Juste la fin du monde
Note de l'auteur: Voici donc un deuxième chapitre. Merci à la personne qui m'a laissé une review, ça m'a fait très plaisir. Merci aussi à ceux qui ont lu et n'ont pas laissé de review, si il y en a. Voilà. Bonne lecture.
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2 Octobre 1981
Je me réveille. J'étends le bras et attrape ma montre sur ma table de chevet. Il est sept heures et quart. Je suis fatigué, mais si je ne me lève pas tout de suite, je vais être en retard. Je ne peux pas me le permettre. Il devient urgent que je trouve un travail. Je vis au crochet des autres depuis trop longtemps. Et, de toute façon, depuis hier, depuis ce qu'a dit Dumbledore, ce n'est plus une option. Je ne peux pas me le permettre. Alors je me lève. Je bois le même café instantané répugnant que je me jure chaque matin de ne plus jamais boire, je fais griller une tranche de pain que finalement je ne mange pas et je sors.
Chemin de Traverse
Il est huit heures et cinq minutes quand je passe la porte de la librairie Fleury et Bott. La femme assise derrière le bureau sourit d'une manière artificielle assez effrayante. Je m'avance.
- Désolé, je suis en retard. Je viens pour le poste.
- Pour cinq minutes, on ne dit pas «en retard». Si seulement tous nos employés arrivaient à cette heure-ci une fois de temps en temps…
Son sourire est plus franc, à présent. Elle m'invite à m'asseoir d'un signe de tête. Je lui tends une copie de mon CV. Ce n'est pas un travail compliqué, j'ai largement les qualifications requises. Ce n'est pas pour ça que je n'aurai pas le poste.
- Eh bien, ça m'a l'air parfait. Par contre, je vais vous demander une pièce d'identité, s'il vous plait.
Je lui tends mon permis de transplaner. Après tout, elle a l'air compréhensive, peut-être qu'elle m'engagera quand même. Ses yeux s'arrêtent sur le tampon du ministère de la magie portant la mention «loup-garou» et je vois son expression changer peu à peu. Elle se met à scruter le moindre de mes mouvements comme si je risquais à chaque instant de sortir des griffes et de l'égorger. Quand elle se rend compte que je la regarde, elle m'adresse un sourire encore plus affecté que celui qu'elle avait lorsque je suis entré.
- Eh bien, je vous remercie, on vous enverra un hibou.
Tout ça sonne tellement faux que j'ai presque envie de rire. Je pourrais insister un peu mais ça ne servirait à rien. Et puis, elle semble particulièrement pressée de me voir sortir de sa boutique. J'étends le bras pour récupérer mon permis et elle sursaute violemment. Je lève les mains, paumes en avant, pour lui montrer que je ne vais pas lui faire de mal.
- C'est bon, je m'en vais, dis-je en me levant.
J'esquisse un sourire amer avant de quitter la librairie. Il s'est mis à pleuvoir. Me demandant vaguement si le fait qu'il pleut tout le temps ces jours-ci a quelque chose à voir avec la guerre, je remonte lentement le Chemin de Traverse. Devant chez Honeydukes, j'aperçois Sirius. Il regarde la vitrine d'un œil morne. Je ne sais pas trop si je dois aller le voir ou non. Ca risque d'être bizarre. Mais par habitude, peut-être, sans même m'en rendre compte, j'ai déjà marché vers lui.
- Salut.
Il ne se retourne pas.
- Salut. Qu'est-ce que tu fais là si tôt?
- Entretien d'embauche.
- Alors?
- Fiasco.
- Ils ont tiqué quand t'as sorti les crocs?
- En gros, oui.
- Bof. C'est des abrutis, c'est tout.
- Hm…
- Tu sais quoi?
- Quoi?
- Je commence à penser qu'en fait, on ne changera pas le monde, quoi qu'on fasse.
- Y a peu de chances.
- Et merde.
Il baille.
- Fatigué?
- Un peu, ouais. Tu te souviens quand on s'infiltrait ici pour piquer des trucs?
- Oui. Ca fait loin, maintenant.
- Ca fait même pas trois ans, pourtant.
Nous commençons à parler de choses et d'autres. Un observateur extérieur pourrait penser que tout va bien, que tout est normal, mais nous savons bien tous les deux que ces discussions, ce n'est que du remplissage, histoire de laisser le moins de silences possible dans la conversation. Autrefois, nous étions capables de rester des heures ensemble sans parler, simplement en appréciant la compagnie les uns des autres. Autrefois, nous n'avions pas peur des silences. Mon regard, qui contemplait sans vraiment les voir les différents étalages de friandises colorées se fixe tout à coup sur la surface de verre de la vitrine. Le reflet de Sirius m'observe avec une expression étrange, comme s'il essayait de traverser mon crâne pour voir ce qui se passe dans ma tête. Comprenant sans doute que je l'ai remarqué, il se détourne un peu brusquement et s'éclaircit la voix.
- Ca nous a vraiment rendus paranos, cette histoire, hein?
- Hm…
- Tu sais quoi? Je crois que nous monter les uns contre les autres, c'est exactement ce que veut Voldemort.
Je hoche lentement la tête. Oui, il veut nous monter les uns contre les autres. Oui, il essaye de disloquer les derniers groupes de résistants. Mais le fait que nous en soyons conscients n'empêche pas que ça marche. En fait, ça ne fait que rendre le stratagème encore plus difficile à vivre. En ce moment, Patmol est juste à côté de moi, nous nous parlons, et je ne lui fais pas confiance. Je le sais, et le fait de le savoir me donne l'impression d'avoir perdu quelque chose. Je regrette le temps où nous aurions aveuglément confié notre vie aux autres sans nous poser la moindre question. Je me demande si, quelque part, je n'aurais pas préféré ne pas me rendre compte de l'effet destructeur qu'a la guerre sur nos relations. Parce que voir notre groupe se désagréger petit à petit sous nos yeux sans qu'on puisse y changer quoi que ce soit, ça a quelque chose d'insupportable.
- C'est bizarre, reprend Sirius. Quand j'étais petit, je jouais à la guerre, comme la plupart des enfants, sans doute. Eh bien je peux te dire que ce n'est pas du tout comme ça que je l'imaginais.
Je souris et le laisse poursuivre.
- Pour moi, il y avait un grand champ de bataille avec des milliers de soldats qui s'attaquaient de front, baguette à la main, avec des tas d'explosions impressionnantes, ce genre de trucs. Je pensais pas que ce serait aussi… silencieux.
- Moi non plus.
- C'est flippant.
- Hm.
Un silence inconfortable s'installe. J'aimerais bien que ça s'arrête, mais je ne trouve rien pour relancer la conversation. Lui non plus, apparemment. C'est comme si nous avions oublié comment être ensemble. C'était pourtant si simple hier. Je me racle légèrement la gorge.
- Je vais aller voir Lily et James. Ils ont déjà du mal à supporter d'être enfermés, si en plus on les laisse dans leur coin…
- J'ai peur que James fasse une bêtise.
J'hésite un moment.
- Dans quel genre?
- Dans le genre sortir en douce de chez lui malgré l'interdiction de Dumbledore.
- Oui, c'est vrai que c'est le genre de choses qu'il serait capable de faire.
- Sauf que sortir dans les couloirs de Poudlard la nuit pour voler des trucs dans les cuisines et sortir au beau milieu des Mangemorts en temps de guerre, c'est pas pareil.
Il se détourne de la vitrine et me regarde véritablement pour la première fois depuis que je suis arrivé.
- Je ne croyais pas que je dirais ça un jour, mais j'aurais voulu qu'il soit un peu plus responsable.
J'acquiesce avec un petit rire amer. Nous soupirons simultanément.
- Tu veux venir avec moi?
- Je ne peux pas, il faut que j'aille voir Dumbledore. Mais j'irai les voir ce soir.
Nous échangeons encore quelques mots et nous nous séparons. Je marche jusqu'à une allée déserte avant de transplaner.
Godric's Hollow
Il n'y a pas beaucoup de monde. Les quelques personnes qui parcourent les rues marchent vite, les yeux baissés vers leurs pieds. C'est peut-être un petit village, mais il me semble tout de même que lorsque Lily et James ont emménagé ici, il y avait un peu plus d'animation. En descendant l'allée principale, je croise un ou deux regards fuyants. La plupart des gens qui me voient marcher lentement et la tête haute changent de trottoir. C'est parce que les gens ont peur que la dictature de Voldemort fonctionne. Et c'est sans doute parce que la dictature fonctionne que les gens ont peur. En fin de compte, on est vraiment mal barrés. Par habitude, je continue de regarder devant moi en signe de résistance, mais je commence à penser qu'on ne sortira jamais de cette situation. C'est stable, ça n'a pas l'air de vouloir se finir. Et si le monde sorcier était comme ça pour toujours?
Soudain, je suis brutalement tiré de mes pensées par un hurlement aigu provenant d'une ruelle transversale à quelques mètres devant moi. Je me mets à courir et tourne le coin précipitamment. Un groupe de jeunes aspirants Mangemorts ont encerclé un enfant, sept ou huit ans. Ils l'empêchent de partir, simplement, et ils rient. Je fais un pas en avant.
- Hé! A quatre contre un gamin, c'est pas trop difficile? Vous avez pas besoin d'aide?
Ils se redressent et se tournent vers moi d'un même mouvement. Le petit en profite pour s'enfuir à toutes jambes. Je regarde les jeunes avancer vers moi avec un air qui se veut menaçant. Le spectacle est frappant. On dirait une machine. Il n'y a pas d'individu, là-dedans. Juste un groupe. Des grognements et des interjections agressives me parviennent, mais je serais incapable de déterminer de quelle bouche ils proviennent.
- Baisse les yeux!
Je ne baisse pas les yeux.
- Baisse les yeux! Je te préviens!
Je ne sais pas pourquoi. Ce n'est pas pour opposer une quelconque résistance. Ce n'est pas pour jouer les héros. Si je prenais le temps de réfléchir, mon regard tomberait immédiatement sur mes chaussures. Mais non. Au lieu de ça, je reste figé et je reçois le coup de poing duquel on me menaçait dans la figure. Tout devient noir pendant quelques secondes, je sens que je heurte le sol. Je me redresse sur les coudes tandis que leurs silhouettes de moins en moins floues se donnent de grandes tapes dans le dos et rient sans retenue. L'un d'entre eux tire sa baguette de sa poche et la pointe vers moi. Cette fois, c'est un réflexe de survie. Je dégaine en une fraction de seconde.
- Impedimenta!
Je n'attends pas de voir le résultat de mon sortilège. Je me relève et m'éloigne en courant, remarquant vaguement que, dans la grande rue, personne n'a réagi ni même simplement levé la tête. Je ne ralentis qu'en arrivant devant la maison des Potter. J'attends d'avoir repris mon souffle et je frappe. Lily ouvre et fronce les sourcils.
- Tu saignes!
Je porte la main à mon visage. En effet, je saigne. J'essuie rapidement le filet de sang qui coule de mon nez.
- C'est rien.
Elle me regarde avec une expression à la fois sceptique et inquiète. Quelque chose me frappe: elle ne me fixe pas comme si je pouvais être le traitre. Elle me regarde naturellement, comme d'habitude.
- Non, ça saigne encore. Entre, je vais t'arranger ça.
Je la suis à l'intérieur. La maison est étrangement calme. Beaucoup trop calme pour une maison avec un enfant. On croirait presque la demeure d'un mourant. Nous nous asseyons sur le canapé, en face de la cheminée, cette même cheminée dans laquelle Dumbledore est apparu hier et a détruit la vie des Potter. Lily sort sa baguette de la poche arrière de son jean et la dirige vers ma figure. Je me laisse faire. C'est une experte dans les sortilèges de soin. En un rien de temps, elle a de nouveau rangé sa baguette et mon nez est comme neuf.
- Où est James?
- En haut. Il donne son bain à Harry.
- Vous tenez le coup, tous les trois?
- Oui, ça va.
- …
- Enfin, tu connais James. Il a horreur d'être enfermé.
- Il se plaint?
- Pas vraiment, mais il me fait sentir qu'il n'aime pas la situation.
Elle prend une inspiration tremblante.
- Il a toujours détesté être tenu à l'écart, dis-je.
- Oui, mais ce n'est pas ma faute...
Sa voix se brise, des larmes commencent à rouler le long de ses joues. Quelque chose se noue quelque part dans ma poitrine. Lily a toujours été combative et pleine d'espoir, la voir pleurer est étrangement choquant. Je l'attire vers moi, passe mes bras autour d'elle et elle se met à sangloter contre mon épaule.
- Je veux juste qu'Harry reste éloigné de tout ça. Ce n'est pas ma faute.
Elle renifle. Je lui caresse un peu maladroitement les cheveux.
- Je sais. Je sais. Et il le sait aussi.
Elle lève la tête et me regarde dans les yeux avec insistance, comme si elle attendait de moi une garantie. Je suis déstabilisé un moment avant d'arriver à esquisser un sourire.
- Je te jure qu'il le sait.
Elle me dévisage quelques secondes, l'air indécis, puis elle se blottit de nouveau contre moi. Relevant les yeux, j'aperçois James qui se tient dans l'encadrement de la porte entre le salon et les escaliers. Je m'apprête à lui adresser un regard de reproche, mais il a l'air tellement coupable et désolé que je ne peux pas m'y résoudre. Il vient s'asseoir sur le canapé à côté de Lily et elle passe doucement de mes bras aux siens. Je me lève.
- Je vous laisse, dis-je dans un murmure à peine audible.
Je me dirige vers la porte quand la voix de James me retient. Il parle tout bas, lui aussi.
- Remus…
Je me retourne.
- Merci d'être venu.
Je souris et sors. Avant de m'éloigner de la maison des Potter, je jette un coup d'œil par la fenêtre. Lily et James sont toujours assis sur le canapé. Ils s'embrassent. Je me détourne avec un pincement au cœur. J'aime beaucoup Lily, probablement un peu plus qu'il ne convient d'aimer une femme mariée. Je m'éloigne, luttant pour réprimer une certaine amertume, peut-être même une certaine jalousie.
