L'amiral les regarda entrer par dessus ses lunettes. Il poussa un soupir, rangea les quelques feuilles sur lesquelles il était penché et s'étira dans son grand fauteuil.
_ "Asseyez-vous..."
Tandis que ses deux officiers obtempéraient, l'amiral prit un dossier sur la pile qui ornait un coin de son bureau et l'ouvrit.
_ "Capitaine, colonel," commença-t-il, "j'ai là un nouveau cas à vous confier. Il s'agit d'un scandale qui a fait pas mal de bruit sur le Patrick Henry. Il semble qu'un de ses officiers d'appontage, le jeune lieutenant de vaisseau Tess Whitefield, ait trouvé bon de clamer son amour à un collègue de travail en plein milieu d'une manoeuvre de chargements de missiles, pour que tout le monde puisse en profiter. Au mépris total de la fonction qu'elle occupait à ce moment-là la conduite règlementaire qu'elle est censée adopter dans toutes les conditions, elle s'est laissée emporter par sa déclaration et a fini par une crise d'hystérie. D'après ce que je sais, le jeune homme en question ne répondait pas à ses avances comme elle l'aurait voulu... Dieu merci, les missiles étaient fictifs, c'était seulement un exercice.
_ Il y avait d'autres moyens pour régler le problème que de hurler en public, à ce que je sache", remarqua Harm avec un sourire amusé.
_ "Je suis tout à fait de votre avis, capitaine," répondit l'amiral avec le même sourire, avant de reprendre. "Néanmoins, vous ne serez pas là pour lui donner des conseils en matière de couple mais pour la défendre : le lieutenant Whitefield a été mise aux arrêts. Ses supérieurs pensent que sa conduite est inqualifiable et mérite de faire exemple pour les autres d'autant plus qu'elle a gêné une manoeuvre importante. C'est vous, colonel, qui représenterez les intérêts de la Navy, et de l'armée américaine en général. Il va sans dire que ce genre de cas ne doit plus se reproduire si nous voulons garder un semblant d'ordre et de discipline dans nos rangs."

Harm hocha la tête et allait prendre le dossier que l'amiral lui tendait quand Mac s'interposa :
_ "Amiral, si vous me le permettez, j'aimerai prendre la défense du lieutenant Whitefield."
Celui-ci leva un sourcil, surpris.
_ "Vous préférez la défense, colonel ?
_ Je... Je suis simplement curieuse de savoir ce qui a poussé cette jeune femme à avoir une conduite pareille.
_ Bien, comme vous voulez. Des objections, capitaine ?"
Aussi surpris que l'amiral, Harm mit quelques secondes avant de répondre en donnant le dossier à la jeune femme.
_ Aucunes, amiral."

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_ "Je l'aime, madame ! Je l'aime à la folie et j'ai tout gâché..."
_ "Ne pleurez pas, lieutenant, ça ne sert à rien de s'appesantir sur son sort." lui dit Mac en s'asseyant à ses côtés.
Elle songea avec un pincement d'amertume que finalement c'était exactement ce qu'elle-même faisait depuis de longues semaines : c'était la fameuse règle du "faites ce que je dis, pas ce que je fais".
Mac tendit un mouchoir à sa cliente.
_ "Excusez-moi, madame, je... Merci." répondit cette dernière d'une petite voix, en tentant de sécher ses larmes. "C'est juste que... Je ne sais pas comment je vais faire pour me rattraper, maintenant. Ce que j'ai fait était d'une stupidité !
_ C'est le moins que l'on puisse dire, lieutenant, je suis heureuse de voir que nous sommes d'accord sur ce point. Néanmoins, c'est seulement lorsque vous serez tirée d'affaire que vous pourrez songer à la manière de réparer les pots cassés avec le lieutenant Gareth.
_ Tirée d'affaire ? Mais ils vont me renvoyer de la Navy, madame ! Comment pourraient-ils me garder après ça ! Ils ne me prendront plus jamais au sérieux !
_ Ca, lieutenant, il fallait y penser avant de hurler devant vos supérieurs comme vous l'avez fait et de saboter toute la manoeuvre ! Mais si vous me faites confiance, je pense pouvoir vous tirer de là : j'ai déjà une vague idée de la défense que nous pourrions adopter..."

Tess Whitefield était une jolie jeune femme de vingt-huit ans. Enfermée avec Mac depuis bientôt une heure, elle avait eu le temps de tout lui raconter. Comment elle avait rencontré le lieutenant Franck Gareth, comment ils avaient sympathisé, puis comment, à la longue, elle était tombée amoureuse de lui.
_ "Il est adorable, madame !" s'était-elle exclamée. "Il avait une de ces façons de me regarder... Il était toujours là quand j'avais besoin de lui, toujours prêt à m'aider. Au début j'ai cru que nous étions seulement des amis très proches, mais la première fois qu'il m'a embrassée, c'était... c'était...
_ J'imagine très bien, lieutenant" l'avait coupée Mac avant que la jeune femme ne s'emballe. "Mais racontez-moi plutôt comment vous en êtes arrivée à cette extrémité.
_ C'est ce que je vous disais, madame... Nous avons commencé à sortir ensemble, de temps en temps. Il m'emmenait au restaurant, au cinéma... Il m'a même emmenée à l'opéra, une fois, pour écouter "Aïda". Vous savez, c'est de... De...
_ De Verdi.
_ Oui, c'est ça. Vous ne trouvez pas ça romantique ?
_ Si, très." avait répondu la jeune femme, que les grand yeux émerveillés de sa cliente finissaient par agacer.
_ "Il m'aimait, madame. Il ne me l'a jamais dit mais je le savais.
_ Alors où était le problème ?"
Et le jeune lieutenant de regarder Mac avec des yeux écarquillés, d'un air de "Vous ne comprenez rien".
_ "Le problème ? Mais le problème c'est qu'il n'a jamais rien fait ! Il était mort de peur à l'idée que ça puisse se savoir parmi l'équipage, et quand nous étions là-bas il faisait tout pour m'ignorer. Il m'évitait complètement ! Vous savez ce que ça peut faire quand vous faites tout pour attirer le regard d'un homme et qu'il détourne les yeux ? Quand vous voudriez que tout le monde sache à quel point vous êtes heureuse et qu'il veut à tout prix le cacher ? J'avais l'impression d'être une maîtresse, une relation honteuse dont il ne voudrait pas admettre l'existence en public. Je voulais qu'il me regarde ! Je voulais qu'il assume notre relation au grand jour !!!
_ Calmez-vous, lieutenant.
_ Mais enfin, vous devez bien comprendre ça ! Vous devez bien comprendre que j'en aie eu assez, je voulais le mettre au pied du mur et qu'il admette un fois pour toutes ce que j'étais pour lui !!!
_ Calmez-vous, lieutenant ! Ce que je comprends n'a strictement aucune importance. J'ai seulement besoin que vous me donniez les indices qui me permettront de vous défendre devant le juge et je crois que je commence à connaître votre état d'esprit à ce moment-là..."
Tess Whitefield s'était adossée à sa chaise, résignée.
_ "Je ne voulais pas que ça aille aussi loin, madame... Je voulais simplement le mettre au pied du mur, l'obliger à reconnaître devant les autres que nous avions une relation. Mais quand il s'est entêté, quand il m'a tourné le dos, j'ai eu l'impression qu'il me prenait pour une folle. J'ai haussé le ton, mais il ne s'est pas retourné. Au contraire, il a continué à marcher, il s'est éloigné comme si je n'existais pas.
_ Alors le lieutenant Whitefield a quitté son poste, elle a couru après le lieutenant Gareth et l'a embrassé fougueusement, en plein milieu de la manoeuvre." avait continué Mac, en citant le rapport ouvert devant elle.
_ "Oui, devant tout le monde. Mais Franck m'a repoussée.
_ Et vous avez craqué...
_ Et j'ai craqué, oui..."

Un silence était tombé entre les deux femmes. Mac triturait son stylo en essayant désespérément de ne pas faire trop de rapprochements entre la vie amoureuse de sa cliente et la sienne.
_ "C'est la première fois que vous réagissez de façon si... si intense, dans une situation pareille ?" finit-elle par demander au hasard juste pour éviter de penser à elle-même.

Le lieutenant ne répondit pas tout de suite. Elle s'était renfrognée, comme si Mac, sans le savoir, avait touché un point sensible.
_ "... Non." lâcha-t-elle du bout des lèvres.
_ "Non ?
_ J'ai déjà fait deux tentatives de suicide."
Abassourdie, Mac ouvrait de grands yeux. L'autre enchaîna, avec une mauvaise volonté évidente :
_ "J'en ai fait une lorsque j'avais dix-huit ans, à cause d'un garçon que j'ai connu à l'époque, et puis une autre juste avant de rencontrer Franck."

Mac reposa soudain son stylo.
_ "Et bien je crois que nous tenons notre ligne de défense..."

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_ "... et, en ce sens, la conduite du lieutenant Whitefield est inexcusable : sa réaction était totalement irraisonnée, elle a agit sur un coup de tête. Comment, alors, peut-on confier la tâche délicate d'entrer les bonnes coordonnées d'un missile qui, si cela n'avait pas été un exercice, aurait pu être à tête nucléaire, à une personne dont le comportement est si imprévisible et si excessif ? Le lieutenant colonel Mackenzie nous a prouvé elle-même que sa cliente était une personne psychologiquement fragile. Nous n'avons pas besoin de telles personnes qui, en cas de crise, pourraient mettre en péril leur entourage en réagissant de façon aléatoire et incontrôlable. Et en dehors de cela, nous n'avons pas non plus besoin de personnes qui soient incapables de répondre à une discipline et à une conduite digne de ce nom : si tous les officiers de la Navy se permettaient de se laisser aller de cette façon, je crains que nos porte-avions ne ressemblent bientôt à un champ de foire. C'est pourquoi je demande au nom de la Navy et de la sécurité de tous ses représentants que le lieutenant de vaisseau Whitefield soit démise de ses fonctions."

Après sa conclusion, Harm laissa obligeament sa collègue passer devant lui avant de retourner s'asseoir. Mac s'éclaircit doucement la gorge et commença :

_ "Je n'oserai pas contredire le capitaine Rabb sur le fait que ma cliente aurait mis en péril tout l'équipage si cet exercice n'en avait pas été un. Toutefois, au vu des conditions dans lesquelles elle se trouvait, nous ne pouvons pas la condamner. Pas tant que nous n'avons pas pu nous mettre à la place de cette jeune femme, fragile il est vrai, mais poussée à bout par des années de doutes auxquelles venaient s'ajouter d'autres problèmes personnels. Qui nous dit qu'à sa place nous n'aurions pas agit de la même façon ? Qui nous dit que nous n'aurions pas, nous aussi, quitté notre poste, poussés par des raisons plus impérieuses encore que le devoir ? Et lorsque le capitaine Rabb nous parle de fragilité psychologique, ne pouvons-nous pas, tous, nous reconnaître ? Y aurait-il un seuil limite, une frontière invisible qui nous permettrait de départager les "psychologiquement faibles" des plus forts ? En temps de guerre, ce ne sont pourtant pas toujours les plus forts qui résistent le plus longtemps à la pression des évènements... Quand à l'état d'épuisement moral du lieutenant, ce n'est pas elle que nous devrions blâmer mais bel et bien l'homme qui lui a imposé cette situation juqu'à la pousser dans ses retranchements..."

Mac s'était tournée vers le reste de la salle et croisa soudain le regard d'Harm.

_ "Tess Whitefield a attendu, supporté, enduré bien plus longtemps qu'aucune femme ne l'aurait jamais fait. Six années durant. Elle attendait que l'homme qu'elle aimait, et qui l'aimait en retour, se déclare et il n'a jamais rien fait. Elle a alors tenté de passer à l'action, de faire bouger les choses et si son acte a eu des conséquences malheureuses, il est cependant certain qu'il ne se reproduira plus. Tess Whitefield n'avait pas à quitter son poste, elle a désobéi et mérite d'être punie pour cela. Mais ne la renvoyez pas à la vie civile : elle a encore de nombreuses qualités et mérite qu'on lui accorde l'ultime chance de faire ses preuves et d'effacer son geste. Quant à l'homme qui a été capable de lui faire endurer cela, je ne peux qu'espérer qu'il prendra un jour conscience de sa responsabilité dans cette affaire."

Sur cette dernière phrase, Mac n'avait pas quitté son partenaire des yeux. Elle ne remarqua pas que l'amiral Chegwidden, venu assister discrètement à la plaiedoirie, s'était levé et avait quitté la salle avec sur le visage un pincement des lèvres désapprobateur.