Quelques légers coups à la porte la tirèrent de ses songes. Après un bref coup d'oeil au judas, la jeune femme ouvrit.
_
"Bonsoir..."
Harm
se tenait debout, sa casquette à la main, l'air mal à l'aise.
_
"Bonsoir." répondit Mac.
Un
silence gêné s'installa entre eux pendant quelques secondes avant
que la jeune femme s'écarte pour le laisser entrer, avec une
mauvaise grâce évidente.
_ "Je... Je ne vous dérange pas,
au moins ?" bredouilla Harm, histoire de dire quelque chose.
_
"Non. Je viens juste de finir de dîner.
_
Ah..."
Harm
la gratifia d'un de ses sourires polis dont il usait toujours pour
cacher son malaise.
_ "Vous venez savourer votre victoire ?"
lança Mac d'un ton plein de sous-entendus désagréables.
_ "...
Non !"
Malgré
sa sincère surprise, Harm ne put s'empêcher d'ajouter :
_
"Quoique vous devez bien admettre que malgré votre défense, le
lieutenant Whitefield n'avait que peu de chances de conserver son
poste, et c'est probablement mieux ainsi. Mais je n'étais pas venu
pour vous parler de ça... Mac... Je crois que je vous dois des
excuses...
_ A propos de quoi ?
_ Eh bien... De ce que vous
avez dit aujourd'hui, au tribunal. J'ai cru comprendre que ça
m'était adressé personnellement.
_ Vous avez bien compris.
_
Mac... Je ne sais pas ce que je vous ai fait, mais quoique ce soit je
voudrais m'en excuser. Je... Je ne supporte pas que
vous..."
Nouveau
silence. De plus en plus embarassé, le capitaine ne savait pas par
quel bout commencer.
_ "Est-ce que c'est là la fameuse
conversation que nous devions avoir depuis si longtemps, Harm ?"
lui demanda Mac d'un ton pour le moins sarcastique.
_ "... Je
suppose, oui.
_ Bien. Il était temps.
_ Mac, je... J'en ai
assez de tous ces faux-semblants... Je voudrais... Je voudrais enfin
que les choses soient claires entre nous.
_ Nous somme au moins
d'accord sur ce point. Et puisque vous ne semblez pas savoir ce que
je vous reproche, je vais vous le dire une fois pour toutes : je vous
reproche de ne pas être foutu
de réagir lorsque l'occasion se présente ! Je ne sais pas ce que
vous attendez de moi, Harm, mais en revanche je sais très bien ce
que j'attends de vous et j'ose espérer que je me suis suffisament
faite comprendre !"
La
jeune femme avait pris un air buté et laissé le ton monter
sensiblement : les hostilités étaient ouvertes
_ "Mac, je
suis désolé...
_ Allez vous faire foutre, avec vos excuses, Rabb
!"
La
bouche ouverte sur d'autres paroles, Harm se retint, ahuri. Mac lui
avait tourné le dos et s'était approchée de sa fenêtre. Un
silence inconfortable s'installa une fois de plus.
_ "Mon
Dieu... Pourquoi n'avez-vous jamais rien dit ?" reprit-elle
finalement, sur un ton plus doux, presque résigné. "Vous
n'aviez qu'un mot à dire et j'accourais à vos pieds... Comment,
après tout ce que nous nous sommes dit, avons-nous pu en rester là
?
_ Mac..."
Elle
se retourna, les yeux brillants.
_ "Vous vous souvenez de ma
soirée de fiançailles, Harm ?
_ Oui...
_ Pourquoi n'avez-vous
rien dit ?
_ Il n'y avait rien à dire. Vous vouliez l'épouser,
c'était clair.
_ Si vous m'aviez demandé de le quitter, je
l'aurais fait."
Harm
baissa les yeux.
_ "J'ai essayé de me rattraper,
pourtant..." se défendit-il faiblement.
_ "Ah oui,
parlons-en ! Si vous faites allusion à ce qui c'est passé dans ma
cabine, lorsque nous étions sur le Patrick Henry, ce n'était pas
brillant !
_ Mac, j'ai essayé...
_ Non, Harm. Vous n'avez
jamais rien tenté, vous ne vouliez prendre aucun risque. C'est ça
qui nous différencie. Pour vous, j'étais prête à faire n'importe
quoi, mais vous... Vous n'avez jamais voulu quitter votre petit
confort... C'était facile de venir me voir avant
d'envisager de rompre avec Renée ! Vous attendiez de voir si vous
aviez une chance !
_ Vous... Je n'essaye pas de me déculpabiliser,
Mac, mais vous pourriez comprendre...
_ Non, justement, je ne peux
pas. Je ne veux pas d'une relation confortable dans la droite lignée
de celle que vous avez avec Renée. J'attends autre chose de vous.
_
Mais qu'est-ce que vous attendez, bon sang ? Dites-le-moi ! Dites-moi
ce que je dois faire !"
Sarah
le regarda un instant sans répondre. Puis elle se détourna vers sa
fenêtre.
_ "Plus rien, maintenant. C'est trop tard...
_
Mac !"
Le
visage de la jeune femme s'était fermé.
_ "Retournez la
voir, Harm, et restons-en là. Je vous ai donné assez de mon temps,
j'ai envie de passer à autre chose maintenant.
_
Mac..."
Harm
s'approcha d'elle, en une ultime tentative.
_ "Mac, je vous
en prie..." murmura-t-il. "Je vous en prie, laissez-moi une
dernière chance...
_ Allez-vous en...
_ Mac..."
Il
s'était mis à lui caresser doucement la joue et Mac s'était
laissée faire. Elle pouvait déjà sentir son souffle chaud sur ses
lèvres et brusquement une bouffée de souvenirs remonta à la
surface. Une véranda, un soir... Un instant elle battit des
paupières, sur le point de se laisser aller, mais elle se ressaisit
: tous ses muscles se contractèrent brusquement et elle se referma
comme une coquille.
_ "Sortez de chez moi, capitaine"
souffla-t-elle.
Le
ton glacial et l'évocation de son grade rendirent aussitôt à Harm
ses réflexes militaires. Il se raidit, se recula légèrement,
hésita encore un peu puis se redressa de toute sa taille : seul un
léger tressaillement des lèvres venait troubler son
immobilité.
Sarah
ne tenta même pas de se répéter. Elle leva vers lui un regard
froid et sans appel sous la pression duquel Harm céda finalement.
Vaincu, il battit en retraite, bredouilla une excuse inintelligible
et tourna les talons.
Il était parti avant de voir de lourdes gouttes glisser le long des joues de la jeune femme.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _
Harm
observa un long moment le liquide ambré qui se réfléchissait dans
les centaines de petites facettes de son verre. Les paroles de Mac
tournaient en rond dans sa tête.
_ "Retournez la voir",
avait-elle dit.
Harm
se mit à rire doucement. Retourner voir qui ? Il n'avait pas encore
eu le courage de lui avouer que Renée l'avait quitté pour aller se
marier, et cela n'aurait sûrement pas été le bon moment pour le
faire.
Avec un
soupir, Harm rejetta la tête sur le côté et fixa longuement la
lampe posée sur la petite table à ses côtés. Sous la lumière, le
cuir noir du canapé avait pris des teintes vertes. Ses yeux criaient
grâce sous l'éblouissement, mais il n'en avait cure : il ne
ressentait plus rien.
Il
songea à sa dernière discussion avec Renée, lorsque celle-ci avait
exhibé son sourire parfait en même temps que sa bague de
fiançailles. C'était allé tellement vite : il l'avait laissée
partir quelques jours pour assister à l'enterrement de son père, et
voilà qu'elle revenait la bague au doigts, sans aucune considération
pour tout ce qu'ils avaient vécu.
Nouveau
soupir. Harm détourna enfin la tête, plaquant sur le plafond le
halo luminescent de la lampe imprimé sur sa rétine.
C'était
à son tour de se retrouver seul. Il commençait enfin à comprendre
quel pouvait avoir été l'état d'esprit de Mac pendant ces longues
semaines. Sans qu'il s'en rende compte, ses doigts avaient commencé
à tracer de petits cercles caressants sur le cuir chaud, comme s'il
tentait de retrouver le souvenir d'une sensation.
_ "Mac...
Qu'est-ce que j'ai fait..." murmura-t-il.
Le
vieux blues qui tournait sur sa chaîne Hi-Fi lançait de longues
mélopées plaintives et répondait avec exactitude à l'eau de pluie
ruisselant sur les vitres. Derrière des stores vénitiens à
demi-fermés.
_ "Ne jouez pas avec elle, Rabb." lui
avait-on dit. Qui ça, déjà ? Ah oui, l'amiral... Ce cher amiral
qui, sous ses airs impassibles, devait voir et entendre beaucoup de
choses...
Mon
Dieu, il avait tellement raison.
A
force de tirer dessus, l'élastique avait cassé. Il avait abusé et
s'en rendait maintenant compte.
Trop tard...
Elle ne voulait plus de lui.
Harm
but une gorgée de son whisky, devenu soudain totalement insipide. Il
se retrouvait seul, à bientôt quarante ans, sans avoir été
capable de construire quoique ce soit de durable. A son âge, son
père avait eu le temps de se marier, de faire un enfant et une
carrière digne de ce nom, avant d'être sacrifié pour son pays,
déporté, de faire un autre enfant et de mourir pour sauver
l'honneur d'une femme. Il avait... vécu.
Plus
que son whisky, c'est sa vie entière qui lui paraissait soudain
insipide.
Quelqu'un
avait dit un jour "Une personne vous manque et tout est
dépeuplé"... Ou bien quelque chose d'équivalent. Il ne savait
plus très bien. Il ne savait plus non plus qui était ce type, mais
c'était un génie. Quelqu'un qui avait tout compris à la vie avec
un grand "V".
_ "Pas comme moi..." murmura
Harm d'une voix rauque, avec un demi-rire qui sonnait
faux.
Ce
n'était pas la première fois qu'il se retrouvait seul et en temps
ordinaire, il aimait ça. Il aimait l'idée d'être sans attache,
sans avoir à rendre de comptes à personne. Il aimait l'idée qu'il
profitait pleinement de ce que la providence lui apportait.
En temps
ordinaire...
Mais l'ordinaire était sorti de sa vie le jour où Sarah y était entrée.
Et maintenant, elle voulait en sortir...
