L'amiral Chegwidden, sa casquette sous un bras et sa malette sous l'autre, sortait à l'instant de l'ascenseur lorsqu'il croisa Harm.
_ "Bonjour, amiral." lui dit poliment ce dernier.
_ "Ah, capitaine ! Bonjour. Vous tombez bien, je voulais justement vous parler.
_ A quel sujet, monsieur ?
_ C'est à titre personnel. Suivez-moi dans mon bureau."
Surpris, Harm haussa les sourcils mais emboîta aussitôt le pas de son supérieur sans broncher.

Une fois parvenus dans le bureau de l'amiral Chegwidden, celui-ci retira son manteau et déposa ses affaires sur son bureau.
_ "Fermez la porte, capitaine, et asseyez-vous."
Il prit place dans son fauteuil et attendit que Harm ait fait de même pour commencer.
_ "Capitaine, je crois qu'il y a quelques problèmes, au JAG, en ce moment.
_ Des problèmes, monsieur ? Quel genre de problèmes ?
_ Du genre de ceux dont je me passerai volontier... Voyez-vous, je n'ai pas pour habitude de me mêler de la vie privée de mes subordonnés mais je crois que, cette fois, une mise au point s'impose."
Les doigts croisés, l'amiral s'avança légèrement par dessus son bureau.
_ "Capitaine, avez-vous remarqué quelque chose quant au comportement du colonel Mackensie ?"
Harm, qui se doutait plus ou moins que cette conversation inhabituelle sur le ton de la confidence allait déboucher sur ce sujet, répondit aussitôt :
_ "Je pense qu'elle déprime un peu, monsieur. Ce qui est plutot normal : sa... rupture est encore récente.
_ Ce n'est pas la première fois pourtant, et elle s'en est toujours remise.
_ Les choses sont allées plus loin, cette fois. Ils étaient sur le point de se marier, et je peux comprendre qu'elle ait besoin de temps pour se remettre."

L'amiral observa un silence que Harm, au bout d'un certain temps, jugea un peu trop lourd. Il se sentait mal à l'aise et avait la nette impression qu'il ne donnait pas les réponses que Chegwidden attendait de lui.
_ "Voyez-vous, capitaine, j'ai eu cette conversation avec le colonel elle-même pas plus tard qu'hier.
_ Et... ?
_ Et effectivement elle est dans une très mauvaise passe mais, contrairement à vous, je crois, moi, que vous y êtes aussi pour quelque chose."
Harm tressaillit.
_ "Je... Je ne vois pas...
_ Le colonel nous quitte, capitaine."

Interdit, inerte, celui-ci regardait son supérieur sans paraître comprendre. Puis, un voile passa devant ses yeux et il secoua légèrement la tête.
_ "Mac... Elle... Vous n'êtes pas sérieux, monsieur ?" bredouilla-t-il d'une voix blanche.
_ "Elle m'a fait parvenir sa demande de changement d'affectation il y a deux jours. Elle voudrait partir sur le Georges Washington.
_ Le Georges Washington, monsieur ? L'USS Georges Washington ?" répétait Harm d'un ton incrédule.
_ "Celui-là même.
_ Mais... Il croise généralement dans les mers du Japon, monsieur !
_ Je sais, capitaine. C'est peut-être son expérience d'Okinawa qui lui a fait choisir cette destination."

Les phrases hachées de l'amiral tombaient sans pitié et les épaules d'Harm s'affaissèrent brusquement.
_ "Amiral, vous n'allez pas... la laisser faire ?
_ Cela vous inquiète-t-il, Rabb ?"
Harm ouvrit de grand yeux.
_ "Bien sûr que cela m'inquiète ! Depuis le temps que nous travaillons ensemble, nous... Je veux dire... Nous faisons du bon travail tous les deux, je crois, et... Bon sang, mais pourquoi avez-vous l'air de penser que je me moque de savoir si elle reste avec nous ou pas ! C'est mon amie et je ne veux pas qu'elle parte !"
L'amiral le fixait attentivement. Harm, sans s'en rendre compte, avait haussé le ton et le silence qui suivit n'en fut que plus intense.

_ "Rassurez-vous, j'ai réussi à la retenir, du moins pour l'instant." reprit finalement Chegwidden. Il ne parut remarquer le soupir soulagé de son interlocuteur et continua. "Néanmoins, je suis persuadé que ce n'est qu'une question de temps : tôt ou tard, si le problème n'est pas réglé, elle finira par nous quitter. Définitivement."
Harm s'était redressé. Les paroles de l'amiral éveillaient en lui nombre de sujets auxquels il préférait éviter de penser. Il décida de jouer la carte, sinon de l'innocence, du moins de l'incompréhension :
_ "De quel problème voulez-vous parler, monsieur ?" demanda-t-il sur un ton qu'il espérait sincère.
Chegwidden leva les yeux et lui lança un de ces regards qu'Harm connaissait si bien et qui signifiaient qu'il n'aurait pas dû ajouter sa dernière phrase.
_ "Ne jouez pas avec elle, Rabb. C'est tout ce que je voulais vous dire."

La discussion semblait close, mais comme Harm hésitait encore, Chegwidden lui intima un "Vous pouvez disposer, capitaine" froid et sans appel. Ce dernier se leva aussitôt et claqua des talons avant de quitter le bureau comme un automate, l'esprit embrouillé par des milliers de réactions contradictoires.

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Jingo reniflait le tissu du bout de la truffe.
_ "Tu n'as pas l'air convaincu, hein, mon vieux ?" lui dit Mac en souriant.
Le chien la regarda et balança la queue un instant avant de replonger la truffe dans cette odeur qu'il ne connaissait pas.

Mac, fraîchement lavée et en peignoir, retourna dans sa salle de bain et s'arrêta devant son miroir en pied. Les yeux qui rencontrèrent les siens n'exprimaient aucune émotion et elle se força à grimacer, histoire de donner un peu de vie et de mouvement à ce visage. Elle soupira.
_ "Je n'ai rien à faire là-bas..." se dit-elle à voix haute. "Je me demande pourquoi je me casse autant la tête pour une soirée où personne ne m'a invitée..."
Le gros chien venait de la rejoindre et se coucha sans plus de manière sur le tapis de la salle de bain encore humide. Il jeta un regard alangui à sa maîtresse.
_ "Non, Jingo, une invitation officielle comme celle que j'ai reçue, ce n'est pas une invitation : c'est un nom sur une liste."
Mac se regarda dans la glace d'un air presque mauvais.
_ "Une invitation officielle, c'est une petite croix à côté du nom pour savoir si la personne sera présente. On se moque de savoir qui elle est, on veut juste savoir si elle viendra et combien de coupes de champagne elle pourra vider."
Jingo remua de nouveau la queue. Il approuvait tout ce que disait sa maîtresse avec une adoration totale. Mac s'observa de nouveau dans la glace, avant de se décider pour un flacon de parfum.
_ "Avec moi, ils ont tiré le bon numéro : je ne risque pas d'en vider beaucoup !... Non, on veut que je sois présente mais je ne suis pas invitée..."
Laissant la jeune femme monologuer, le chien s'était allongé de tout son long, le museau entre les pattes. Il poussa un soupir dont le souffle chaud vint caresser les pieds de sa maîtresse et interrompre sa litanie. Elle sursauta.
_ "Jingo, tu me chatouilles !"

Le flacon faillit lui échapper des mains et elle le rattrapa de justesse. A son tour, elle poussa un soupir : elle ne s'imaginait pas à genoux en train de ramasser de minuscules éclats de verre dans les vapeurs d'un parfum entêtant.
Elle reposa la petite bouteille sur la tablette et l'observa. Le ventre gonflé d'une outre transparente et irisée, remplie d'un liquide doré. Il lui faisait penser à ces énormes clepsydres qu'elle avait vu, une fois, dans un très vieux magasins. De gros ballons de verre qui, une fois remplis d'eau, distillaient le temps au goutte à goutte. Elle se souvenait qu'avant de connaître le fonctionnement de ces horloges rudimentaires, elle les avait prises pour de simples gros bocaux, aux formes étranges et à l'utilité douteuse.

Mac se mit à rire silencieusement. Qu'eut-elle donné, aujourd'hui, pour transformer cette clepsydre en un banal bocal à poissons ! Pouvoir transformer le temps qui passait et ne s'arrêtait jamais en un gentil poisson rouge, et le faire éternellement tourner en rond dans un univers limpide.
Mais non. Le petit poisson bullant entre deux algues en plastique prenait brusquement des allures de requin, et le temps continuait de courir. De dégringoler la pente de sa vie, de plus en plus vite au fur et à mesure qu'il avançait.

La jeune femme secoua brusquement la tête. Elle n'allait pas se laisser aller, pas ce soir. Maintenant qu'elle avait loué la robe et promis à l'amiral qu'elle les rejoindrait un peu plus tard, elle n'allait pas tout abandonner.
Elle allait montrer à cette femme de quoi elle était capable.
Ou plutôt à ces femmes : avant même de se préoccuper de l'Autre, elle allait se le prouver à elle-même.