu vas ME parler A MOI de TES sentiments pour HARRY POTTER ! Je ne peux pas t'écouter, pas comme ça, c'est trop brutal… Je suis désolé, Weasley, mais je vais aller chercher le chat ! »
Au fur et à mesure, Ginny s'était décomposée, mais la dernière phrase…
- « Quoi ? Quel chat ? »
- « Le chat de… de Théo, en fait. »
Ginny eut un mouvement de recul, et Draco sentit qu'il perdait l'initiative…
- « Il s'appelle Patapouf. »
Ginny se contenta de le fixer, un peu bizarrement.
- « Tu dis ça avec… tellement de… normalité… »
- « J'ai des années d'entraînement. Enfin, ne bouge pas, je vais aller chercher le chat, et tu pourras lui parler. »
Draco disparut, et Ginny se retrouva seule, bouche bée, hésitant entre pleurer sa rupture d'avec Harry et rire de l'incongruité de Malfoy. Ce dernier revint bientôt, portant un chat dans ses bras. C'était un British Shorthair, à la robe carrelée volumineuse, qui somnolait en boule et se contentait, pour tout effort physique, de bailler régulièrement. Draco déposa Patapouf sur le banc de pierre – le chat ne changea strictement rien de sa position, en boule il était, en boule il resta. A peine daigna-t-il lever un regard jaune condescendant sur sa voisine.
- « Tu peux le caresser, si tu veux, il ne griffe pas. C'est trop fatigant. »
Ginny eut un petit rire, passa une main dans le pelage d'hiver soyeux, puis leva les yeux sur Draco.
- « Et donc, je suis censée parler avec le chat ? »
- « … Oui. »
- « Et tu vas rester là ? »
- « Oui. Il faut bien que quelqu'un lui souffle les réponses. Parce que, bon, un chat, ça ne parle pas… »
Ginny regarda le blond, décontenancée.
- « Mais, c'est… C'est ridicule ! Si c'est toi qui fais les réponses, autant te parler à toi ! »
Draco soupira et s'adossa au mur de l'alcôve.
- « Vous – les Gryffondors j'entends – vous n'hésitez pas à vous jeter les informations brutes et les révélations à la figure. Vous êtes violents autant dans vos confessions que dans les réponses que vous y apportez parce que, quand on se prend les choses comme ça directement, on n'a pas la possibilité de les regarder de manière détachée… Chez les Slytherins, on est… moins courageux ou moins forts ou moins ce que tu veux. Donc on a besoin d'un… intermédiaire… pour faire tampon, pour se donner le temps d'assimiler les informations, les analyser calmement, prendre du recul et donner une réponse mesurée… Si tu me parlais directement à moi, surtout s'agissant d'Harry Potter, je n'aurais pas d'autre conseil à te donner que de prendre ta baguette et de la lui fourrer dans… »
- « C'est bon, j'ai compris. Je… Je ne lui en veux pas, de son choix, tu sais… Je… »
- « Au chat, au chat ! Il est là pour t'écouter. »
Ginny se tut, se mordant les lèvres pour ne pas rire, puis se tourna docilement vers le chat.
- « Bonjour, le chat… » commença-t-elle, un peu hésitante.
- « Bonjour. Je m'appelle Patapouf, et toi ? Weasley, je t'interdis de rire ! »
- « Ça… Ça va être… très dur ! » fit Ginny entre deux crises de rire. Avisant le regard furibond de Draco, elle eut un petit geste de défense. « D'accord, d'accord, j'arrête ! Voilà. » Elle reprit le contrôle, et se tourna vers le chat.
- « … Eh bien. Je m'appelle Ginevra Weasley. Mais tu peux m'appeler Ginny… »
- « Oooh, déjà ? » fit Draco sensuellement.
- « Je parlais au chat, bien sûr ! » fit la rousse, acerbe.
- « Et c'est le chat qui te répondait, évidemment ! » fit Draco sur le même ton. Les deux se regardèrent en chiens de faïence, puis Ginny reporta son attention sur Patapouf.
- « Ce n'est pas trop dur de vivre chez les Slytherins ? »
- « Non, ça va, vraiment. Ils me fichent une paix royale. Surtout que s'ils m'embêtent, ils auront à faire à mon maître Théodore. Et mon maître est un fou, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué. Je suis très bien nourri, aussi, il y a plein de souris et de rats dans les sous-sols. »
Cette dernière phrase ayant été prononcée sur un ton très agacé, Ginny sentit que c'était plus Draco que Patapouf qui répondait. Elle se garda de rire mais jeta un coup d'œil au blond. Il était adossé au mur, la tête penchée en arrière comme s'il contemplait les ogives de l'alcôve. Draco sentit son regard, et haussa un sourcil pour l'inciter à poursuivre.
- « … Tu as déjà eu un chagrin d'amour, Patapouf ? »
- « Tu sais, chez les chats, l'amour, ça ne dure que le temps de faire son affaire… »
Ginny se tourna, dépitée, vers Draco. Celui-ci fit comme si de rien n'était. Elle souffla et reprit.
- « Bon, d'accord, mais tu as certainement eu des… confessions… à ce sujet, non ? »
- « Hou la là, pfouh, plein ! A croire que les Slytherins ne pensent qu'à ça ! »
Ginny se mordit l'intérieur de la joue.
- « Hum. Bon. Et quel genre de conseil tu donnes, dans ces cas-là ? »
- « Tous les cas sont différents. Décris-moi donc le tien. »
Ginny se pinça les lèvres, puis prit son inspiration – et s'aperçut qu'en vérité, parler au chat facilitait grandement les choses.
- « Je… D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été amoureuse d'Harry. Quand j'étais petite, c'était le héros de mes histoires, lui-même était un Héros, un vrai, sa légende l'auréolait d'une sorte de divinité. Lorsque je l'ai rencontré pour la première fois, en chair et en os, je n'ai vu que son auréole. Il était forcément grand, forcément bon, forcément parfait comme dans les histoires, et je ne l'ai pas regardé… Lorsque je suis arrivée à Poudlard, je me suis comportée comme une de ces innombrables fans énamourées, une parmi tant d'autres. Autant dire que je n'existais pas à ses yeux – et la seule chose qui m'a distinguée des autres, c'est qu'il m'a sauvé la vie. Je me suis détestée, à ce moment-là. Alors après ça, j'ai arrêté de l'idéaliser, et j'ai fait l'effort de le regarder. Pour de vrai. Je l'ai observé, observé ses réactions, essayé de le comprendre, essayé de le connaître, vraiment. Mais c'était dur, parce qu'il avait toujours tellement de secrets à porter et à garder – il menait je ne sais pas combien de vies, une avec Dumbledore, une autre avec Ron et Hermione, une autre avec le professeur Rogue… Il mentait souvent. A cette époque, je n'avais pas l'impression de l'aimer. Et c'est au moment où je me détachais de lui qu'il a commencé à s'intéresser à moi, je n'ai pas rêvé, j'en suis sûre, il avait des sentiments pour moi. Et lorsque moi-même j'ai été initiée à certains de ses secrets, j'ai compris qu'il mentait pour sa sauvegarde et celle des gens qu'il aimait. Et l'amour est revenu, à pleine force. Je l'ai regardé partir, lorsqu'il a décidé de ne pas revenir pour la septième année, je l'ai attendu, je me suis entraînée à me battre – et je me suis battue, autant que j'ai pu ! »
Ginny respirait péniblement à ses souvenirs, mais le chat ne répondit rien, se contentant de darder sur elle son regard jaune, alors elle poursuivit.
- « Et pour cette année, je pensais qu'on se retrouverait enfin, qu'on serait ensemble. Il m'avait même embrassée avant de partir, alors c'était logique qu'on soit ensemble. Mais déjà sur le quai, il était froid. Enfin, pas froid mais… C'était pire, presque : indifférent. Enfin, il était bizarre, parce que de temps en temps il était charmant, et à d'autres moments, il ne me calculait même pas. Parfois, j'avais l'impression qu'on était ensemble – et il agissait comme si on était ensemble – et à d'autres moments, nous étions deux étrangers. Je ne comprends pas ce qu'il s'est passé. Un moment, j'ai cru qu'il avait eu une aventure avec Hermione pendant leur exil, mais elle m'a juré que non – et je la crois. Mais je n'ai pas d'explication. Je ne comprends pas comment ça a pu dégénérer… »
- « Et tu lui as fait part de tes impressions à ce sujet ? »
Ginny tressaillit – elle s'était presque attendue à entendre parler le chat, elle avait complètement oublié que c'était Draco qui faisait les réponses – et ne put s'empêcher de remarquer qu'il avait une voix veloutée, très douce. Un langage pas très correct, parfois, ce qui était très surprenant, mais une voix… caressante.
- « … Non. Non, je n'ai rien dit. Etait-ce à moi de le faire ? Je veux dire… N'est-ce pas à l'homme de… »
- « Pfouh, que les humains sont compliqués. La plupart des confessions que j'ai entendues sur le sujet de l'amour, c'est toujours – ou quasiment toujours – parce que l'un n'a pas dit à l'autre ce qu'il avait envie de lui dire. Après, on peut plaquer sur ces actes manqués toutes les excuses qu'on veut : je n'ai pas eu le temps, pas eu le courage, ou je ne peux pas parce qu'il ou elle ne conviendrait pas à mes parents – ça revient souvent chez les Slytherins, ça, ce qui est totalement ridicule, puisque ce ne sont pas les parents qui vont se taper le partenaire des enfants, mais je digresse. Bon, faisons simple. Ce Larry… »
- « Harry… »
- « Barry… »
- « Harry ! Harry Potter ! »
- « Ce n'est pas facile à prononcer, ce nom-là, quand on est un chat. » Patapouf, comme Draco, ignora superbement le soupir de dépit de Ginny. « Bon, donc, ce type, tu l'aimes toujours, oui ou non ? »
- « Je… »
- « Tu l'aimes, franchement ?! » s'exclama Draco en se penchant, outré, vers Ginny. « Weasley, quand on sait comment il t'a traitée… Ce type est un vrai salaud ! »
- « Tu exagères… »
- « Non, non, je t'assure. C'est un salaud. »
Ginny se renfrogna, Draco lui jeta un coup d'œil.
- « S'il ne s'appelait pas Harry Potter mais John Smith, et qu'il te fasse le coup qu'il t'a fait ce matin, je ne suis pas sûr que tu lui trouverais autant de circonstances atténuantes… Ah, attend ! »
Ginny leva les yeux sur lui, surprise, mais Draco fixait Patapouf, une main dressée pour la faire patienter.
- « Que… »
- « Attends, attends, ça va venir… »
Patapouf se redressa puis ouvrit sa gueule en un énorme bâillement. Alors qu'il avait la bouche grande ouverte, tous crocs dehors, sa langue rouge sortie, Draco prit son inspiration.
- « UN TYPE QUI TE JETTE EN PUBLIC LE JOUR DE NOEL, C'EST UN GROS CONNARD ! »
Patapouf referma la bouche, se léchant brièvement les babines, et Ginny resta ébahie quelques instants, hésitant entre l'indignation et l'hilarité, c'est le rire qui l'emporta. Penchée en deux, se tenant le ventre, entre deux hoquets elle se tourna vers Draco, incrédule.
- « Tu as… J'y crois pas… Tu as synchronisé ton engueulade avec le bâillement du chat ?! »
- « Oui. C'est de l'Art, à ce stade-là, » fit fièrement Draco en examinant ses ongles parfaitement manucurés. « Tu ne peux pas imaginer à quel point ce chat est utile, c'est l'accessoire indispensable de tout Préfet de Slytherin qui souhaite survivre dans ce monde de brutes. Comme il reste amorphe tout le temps, tu es obligé de rester calme toi aussi, c'est parfait pour la plupart des cas. Mais parfois, il y a besoin de dire les choses avec une certaine force, et à ce moment-là, il n'y a pas le choix, il ne faut pas espérer que ce chat manifeste une quelconque tonicité, donc tu utilises ses bâillements. »
Ginny termina son rire dans une toux, puis retrouva enfin son calme.
- « Bon, enfin. Je ne suis pas d'accord avec toi. Harry est super gentil, il a le cœur sur la main, il ferait n'importe quoi pour ses amis… »
- « Peut-être, mais avec les filles, et en particulier avec celles qui pourraient développer des sentiments envers lui, il est purement infect. Je me souviens qu'au bal de Noël, en Quatrième année, il avait une des jumelles Patil comme partenaire. Il a fait la première danse avec elle, et ensuite il l'a honteusement lâchée. Elle lui a demandé de danser encore, il lui a répondu non, mais comme à un chien ! J'aurais été à la place de la fille, je lui aurais collé une dizaine de paires de baffes ! Et plus tard, quand il a enfin décroché un rendez-vous avec Cho Chang, qu'est-ce qu'il lui a dit, déjà ? Ah oui : « Tu ne vas pas te remettre à pleurer, hein ?! » sous-entendu « la mort de ton ex, hein ? ». Quelque chose dans ce goût-là. Et puis, honnêtement, Weasley, tu as demandé à Granger s'il ne s'était rien passé entre eux pendant les nombreux mois où ils vivaient en huis clos, dis-moi, quelle tête elle faisait, exactement, lorsqu'elle t'a dit qu'il ne s'était strictement, absolument rien passé, pas l'ombre d'un désir quelconque, pas l'ombre du risque d'un quiproquo malheureux, aucun doute qu'elle ne l'intéressait absolument pas, sérieux, dis-moi, elle avait l'air contente en te disant ça ? Et puis, alors, ce matin, avec toi, c'était le pompon du pompon ! »
Ginny pinça les lèvres, se remémorant avec un certain amusement que c'était effectivement l'expression un peu dépitée, un peu… vexée, d'Hermione qui l'avait convaincue qu'elle lui disait la vérité…
- « Bon… Vu comme ça, effectivement, ce n'est pas reluisant… C'est peut-être parce qu'il était homo, finalement ? »
- « Peut-être. Honnêtement, tu m'aurais dit que Potter était homo, avant que Théodore ne décrète que ce garçon était sa propriété privée, je ne t'aurais pas crue. Maintenant, quand je vois comment il traite les filles, à quel point il est insensible avec elles, je me dis que ce n'est pas plus mal qu'un mec le prenne en main. Ceci dit, tu n'as toujours pas répondu à la question. Tu l'aimes toujours ? »
Ginny ne répondit pas tout de suite. Au bout de quelques instants, Draco lui fit tourner la tête vers le chat, et reprit lui-même sa position initiale, adossé au mur, à regarder le plafond de l'alcôve. Il rompit le silence, d'une voix douce, presque caressante.
- « J'ai rencontré des humains qui n'étaient tristes que parce que la rupture s'était faite d'une manière indécente ou embarrassante, et non réellement parce qu'ils aimaient la personne qui rompait avec eux, donc maintenant, je pose la question… »
- « La rupture était horriblement embarrassante ! J'étais… J'essayais de… Tout ce que je lui ai dit, c'était pour lui, pour le protéger, pour lui éviter… Il attire les ennuis comme un aimant, et il ne se rend pas compte qu'être Fourchelang et avoir un serpent, ça va forcément lui attirer des ennuis, il est tellement… ingénu, parfois ! Faudra pas qu'il vienne se plaindre quand la Gazette fera un article retentissant sur le futur Seigneur des Ténèbres Harry Potter ! »
Patapouf sembla pris d'une toux qui ressemblait beaucoup à un rire.
- « … Il faudrait qu'il se trouve un nom d'emprunt pour être pris au sérieux, je pense. Et tu n'as toujours pas répondu à la question. »
- « Je… Ça faisait plus de trois mois qu'il me traitait avec indifférence, alors… J'ai eu largement le temps de me détacher de lui… »
- « Donc tu ne l'aimais plus au moment de la rupture ? »
- « … Non. »
- « Alors pourquoi tu pleurais ? »
- « Je… Parce que… A cause de ce que tu appelais très justement les actes manqués. Tu sais, je vois la vie comme un long couloir sur lequel s'ouvrent plein de portes. Derrière les portes, tu as les salles qui représentent toutes les vies que tu pourrais avoir. Ce matin, j'étais devant la salle où Harry et moi nous nous marions, nous vivons ensemble et heureux et nous avons plein d'enfants. La porte vient de me claquer au nez. J'ai contemplé cette salle toute ma vie, la porte était grande ouverte… Mais je suis restée trop longtemps immobile sur le seuil. Cette vie-là ne se réalisera jamais, la pièce n'existe plus, la porte a disparu. Et qui puis-je blâmer si ce n'est moi ? »
- « … Je ne crois pas que tu sois l'unique responsable de ce que tu estimes être un fiasco. Cette pièce – c'est une jolie image d'ailleurs – cette pièce, tu ne peux pas y pénétrer toute seule. Une vie à deux, ça s'envisage à deux, et toi tu étais déjà toute seule devant la porte. Ce Harry… es-tu sûre qu'il voyait la même chose que toi, dans la pièce ? »
- « … Je… Je ne sais pas. »
- « Tss. Vous avez vraiment un problème de communication… »
- « Je ne le referai plus. »
- « Quoi donc ? »
- « Ne pas parler. Ne pas demander. Ne pas dire ce que j'ai envie ou besoin de dire. »
- « Très, très, TRES bonne résolution. Et puis tu parlais d'un couloir avec plein de portes, n'hésite pas à jeter un coup d'œil aux autres pièces ! »
- « C'est vraiment très gentil de ta part de m'avoir écoutée… »
- « Je t'en prie. »
- « Et puisque tu es le chat des Slytherins, tu dois tous les connaître à peu près bien, non ? »
- « Mmh. Je suis tenu par le secret professionnel. Quand tu quitteras cette alcôve, cette conversation n'aura en réalité pas eu lieu. »
- « Je vois. Alors, comme tu connais les Slytherins, et que je viens de prendre la résolution de toujours demander et poser les questions au lieu de m'inventer toute seule les réponses, je voudrais savoir… »
- « Quoi donc ? »
- « Il y a un blond, en Huitième Année. Il a un nom absolument terrifiant à bien des égards. »
- « … Ah. Je vois. Tu parles de Cet Imbécile de Draco Malfoy ? »
- « …C'est lui, oui. Enfin, je n'aurais pas mis Cet Imbécile de devant son nom, mais oui, c'est lui. »
- « Oh, ne t'en prive pas. Cet Imbécile de est un titre honorifique typique des Slytherins. Par exemple, Cet Imbécile de Draco Malfoy appelle toujours ton frère Cet Imbécile de Ron Weasley. C'est sans aucun doute une marque de respect. Donc, n'aie pas de scrupules. »
Ginny rigola, se retenant de se tourner vers Draco.
- « Je ne suis pas sûre que ça lui ferait plaisir. Mais bon, dis-moi… Est-ce qu'il t'a un jour parlé de son père ? Plus exactement, de ce que son père m'a fait ? »
La réponse se fit longuement attendre, mais Ginny fixa le chat sans jamais dévier vers le blond.
- « … En termes très vagues, oui. Je ne peux pas dire que j'ai tout compris, et je suis sûr que Cet Imbécile de Draco Malfoy n'a pas tout compris lui-même. Parce qu'en général, ce qu'il conçoit bien, il l'énonce clairement… »
- « La veille de ma première année à Poudlard, ma famille et moi sommes allés au Chemin de Traverse acheter mes fournitures scolaires. Chez le libraire, nous sommes tombés sur Draco et son père. Lui et mon père ont commencé à se disputer, et Lucius Malfoy a subrepticement glissé parmi mes affaires un journal. C'était un journal intime qui avait appartenu à Vol… Volde… Tu-Sais-Qui. Ce journal possédait sa personnalité, et une partie de ses pouvoirs. Je me suis retrouvée… possédée… par ce monstre. J'ai fait du tort à plusieurs élèves cette année-là. C'était moi. Toutes ces pétrifications, c'était à cause de moi. A cause de ce journal. A cause de Lucius Malfoy. »
- « … Il n'y a pas de question dans ce que tu viens de dire… »
- « Ah, oui. En effet. Ma question, c'était… Est-ce que Draco Malfoy est comme son père ? »
Là encore, il y eut un long silence.
- « … Je… » Patapouf déglutit bruyamment. « Ils sont très proches, tous les deux. Quoi qu'en dise le reste du monde, Lucius Malfoy est un bon père. Leurs idéaux sont ceux des Sangs-Purs, certes, mais ils sont plus conciliants depuis… depuis la mort de Dumbledore. »
- « Oh. Tu penses qu'ils ont réalisé leurs erreurs ? »
- « Je pense qu'ils en ont bavé ces deux dernières années. Je pense que personne ne peut comprendre ce que ça fait d'avoir un Seigneur des Ténèbres dont toi-même n'oses pas prononcer le nom dans sa maison, à dormir dans la chambre d'à côté, à voir des gens se faire torturer sans pouvoir rien faire. Lucius, Narcissa et Draco se sont retrouvés au milieu de tarés. Tu peux dire qu'ils l'ont bien cherché, qu'ils l'ont bien mérité, que Lucius Malfoy n'avait qu'à pas prendre la Marque, ça ne changera rien au fait que Draco a vu des gens qu'il connaissait se faire torturer, tuer, et avaler par Nagini, sous les rires de certains – mais lui ne riait pas, et Lucius ne riait pas non plus, Narcissa encore moins. Alors… pour répondre à ta question… oui, Draco et son père sont semblables, mais les deux ont changé par rapport à ceux que tu as connus. »
Ginny contempla longtemps le chat Patapouf, ses yeux jaunes à demi-fermés et sa robe à losanges. Puis lentement, posément, elle se tourna vers Draco et l'observa. Le blond fixait obstinément le plafond, mais finalement se tourna vers elle. Ginny dit :
- « Dans le couloir qu'est ma vie, il y a plein de portes. Et sur l'une d'elle, il y a ton nom. Est-ce que ça t'intéresse de voir ce qu'il y a dans la salle ? »
Draco resta paralysé quelques instants.
- « Oui, » répondit-il finalement, surmontant le choc.
Pendant quelques instants, ils se jaugèrent sans rien dire, puis Draco regarda ses mains, elles tremblaient, elles étaient moites, c'était toujours une épreuve de discuter par chat interposé, mais il n'osait imaginer dans quel état il serait sans Patapouf. Ginny suivit son regard, comprit et sourit.
- « Ce chat est vraiment très pratique, je l'avoue. Je vais le kidnapper et l'emmener chez les Gryffondors. »
- « Non, non ! Tu ne peux pas faire ça ! Patapouf appartient aux Slytherins, il est l'âme des Slytherins, sans lui nous sommes perdus ! Et puis, il ne pourra jamais faire face à la violence des Gryffondors ! »
Ginny rigola, et prit Patapouf dans ses bras.
- « C'est avant tout le chat de Théo, non ? Et si son chat se retrouve à Gryffondor, il aura l'occasion de venir le chercher et de se retrouver avec Harry. » Elle se redressa et, passant devant Draco, l'embrassa sur la joue avant de murmurer : « Ou si tu as besoin du chat, tu pourras venir à la Tour Gryffondor et tu auras l'occasion de te retrouver avec moi. »
Elle sortit de l'alcôve et lança, par-dessus son épaule, un sourire taquin à Draco, toujours paralysé. Alors qu'elle disparaissait dans un tournant, au loin, Draco lança :
- « Et puis, Théodore va te tuer ! »
Elle répondit, de loin :
- « Théodore m'a volé Harry, je lui vole Patapouf. » Elle passa la tête depuis l'angle et ajouta : « Et après notre petite conversation, j'ai en plus l'impression que je gagne au change. »
oOo
- « TU ES AVEC QUI ?! »
- « Avec Draco. »
- « DRACO QUI ?! »
- « Draco Malfoy. »
- « LE DRACO MALFOY ? LE BLOND DE SLYTHERIN ? C'EST DE CELUI-LA QUE TU PARLES ? »
- « Oui, c'est lui. Je ne suis plus avec Harry, donc je peux me mettre avec Draco. »
Ron resta bouche bée, puis porta ses mains à ses cheveux, sur le point de se les arracher.
- « Oh, allons, Ron. Ce n'est pas la fin du monde. Tiens, si tu as besoin de parler, tu n'as qu'à prendre le chat. »
- « Le chat ? Quel chat ? »
- « Ce chat-là. Tiens. »
Ginny posa le chat, toujours en boule, sur les genoux de Ron, ou plus exactement sur le livre qui traînait sur les genoux de Ron. Le chat n'aimait pas cette surface pas très stable, aussi daigna-t-il se déplier, avança une patte vers le coussin du canapé, sembla en apprécier la texture et la souplesse, et fit les trois pas nécessaires pour quitter les genoux et le livre de Ron, puis il se réinstalla en boule, ses yeux jaunes rivés aux yeux bleus d'un Ron outré. Le rouquin fixa sa frangine d'un œil noir.
- « Et tu veux que je parle au chat ? »
- « Mais oui. »
Ron inspira profondément pour se calmer, puis fixa le chat sans aménité.
- « Salut, le chat ! » expira-t-il avec dépit.
- « Bonjour, je m'appelle Patapouf. »
Ron écarquilla les yeux et les reporta sur une Ginny malicieuse. Puis il se tourna à nouveau vers le chat.
- « C'est à cause de toi que Ginny s'est mis en tête de sortir avec Malfoy ?! »
- « Hum. Il est possible que j'aie une part de responsabilité dans cette catastrophe. »
- « Ah ! Alors toi aussi, tu penses que c'est une catastrophe ! Au moins nous sommes d'accord sur ce point ! Mais pourquoi ? Pourquoi tu les as aidés ? »
- « Je n'ai été qu'un instrument pour leur permettre de se parler. Après, les gens font ce qu'ils veulent. Mais au moins, ils se parlent. »
- « Et ils ont parlé de quoi, au juste ? »
- « Ah, je suis tenu par le secret professionnel. Je peux seulement te dire qu'ils ont évoqué la rupture de Ginny et d'Harry. Et comme tu peux le voir, le résultat est positif : Ginny ne pleure plus ! »
- « Hum, oui, c'est vrai, mais… Malfoy… Tout de même… »
- « Ah, que veux-tu, Ron. C'est la vie. Et puisque nous parlons d'affaires de cœur, dis-moi tout : tu en es où, exactement, avec Hermione ? »
Ron en resta bouche bée, son visage blanchit brusquement et il se tourna, effaré, vers sa sœur – car pendant quelques instants, quelques courts instants, il s'était pris au jeu, avait vraiment cru qu'il parlait au chat, et avait totalement oublié que c'était Ginny qui faisait les réponses en réalité. Et c'est ainsi que Ron découvrit que le chat Patapouf, dans les bras de sa sœur, devenait une arme psychologique sans équivalent dans le monde entier.
FIN
