Chapitre 1

Le chef de secte avait distribué les ordres lui-même comme il le faisait parfois. Comme il le faisait souvent lorsque son disciple personnel était concerné. Son élève était sa plus grande fierté et sa plus grande angoisse. Il se disputait la "paternité" que jeune homme avec le Shifu officiel du jeune homme. Tous les deux le considéraient comme leur élève personnel.

Ils l'avaient récupéré quelques mois après la mort de sa mère. Ils le connaissaient déjà quand il leur avait été apporté. Ils l'avaient sauvé de la renarde qui avait tué sa génitrice.

L'enfant leur avait été apporté avec plusieurs de ses demi-frères et sœurs par leur géniteur. Si les autres avaient passé leur temps à se plaindre, Boya était resté silencieux. Son petit front était perpétuellement plissé de colère, butté devant l'effort, résistant à la douleur et crispé sur sa vengeance. S'il se contrefichait d'avoir été abandonné par son géniteur, il n'acceptait pas le meurtre de sa mère par un renard-démon, Il voulait se venger et avait bien compris qu'il était au parfait endroit pour ça. Il n'avait épargné aucun effort pour survivre et apprendre. Ses frères et sœurs étaient morts les uns après les autres. Lui avait survécut. Il s'était même épanouit comme une fleur sur du fumier. Et si sa rage ne s'était jamais assouvit, il était devenu le meilleur tueur de la secte malgré son très jeune âge.

Il était devenu le meilleur tout court malgré son très jeune âge. Suffisamment pour être nommé Premier Disciple avant d'avoir vingt ans, Le chef de secte était fier. Aussi fier qu'il fut inquiet.

La compétence était une bonne chose. La rage et la haine qui la sous-tendaient étaient le premier pas vers la chute. Les chasseurs de JingYun n'étaient pas rares à succomber à leurs ennemis. Et pas forcément sous leurs coups. Ils n'étaient pas rares à devenir l'ennemi. Ils n'étaient pas rares à devenir des démons après avoir succombé à leur haine et leur âge. Le chef de secte était terrifié de voir son élève, son fils de cœur, succomber lui aussi à la noirceur et à la violence qui infectait son cœur. Il n'y avait, malheureusement, pas grand-chose à faire pour l'aider. Les guérisseurs mentaux n'étaient pas tout puissant. La méditation non plus. Plus la cultivation de son élève augmentait et plus le chef de secte craignait pour lui. Ce qui expliquait qu'il lui ait adjoint un autre maitre pour sa prochaine mission.

"- Yuan-Shidi. Nous partons des que vous êtes prêt."

Le Premier Disciple s'inclina sommairement devant son ainé. Il était un peu irrité que son Shifu ai décidé qu'il devait être accompagné par un autre maitre pour une simple mission de nettoyage et de récupération.

Des enfants avaient été enlevés par des démons et JingYun avait été contacté pour les récupérer. Comme il était le meilleur et que la demande venait d'un noble, le client avait spécifiquement demandé après lui. Ce n'était pas rare. Encore moins quand il y avait des enfants concernés. Boya s'entendait très bien avec les plus jeunes en général. Il était de notoriété publique qu'il était le plus féroce quand des enfants étaient en danger.

"- Juste le temps de prendre quelques provisions, Ying-Shixiong."

Le maitre qui l'accompagnait avait une vingtaine d'années de plus que lui. Il était de la génération précédente et lavait déjà le sol avec des carcasses de démon quand Boya apprenait encore à ne pas s'éborgner avec son épée. Boya l'aimait bien et lui faisait entièrement confiance. Les deux hommes sautèrent sur le dos de leurs montures dès que l'intendance fut prise en charge. Ils avaient des informations succinctes mais suffisantes.

"- Ying-Shixiong, Shifu vous a-t-il donné davantage d'informations?" il était le cadet de la mission, il était attendu que ce soit son ainé qui ait toutes les informations disponibles même si c'était Boya qui était Premier Disciple.

"- Guère davantage. Une douzaine d'enfants enlevés, des démons de types inconnus."

Boya eut une moue dégoutée.

"- Si seulement les médiocres étaient capables de reconnaitre au moins un peu à quoi ils avaient affaire". Ça économiserait bien des vies.

Autant du côté des simples gens que du leur. On ne se préparait pas pareil pour affronter un esprit frappeur et un démon de vengeance. Pourtant, les deux apparaissaient le plus généralement sous des apparences enfantines. Le danger représenté n'était pas vraiment le même.

"- Boya." Le gronda gentiment son ainé.

"- Pff, ça ne couterait rien de copier quelques rouleaux basiques et de les fournir aux chefs de village et ça économiserait des vies."

L'autre maitre n'était pas fondamentalement opposé mais l'aigreur et les manières sèches voir violentes de Boya le déstabilisaient toujours un peu. Lorsque Boya était en chasse, il était encore plus intolérable que lorsqu'il était au temple.

Boya s'excusa au bout de quelques minutes pour son éclat. Tant qu'il continuait à se rendre compte ses écarts, il n'était pas totalement fichu. Normalement.

Même si la violence était sa réponse première quoi qu'il se passe, Boya n'avait pas un mauvais fond. Nombreux maintenaient que Boya était juste terrifié en permanence. De lui-même aussi bien que du monde dans lequel ils vivaient. Être le plus agressif et le plus violent était juste un moment parmi d'autre de se protéger.

Les deux maitres descendirent lentement la longue route qui séparait le Temple du premier carrefour. D'un côté, la Capitale. De l'autre, la campagne. Ils laissèrent Tiandu et le Temple derrière eux pour s'enfoncer dans les terres cultivées. Le domaine endeuillé était à plusieurs jours à cheval vers le nord, à la limite du territoire couvert par JingYun.

Il était rare que des maitres doivent s'éloigner autant. Des sectes alliées, plus petites, s'occupaient généralement de cette zone. Mais la demande avait été nominative, JingYun n'avait pu que s'incliner.

On ne refusait pas une demande marquée du sceau de la famille impériale.

A mesure qu'ils s'éloignaient, les deux maitres se faisaient de plus en plus silencieux. La chasse avait commencé et l'état d'esprit de chasseur commençait à lentement les engloutir.

La mission avait pué dès qu'ils avaient franchis les portes du domaine abandonné. L'ainé des deux maitres avait refusé de faire confiance à l'instinct de son cadet malgré l'inquiétude manifeste de Boya. Ils étaient sur un domaine noble. Qu'est ce qui pouvait se passer ?

Ils avaient très vite trouvé les enfants. Ils n'avaient pas trouvé de démons par contre.

Le quadragénaire avait hurlé à son cadet de fuir dès qu'il avait vu les uniformes de la milice personnelle du Second Prince. Ils avaient tué les enfants sous leurs yeux pour forcer Boya à rester et à tenter de les sauver.

Le massacre avait été rapide. Même deux maitres ne pouvaient survivre longtemps face à une écurie de gardes surentrainés.

Le Shixiong de Boya l'avait jeté sur son cheval et lui avait gagné le temps qu'il avait pu avant de s'effondrer sous les flèches et le nombre. Crever sous les coups d'humain pour servir la politique. La mort de son ainé était amère pour Boya.

Mais il avait fui.

Il avait fui parce que c'était la seule chose qu'il pouvait encore faire avec ses blessures, la haine brûlante qui lui enflammait le ventre autant qu'elle lui brûlait les muscles du dos alors qu'il se penchait sur l'encolère de son cheval pour ne pas être une cible trop facile pour ses poursuivant. Les larmes lui brouillaient la vue alors qu'il se maudissait de n'avoir rien pu faire. Il avait galopé droit devant lui en priant les quatre dieux gardiens de la Capitale et Qinglong en particulier de lui prêter vie et assistance. Pas pour lui-même, non. Pour venger son ainé massacré

Lui...

Lui il se débrouillait.

Dès qu'il le pouvait, il se retournait pour tirer avec son arc dans la gorge d'un de ses poursuivants. A plusieurs reprises, il fit même faire demi-tour à sa monture pour venir en couper quelques-uns en deux avant de repartir ventre à terre. Si seulement ils étaient moins nombreux…

Lorsque son cheval s'écroula sous lui en hennissant, Boya sut qu'il allait devoir vendre chèrement sa peau. Il allait probablement mourir, mais il mourrait comme il avait vécu : les armes à la main, la rage au cœur et la brûlure de la fureur au fond de la gorge.

Le renard démon n'avait pas vraiment de territoire.
Il avait un circuit de promenade en fonction des saisons qui lui permettaient d'être aussi à l'abri que possible pour une créature comme lui. Il évitait soigneusement les monstres humains qui se baladaient un peu partout sur son territoire élargie. Autant qu'il évitait soigneusement les démons plus gros et plus puissants que lui.
Pour un renard de son âge, il était fort. Il avait déjà quatre queues. Plus que sa mère quand un humain l'avait tué. Mais il restait un tout jeune démon. Des plus grands et des plus forts que lui, il y en avait à la pelle.

Le renard blanc était de la taille d'un gros cheval. Contrairement à la majorité de ses semblables qui mettaient toutes leurs forces dans la création d'une forme humaine qui leur permettrait de tromper les humains pour les dévorer, lui n'en avait rien à faire.

Plus il était loin de ces monstres et plus il était heureux.

Lorsque le soleil était haut dans le ciel et qu'il faisait chaud, il passait son été à patauger dans les lacs du nord pour se gaver des poissons le ventre remplis de laitance qui remontaient les torrents pour frayer.

Lorsqu'il commençait à se faire plus froid, il partait pour le sud et ses plages de sable fin où son pelage blanc le camouflait autant que la neige.
Il croquait des lapins quand il en avait envie. Il coursait les cerfs et les loups quand il avait envie de se dépenser et dormait entre les racines des arbres avec ses queues sur le nez ou roulé en boule dans une grotte.

Le renard avait de vagues souvenirs d'avant. Avant que sa mère soit tué. Dans ses souvenirs, il marchait sur deux pattes et devait cacher ce qu'il était pour que les humains ne leur fassent pas de mal. Il ne savait pas trop si c'étaient des souvenirs ou des rêves. Si c'étaient des souvenirs, ça n'avait pas suffi. Un jour, un homme en blanc avec du poil noir très long sur la figure avait débarqué, avait vu sa mère et avait dit quelque chose. Il ne savait pas quoi. Il ne s'en souvenait pas. Il ne souvenait que sa mère lui avait dit de courir. Il se souvenait quelle avait refusé ce que voulait l'humain. Il avait lancé sur elle des esprits esclaves pour la forcer à se soumettre. Elle avait refusé. Elle avait couvert la fuite de son petit. Alors l'humain l'avait tué.

Le petit renard se souvenait encore de la désolation sur le visage des esprits et l'irritation sur celui de l'humain lorsqu'il avait trainé le cadavre de sa maman jusqu'à un tas de bois pour la faire brûler.

Il avait été trop petit pour la défendre.

Sans lui, elle aurait eu une chance de se sauver. Mais il était là.
Même après toutes ses années, si sa peur des humains était encore là, il s'en voulait surtout de ne rien avoir pu faire pour protéger sa maman.

Le renard releva soudain la tête du ventre du daim qu'il venait de tuer lorsqu'il entendit des cris. Des humains.

Plusieurs humains.

Il avala le bout de viande qu'il avait encore dans la bouche mais hésita à fuir. De ce qu'il entendait, les humains se disputaient entre eux.

La curiosité finit par prendre le pas sur le reste.

Le gros renard se faufila entre les buissons jusqu'à la source des cris.

Un lourd frisson remonta dans le dos du renard. Sa fourrure se dressa sur son échine alors que ses babines remontaient sur ses crocs.

Il y avait deux types d'humains : Les Boites à viande et les Dangereux.

Là, une vingtaine de Boites à viande tentaient de tuer un Dangereux avec des piques avec des pointes en métal au bout.

Le Dangereux se défendaient bien. C'était même pour ça qu'il était dangereux.

Le renard se coucha sous les buissons pour assister à la mise à mort. Il se fichait totalement des humains. Au contraire. Il était content qu'un Dangereux meurt. C'était un comme lui qui avait tué sa maman.

Le renard renifla avec irritation. Petit à petit, le dangereux réussissait à tuer les Boites à viande. Heureusement, il était blessé. Gravement.

Lorsqu'il tua le dernier, il tomba un genou à terre, hors d'haleine.

Il ne dut qu'à sa pure volonté de se relever. Il parvint à faire deux pas avant de s'écrouler. Il avait perdu trop de sang.
l'odeur âcre et métallique fit monter la salive à la gueule du renard. Il pouvait le laisser mourir et se repaitre du cadavre mais il y avait longtemps qu'il avait constaté qu'ils étaient meilleurs s'il les tuait lui-même. Il ne les tuaient que lorsqu'ils l'attaquaient. Il n'était pas ce genre de renard. Mais celui-là était déjà à moitié crevé de toute façon.

Le jeune démon se dressa à moitié sur ses pattes lorsque le Dangereux bougea légèrement. Il sentait l'odeur de son sang autant que celle des Boites à viande qui étaient tombées comme des mouches. Le Dangereux se redressa un peu mais resta à genoux, la tête basse. S'il n'était pas lamentablement effondré au sol à nouveau c'était uniquement parce qu'il était une créature bornée qui ne laisserait rien le vaincre, pas même la perte de sang et l'épuisement.

Le renard démon quitta la couverture des buissons. Le Dangereux ne l'était plus. Il était bien trop épuisé et blessé pour ça. Il s'assit calmement à quelques mètres de lui et resta silencieux à l'observer. A attendre qu'il meurt pour se nourrir.

Boya était... gravement blessé. Il pouvait faire ou dire ce qu'il voulait, il savait qu'il était gravement blessé. S'il ne trouvait pas d'aide rapidement, il allait mourir.

La Milice Privée du Second Prince l'avait attiré avec une sombre histoire d'enfants enlevés par des démons. Ils avaient contactés JingYun pour qu'il soit spécifiquement dédié à la mission. Une fois hors les murs de la Capitale, la chasse avait commencée à l'insu de Boya et de son shixiong. Sa gorge se serra. Il était mort à cause de lui. Ils avaient cherché des démons et n'avaient trouvé que des soldats. Il y avait bien eut des enfants enlevés mais ils l'avaient été par les gardes du Prince eux-mêmes. Le second fils de l'Empereur se fichait totalement de la vie de quelques miséreux et de leurs rejetons. S'il pouvait les utiliser pour se débarrasser de ce qui restait de son petit frère, c'était de bonne guerre. Boya ne comprenait pas l'inimitié de ses oncles. Il était le quinzième. Le QUINZIEME. Et même pas de l'Empereur mais de son sixième fils ! Il était le fils d'une courtisane, même pas d'une concubine. Il était si loin du trône qu'il n'avait vu son grand père que deux fois. La première quand il avait eu cinq ans et que sa mère avait insisté pour que son père le présente à la Cour. Et la seconde peu après la mort de sa mère, près d'un an après la première visite au palais, lorsque son père l'avait sèchement présenté à l'Empereur pour le prévenir qu'il l'envoyait à JingYun avec plusieurs de ses demi-frères et sœurs eux aussi nés de courtisanes. Son père avait la bougeotte, de l'argent et de la libido.

Le petit garçon de six ans n'avait pas souffert de la séparation. Sa mère lui manquait mais pas son père. Il ne l'avait pas vu plus de dix fois dans toute sa courte vie. Le Sixième Fils était un dépravé qui n'avait jamais réussi à attirer positivement l'attention de son Impérial Géniteur. Quand il avait compris que produire toute une écurie de petits princes pour l'Empire ne lui apporterait pas davantage son intérêt alors que c'était sa seule compétence réelle, il s'était débarrassé d'une bonne partie de ses enfants les moins intéressant politiquement pour tenter de présenter un front moins dépravé à l'Empereur. Ça avait quelque peu fonctionné jusqu'à ce qu'il meurt lui aussi.

Boya était le seul survivant de la poignée d'enfants envoyés à JingYun. Plusieurs de ses sœurs avaient été vendues il ne savait où et le reste de ses frères écartés l'avaient été dans d'autres temples et sectes. Son père n'allait pas les grouper quelques part, on l'aurait accusé de préparer une armée, sans doute.

A sa connaissance, Boya était le dernier neveu de son oncle encore en vie après qu'il ait réussit à faire tuer son frère.

Personne n'en parlait mais tout le monde le savait.

Boya n'avait même pas été invité pour l'inhumation de son géniteur. Il n'y serait pas allé de toute façon. Il était peut-être le rejeton du sixième Prince Impérial, mais il était avant tout le Premier Disciple de JingYun. Tout le reste disparaissait devant ce titre pour lui. A l'époque, il n'était de toute façon qu'un petit garçon.

Malheureusement, avec l'Empereur qui prenait de l'âge et une ligne de succession incertaine sans Héritier choisit officiellement par le Souverain, nombreux étaient ceux qui s'étaient souvenus qu'il était de la lignée.

Boya était sûr que l'Empereur avait choisi exprès de ne pas déclarer son Héritier pour que ses

descendants fassent le ménage eux-mêmes. Il choisirait sûrement le vainqueur.

A la grande surprise de Boya, la Milice de son oncle lui avaient appris qu'il avait une faction importante de soutiens derrière lui. Il était un fashi. Il avait été élevé avec plus de sens moral à lui tout seul que la moitié de la Cour réunie. Certains y voyaient une chance pour avoir un Empereur qui soit aussi facile à manipuler qu'aimé des simples gens. Les dénégations de Boya n'y avaient rien fait. Ce n'était pas lui qui choisirait. Et si, par hasard, il devenait Prince Héritier, l'Empereur ne le laisserait jamais se désister. Être un fashi n'était pas une excuse suffisante pour ne pas régner. Sa seule chance aurait été d'être un eunuque et Boya n'était pas prêt à sacrifier une partie de son anatomie quelle qu'elle soit pour faire plaisir à quelques idiots.

Sa prise sur son épée glissa. Boya se sentit encore s'effondrer au sol. Il avait perdu trop de sang.

Lorsqu'il sentit une présence près de lui, il trouva juste la force d'ouvrir les yeux. De l'aide ? Non. C'était un renard démon. Un renard blanc qui s'était assis à quelques mètres, les queues sagement rangées autour de ses pattes avant. Un rire aussi hystérique que désespéré monta dans le ventre de Boya. Il n'avait survécut à la Milice que pour mourir sous les crocs d'un renard démon ? Il ne put retenir un petit ricanement qui se finit sur une toux grasse et douloureuse. Boya parvint à rouler sur le flanc pour vomir le sang qui lui encombrait les poumons. Il lutta pour se remettre à genoux.

"- Tu veux me manger, renard ? Il faudra me tuer pour ça."

Il n'en avait pas la force mais la trouva quand même pour se remettre sur ses pieds. Il mourrait comme il avait vécu : debout et les armes à la main.

Son épée tremblait dans sa main. Il n'arrivait même pas à remonter la pointe de l'arme pour en menacer le démon.

Le renard démon pencha la tête sur le côté. L'odeur des plaies de l'humain était aussi forte que celle de son sang. Le Dangereux était mourant mais il avait encore à la main un morceau de fer qui coupait. Le renard n'avait aucune envie de s'en approcher s'il pouvait l'éviter. Le tuer ? Pourquoi se fatiguerait-il alors qu'il n'avait qu'à attendre ? Il n'aurait qu'à le croquer tout de suite après sa mort.

Le renard se remis debout d'un coup de rein. Contrairement à tous les autres Dangereux qu'il avait pu tuer et manger, il n'y avait pas de peur chez celui-là. De la colère, de la rage, du désespoir et de la douleur, oui. Mais pas de peur. Il mourrait avec dignité parce que c'était la seule chose qui lui restait. Le renard pouvait respecter cela. Contrairement aux autres, il ne l'avait pas insulté. Il l'avait défié. Il ne pouvait certes pas fuir, mais il ne suppliait pas.

Le renard s'éloigna pour aller manger les Boites à viande que le Dangereux avait tué.

Boya s'effondra à nouveau lorsque le renard s'éloigna de lui.

Entendre le bruit de meule des fortes mâchoires du démon sur les os des hommes qu'il avait tué et qu'il voyait disparaitre l'un après l'autre dans son estomac lui donna envie de vomir mais ça lui laissait une chance. Infime, mais une chance.

Boya serra les dents de toutes ses forces pour se forcer à bouger encore. Lentement, si lentement qu'il avait l'impression de mourir, il parvint à ramper jusqu'au couvert des arbres. Il se laissa tomber le dos contre un tronc, Il n'avait plus la moindre force. C'était finit. Il ne pouvait même plus serrer ses doigts autour de la poignée de son épée.

Lorsque le renard eut finit avec son repas et qu'il s'approcha à nouveau de lui, il ne put que lui

sourire avec ironie.

"- Ma mère est morte sous les crocs d'un comme toi. J'imagine que c'est de bonne guerre que je finisse aussi sous les tiens." Murmura-t-il, la bouche pâteuse.

Le renard s'assit sur ses fesses à deux mètres de lui.

"- J'ai froid..."

Le renard pencha la tête sur le côté. Il s'était régalé des corps des humains. Ils étaient musclés et bien entretenu. Un peu dur mais bien chargés en nutriments. Il avait mis de côté leurs possessions pour les enterrer dans un coin comme il le faisait toujours. On ne savait jamais après tout. Puis il était retourné voir mourir le Dangereux.

Quelque chose s'était serré dans son estomac lorsque le Dangereux lui avait dit pour sa mère. Sa résignation digne était... impressionnante. Il n'avait plus la force de se défendre mais il luttait quand même pour voir la mort arriver et la regarder droit dans les yeux.

Le renard se leva soudain lorsque l'humain se plaignit d'avoir froid. Il aurait dû l'achever. Il aurait dû mettre un terme à ses souffrances et se régaler de sa chair mais le renard n'y arrivait pas. Il ne comprenait pas trop pourquoi mais ça lui était impossible. Il ne pouvait pas désacraliser ainsi la chair de quelqu'un d'aussi digne. Il se coucha près de lui et l'entoura de ses poils pour lui tenir chaud. L'humain allait mourir, mais il mourrait aussi confortablement que possible. Le renard avait décidé qu'il ne le mangerait pas. Il l'enterrerait avec les restes des humains qu'il avait tué. Le renard ne savait pas trop comment les deux pattes respectaient leurs morts, mais il estimait que l'enterrer avec les armes et les possessions de ceux qui l'auraient tués était une bonne chose. L'humain se détendit lentement contre le renard à mesure que le grand corps chaud le réchauffait.

"Merci..." Souffla doucement le Dangereux avant de fermer les yeux.

Le renard ferma les siens. Il partirait lorsqu'il n'entendrait plus le cœur de l'humain battre. Il finit par s'endormir en même temps que la nuit tombait.

Le renard ouvrit grand la gueule pour bailler. Il avait bien dormit mais pourquoi n'était-il pas dans une de ses tanières ? Il voulut bouger mais une odeur suspecte le fit se figer.

HA !

Oui. L'humain...

Il était mort?

Le grand renard se déroula aussi doucement que possible du corps qu'il avait maintenu chaud pour le renifler.

L'humain était vivant. Faible mais vivant. La nuit et la chaleur l'avaient protégé de la mort. Ses plaies étaient fermées assez pour que le sang ne coule plus. Son cœur battait encore lentement et il était inconscient.

Le démon soupira.

Que devait-il faire? Il savait qu'il ne pouvait pas l'abandonner là.

Il avait le choix entre le tuer et le laisser là.

Le renard en était incapable. L'humain s'accrochait de toutes ses forces à la vie. Le renard ne se sentait pas capable de le tuer. Ca n'aurait pas été... On ne tuait pas quelqu'un qui s'accrochait si fort à la vie. Ça n'aurait pas été respectueux, même si c'était un Dangereux. Il l'aurait tué sans problème si le Dangereux l'avait attaqué. Mais là ? Non, ce n'était pas bien. On ne tuait pas une victime.

Le renard resta collé à l'humain pour qu'il ne se refroidisse pas pendant qu'il réfléchissait à ce qu'il allait faire. Rester ici était impossible. L'humain avait besoin de soins et au moins de boire. Le plus proche village était à plus de deux heures à vitesse humaine et les chevaux des deux pattes s'étaient enfuit. Même si le renard les avait retrouvé, qu'est-ce qu'il aurait pu faire ? Hisser le Dangereux sur le dos de l'un d'eux et espérer que le cheval rentrerait chez lui ?

C'était stupide sans doute mais le renard se sentait responsable de lui maintenant. Il aurait dû le laisser mourir en paix mais il l'avait réchauffé. Il l'avait empêché de mourir. Maintenant, c'était sa responsabilité de le protéger encore.

Mais comment ?

Une vague idée commençait à se faire jour sous les poils du renard.

Il avait une de ses nombreuses tanières non loin, prêt d'un petit cours d'eau luxuriant. Il pouvait le charger sur son dos et l'y porter. Il y serait à l'abri des prédateurs et au chaud. Mais ça ne suffirait pas. Il fallait nourrir l'humain, l'hydrater et le soigner au moins un minimum. L'humain était un Dangereux. Si le renard pouvait faire tout ça pour lui, il devrait aller mieux.

Mais pour tout ça, le renard allait devoir se souvenir qu'il n'était pas qu'un renard. Le renard allait devoir se souvenir qu'il avait marché sur deux pattes avant que sa maman soit tué. Il devait se souvenir qu'il pouvait aussi être humain.

Y penser faisait mal au renard. Il ne voulait pas être ce qui avait tué sa maman.

Mais s'il ne faisait rien, le Dangereux allait mourir. L'idée aurait dû le réjouir. Pourtant, elle l'ulcérait. Il avait choisi de le réchauffer. L'abandonner maintenant n'aurait pas été… bien. Il avait pris une responsabilité. Sa maman serait déçu s'il n'allait pas au bout. Le renard lâcha un énorme soupir de résignation.

Il s'écarta doucement de l'humain puis se débrouilla pour le charger aussi doucement que possible sur son dos en s'aidant de sa truffe et de ses queues. La position était probablement désagréable et même dangereuse pour l'humain inconscient mais le renard ne savait pas comment le mettre autrement que comme un sac en travers de son dos.

Le renard alla déterrer les fontes des humains qu'il avait mangés la veille. Comme il s'en souvenait, il sentait de la nourriture dedans. Il prit les sacs dans sa gueule pour les trainer à sa tanière. Il ferait le tri plus tard. C'est chargé comme une mule que le renard démon marcha avec précaution jusqu'à sa tanière. Il se faufila entre les énormes racine d'un vieux magnolia oublié de tous. Le boyau qu'il y avait creusé avec ses fortes griffes il y avait maintenant des années avait évité soigneusement les plus grosses racines de l'arbre pour ne pas blesser l'arbre et l'esprit qui vivait dedans, pas plus qu'il n'avait arraché le lierre qui dégueulait du flanc de la colline et cachait parfaitement le trou à la vue de ceux qui ne savaient pas qu'il était là. Bien sûr, la magie naturelle du renard avait aussi protégé la tanière pour la clore quand il n'était pas là.

Le renard du lutter un peu pour que son chargement ne racle pas contre le haut du tunnel et se blesse plus fort qu'il ne l'était déjà mais il parvint à le tirer jusqu'au cœur de sa tanière. La chambre principale de la tanière était tiède même vide. La couche d'herbes odorantes, de poils de mues et de couvertures diverses récoltées au fur et à mesure des humains qu'il avait mangé faisaient un nid agréable pour le renard démon. Il y avait plusieurs autres tunnels qui s'enfonçaient plus profondément avant de remonter plus loin vers la surface ainsi que deux autres qui s'enfonçaient très, très profonds. Le renard déposa aussi doucement que possible le Dangereux dans le centre du nid puis poussa les couvertures de son mieux avec sa truffe sur lui pour le tenir chaud.

Le renard renifla avec précaution l'humain. Il était plus chaud que quelques heures avant et plusieurs de ses blessures commençaient à sentir mauvais.

Le renard se désola. Il savait ce que voulait dire une plaie infectée. Il aurait pu les lécher pour les désinfecter mais pour ça, il fallait qu'il retire les vêtements de l'humain. Et qu'il le fasse boire et manger. Quoi que le renard décide s'il ne voulait pas le tuer tendait vers la même chose: Il devait se souvenir de la forme de deux pattes qu'il avait hérité de son papa. Le souvenir de l'humain qui l'avait engendré était encore plus flou que ceux de sa mère mais il savait qu'il l'avait aimé. Il le prenait dans ses bras pour bercer le renardeau même s'il était né poilu et avec une queue. Son papa aimait son petit.

Le renard éternua d'irritation plusieurs fois avant de fouiller aussi bien dans sa mémoire que dans son Node, cette partie de lui qui dormait profondément depuis une éternité. La ramener à la vie fut lent et douloureux. Lorsque le deux pattes qui dormait au fond de lui prit sa première inspiration, le renard démon avait mal partout. Se dresser sur ses pattes arrière, faire un pas en avant, tomber, recommencer... il lui fallut un long moment pour se souvenir comment marcher.

C'est épuisé qu'il se laissa tomber dans son nid pour tirer les couvertures sur le Dangereux. Les pouces opposables étaient quand même une formidable invention. A eux tout seuls ils valaient le coups de prendre une apparence de semi-humain. Ses queues et ses oreilles ne valaient pas le coup qu'il se fatigue à les cacher. Il avait juste besoin de la station debout et de mains.

Le renard fouilla dans les affaires des humains qu'il avait mangé la veille. Il mis de côté les vêtements puants. Il les mettrait à se rincer dans la rivière. Il trouva aussi un bout de savon. L'odeur lui rappelait des souvenirs. Il croyait voir sa mère prendre le gros cube mouillé, le frotter sur les vêtements qui sentaient meilleurs après. Il essayerait.

Il trouve aussi plusieurs gourdes en peau de chèvre. Elles étaient encore pleine. Il en ouvrit une pour renifler l'eau dedans. Il fit la grimace avec la première. Il ne savait pas ce qu'était le vin et la repoussa. La seconde était remplie d'eau. Elle était fraiche et pas croupie.

Il fallut plusieurs essais au renard pour coordonner suffisamment bien ses gestes pour pouvoir faire boire le Dangereux. L'eau lui coula dans la gorge sans difficulté. L'esprit était endormit mais le corps savait ce dont il avait besoin.

Le renard fouilla la nourriture. Il ne savait pas trop ce que c'était mais prit des biscuits qu'il cassa en tout petit morceaux avant de les mettre dans la gourde à moitié vide. Il secoua le tout jusqu'à ce que l'eau se transforme en un liquide un peu plus épais mais avec des nutriments dedans. Il le fit encore boire à l'humain jusqu'à ce qu'il tousse. Sans doute en avait-il assez. Le renard s'assura qu'il était assez au chaud puis prit les vêtements qui empuantissaient sa tanière pour aller les laver au ruisseau juste à côté du magnolia. Et puisque le savon nettoyait les taches et les mauvaises odeurs, sans doute pouvait-il faire de même sur les mauvaise odeurs sur le corps de l'humain.

Pendant que les vêtements séchaient dehors sur les branches basses du magnolia, le démon renard retourna à sa tanière avec plusieurs gourdes remplies d'eau fraiche. Son premier réflexe pour laver l'humain était de le lécher bien sûr. Mais il n'aimait pas lécher des blessures infectées. Surtout qu'il comptait bien utiliser le savon et qu'il n'aimait pas son gout sur sa langue. Il finit par se souvenir que sa maman utilisait des morceaux de tissus mouillés pour le nettoyer quand il n'était qu'un petit renardeau. C'est donc avec ce souvenir en tête qu'il déshabilla totalement l'humain avant de le nettoyer laborieusement avec un bout de tissu mouillé sur lequel il frottait le savon. Il frottait le tissu sur Boya ensuite, puis le rinçait avec un autre bout de tissu. Lui n'aurait pas aimé que la substance mousseuse et graisseuse reste sur ses poils, le Dangereux n'apprécierait sans doute pas lui non plus. Il le fit encore boire du mélange d'eau et de biscuit puis abandonna sa forme semi-humaine après avoir été vérifié si les vêtements étaient déjà secs pour s'enrouler une fois de plus autour de l'humain pour le réchauffer. Il s'endormit très vite.

Boya ouvrit les yeux avec surprise.

Il n'aurait jamais imaginé survivre. Combien de temps avait-il été inconscient? Ou était-il ? Il avait chaud et sentait son estomac plein aussi étrangement que ça puisse-être. Il ne se sentait ni affamé ni assoiffé. Son seul problème aurait même été l'inverse. Sa vessie lui semblait au bord de l'explosion mais il ne pouvait pas bouger. A mesure qu'il reprenait conscience du monde autour de lui, Boya réalisait qu'il était épuisé, qu'il avait mal partout et surtout, qu'il avait CHAUD. Il n'aurait jamais dut avoir si chaud dans le nord à cette époque de l'année. Il tâtonna doucement du bout des doigts pour repousser ce qui lui tenait si chaud. Il n'avait pas la force de faire plus.

L'énorme couverture en fourrure s'écarta soudain. Dans la pénombre profonde de la grotte où il était, Boya réalisa avec horreur que la couverture était le grand renard démon qui avait mangé les gardes de la Milice qui l'avaient poursuivi. S'il en avait eu la force, Boya aurait bondit sur ses pieds en hurlant. Malheureusement, il n'avait pas la force de faire plus que le foudroyer du regard.

"- On me garde pour la bonne bouche ?"

Le renard s'était assis non loin. Il n'y avait pas beaucoup de place dans la tanière. La forme du renard se brouilla pendant quelques secondes pour qu'en émerge une créature humanoïde qui fit rougir Boya. En tout cas, il aurait rougit s'il avait eu du sang à gaspiller. La créature était nue !

"- Effronté !"

Le renard démon pencha la tête sur le côté. Ses jolies oreilles blanches beaucoup trop longues s'écrasèrent à moitié sur son crâne. Il ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Le renard démon fronça les sourcils et recommença, Le son qui sortit de sa gorge était plus un couinement qu'autre chose mais il parut content. Il recommença plusieurs fois. A chaque fois, le son était plus proche d'un mot.

Boya comprit à sa grande stupeur que c'était la première fois que le démon tentait de parler la langue des hommes. Était-ce également la première fois qu'il prenait forme humaine ? Sans doute que oui. Et il l'avait prise à cause de lui?

"- Efffffff… Efter… Effronnnn… té ?"

Boya battit stupidement des paupières. Un rire hystérique lui monta dans la gorge. Le sourire suffisant du renard démon était cocasse. Le monstre semblait tellement fier de lui d'avoir prononcé un mot ! S'il n'avait pas été à la merci d'un prédateur aussi dangereux qu'un démon, Boya aurait trouvé ça adorable.

"- Vous êtes tout nu!"

"- N...u ? Nu ? Nu !" Le renard démon avait des oreilles aussi mobiles que ses queues qui ponctuaient chaque geste et chaque parole d'un mouvement fluide.

Puis il pointa le doigt sur Boya,

"- Nnnu ! Eff...effron, té ?"

Boya était trop épuisé par ses blessures pour hurler à la lune lorsqu'il réalisa qu'il était lui aussi tout nu sous les couvertures. Ou était ses vêtements ? Mais ses blessures avaient été nettoyées soigneusement à défaut d'avoir été pansées. Le démon? Qui d'autre ? Le démon renard l'avait déshabillé, avait réussi à prendre forme humanoïde et l'avait soigné ? Qu'est-ce que ?

"- Vous m'avez soigné ?" Le renard démon hocha vigoureusement la tête. "Pourquoi ?"

La créature ouvrit encore la bouche pour répondre sans y parvenir. Il se tortillait la langue et la bouche pour émettre des sons qui ne correspondaient pas à ce qu'il voulait. Boya en avait la certitude maintenant. C'était la première fois qu'il prenait forme humaine et tentait de parler. L'angoisse lui serra le ventre. Un démon renard incapable de prendre forme humaine était déjà dangereux. Mais qu'il y parvienne et sa dangerosité était multipliée par dix. Au moins.

"- A moua, A moi !" Finit par réussir à dire le renard, à nouveau très fier.

Il était évident qu'il connaissait la langue des hommes, la comprenait et avait le vocabulaire. Il lui manquait juste la prononciation.

Un poids supplémentaire tomba sur l'estomac de Boya, Comment ça à lui ? Qu'est-ce que le renard lui avait fait ? Boya trouva la force de lever une main pour vérifier qu'il ne l'avait pas mordu dans le cou. Il connaissait parfaitement les capacités et les habitudes des renards démons. S'il l'avait mordu... Mais non. Il ne sentait rien sous ses doigts.

Le peu de forces qu'il avait retrouvé l'abandonnait rapidement.

"- Il faut... Il faut que je sorte." Bafouilla Boya lorsque la pression de son bas ventre se rappela à son bon souvenir.

Le renard pencha la tête sur le côté.

"- Froid." Il semblait parvenir de mieux en mieux à émettre les sons qu'il voulait. Comme si sa langue se dérouillait de quelque chose qu'il connaissait. "ble...ssé ? Blessé !"

"- Il faut... Il faut que je me soulage." Boya avait affreusement honte.

Il ne pouvait pas s'uriner dessus. Il ne tolèrerait pas l'outrage.

Le renard semblait ne pas comprendre. Il renifla lourdement, se rapprocha de Boya, lui appuya sur le ventre avec un doigt puis eut l'illumination.

Le monstre poilu reprit sa place là où l'humanoïde était encore quelques secondes plus tôt. Boya se raidit immédiatement. L'humanoïde était inquiétant. Le renard était terrifiant.

Le démon plaqua son énorme tête contre le torse nu de Boya et le poussa doucement jusqu'à ce que le chasseur comprenne. Il s'accrocha à sa tête pour que le démon le mette gentiment sur ses pieds et le porte avec le plus total ridicule dans l'un des deux boyaux de la tanière qui s'enfonçaient profondément jusqu'à une autre salle à l'odeur terreuse.

Le renard le posa sur le sol, gratta vigoureusement la terre pour faire un trou puis s'écarta. Boya ouvrit de grands yeux lorsqu'il comprit où voulait en venir le démon.

Se soulager sous le regard du monstre dans un trou à même la terre fut sans doute l'une des choses les plus humiliantes que Boya avait dû faire de sa vie.

Le démon l'écarta de la boue malodorante pour la recouvrir avec la terre qu'il avait excavé avec ses griffes. L'odeur terreuse reprit très vite le dessus, les liquides absorbés aussi bien par la terre elle-même que par les racines du magnolia.

Le renard porta l'humain jusqu'au nid pour le remettre dans les couvertures.

S'y enterrer sapa les dernières forces de Boya,

Le renard s'allongea contre lui. Boya, aurait voulu le repousser mais l'épuisement lui fit fermer les yeux. Il ne comprenait pas pourquoi le renard ne l'avait pas mangé. Il était trop blessé et épuisé pour réfléchir davantage. Il s'endormit à nouveau, bien au chaud sous la fourrure du renard.