La soirée avait lieu dans la grande salle de bal du Kilteelagh, un luxueux hôtel de Washington loué pour l'occasion : pour son gala annuel, l'armée avait voulu ce qu'il y avait de mieux. Bien que selon l'avis de Chegwidden, et il n'avait pas manqué de le faire partager à tous ses subordonnés, ce n'était pas la meilleure façon de faire oublier les bavures politiques dont elle s'était rendue responsable quelques mois plus tôt.

Lorsqu'Harm et Renée arrivèrent enfin, la plupart des invité étaient déjà là : le JAG au grand complet, ainsi que bon nombre d'officiers actifs de la Navy, des Marines et de l'Air Force. Les uniformes blancs et noirs, se mêlaient aux robes de couleurs vives des femmes et chacun y allait de ses salutations et de ses compliments.
Dès son entrée dans la grande salle, Renée fit sensation. Elle s'était choisi pour l'occasion une longue robe noire, un fourreau très moulant, fendu à l'arrière jusqu'au creu des genoux, et relevé ses cheveux en une savante coiffure à laquelle Harm était incapable de donner un nom. Avec un air de femme fatale, un sourire accroché aux lèvres, elle s'agrippait à son bras en faisant mine de ne pas remarquer le regard admiratif des hommes. De son côté, Harm arborait son uniforme de gala avec son aisance habituelle. Lui ne fit pas semblant d'ignorer l'effet que Renée produisait sur la gent masculine et il redressa fièrement la tête, en serrant un peu plus le bras de sa compagne.
L'amiral Chegwidden ne se trouvait pas loin.
_ "Capitaine, bonsoir ! Miss Peterson..." dit-il en s'inclinant légèrement devant la jeune femme.
_ "Bonsoir, amiral..." répondit Harm tandis que Renée rendait son salut à Chegwidden.
_ "Nous ne vous attendions plus, capitaine... Vous m'aviez habitué à plus de ponctualité !" reprit l'amiral avec amabilité. "Il ne manque plus que le colonel et la totalité du JAG sera là...
_ Mac n'est pas encore arrivée, monsieur ?
_ Non, elle m'a fait savoir qu'elle serait probablement en retard. Elle ne manquera rien : ce genre de soirée est généralement à mourir d'ennui, mais on peut s'y faire des relations intéressantes..."
Tandis qu'un sourire complaisant naissait subitement sur les lèvres d'Harm, Chegwidden crut bon de préciser :
_ "Je parlais en termes diplomatiques, capitaine !
_ Bien sûr, amiral !" s'empressa de répondre ce dernier avec un sourire encore plus amusé.
_ "Vous vous y retrouvez dans tous ces uniformes ?" les interrompit Renée. "Je ne reconnais personne !
_ C'est une question d'habitude, miss. Vous avez ici le gratin des officiers de l'armée américaine...", rétorqua l'amiral. "Si vous cherchez des gens que vous connaissez, vous pourrez retrouver le couple Roberts près du buffet, là-bas." continua-t-il en lui montrant l'endroit d'un mouvement de la main. "Quand aux autres, ils se sont déjà fondus dans la foule... J'ai apperçu Tiner et le sergent Galindez en train de danser en charmante compagnie, tout à l'heure, mais je ne sais pas ce qu'ils sont devenus depuis... Ah ! Voici le lieutenant Singer..."

Effectivement, la silhouette mauve et vaporeuse de la jeune femme fendait la foule dans leur direction, accompagnée d'un capitaine de vaisseau qu'Harm ne connaissait pas.
_ "Bonsoir, monsieur. Bonsoir, capitaine..."
_ Bonsoir, lieutenant..." répondirent les deux hommes presque en même temps.
_ "Vous passez une bonne soirée, lieutenant ?" enchaîna poliment Harm.
_ "Excellente, je vous remercie. Permettez-moi de vous présenter le capitaine William Danson."
Puis, s'adressant à son compagnon :
_ "Voici le capitaine Harmon Rabb et l'amiral Chegwidden, le Juge Avocat Général... Et miss Renée Peterson.
_ Le lieutenant Singer m'a beaucoup parlé de vous, amiral. Je suis ravi de faire votre connaissance" dit enfin le capitaine Danson, avec une solide poignée de main.
_ "Moi de même, capitaine... Lieutenant, puis-je vous complimenter sur votre tenue ? Vous êtes superbe...
_ Je vous remercie, amiral. Le mauve me change un peu de l'uniforme réglementaire..."

Le reste de la conversation s'éternisa en banalités pendant quelques minutes avant qu'Harm trouve l'occasion de s'éclipser pour aller saluer les Roberts, suivi par Renée.

Quelques coupes de champagne plus tard, le couple se sentit suffisament à l'aise dans cette soirée un peu guindée pour en profiter réellement. L'heure qui suivit fut mise à profit pour essayer la piste de danse. La longue robe étroite de Renée n'était pas des plus pratiques et confortables pour danser mais cela leur valut quelques bons fous rires.
Au bout d'un moment, laissant finalement le jeune quartier maître Tiner et le sergent Galindez se disputer le privilège de la prochaine danse avec Renée, et tandis que celle-ci finissait par les quitter pour un major des Marines, Harm s'éclipsa pour aller échanger quelques mots avec Bud et d'anciens camarades de l'US Naval Academy. Un verre à la main, ils discutaient avec entrain lorsque brusquement toutes les têtes se tournèrent dans la même direction, mettant fin aux conversations. Autour d'eux, le brouhaha général s'était assourdi au profit d'un silence impressioné ponctué de murmures.

Une jeune femme venait de faire son entrée.

_ "Mac..." murmura Harm, totalement incrédule.

Elle portait une somptueuse robe d'un rouge sombre et chatoyant. Le tissu un peu raide, satiné, subtilement adouci par de légers reflets gris perle, faisait de larges plis sur la jupe et bruissait légèrement quand elle se déplaçait. La robe faisait d'abord de larges pans évasés autour de ses jambes avant de se rétrécir en un bustier plissé très étroit qui la moulait depuis le bas des reins jusqu'à la poitrine, laissant les épaules nues avant de redescendre le long des bras qu'elle couvrait totalement jusqu'aux poignets.
En entrant, la jeune femme s'était détournée pour chercher ses amis dans la foule, et Harm avait pu apercevoir le profond décolleté en V qui découvrait son dos. Sa nuque, dégagée par ses cheveux courts, ne supportait aucun foulard, aucun bijou. Seules une paire de fines boucles d'oreilles, de longs brins d'argent enchevêtrés, dégoulinaient le long de son cou jusqu'à la naissance des épaules.

Mac venait de les apercevoir et se dirigeait vers eux, alors que la foule s'écartait respectueusement devant elle.

_ "Harm, Bud ! Bonsoir !" leur lança-t-elle avec un sourire.

Harm n'en revenait pas. Il la regardait s'approcher de lui, la bouche entrouverte et les yeux aggrandis par la stupeur. Il ne pouvait détacher son regard des lèvres rouges et brillantes de la jeune femme, de sa taille soulignée par la robe, de ses épaules... De cette peau qui paraissait soudain si blanche, si laiteuse... Et d'imaginer... De s'imaginer...
_ "Oh... Euh... Bonsoir, Mac !" bredouilla-t-il en prenant soudain conscience qu'elle lui avait parlé.
Bud, lui, ne tentait pas non plus de cacher son admiration.
_ "Madame, vous êtes... Wouah !"
Devant l'onomatopée franche et naïve du lieutenant et ses grands yeux ébahis, Mac sourit.
_ "Merci, Bud..."

Autour d'eux, personne ne la quittait des yeux. Harm croisa le regard dévoré d'envie de plusieurs officiers, et se sentit soudain très fier. Cela lui fit finalement reprendre ses esprits et, brusquement redressé de toute sa stature, il proposa son bras à la jeune femme.
_ "Mac...
_ Oui ?"
Elle avait dû lever la tête pour le regarder mais lui ne put s'empêcher de regarder la longue ligne qui s'était dessinée sur son cou, partant du petit creu entre les clavicules et allant se perdre derrière une oreille et ses enchevêtrements argentés.
Il murmura :
_ "Vous êtes sublime..."

La jeune femme eut un sourire incroyable.

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

Harm s'était éloigné. La soirée touchait déjà à sa fin.
En quelques minutes, il était passé d'une bonne humeur contagieuse à un état de léthargie, sans qu'il comprenne exactement pourquoi. Sûrement était-ce dû à la conversation qu'il venait d'avoir avec l'amiral. "Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, capitaine" lui avait-il rappelé, alors que la conversation gravitait une fois de plus autour de Mac.
Réfugié dans l'ombre des hautes colonnades qui couraient le long des murs de la salle, il s'était assis sur un banc moelleux, tenant à la main un verre qu'il sirotait sans conviction.

Bud, qui revenait à l'instant du buffet, faillit passer devant lui sans le voir. Remarquant son air soucieux, il ralentit le pas et vint s'asseoir à ses côtés.
_ "Quelque chose ne va pas, capitaine ?", demanda-t-il.
Harm tourna la tête et l'accueillit avec un sourire sans chaleur.
_ "Ce n'est pas la grande forme, mais ça va, Bud.
_ ... Déprimé ?
_ Un peu... Je ne sais pas... Je me pose des questions...
_ Qu'est-ce qui vous tourmente, capitaine ?"
Harm poussa un profond soupir et ne répondit pas. Bud allait insister gentiment quand Harm reprit finalement la parole :
_ "Bud, comment avez-vous su qu'Harriet était la femme qu'il vous fallait ?"
Devant la brusquerie de la question, Bud haussa les sourcils d'étonnement.
_ "Je... Je n'en sais rien. C'était elle, c'est tout. C'était évident."
Harm eut un petit rire plus amusé qu'ironique.
_ "Vous ne m'aidez pas beaucoup, là !
_ Euh... Désolé..."
Les deux hommes restèrent un instant silencieux, faisant mine d'écouter la musique. Puis, Harm poussa de nouveau un soupir et dit doucement :
_ "Mon Dieu, pourquoi sont-elles si compliquées...
_ Je suppose que c'est ce qui fait tout leur charme. Et puis... Ce ne sont pas seulement elles qui sont compliquées, c'est la Terre entière. Elles, nous... Nous sommes tous concernés. Ce n'est la faute de personne et c'est la faute de tout le monde si les hommes et les femmes ne savent pas se comprendre."
Les lèvres d'Harm se retroussèrent en un demi-sourire.
_ "Je ne vous savais pas si philosophe, Bud !
_ Ce n'est pas de la philosophie, monsieur, c'est plutôt du bon sens... Vous avez... des problèmes avec Renée ?
_ Pas seulement avec elle... C'est aussi... Bud, je n'arrive pas encore à comprendre comment vous avez pu vous engager auprès d'une femme si... si facilement.
_ Je n'ai pas dit que ça avait été facile, j'ai dit que ça avait été évident. Vous pensez au mariage, monsieur ?
_ Appelez-moi 'Harm' sinon j'aurais l'impression d'être chez un psy..."
Il ne se souvenait déjà plus de ce qu'il avait mis dans son verre, mais il en prit tout de même une gorgée pour se donner le temps d'assembler les mots et les idées. Et son courage, aussi.
_ "Oui, j'y pense", finit-il par dire. "Seulement, je ne me sens pas capable d'épouser Renée. Je n'en ai pas... Envie...
_ Si vous me permettez, monsieur... euh... Harm, je ne pense pas qu'elle soit celle qu'il vous faut.
Harm leva un sourcil intéressé.
_ "Vraiment ? Et... pourquoi ?"
Bud se mit à bafouiller. Il n'avait pas souvent l'occasion de parler aussi franchement, même à un ami tel que Harm, et il savait que, parfois, ce que les gens voulaient vous entendre dire faisait plus de mal que de bien.
_ "Elle... Vous... Enfin... Vous n'êtes pas assez... pas assez bien assortis pour vivre ensemble pendant quarante ans."

Harm ne répondit pas. La franchise de Bud lui le mettait mal à l'aise. Son regard se posa sur la Renée en question, debout à une extrémité de la salle, babillant avec deux officiers qu'Harm ne reconnut pas. Elle ne cessait de remonter délicatement une mèche de cheveux derrière son oreille et d'exiber des dents éblouissantes.
Harm se sentit soudain agacé et regarda ailleurs.
_ "Je... Vous m'avez demandé mon avis et je vous le donne, capitai... Harm." continuait le lieutenant. "Je ne sais pas exactement ce qu'il y a entre vous, et je n'ai pas à le savoir, mais je dois vous avouer que je ne m'attendait pas à ce que votre... relation dure si longtemps.
_ Je suis le premier étonné, Bud."
Non pas que l'alcool contenu dans son verre soit si délicieux mais Harm y trempa de nouveau les lèvres, histoire de se donner une contenance. Il avala difficilement : une jeune femme dans une somptueuse robe pourpre venait à l'instant de passer dans son champ de vision.
_ "Bud, je..."
Il se tut. Il voyait mal comment Bud pourrait l'aider et n'avait pas envie de s'épancher sur le sujet.
_ "Vous pensez à quelqu'un d'autre, n'est-ce pas ?"

Piqué au vif, Harm se retourna brusquement vers son collègue.
_ "Bud ! Comment... Que...
_ Vous vous demandez comment je le sais ? Je l'ai deviné.
_ Et... Mais... Bud !
_ Désolé, monsieur, je ne voulais...
_ Harm !
_ Oui, euh... Harm. Je ne voulais pas être indiscret.
_ Vous ne l'êtes pas... C'est juste que... Je ne vois pas comment vous auriez pu deviner quelque chose que moi-même je soupçonne à peine."
Bud se mit à sourire et Harm eut la désagréable sensation de passer pour un gamin naïf et innocent. Voire même niais.
_ "Un inconnu l'aurait compris tout de suite, rien qu'à la façon dont vous l'avez regardée, quand elle est arrivée ce soir.
_ C'est à ce point ?
_ Oh oui... On aurait dit que vous étiez une ampoule qu'on vient d'allumer !
_ Je... Je ne m'en suis pas rendu compte... Je ne sais même pas... Je ne sais même pas si je suis amoureux d'elle.
_ Vous êtes bien le seul à ne pas le savoir !"
Devant le regard effaré du capitaine, Bud cessa de le taquiner.
_ "Sérieusement... Harm. Vous pensez ne pas savoir si vous l'aimez alors que depuis tout à l'heure nous n'avons pas prononcé une seule fois son nom. Je veux dire... Quand je vous ai demandé si vous pensiez à une autre femme et que vous m'avez répondu oui, vous n'avez même pas pris la peine de préciser. Il était évident pour vous qu'il ne pouvait s'agir que d'elle."
Harm le regardait d'un air toujours aussi effaré. Visiblement, il n'avait pas saisi ce que Bud venait de lui dire et celui-ci crut bon de continuer ses explications :
_ "Vous voyez, si je vous demande 'à qui pensez-vous en dehors de Renée ?', un seul nom vous vient en tête, et vous osez me dire que vous n'êtes pas amou...
_ J'ai très bien compris ce que vous venez de dire, lieutenant !" l'interrompit Harm d'un ton autoritaire, comme pour empêcher son ami de s'enliser dans d'interminables déductions. Ou comme s'il avait peur que Bud ne prenne trop de libertés et lui redise encore ce qu'il ne voulait surtout pas entendre.
Bud, surpris, le regardait de ses grands yeux naïfs.
_ "Alors où est le problème, monsieur ? Dites-le-lui !"

Harm, la bouche ouverte sur une réplique acerbe qui ne venait pas, secoua la tête. Si seulement c'était si simple...
_ "C'est... difficile, Bud..." finit-il par articuler.
_ "En tout cas... Si je peux me permettre de vous donner un conseil, vous ne devriez pas attendre trop longtemps. Elle a déjà failli se marier avec un autre, et elle recommencera. Elle ne vous attendra pas éternellement.
_ Je sais... Merci, Bud..."
Celui-ci lui adressa un grand sourire, et se leva pour aller rejoindre sa femme avec le sentiment d'être un grand entremetteur.

De son côté, Harm avait baissé les yeux sur son verre a moitié vide.

_ "Ne jouez pas avec elle... Elle ne vous attendra pas éternellement... " lui sussurait la petite voix perfide de sa conscience.

Il se sentit soudain encore plus déprimé.