Il
conduisit comme un fou jusqu'à Union Station, uniquement guidé par
ses réflexes, et ce ne fut qu'une fois arrivé en bas de chez lui
qu'il s'arrêta pour tenter de remettre en place les pensées qui
tourbillonnaient dans sa tête.
Essouflé
comme s'il revenait d'une de ses longues courses à pied, il posa ses
mains sur le volant et observa sans la voir la suite de chiffres du
compteur de la voiture. Le pare-brise sali par les traces d'eau de
pluie. La petite horloge à cristaux qui faisait clignoter ses
aiguilles vertes. Puis il leva les yeux vers le rétroviseur et
croisa son propre regard.
Vide.
Harm sortit finalement de sa voiture, comme un automate, et fit quelques pas pour rejoindre le porche de l'immeuble. Sans réfléchir, il plongea la main dans sa poche pour chercher ses clefs mais ses doigts tremblaient et les clefs tombèrent aussitôt sur la dalle de ciment qui soulignait l'entrée. Un instant indécis, Harm se baissa pour les ramasser au pied de la gouttière.
Il avait totalement perdu les pédales.
Il s'était laissé emporter par un désir insatiable, uniquement préoccupé de lui coller son sexe entre les jambes, et maintenant il avait terriblement honte. Comment allait-il oser la regarder dans les yeux après ce qu'il lui avait fait ? Il venait de gâcher magistralement la seule et ridicule petite chance qu'il avait réussi à avoir de se déclarer. Il avait conclut de façon minable et inexcusable les années qu'il avait passé à se demander ce qu'il ressentait réellement envers sa partenaire et meilleure amie. Pire que ça, il lui avait fait mal. Il l'avait blessée alors qu'il aurait tant voulu faire d'elle une femme heureuse et épanouie. Il aurait eu tellement de choses à lui donner et au lieu de ça, il l'avait...
_ "Harm, ne gâchez pas tout !" lui
avait-elle crié.
Si.
Il avait tout gâché. Il avait définitivement détruit leur amitié,
piétiné en quelques minutes la complicité qui s'était établie
entre eux tout au long de ces années. Et il avait avorté leur amour
avant même que celui-ci n'ait une chance de commencer.
Harm sentit monter en lui une rage terrible. Il se haïssait. Il haïssait ce qu'il avait été capable de faire à Sarah. Il haïssait le fait de ne pas pouvoir revenir en arrière et tout effacer, tout recommencer... Il était impuissant. Il ne pouvait plus rien faire.
Soudain, il donna un violent coup de poing dans la gouttière. Il avait besoin d'évacuer toute cette rage d'une façon ou d'une autre et la douleur qu'il ressentit lui fit presque plaisir : il n'aurait au moins pas été le seul à souffrir, dans cette histoire, même si la douleur physique n'était en rien comparable à ce qu'il avait infligé à Sarah. Les jointures de sa main commencèrent à saigner abondament tandis qu'il regardait d'un air absent le creu qu'il venait de faire dans le métal peint.
Lorsqu'il remonta enfin chez lui et se laissa tomber sur son lit, il pleurait.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _
Sarah
mit un bon moment avant de comprendre ce qu'il s'était passé. Elle
resta de longues minutes assise sans bouger sur son canapé, avant de
se lever comme une funambule pour errer dans l'appartement en
essayant de se donner un but.
Le cerveau en ébullition, elle n'arrivait pas à fixer son attention
sur quoi que ce soit : sans même y penser, comme un réflexe, elle
retourna fermer la porte restée entrouverte et ramassa la culotte
noire chiffonée au pied du canapé. Puis, sa robe toujours à demi
défaite, elle se retrouva soudain dans la salle de bain et n'eut
plus alors qu'une envie : se détendre sous une douche brûlante et
parfumée.
L'écho des pas d'Harm courant dans le couloir résonnait encore dans sa tête. Une fois de plus il s'était enfui.
Alors
que l'eau coulait en cascade sur ses épaules et dégringolait le
long de ses jambes, Sarah put enfin songer à ce qu'il venait de leur
arriver avec un semblant de raison.
Elle
l'avait voulu. Elle l'avait désiré de tout son être et il était
finalement venu à elle de lui-même. Sans qu'elle ait besoin de lui
tendre la main ou de lui souffler les répliques qu'elle voulait
s'entendre dire. Mais cela n'avait pas été la nuit tendre et câline
passée sous une couette qu'elle s'était imaginée et elle aurait du
se douter qu'avec Harm il ne fallait jamais faire de projets : il
trouvait toujours le moyen d'envoyer au diable toutes les conventions
et de balayer sans remords les rêves et les espoirs. Dans le cas
présent, le rêve s'était transformé en folie.
Pourtant, même si les tendres caresses et les préliminaires interminables n'étaient pas au programme, cette façon qu'il avait eu de lui imposer son désir sans lui laisser le choix l'avait profondément troublée.
Il semblait prêt à se battre pour l'avoir, quitte à se battre contre elle-même.
Elle ne s'était jamais sentie aussi désirée. Et elle adorait ça.
_
"Harm... Pourquoi avez-vous tout gâché..."
murmura-t-elle. "Pourquoi êtes-vous parti..."
S'il
était resté, elle aurait pu lui dire. Ils auraient pu parler,
mettre les choses au point.
S'il
était resté...
Sarah retint un gémissement douloureux et se frotta l'épaule : l'eau brûlante était passée sur une zone sensible. La jeune femme baissa les yeux et aperçut une marque rouge sur son épaule, puis d'autres un peu partout sur sa poitrine, ainsi que quelques traces de doigts sur ses flancs, révélées par la température de l'eau qui faisait rougir la peau. Elle ne s'était pas rendue compte qu'Harm l'avait serrée si fort. Surprise, elle caressa du doigt l'empreinte qui marquait son sein, là où Harm l'avait presque mordue, et sourit doucement.
Même si ces traces allaient disparaître en peu de temps, elle se sentait définitivement marquée. Tatouée.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _
Le
lundi suivant, Mac arriva au JAG l'estomac noué. Elle apréhendait
leur rencontre avec anxiété et jetait des coup d'oeils discrets
autour d'elle pour tenter de l'apercevoir. Elle ne se doutait que
trop bien de la réaction qu'il allait avoir.
Effectivement,
lorsqu'elle le croisa pour la première fois devant la porte de son
bureau, il baissa les yeux comme un gosse prit en faute, et marmonna
un vague "Bonjour..." avant de battre en retraite. Mac eut
à peine le temps de remarquer qu'il portait un léger bandage à la
main droite et se demanda où il avait bien pu se blesser, mais elle
n'insista pas : Harm avait bien trop l'habitude de s'enfuir à la
moindre occasion pour qu'elle prenne le risque de l'effaroucher en
essayant de lui parler.
Elle
entra donc dans son bureau, se débarassa de son manteau, et ce ne
fut qu'une fois assise derrière son bureau qu'elle remarqua
l'enveloppe posée sur son sous-main. Une petite enveloppe toute
simple, blanche, sans aucun nom.
Ses
doigts fébriles n'avaient pas besoin de l'ouvrir pour que la jeune
femme comprenne à qui elle la devait.
_ "Pardonnez-moi." lut-elle.
Il
n'y avait aucune signature mais la jeune femme n'en avait pas besoin.
Elle leva les yeux et vit à travers ses stores ouverts la haute
silhouette d'Harm en train de discuter avec Sturgis et Harriet. Elle
soupira.
_ "Je n'ai rien à vous pardonner, Harm... Mais vous
ne voulez pas comprendre..."
Elle
remit le petit mot dans l'enveloppe et glissa celle-ci dans la poche
poitrine de son uniforme.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _
Harm était en train de feuilleter un livre de droit lorsqu'il vit Mac passer devant sa vitre, quelques dossiers à la main, et se diriger vers la salle d'audience, suivie par Bud. Il ne put s'empêcher de se demander si elle avait trouvé son message et ce qu'elle en avait pensé.
Il
avait retourné la question dans sa tête pendant le week-end entier
: comment lui faire ses excuses. Il savait que ce qu'il avait fait
était de toute façon inexcusable et qu'il lui faudrait beaucoup
plus qu'un bouquet de fleurs pour se le faire pardonner, mais il
fallait malgré tout qu'il tente quelque chose, qu'il lui montre
qu'il regrettait, même de façon minable.
Il
avait pensé à tout. A l'inonder de fleurs blanches, à lui envoyer
une lettre longue comme un roman pour tenter de s'expliquer, ou à
lui téléphoner. Mais il avait trouvé l'idée des fleurs ringarde
et un peu trop facile, il n'avait aucun don pour écrire et le coup
de téléphone lui paraissait beaucoup trop froid.
Et
il avait surtout soigneusement évité de penser à la dernière
solution : se présenter devant elle et s'expliquer de vive
voix.
Finalement, il avait opté pour un petit message court et concis qu'il avait déposé sur son bureau, en arrivant au JAG deux heures auparavant. Et depuis, il se demandait comment elle avait réagi, se contentant de l'observer de loin et d'éviter au maximum de croiser son chemin. Lorsqu'il l'avait rencontrée devant son bureau et qu'elle l'avait regardé droit dans les yeux en lui disant bonjour, il s'était senti frissonner des pieds à la tête.
Avec
un soupir, Harm rangea son livre et revint s'asseoir dans son
fauteuil : incapable de se replonger dans le rapport qu'il était en
train de lire, il se mit à triturer un stylo avec nervosité.
Il ne savait pas
absolument pas comment toute cette histoire allait se terminer. Si
elle trouvait un jour un dénouement, d'ailleurs, car ils étaient
tous deux bien partis pour geler interminablement la situation.
Il avait
peur. Peur de se retrouver un jour face à face avec elle pour en
parler. Peur d'entendre ce qu'elle aurait à lui dire.
Peur
qu'elle ne sorte de sa vie pour toujours.
Il
lui avait dit, le soir de ses fiançailles, qu'il ne voulait jamais
la perdre et il se rendait compte maintenant que depuis le début il
avait tout fait pour. A force de ne pas savoir comment s'y prendre,
il avait lamentablement échoué.
Et
cette fois, il était allé bien trop loin.
Il regarda la feuille blanche sous son poing, puis le stylo qu'il tenait toujours, et se mit soudain à écrire.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _
Mac haussa les épaules en poussant un énorme soupir et se laissa aller contre le dossier de son fauteuil. La pile de travail qui l'attendait ne diminuait pas et son état d'esprit n'était pas pour lui simplifier la tâche. Elle ne pouvait cesser de penser qu'il était là, quelques mètres plus loin, quasiment à portée de main, et son coeur manquait un battement dès que quelqu'un venait frapper à sa porte, toujours persuadée que c'était lui et toujours déçue.
Elle regarda d'un air absent le dossier de la dernière affaire sur laquelle elle travaillait. Elle n'arrivait décidément pas à se concentrer. D'autant qu'une pile de ses congénères attendait sur un angle de son bureau d'être transportée dans celui d'Harm.
Nouveau soupir. Elle avait peur d'aller le trouver et... de lui faire peur à lui : d'après ce qu'elle avait pu en juger quelques heures plus tôt, il avait les nerfs à fleur de peau. Elle eut soudain un rire sarcastique : elle qui, quelques jours auparavant encore, avait décidé de tourner la page une fois pour toutes, était de nouveau replongée dans la difficile ascension qu'était sa relation avec Harm.
C'était
plus fort qu'elle.
Elle
avait besoin de lui, qu'elle le veuille ou non.
Elle
regarda de nouveau la pile qui l'encombrait. Un instant elle se
demanda si elle allait oser déranger Harriet pour que celle-ci porte
les dossiers dans le bureau d'Harm, histoire de ne pas avoir à
croiser le regard de ce dernier. A moins qu'elle ne dérange le
lieutenant Singer qui méritait bien souvent qu'on lui rappelle
quelle était sa place et son grade...
Mais
finalement, Mac se leva. Elle aligna soigneusement les dossiers en
une pile impeccable, et se dirigea vers le bureau de son
partenaire.
Le
grand fauteuil de cuir était vide. Mac jeta un coup d'oeil dans la
salle, mais comme la haute silhouette du capitaine n'y était pas,
elle entra dans la pièce, et posa simplement la pile sur le bureau.
Elle allait s'en retourner lorsqu'elle déplaça plusieurs papiers,
qui étaient en train de se chiffonner sous le poids des dossiers
qu'elle venait de déposer. Elle attrapa l'ensemble des feuilles,
mais l'une d'elle lui échappa et voleta doucement jusqu'au sol. Avec
un soupir agacé, la jeune femme se baissa pour la ramasser, à côté
de la corbeille à papiers, et son regard survola un instant le tas
de feuilles roulées en boule qui s'y trouvaient. L'une d'elle
portait son nom.
Intriguée,
la jeune femme s'arrêta quelques secondes et défroissa le
papier.
A
la fin de sa lecture, son coeur s'était mis à battre.
Sous
une écriture encore plus illisible qu'à son habitude, probablement
dûe au bandage de sa main, Harm avait caché des débuts de phrases,
des mots jetés en vrac, gribouillés et raturés
:
Sarah...
L'amour
que j'ai pour vous m'épelle doucement votre nom.
A
vos genoux, je dépose mes armes, mes désirs, mes folies et mes
rêves. De vous, j'ai tout appris. Et je n'ai rien compris. Mais, le
temps d'apprendre à vivre, il était déjà trop tard...
La
vie est un étrange et douloureux divorce : quand un homme croit
serrer son bonheur dans ses bras, il le broie.
Combien
faudra-t-il que je pleure de regrets pour payer ces caresses
?
Brusquement ramenée à la réalité d'où elle s'était échappée pendant ces quelques lignes, Mac jeta un regard effaré autour d'elle. Mais tout le monde continuait de travailler tranquillement, sans prêter attention à sa présence inhabituelle dans le bureau d'Harm, ou au soudain tremblement de ses doigts.
Elle ne l'aurait jamais cru capable d'écrire. Elle n'aurait jamais cru qu'il puisse...
De l'air d'une gamine prise en faute, la jeune femme fourra le papier contre sa poitrine, sous sa veste d'uniforme, et sortit rapidement du bureau.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _
_
"Bud !
_ Oui, monsieur ?
_ Vous êtes venu dans mon
bureau, pendant que j'étais parti avec Sturgis ?
_ Non,
monsieur."
Interdit,
Harm cherchait la feuille de papier qu'il avait brièvement
chiffonnée avant de la jetter dans la corbeille à papiers, quand
Sturgis était venu le chercher pour une soit-disant urgence.
_
"Vous êtes sûr ?" insista-t-il.
_ Oui, monsieur...
Vous avez perdu quelque chose ?
_ Un... Un papier que j'avais
laissé là...
_ Vous voulez que je vous aide à le chercher ?
_
Non !..." s'exclama-t-il aussitôt. "Non, c'est n'est pas
la peine. Ce n'est pas... important...
_ Bien. Alors je vous
laisse..."
Harm
attendit que Bud ait refermé la porte vitrée pour fouiller sous la
paperasse qui encombrait son bureau. Il chercha dans toute la pièce,
sur et sous les quelques meubles, mais sans résultats.
Ce
ne fut qu'une fois assis dans son fauteuil, perplexe et inquiet,
qu'il remarqua enfin que la pile de dossiers posée devant lui
n'était pas là quand il était parti. Et qu'il comprit.
