CHAPITRE V

Rencontrer Carlie Cullen

*

- Un soupire de plus et je te bâillonne, annonça Angela en levant les yeux manuel de littérature que je l'aidais à potasser.

- Désolée, dis-je en reportant mon attention sur le livre.

- Qu'est-ce qu'il y a, demanda Angela.

J'haussai les épaules.

- Donc où en étions-nous ? Ah oui, le thème de la chronique villageoise chez…

- Bella. Accouche. Je t'ai rarement vu tirer une tête pareille, me coupa-t-elle.

- C'est Cullen.

- Cullen ? Tu as rendez-vous avec lui ce soir ?

J'hochai la tête en soupirant.

- Tu vas passer ta soirée avec un mec super canon et tu es si morose? Tu sais qu'il y a des jours où je ne te suis plus ? Je serais prête à endurer le piano juste pour pouvoir le regarder.

- Il est si…

Une bouffée d'agacement monta en moi et chassai le sujet de la main.

- Je ne veux même pas en parler. Le simple fait de penser à lui m'agace.

- Pourquoi continues-tu de prendre des cours avec lui ?

Parce que sinon, c'est moi qui capitule. Je ne voulais pas céder devant Edward.

- Mon père…

C'était la deuxième raison, Angela n'avait pas vraiment besoin de savoir à quel point mon orgueil était disproportionné.

- Je ne sais pas comment tu t'en tires avec de si bonnes notes en littérature, en ne répondant aux questions qu'avec des demi-phrases ou un seul mot. Sois plus explicite, je t'en prie.

- Il est si enthousiaste à l'idée de ces cours. Tu aurais dû l'entendre ce matin, on dirait que je vais rentrer dans le Philharmonique de Seattle le mois prochain.

- Il est juste heureux que tu t'intéresse à autre chose que tes bouquins et ton cahier d'écriture…

- Je sais ça. Sauf que je ne m'y intéresse pas réellement… Je peux au moins lui faire croire, de cette manière il a la conscience tranquille.

- Bella…

Le regard d'Angela était réprobateur. Je jetai un œil à ma montre pour l'éviter.

- Hé ! Il est déjà vingt heures dix !

J'allais avoir droit au regard qui tue d'Edward, peut-être même qu'il allait de nouveau me dire que j'étais je-m'en-foutiste. Et si j'attendais encore cinq minutes histoire d'être certaine de l'agacer ?

- Ouep ! Vas-t-en, tu ne seras jamais à l'heure, sinon !

- Ca pourrait être drôle de l'énerver un peu, non ?

- Bella !

Elle me resservit son regard qui disait que j'étais une mauvaise fille.

- OK, maman, j'y vais, râlai-je en me levant de ma chaise de mauvaise grâce.

J'attrapai ma besace et j'allai passer le seuil de la porte quand une idée me vint. Je fis demi-tour et fouillai mon sac à la recherche de mon carnet.

- Passe-moi un stylo, vite, vite, dis-je à Angela en tournant les pages de mon cahier à la recherche d'un feuillet vierge.

Elle m'en tendit un et je notai :

Lizzie avait vainement tenté de se consoler dans les bras d'un professeur de piano qu'elle avait rencontré dans un bar. La grande quantité d'alcool qu'elle avait ingurgité et qui avait assombri son jugement ne lui avait pas permis de noter que l'orgueil de l'homme n'avait d'égal que ses manières rustres et bourrues. Elle le quitta la nuit même, juste après avoir dégrisé.

Satisfaite de moi-même, je refermai le cahier et le glissai dans mon sac. Edward Cullen voulait jouer… Bien, qu'à cela ne tienne.

- A plus, dis-je à Angela en lui posant un baiser sur la joue avant de me précipiter à l'extérieur pour grimper dans ma camionnette et rouler à toute vitesse jusque chez moi.

Une fois garée sur le parking devant la maison, je notai que j'étais pile à l'heure et j'attrapai mon sac pour me rendre directement chez Edward.

Contrairement aux habitudes, la porte de la maison ne s'ouvrit pas avant que j'arrive sur le seuil. J'hésitai quelques secondes, puis frappai trois légers coups contre le panneau de bois. Une petite minute plus tard, la porte s'entrouvrit lentement, laissant apparaître la petite silhouette de Carlie dans l'entrebâillement.

Elle me regardait de ses grands yeux expressifs, une moue mitigée peinte sur sa bouille enfantine. Elle jeta un petit regard à l'intérieur de la maison et je sus qu'Edward se tenait derrière la porte, dans un angle où je ne pouvais pas le voir.

- Tu voulais la voir, elle est là… Dis quelque chose, maintenant, souffla-t-il gentiment.

- Quoi, lui demanda-t-elle.

- Bonsoir me parait être une bonne solution… Elle va a-do-rer, dit-il sur un ton taquin et je compris que cette phrase m'était destinée.

Elle jeta un regard hésitant à son père avant de dire :

- Bonsoir…

- Salut, Carlie, dis-je sur un ton rassurant.

- Maintenant, laisse-là entrer, chuchota Edward.

Elle ouvrit un peu plus la porte et fonça se réfugier près de son père, s'accrochant à ses jambes.

Je pénétrai dans la maison et pris soin de fermer la porte derrière moi. Edward était négligemment appuyé contre le mur, vêtu d'une de ces tenues décontractées que je lui avait déjà vu porter, un pantalon de lin foncé et un t-shirt noir. Le voir habillé de cette manière suffisait à me rendre dingue, car cela conférait une dimension différente à sa personne, plus intime. Lorsque je le croisai dans les couloirs de l'école, chose qui arrivait plutôt rarement, il était toujours vêtu de manière impeccable, classique sans être désuète, mais presque sévère. Sa tenue actuelle me rappelait qu'il me laissait pénétrer dans son intimité et c'était tout un symbole en soi.

Ca, et le fait que ce damné t-shirt était plutôt moulant et que je voyais transparaître toutes les lignes délicieuses des muscles de son torse me rendait toute chose.

- Bonsoir, soufflai-je en détournant les yeux.

- Bonsoir, Isabella. Tu étais très attendue ce soir.

La manière dont il parlait était toujours parfaite et son ton dénué de sentiment apparent. Néanmoins quand je posai mon regard sur son visage, je vis qu'une petite lueur d'amusement dansait dans ses yeux.

- Vraiment ?

- Oui, plus qu'il n'y pourrait paraître.

Je savais qu'il parlait de sa fille et non pas de lui. Il l'attrapa sous les aisselles et la cala sur sa hanche.

- Voilà, tu as vu Isabella. Il est plus que temps d'aller au lit…

- Attends !

Carlie tenta de se défaire des bras d'Edward et il la reposa délicatement sur le sol. Elle vint timidement vers moi et je m'obligeai à lui offrir un sourire confiant alors que j'étais probablement tout aussi impressionnée par elle qu'elle ne l'était par moi, je ne comprenais pas son intérêt pour ma personne.

- Papa dit que tu racontes de jolies histoires…

Je levai les yeux vers Edward, il détourna le regard, mal à l'aise. Il émit un petit claquement de langue agacé.

- Tu voudras bien m'en raconter une ?

- Carlie, Isabella n'est…

- Pourquoi pas, coupai-je Edward en regardant la gamine qui me jaugeait de ces mêmes yeux verts et pénétrants que ceux de son père.

- Tu veux bien ?

- Oui.

Elle me tendit la main, je pris sa paume chaude dans la mienne et elle me regarda très sérieusement quand elle dit :

- Marché conclu.

J'éclatai de rire, d'où sortait-elle cette phrase ?

- Marché conclu, répétai-je.

- Pas ce soir, il est déjà bien trop tard.

Edward souleva Carlie et elle enroula ses bras alentour de son cou.

- Je reviens dans quelques minutes, dit-il en me jetant un regard. Installe-toi.

Le ton redevenait ferme et la légèreté dont il avait fait preuve auparavant semblait s'être évaporée.

- A une prochaine fois, Carlie, dis-je en lui adressant un signe de la main.

Elle y répondit avant d'enfouir son visage contre le torse d'Edward. Ils disparurent dans l'escalier et je flânai un instant dans le living-room.

Il avait enfin pris forme, une partie salon et une partie salle à manger avait été aménagée. Deux bibliothèques croulant sous les livres et les ouvrages d'art garnissaient un pan de mur. Des albums et des vinyles s'entassaient sur cinq rangées d'étagères basses accolées à la partie inférieure d'un mur et au-dessus desquelles, fixées contre le plâtre blanc, trônaient une guitare folk et une Fender Stratocaster noire et blanche dédicacée d'un gribouillage au marqueur indélébile.

- C'est pour la frime ou il vous arrive de les déprendre, demandai-je à Edward dont j'entendis les pas venir vers moi.

- Quand je disais « installe-toi », je pensais au piano.

- Alors, insistai-je sans tenir compte de sa remarque.

- Celles là, c'est pour la frime… Je ne joue plus avec…

J'haussai un sourcil.

- Ce sont plutôt des souvenirs… Mon père m'a offert la Fender quand j'ai su jouer d'une manière assez potable que pour me permettre de casser les oreilles de toute la maison. J'avais seize ans et l'année d'après, Rose, ma sœur, m'a offert des places pour le concert d'Eric Clapton. Je l'ai forcée à faire le pied de grue toute la nuit à la sortie des backstages. Il est sorti à plus de quatre heures du matin, et n'a signé que quelques orthographes, mais quand il a vu que j'avais ma guitare avec moi, il est revenu sur ses pas et l'a signée.

Il avait un petit sourire en racontant cette histoire. Il ne s'épanchait pas, il ne se livrait pas, mais il m'offrait néanmoins un petit bout de ce qu'il était. Peut-être était-ce avec ce sujet que j'arriverai à gratter un peu de verni pour en savoir plus sur lui.

- On s'est fait passer un savon mémorable par ma mère quand nous sommes rentré à passé six heures du matin. On a plus eu le droit de sortir durant le reste de l'année scolaire. Rosalie m'en veut encore, je pense.

- Je ne vous imaginais pas groupie.

- Chaque personne révèle des facettes insoupçonnées.

Il y eut un moment de silence.

- Merci pour Carlie. Tu n'étais pas obligée de dire oui.

- Entendrai-je un merci ? Dieu, votre mère vous a donc bien appris les bonnes manières. Néanmoins ce merci est inutile, ce n'est pas pour vous que j'ai dit oui.

Il haussa les épaules.

- Et puis, attendez de voir la manière dont je vais m'y prendre avant de dire merci, je n'ai pas le truc avec les gosses.

- Peut importe… L'intention compte…

Il soupira.

- Elle est très attirée par toi.

- Je ne vois pas pourquoi.

- Je pense que…

Il sembla gêné.

- Oui ?

- Tu es la seule personne dans notre entourage qui… qui vive seule avec son père… Tu comprends ?

- Oh.

- J'ai un peu entretenu le mythe sans le vouloir.

- Comment ça ?

- Elle n'a cessé de poser des questions sur toi, et je ne savais rien répondre, hormis que tu vivais seule avec ton père et que tu écrivais de jolies histoires, détail que j'ai livré en désespoir de cause. Je n'imaginais pas que ça allait se retourner contre moi, mais c'était mal la connaître. Je pense mon ignorance a piqué sa curiosité.

Je souris, il parlait de Carlie avec tant de tendresse. Je ne regrettai pas d'être venue finalement, l'entendre parler de cette manière était une chose très intéressante.

- Vous n'avez plus qu'à en apprendre plus sur moi…

- Je n'en ai pas réellement envie, souffla-t-il.

Je fus un peu décontenancée parce qu'un sourire en coin tordait sa bouche.

- Je l'avais remarqué.

- Ce n'est pas ce que tu penses… Je n'ai pas envie de t'interroger. Les banalités ne m'intéressent pas.

- Tant mieux, je me serais sentie obligée de vous faire la conversation.

- Que penses-tu que tu es entrain de faire ? Arrête ça tout de suite, et installe-toi au piano.

J'obéis et passai dans le bureau, je posai mon sac sur une chaise et je remarquai que le carnet rouge vif en dépassai. J'appuyai dessus pour l'enfoncer, histoire qu'Edward n'ait pas l'idée d'y fourrer son nez, je n'avais plus tellement envie de l'agacer bizarrement. Il s'était montré courtois et poli, cela méritait bien un encouragement.

Néanmoins, il posa sa main sur la mienne pour m'arrêter. Un frisson parcouru le dessus de ma paume et remonta dans mon bras gauche pour aller se loger dans mon cœur et l'affoler.

- As-tu écris depuis la dernière fois ?

- Euh… Oui…

- Puis-je ?

C'était une demande, j'avais tout-à-fait le droit de dire non, je ne le fis cependant pas. Sa main toujours posée sur la mienne me troublait et sa proximité me faisait de nouveau devenir envieuse de son corps.

- Faites comme vous l'entendez, mais je ne parlerai pas de ça avec vous.

- Bien, aucune conversation, je pensais avoir compris. Au piano, joue !

Son ordre me transperça de part en part et le désir qui se logeait entre mes cuisses flamboya. Je m'installai et réalisai l'exercice qu'il m'avait demandé de travailler, tandis qu'appuyé contre le piano, il tournait les pages de mon carnet.

Son visage n'émettait aucune expression, il était concentré, mais cela ne l'empêchait pas de me guider dans mon apprentissage.

- Le tempo doit être plus rapide. Plus vite !

Je m'exécutai puis m'emmêlait les pinceaux.

- Ca ne va pas. Recommence.

Je fis docilement ce qu'il demandait.

Je me concentrai sur mes doigts qui évoluaient maladroitement sur le clavier et je ne remarquai pas qu'il s'était déplacé pour aller chercher un crayon.

- Je peux annoter ?

- Si ça vous plait.

J'arrêtai de jouer pour regarder ce qu'il faisait.

- Je ne t'ai pas dit d'arrêter. Tu dois savoir faire cet exercice presque automatiquement, sans réfléchir. Il sert à entraîner la coordination de tes mouvements et la souplesse de tes doigts, ce dont tu manques cruellement, alors ne te laisse pas distraire par moi.

Je recommençai encore, et encore, alors qu'il tournait les pages et gribouillai parfois quelques mots. Il arriva bientôt au tout dernier feuillet et mon corps se tendit. J'arrêtai de jouer, complètement focalisée sur sa réaction.

- Tiens, tu as décidé d'introduire un nouveau personnage, souligna-t-il avec une moue moqueuse.

- Juste pour quelques lignes.

- Certes.

Il ne me regardait pas ses yeux étaient toujours plongés dans mes notes.

- Est-ce autobiographique ?

- En partie…

- Je vois… Intéressant…

Il écrivit quelques mots au-dessous du paragraphe que j'avais ajouté chez Angela avant de refermer mon cahier et de le glisser dans mon sac.

- Bien, revenons à nos moutons… Je pensais avoir dit « soigne-moi ces mains et fais tes exercices »…

C'était reparti pour un tour…

Je sortis de la maison une heure plus tard complètement fébrile. Je traversai la rue en courant et enfonçai presque la porte d'entrée avant de la refermer bruyamment derrière moi et de monter dans ma chambre sans même souhaiter bonne nuit à mon père.

J'attrapai mon carnet avant de me jeter sur mon lit. J'en tournai les pages doucement pour lire presqu'avec ferveur ce qu'il y avait écrit. Il avait commenté certains passages, la plupart de ses notes étaient des encouragements, ou soulignait une contradiction. Il avait corrigé quelques fautes d'orthographe et je notai mentalement de me relire correctement avant de le laisser plonger son nez dans mes écrits.

J'éclatai de rire une fois arrivée à la dernière page, sous le passage :

Lizzie avait vainement tenté de se consoler dans les bras d'un professeur de piano qu'elle avait rencontré dans un bar. La grande quantité d'alcool qu'elle avait ingurgité et qui avait assombri son jugement ne lui avait pas permis de noter que l'orgueil de l'homme n'avait d'égal que ses manières rustres et bourrues. Elle le quitta la nuit même, juste après avoir dégrisé.

Il avait rédigé ce commentaire :

Passage trop lapidaire. A développer, si je puis me permettre. Ce professeur de piano mérite certainement d'être mieux connu, je pense nécessaire d'étoffer son personnage. Je suis absolument persuadé que tu as un modèle dont t'inspirer.

Bon travail,

Edward.

PS : Mardi, même lieu, même heure. Apporte ton carnet.

Fin du chapitre V

Voilà, chapitre qui devait tourner d'une manière beaucoup plus explosive à la base, mais c'était trop rapide, ça viendra plus tard.

J'en suis plutôt satisfaite, je dois dire. Mais c'est p-ê présomptueux… Hâte de savoir ce que vous en penser…

Pour FCS, j'avance doucement… Je ne tiens pas du tout à le bâcler parce que je ne suis pas d'humeur et je trouverai ça vraiment dommage.

Pour ceux qui se posent la question, oui, il y aura bien une relation Bella/Edward. Je sais que certains d'entre vous émettent des doutes quant à leur différence d'âge (6 ans), le fait qu'Edward soit professeur (pas vraiment celui de Bella, enfin du moins dans le cadre scolaire) et papa…

Mais j'avais envie de retravailler ce thème propre à Twilight qui est la passion interdite. J'ai juste changé les données, lol. Maintenant, je peux comprendre que ça en chipote quelques-uns.

Pour ce qui est de la mère de Carlie, tout ça arrive plus tard… Il y a une avancée dans ce chapitre, mais Edward ne se livrera pas facilement à Bella, une jeune fille loin de toutes ces considérations avec qui il entretient une relation difficile à qualifier… Donc patience, mais je peux également vous dire que l'histoire ne s'étalera pas sur ce sujet. Du moins, je ne l'envisage pas comme ça pour l'instant.

Alors, ce chapitre ?