Partie 2
Chef d'une garenne… Campion ne s'attendait pas à ce que la vie lui joue un tour pareil. Surtout pour une garenne comme celle-là, la pire qu'il ait jamais vue ; pire même que l'autre, celle qu'il avait trahie sous l'influence d'Häzel et par amour pour Blackberry. Pourtant, il avait été un chef fidèle, un commandant loyal, mais ceux de Watership Down lui avaient ouvert les yeux : le général Woundwort allait trop loin. Il avait fait de sa garenne un havre de combat, un enfer vivant tout entier dévoué à sa cause. Et il ne supportait même plus ses voisins, il lui fallait toujours les conquérir et semer sur son passage la mort et la destruction. Ils avaient raison, et lui avait bien fait d'agir ainsi.
Mais il croyait que les choses tourneraient autrement. Il avait été heureux de rencontrer Blackberry, mais…
Il se souvenait du moment où le terrain s'était hideusement effondré en l'engloutissant. Il avait senti la terre se dérober sous ses pattes et l'avaler comme un serpent géant. Il n'avait rien pu y faire. Sa dernière pensée avait été pour Blackberry.
Je t'aime
En vain. Il était mort. Il aurait dû être mort. Mais c'était évidemment sans compter sur la volonté du grand lièvre noir qui régissait leurs existences à tous.
Pourquoi ? Pourquoi a-t-il fallu qu'il m'investisse d'une telle mission ? Je ne suis pas à la hauteur…
Et puis…
Campion se dressa sur ses pattes. Elles lui semblaient anormalement fortes, mais il n'aimait pas cette force nouvelle. Il aurait préféré sombrer dans les ténèbres de l'oubli, c'était le traitement qu'il méritait pour avoir trahi les siens, et pour avoir également trahi Blackberry en mourant. Il aurait préféré…
A bonds souples et rapides, il se porta près de la mare rouillée qui servait d'étang à cette garenne dont il était devenu le chef. Une garenne moisie qui puait la pourriture. Exactement une garenne pour lui, l'ancien général, le traître, l'amant infidèle. Il gagna la rive et se pencha sur l'eau.
Je ne pourrai jamais la revoir.
Son reflet lui souriait tristement, il lui renvoyait à la figure l'insulte qu'il était, dans toute son âme. Il méritait cette face, ce visage défiguré. Il ne se lassait jamais de contempler et contempler encore la moitié droite de son visage, dont la peau avait été arrachée par la pierre et les débris, emportant son œil droit. Il aurait dû avoir la cervelle écrabouillée, mais le destin en avait décidé autrement.
Pourquoi a-t-il fallu que je survive…
Il baissa la tête. Le reflet, sur l'eau, reproduisit ses mouvements en toute exactitude. Il soupira, en se répétant une fois encore qu'il devait l'accepter : la face hideuse qui se dressait devant lui n'était autre que lui-même. Il ne s'était jamais interrogé auparavant sur sa beauté, mais à présent… à présent…
Je lui ferais peur. Je ne peux pas la revoir !
Mais son âme criait le contraire. Pourtant, son esprit le retenait en arrière et enracinait son corps. Il se força à regarder la garenne qu'il commandait désormais. La violence, les orgies étaient les maîtres mots de ce lieu. Des déchets roulaient ça et là, dans la grisaille et les ténèbres.
Voilà mon monde. J'appartiens à ce lieu…
D'un bond, il rejoignit ses sujets.
