Où viennent mourir les pierres

.

Disclaimers : alors comment dire… [échos étouffés de ricanements nerveux dans le lointain]

Notes de construction : eh bien voilà, je poursuis sur ma lancée en tentant d'exploiter le personnage de Jelle, que vous avez découvert dans « Rien ne se perd ». Cette histoire s'inscrit en conséquence dans le recueil « Réminiscences » et traitera donc de réminiscences. En clair, je vais m'essayer aux flash-backs.

Notes chronologiques : ben ça se passe, de manière très logique, après « Rien ne se perd ». Sauf ce qui est arrivé avant.

Notes de vie réelle : je n'ai pas de visibilité à long terme, donc je poste sans avance, principalement pour archivage. N'attendez pas de publication régulière.

.

« Sur Marigen-3, l'accès aux bassins de décantation n'était pas vraiment sécurisé, et la plupart des pompes ne possédaient plus leur coque de protection… T'étais pris dedans et tu passais dans le broyeur. Nager ou mourir, tu vois… »
in Barbotages 2

.

1

.

« À midi, où viennent mourir les pierres. Seul. »
Le message est lapidaire ; il n'en reste pas moins suffisant. Une heure, un lieu. Des coordonnées. Un rendez-vous.

— Tu vas y aller ?
— C'est moi qu'ils veulent, opine Harlock.

Il crispe le poing, froisse le papier entre ses doigts. En face, Tochiro grimace. La solution ne lui plaît pas.

— Ils ne te feront pas de cadeaux.
— Non. Mais moi non plus.

Les secondes suivantes s'égrènent en silence. Tochiro se dandine d'un pied sur l'autre, et Harlock devine que son ami cogite pour lui proposer une meilleure alternative. Lui n'y est pas parvenu : l'autre option consiste à abandonner ses hommes à leur sort, ce qui n'est pas – et ne sera jamais – recevable. Tochiro ne se risque d'ailleurs pas à l'évoquer.

— Je peux essayer de bricoler les spacewolfs pour qu'ils viennent t'appuyer, avance-t-il finalement.
— Tu ne sauras pas le faire avant midi, si ?

Les épaules de Tochiro s'affaissent. Non. Son ami est un excellent ingénieur, le meilleur même qu'Harlock ait jamais croisé, mais ses compétences ne pourront pas le tirer d'affaire cette fois-ci.
« Où viennent mourir les pierres ». C'est ainsi que les locaux désignent la « zone blanche » de cette planète : une vaste région dépressionnaire au centre du continent Nord, couverte d'une mer intérieure peu profonde, épicentre d'une anomalie magnétique et gravitationnelle assez puissante pour aspirer irrémédiablement tout corps volant qui entre dans son cône d'influence. Là-bas s'écrasent les météorites, les aéronefs imprudents, les vaisseaux et jusqu'aux stations orbitales. Un cimetière à ciel ouvert. Un refuge parfait pour les chasseurs de primes qui pullulent dans le quadrant.

Tandis qu'il avale les kilomètres, que son glisseur s'éloigne chaque minute un peu plus du vaisseau dont il a le commandement, Harlock laisse une rage froide l'envahir comme les vagues de la marée montante. Comment osent-ils ? fulmine-t-il. Depuis quand des délinquants de bas étage s'arrogent-ils le droit de s'attaquer à l'Arcadia ?
Il pince ses lèvres. Huit de ses gars ont été capturés, presque un cinquième de son équipage. Eut-il été dépourvu de scrupules, il n'aurait de toute façon pas su redécoller sans eux. Consciemment ou non, ces chasseurs de primes ont visé juste : les effectifs squelettiques de l'Arcadia sont sa plus grande vulnérabilité.
Ça, et le fait qu'il a toujours clamé haut et fort ne jamais abandonner personne derrière lui, évidemment.

Il stoppe au pied d'une dune. Derrière, le bruit du ressac lui indique qu'il a atteint les frontières de la mer « où viennent mourir les pierres ».

— Ton signal est de plus en plus brouillé, lui transmet Tochiro. Je ne pourrai pas te suivre longtemps à l'intérieur de la zone.
— Je me débrouillerai.

Infime hésitation. Malgré ses fanfaronnades, quelles sont ses chances, en réalité ?

— … Ne t'inquiète pas pour moi. Harlock, terminé.

Il dégaine. Il ignore le nombre exact d'ennemis qu'il devra affronter, il ignore quelles sont leurs armes, il ignore la configuration du terrain, les fortifications, les pièges éventuels. Mais il n'abandonne personne.

Il gravit la dune avec une sensation étrange au creux de la poitrine. Ce n'est pas de la peur, non. C'est… plus ancien. Comme si des bribes de passé flottaient soudain autour de lui.
Il secoue la tête, mais la sensation persiste. Il n'est pourtant jamais venu sur cette planète. Pourquoi le lieu lui paraîtrait-il familier ?
Lorsqu'il parvient au sommet, il comprend.

En contrebas, la structure disloquée d'une vieille station spatiale est échouée tel un léviathan de métal. Les débris à demi-immergés, rongés par la rouille et le sel, sont dispersés à perte de vue comme les pièces d'un jeu de construction qu'un géant aurait balayé de la main. Là une antenne, ici des poutrelles plantées dans la vase comme des piques, et là… Harlock cille. Le morceau en demi-lune qui lui fait face est monumental. Il y reconnaît les blocs caractéristiques de quartiers d'habitation, des vestiges de coursives, un élévateur qui ne débouche plus que sur du vide… Et une immatriculation, sur le flanc extérieur, encore visible malgré les années. Il n'a aucune difficulté à la lire. Il n'a aucune difficulté à la reconnaître.

« M-3 ». Son cœur manque un battement.

Marigen.