Chapitre XXV
Le jour d'après
Alinor ne garda qu'un souvenir flou des jours qui suivirent. Elle dérivait dans un état léthargique depuis la mort d'Almasea à Vivec, ce qui la rendait inconsciente et indifférente de ce qui l'entourait.
De ce jour fatidique, elle ne se rappelait que les supplications conjointes de Fédris Hler et Lalatia Varian pour qu'elle lâche Almasea afin que sa dépouille soit emmenée, de combien elle agrippait le corps sans vie de la Dunmer en refusant de croire – d'accepter – qu'elle était partie pour toujours. Ce n'était qu'à la demande de Nels, sa voix plus douce et familière que toute autre, qui avait su trouver les mots justes pour lui faire entendre raison, qu'elle avait lâché prise pour les laisser emporter Almasea.
Elle se rappelait aussi avoir aperçu Varus Vantinius, qui aboyait des ordres à ses officiers concernant la chasse aux Exaltés du Nérévarine qui avaient survécu à la bataille pour s'enfuir et la construction d'un camp provisoire qui devait aussi être installé autour de la cité pour permettre d'entreposer momentanément les corps des légionnaires tombés au combat.
Du reste, elle ne gardait que de fragments de souvenirs disparates jusqu'à rejoindre les dortoirs de la chapelle de Coeurébène, de s'effondrer dans un lit libre et de fermer les yeux.
À son réveil, deux jours s'étaient écoulés. Synnolian Tunifus veillait à son chevet et s'était aussitôt enquis de sa santé mais n'avait reçu que des réponses laconiques de sa part. Agacé, le guérisseur avait renoncé à la faire parler et avait quitté les dortoirs pour prévenir les autres qu'elle était réveillée.
L'Impérial avait quitté les dortoirs avant qu'Alinor ne puisse lui dire qu'elle ne voulait voir personne et préférerait se rendormir plutôt que d'avoir à parler à qui que ce soit en ce moment.
Elle entendit la porte s'ouvrir et se refermer, accompagné de bruits de pas traînants.
Avec lenteur, Nels prit place sur la chaise vide à côté de son lit. Son visage n'exprimait rien, sauf une profonde fatigue qui se reflétait dans la manière dont ses épaules s'affaissaient. Le brigand la dévisagea sans un mot avant de joindre ses mains et d'afficher un piteux sourire en coin.
« Il semblerait que la Pourvoyeuse des songes vous ait enfin laissé quitter son domaine onirique. Bon retour parmi les vivants, ma belle étincelle. »
Alinor détourna le regard et fixa le plafond. Elle ferma les yeux et expira faiblement en marmonnant :
« Je crois que j'aurais préféré ne pas me réveiller. »
Elle n'attendait pas de réponse à ça mais sentit Nels lui attraper avec douceur la main et murmurer en retour :
« Je sais. Je sais… »
Ils ne se dirent rien de plus.
. . .
Plusieurs jours s'écoulèrent avant qu'Alinor ne se décide enfin à quitter les dortoirs de la chapelle.
Prise de torpeur, elle se contentait de rester allongée sur son lit et d'attendre que le temps passe. Son esprit restait vide car dès l'instant où elle retrouvait un semblant de lucidité et un élan de volonté, des brides de souvenirs refluaient et lui rappelaient qu'Almasea ne l'attendrait pas au-delà du dortoir.
Alors l'idée de sortir d'ici devenait insupportable et elle replongeait dans sa léthargie – car de toute façon, les Exaltés du Nérévarine avaient été défaits donc il n'y avait nullement besoin qu'elle fasse quoi que ce soit.
Elle s'était décidée à se lever lorsque Kaye était venu l'informer que le grand maître des Ordonnateurs passerait à la chapelle et l'oracle tenait à qu'Alinor soit présente à ce moment.
Fédris Hler se trouvait déjà dans la salle des liturgies quand elle y entra, vêtu d'une longue robe marron ostentatoire et discutant à voix basse avec Lalatia Varian. L'Impériale la remarqua la première et lui sourit, l'invitant à les rejoindre d'un geste de la main.
« Comment allez-vous, Alinor ? demanda-t-elle d'un ton soucieux.
— Je… me remets, dit-elle laconiquement, avant d'incliner la tête en direction du grand maître. Monseigneur.
— Il est bon de vous revoir sur pieds, Disciple de Stendarr. J'aurais néanmoins préféré que nous nous rencontrions en de meilleures circonstances. »
Alinor dut se retenir de laisser échapper une réplique acérée : elle n'avait ni l'énergie ni la volonté pour ce genre de discutions. Elle alla donc droit au but :
« Que voulez-vous ?
— J'ai à vous parler… au sujet d'Almasea. »
Malgré elle, Alinor tressaillit. Si l'Ordonnateur le remarqua, il n'en laissa rien paraître et joignit ses mains dans son dos en poursuivant :
« En l'état actuel des choses, je suis en charge de sa sépulture. Je me suis rendu à Suran pour en discuter avec Névéna Ulès mais je ne suis pas parvenu à la convaincre de vous autoriser à vous rendre dans le tombeau familiale où sera enterrée Almasea. »
Cela ne la surprenait pas : après tout, Alinor était celle qui l'avait conduite à être renvoyée du Conseil Hlaalu et mise en résidence surveillée en dévoilant son appartenance aux Exaltés du Nérévarine.
Il y avait cependant quelque chose qu'elle ne comprenait pas…
« Pourquoi auriez-vous plaidé en ma faveur, monseigneur ?
— Je ne peux l'affirmer mais je pense qu'Almasea aurait aimé que vous puissiez vous recueillir sur sa tombe. Les Dunmers prennent très à coeur le recueillement auprès des défunts, qui est le rituel essentiel du Culte des Ancêtres – c'est pour cette même raison que sa sépulture sera mise dans le tombeau familial des Ulès, alors même qu'elle n'entretenait plus de liens avec les siens. »
Sur ce, il ôta une bourse en cuir attachée à la ceinture de sa robe et en sortit une chaîne de collier dans laquelle était retenu un anneau vert ciselé d'émail d'or avec des runes daedriques qui faisaient le tour du cercle.
Alinor le reconnut aussitôt : l'Anneau Sacré de Persuasion.
« Pourquoi n'est-il pas avec elle ?
— Elle ne voulait pas être enterrée avec. Elle craignait qu'il atterrisse entre les mains de pilleurs de tombe sans scrupules. »
Ce qu'elle pouvait comprendre : même sans connaître les véritables pouvoirs de cet artefact, si enchanteur ou un mage ingénieux l'achetait, il pourrait en deviner l'usage et cela représenterait un grand danger.
Malgré tout, elle n'arrivait pas à voir où voulait en venir le grand maître des Ordonnateurs en le lui montrant. Du moins jusqu'à ce qu'il lui tende la chaîne en disant :
« Elle voulait qu'il vous revienne. »
Abasourdie, Alinor ne put que tendre instinctivement la main pour lui permettre d'y déposer la chaîne et l'anneau. Elle reprit ses esprits en sentant le métal froid au contact de sa peau et fronça les sourcils.
« Je ne veux pas remettre en question votre décision, monseigneur… mais est-ce vraiment une bonne idée ? Il serait plus sage que vous le gardiez.
— Je ne crois pas, non. Cet anneau est vôtre désormais. »
Elle n'avait donc pas le choix – comment aller contre la volonté d'Almasea ? Elle soupira et passa à contrecœur la chaîne à son cou.
Fédris Hler opina avec satisfaction et déclara :
« Bien. La raison de ma visite est terminée alors je vais partir. Si vous avez la moindre requête concernant les obsèques d'Almasea, adressez-vous à Mehra Drora ou Hlénil Néladren. Ils me feront parvenir votre demande.
— Je n'en ai qu'une : que puis-je faire pour lui rendre hommage selon les traditions dunmeri ?
— Vous pouvez faire une offrande. Quelque chose de personnel qui vous rattache ou vous rappelle Almasea. Je veillerai à ce qu'elle soit mise sur son tombeau, que le veuille ou non Névéna Ulès. »
Il ne s'attarda pas plus et leur souhaita une bonne journée avant de quitter la chapelle. Alinor s'apprêtait à retourner dans les dortoirs quand Lalatia Varian, qui était restée silencieuse tout au long de leur échange, l'interpela :
« Puis-je vous retenir quelques instants, Alinor ? J'ai à vous parler. »
L'oracle la mena à l'extérieur de la chapelle, vers les remparts du château.
Elles se retrouvèrent à faire face à la mer, sous un jour radieux qui se moquait bien des évènements des jours passés et de leurs conséquences.
La dernière fois qu'Alinor était venue s'appuyer contre ces remparts de pierre, elle venait de perdre son frère mais Almasea était encore à ses côtés. Désormais, il n'y avait plus personne : les Exaltés du Nérévarine lui avaient volé tous ceux qui lui étaient chers, la laissant seule.
« Je ne devrais pas vous dire ça maintenant mais je ne peux pas garder ça pour moi plus longtemps, commença Lalatia Varian en expirant doucement. C'est au sujet d'Almasea Ulès. »
Alinor ne s'en étonna guère : tout tournait autour d'elle depuis la Bataille de Vivec.
« Dame Ulès… se doutait qu'elle périrait au cours de cette bataille. »
À ces mots, Alinor se raidit. Elle essaya de ne pas laisser transparaître sa détresse mais une myriade de questions lui vint à l'esprit et elle voulut désespérément des réponses.
« Comment le savez-vous ?
— J'ai eu une vision la concernant et lui en ai fait part mais elle avait déjà conscience du risque qu'elle courrait, à cause de la Prophétie Hlaalu. J'en ai discuté plus tard avec Hlénil Néladren, qui m'en a parlé plus en détails : la prophétie disait que d'une Main d'Almalexia dépendrait une grande partie de la réussite de la Maison Hlaalu et mentionnait aussi un instant décisif, où cette même Main devrait faire un choix décisif. Il suppose que ce moment d'importance était la confrontation à Vivec… »
Était-ce vraiment la Bataille de Vivec l'instant décisif dans la vie d'Almasea ? Il ne lui semblait pas. Alinor ne prétendait pas avoir connu Almasea aussi bien que Hlénil Néladren mais elle ne pouvait s'empêcher de se dire que l'évènement évoqué par la prophétie devait être lié à sa dévotion envers Almalexia. Envers et contre tout Almasea était restée fidèle à sa foi et à ALMSIVI, même quand elle avait dû tourner le dos à la déesse qu'elle révérait – c'était sans doute ça, le moment fatidique de sa vie.
L'Anneau Sacré de Persuasion en témoignait : au fond d'elle, Almasea n'avait jamais cessé d'être une Main d'Almalexia.
Alinor inspira et parvint à demander :
« Et elle ? Savez-vous ce qu'elle en pensait ?
— De ce que j'ai compris… je ne crois pas qu'elle accordait beaucoup d'importance à cette prophétie. Néanmoins, elle savait quel serait son rôle durant la bataille et son importance. »
L'oracle pencha la tête en arrière, pensive. Et ajouta d'un ton solennel :
« Un sacrifice devait être fait pour empêcher les Exaltés du Nérévarine de parvenir à leurs fins… et elle était prête à être celle qui le réalise. »
Alinor secoua la tête, incapable de reconnaître la véracité de ces propos, et rétorqua d'une voix étranglée malgré elle :
«Pourquoi ? Pourquoi devait-elle être celle remplissant ce rôle ? Pourquoi pas un autre ?
— Sans doute parce qu'elle a songé à tout ce qui serait perdu si l'alliance cédait face à Tidros Indaram. Le coût devait être trop élevé pour qu'elle laisse la moindre possibilité aux Exaltés du Nérévarine de l'emporter. »
Cela ne lui apportait aucun réconfort. Pour la première fois, Alinor regrettait qu'Almasea se soit autant impliquée dans cette affaire, qu'elle ait été au premier plan quand il s'agissait d'arrêter les Exaltés du Nérévarine.
Si elles ne s'étaient jamais rencontrées, peut-être Almasea serait toujours en vie aujourd'hui…
Plongée dans sa névrose, elle remarqua à peine lorsque Lalatia Varian posa une main sur son épaule. Elle lui sourit tristement et murmura avec douceur :
« Une telle abnégation témoigne non pas d'un profond désir d'obtenir la victoire mais de protéger la raison même pour laquelle on se bat. »
Après un long moment d'incertitude, la Bréton hocha la tête avec raideur. L'oracle prit ça comme le signe pour la laisser tranquille et retourna dans sa chapelle, après lui avoir déclaré avec peine :
« Mes sincères condoléances pour votre perte. »
Enfin seule, Alinor s'appuya contre les remparts et tint entre ses doigts l'Anneau Sacré de Persuasion.
Elle déglutit à sa vue.
Porter à son cou cet anneau lui procurait un sentiment doux-amère : cela lui donnait l'impression qu'Almasea était toujours auprès d'elle mais c'était aussi un rappel constant de sa mort.
Comment était-elle censée y faire face ?
. . .
Les morceaux brisés d'une lame ne devaient pas être considérés comme une offrande acceptable mais, pour sa part, Alinor trouvait ça approprié. Quand ses yeux se posaient sur son épée en argent, elle repensait à toutes ces fois où Almasea s'en était servie et c'était la seule chose matérielle et personnelle qui la rattachait à la devineresse.
Puisque Fédris Hler n'avait pas émis le moindre commentaire à ce sujet, elle en déduisait qu'elle avait raison.
Elle lui avait ensuite fait part d'une requête particulière, à laquelle le grand maître ne s'attendait pas mais accéda tout de même et accepta qu'elle l'accompagne lorsqu'il se rendit à Suran pour rejoindre le manoir des Ulès. Alinor ne savait pas exactement pourquoi elle voulait s'y rendre ou à quoi elle s'attendait précisément mais il fallait qu'elle y aille.
Ils voyagèrent en silence jusqu'à Suran et ne s'attardèrent pas un instant dans la ville réputée pour être festive, partant vers les plantations où la vue d'esclaves khajiit et argonien dérangea Alinor, qui dut se mordre la langue pour éviter de dire quelque chose qu'elle regretterait en présence des contremaîtres non loin.
Quand enfin le manoir Ulès leur apparut, Alinor sentit son coeur se serrer car quand bien même il était très différent de celui de Balmora, il lui rappelait inévitablement Almasea et les quelques fois où la devineresse avait évoqué son enfance dans cette grande demeure qui donnait vue sur les massifs de Molag Amur.
« Ces montagnes me terrifiaient lorsque j'étais petite, avait-elle raconté avec un sourire mélancolique. Les cris des braillards des falaises résonnaient à la nuit tombée et me faisaient craindre qu'ils viennent m'enlever pour me jeter dans des rivières de laves. »
Elle resta en retrait lorsque Fédris Hler renvoya les gardes hlaalu surveillant la porte d'entrer et frappa à celle-ci. Elle ne vit pas Névéna Ulès quand celle-ci ouvrit mais entendit distinctement sa voix, du moins jusqu'à ce que le grand maître entre et qu'ils aient un échange à voix basse.
Elle ne sut pas de quoi ils parlaient mais ne manqua pas la façon dont la voix de Névéna Ulès monta dans les aiguës, jusqu'à ce qu'elle s'exclame avec une haine non dissimulée :
« Elle est ici ? Comment avez-vous osé la laisser venir ici ? »
Alinor déglutit. La Dunmer avait découvert qu'elle était ici. Elle n'osa pas s'avancer, incertaine quant à ce qu'il fallait jusqu'à ce que Fédris Hler se recule et lui fasse signe d'approcher.
À peine Névéna Ulès croisa-t-elle son regard que ses yeux s'enflammèrent d'une rage incontrôlable et elle siffla :
« Vous ! »
Sans la présence de Fédris Hler, Alinor se dit que la Dunmer se serait jetée sur elle pour la tuer car le ressentiment à son égard était assez clair.
« Vous avez l'audace de vous présenter à ma porte ? s'exclama Névéna. Tout ça est de votre faute : si ma sœur ne s'était pas entichée de vous, elle serait encore en vie ! Vous avez détruit notre famille, maudite bâtarde. Cette offrande est la vôtre ? Ne vous attendez pas à ce que j'accepte qu'elle soit remise sur la sépulture d'Almasea.
— Vous ne pouvez pas décider de cela, l'interrompit Fédris Hler avec froideur. Vous pouvez lui refuser l'entrée à votre tombeau familial autant que vous le voulez mais pas l'homme rendu à un défunt. C'est contre les principes du Culte des Ancêtres et cela ne fera que nuire au repos de l'âme de votre sœur. Ce n'est pas ce que vous voulez, n'est-ce pas ? »
Les deux se dévisagèrent en silence en se jetant un regard noir. Finalement, Névéna pesta et dit :
« Bien. Je le ferai, pour ma sœur. »
Elle reporta son attention vers Alinor, son visage n'exprimant que du dégoût et du dédain.
« Quant à vous… Partez et ne revenez jamais. Si vous faites l'erreur de revenir un jour sur Vvardenfell, je ferai en sorte que la Morag Tong vous élimine. »
Elle n'y comptait pas, mais ne le dit pas à haute voix et se contenta d'acquiescer d'un signe de la tête avant que Névéna Ulès leur claque la porte au nez.
. . .
Jamais Alinor ne vit les quais de Coeurébène si silencieux que ce soir, mais peut-être était-ce tout simplement qu'elle ne prêtait aucune attention à ce qui l'entourait : les voix des armateurs, avitailleurs et lamaneurs, les pas lourds des armures des soldats de la Légion impériale et le crépitement de leurs torches, le fracas causé par le ressac et les cris des créatures amphibiennes des Îles ascadiennes qui s'éveillaient à la tombée de la nuit…
Assise sur un banc en pierre face à la baie, elle réfléchit à ce qu'elle venait d'apprendre. Plus tôt, une lettre du Primat de Chorrol était parvenu à Coeurébène avec des ordres très clairs : Alinor rentrait en Cyrodiil.
Elle devrait s'en sentir soulagée mais n'éprouvait en vérité qu'un profond désarroi. Elle voulait à tout prix quitter Morrowind mais en même temps répugnait l'idée de partir car c'était ici, sur Vvardenfell, qu'étaient morts les gens dont elle avait été le plus proche et où reposeraient à jamais leurs corps. En Cyrodiil, à Chorrol, seul son devoir de Disciple de Stendarr l'attendait.
Partir d'ici ne reviendrait-il à essayer de fuir ce qui s'était passé, faire une croix sur tout ce qu'elle avait vécu ?
Elle n'en savait rien. Elle n'avait aucune idée de ce qu'elle devait désormais faire, de ce que l'avenir lui réservait.
« Un drake pour vos pensées, ma belle dame ? »
Alinor n'eut pas la force de sermonner Nels pour avoir surgi dans son dos et ne dit rien lorsque le brigand s'assit à côté d'elle, tenant deux bouteilles d'alcool dans ses mains.
« J'ai entendu dire que vous êtes allée à Suran pour rencontrer un braillard des falaises… »
Elle arqua un sourcil.
« Vous parlez de Névéna Ulès ?
— Oui. N'est-ce pas une bonne façon de la désigner ?
— Humph… »
Elle se contenta d'hausser les épaules – pas d'humeur pour les plaisanteries de Nels. Celui-ci ne se laissa pas décourager et lui tendit une des bouteilles qu'il tenait.
« Tenez, ça vous fera du bien. »
Devant son manque flagrant de mouvement, il ajouta :
« C'est du cognac de Cyrodiil. Cela m'a coûté une fortune mais je sais que vous n'êtes pas très friande des boissons locales donc cela me ferait grandement plaisir que vous l'acceptiez. »
Alinor soupira mais attrapa la boisson. Nels sourit avec satisfaction et tous deux avalèrent une gorgée en silence.
« Alors… reprit Nels en s'appuyant nonchalamment contre le dossier du banc. L'oracle m'a dit que vous avez reçu une lettre en provenance de Cyrodiil. Vous rentrez au bercail ?
— Oui. Otius Loran, le primat de Chorrol, me rappelle en Cyrodiil. Je ne devrais pas tarder à partir. Et vous, qu'allez-vous faire à présent ? J'espère que vous ne comptez pas reprendre votre vie de larcins ? »
Nels bomba le torse et leva le menton avec arrogance.
« Vous pensez bien peu de moi, ma belle étincelle. Pour tout vous dire, moi aussi je vais traverser la mer.
— Vraiment ? s'étonna Alinor. Vous allez sur le continent ?
— Pas le moins du monde. Je me rend sur Solstheim. »
Alinor le dévisagea, les sourcils froncés.
Solstheim, l'île glaciale à l'est de Bordeciel où la Compagnie de l'Empire Oriental et la Légion impériale avaient commencé à s'implanter ? C'était un coin désolé que même le Haut-Roi de Bordeciel ne cherchait pas à posséder, réputé pour être le lieu où les criminels et les fous partaient se cacher de la loi avant d'être tués par les meutes de loups ou les ours solitaires qui rôdaient là-bas.
« Pourquoi iriez-vous vous perdre dans l'aquilon ? »
Nels ne répondit pas tout de suite : il but une gorgée de cognac et gesticula maladroitement, comme s'il cherchait ses mots.
« Je… J'ai besoin d'un nouveau départ, finit-il par dire, la langue déliée par l'alcool. Il y a une colonie en pleine expansion là-bas. On prétend qu'elle accueille tous ceux qui veulent venir y travailler, qu'importe qui on est. C'est un endroit parfait pour les deuxièmes chances. Je veux essayer d'y refaire ma vie. »
Elle acquiesça distraitement. Elle aurait aimé pouvoir faire pareil mais même si elle s'enfuyait à l'autre bout de Tamriel ou partait pour le continent d'Atmora, cela n'y changerait rien.
Nels se racla la gorge et ajouta, d'un ton hésitant :
« Je… J'ai beaucoup pensé à elle ces derniers temps. Avant, mes souvenirs ne tournaient qu'autour du jour où je l'ai trouvée morte, tuée par la Camonna Tong. Quand je parvenais à me rappeler des moments plus joyeux que nous avions vécu, cela me faisait si mal que je préférais les oublier. Cette fois-ci elle m'est revenue à l'esprit, souriante, et pour la première fois depuis très longtemps, cela m'a rendu heureux. J'avais l'impression qu'elle était contente de moi, que je sois parvenu à être plus que le simple bandit de grands chemins que j'étais depuis sa mort, que je me sois engagé à me battre pour une cause à laquelle je voulais prendre part…
— Où voulez-vous en venir, Nels ? »
Elle ne voulait pas paraître insensible alors qu'il parlait de sa défunte épouse mais elle ne comprenait pas quel était son but en l'évoquant : Alinor n'était certainement pas la personne à qui s'adresser s'il souhaitait parler de sa femme à quelqu'un, surtout pas maintenant.
« J'y viens, déclara calmement Nels. Cela m'a fait réfléchir à tout ce que nous avons vécu depuis notre rencontre et j'ai réalisé que je préférais ça à la vie par procuration que je menais alors. J'ai compris que j'étais ainsi parce que je ne parvenais pas à me défaire du passé, qu'il était si ancré en moi que je ne songeais pas un seul instant à l'avenir et à ce que je pouvais devenir. Je n'aimais pas cette vie mais elle m'étais si familière que je ne voulais pas la quitter – jusqu'à maintenant. »
Il se redressa et inspira profondément, son regard empli d'émotions rivé vers l'horizon.
Alinor faillit ne pas entendre ce qu'il dit, ces mots prononcés dans un murmure rendu presque inaudible par le vent :
« Je crois que dans ce genre de situations, qu'importe combien ça peut être dur… il n'y a rien d'autre à faire sauf d'avancer. »
. . .
Sous le soleil levant, l'agitation régnait sur les quais de Coeurébène pour le départ du Proudmoore.
Un long périple attendait ce brick aux couleurs impériales puisqu'il longerait les côtes nord-ouest de Tamriel jusqu'à rejoindre Anvil en Cyrodiil avec des arrêts prévus aux capitales de Fortdhiver en Bordeciel, Daguefilante en Haute-Roche et Sentinelle en Martelfell.
C'était sur ce navire impérial qu'allait embarquer Alinor pour rentrer en Cyrodiil. Ce périple serait deux fois plus long que si elle passait par les terres pour rejoindre Cheydinhal ou Bruma mais elle ne tenait pas à voyager seule à travers Morrowind – de plus le capitaine du Proudmoore avait accepté de la laisser voyager avec son équipage après avoir vu la lettre qu'elle tenait du primat de Chorrol.
Debout devant la passerelle du brick, tenant son bâton de verre en main, elle finissait de faire ses adieux à ceux venus lui souhaiter un bon voyage.
Fédris Hler se tenait en retrait après qu'ils aient réglé les derniers détails concernant la sépulture de Véloth Aren – il ne pourrait être ramené en Cyrodiil, à son grand dam – qui serait enterré en terre cendraise, aux côtés de Mérisa Aren, leur mère.
Lalatia Varian l'avait remercié de son aide en lui offrant un ensemble de parchemins magiques rares qui pourraient la sortir de fâcheuses situations. Elle la regardait avec sympathie, ce qui lui fit se rappeler que l'oracle aussi avait perdu des proches lors de toute cette affaire avec les Exaltés du Nérévarine.
Nels fut le dernier à la saluer. Il se racla la gorge avec maladresse et tous deux se regardèrent en silence, ne sachant pas quoi se dire jusqu'à ce que le Dunmer finisse par déclarer d'un ton amusé :
« Croyez-le ou croyez-le pas mais nos disputes me manqueront.
— Pas moi.
— Cela viendra, vous verrez. Après tout, sans moi, qui vous apprendra à vous détendre un peu ? »
Son rire s'estompa, remplacée par une expression soucieuse. Il la regarda droit dans les yeux et s'avança, posant une main sur son épaule.
« Ça ira ? »
Son premier réflexe était de donner une réponse laconique éloignée de la vérité mais l'inquiétude qu'elle lut dans les yeux écarlates du brigand l'en dissuada et elle répondit plutôt :
« Il n'y a rien d'autre à faire sauf d'avancer, n'est-ce pas ? »
Nels afficha un sourire triste et, dans un geste audacieux, se pencha vers elle pour l'enlacer et lui murmura :
« Soyez prudente, ma belle étincelle. »
Sur le pont l'équipage se pressait. Il était temps de partir.
« Adieu, Nels.
— Adieu, Alinor. »
Ils se séparèrent et Alinor leur jeta un dernier coup d'œil avant de traverser la passerelle, qui fut aussitôt retirée. Bientôt, le Proudmoore leva l'ancre et s'élança dans la Mer Intérieure.
Debout devant le garde-corps, Alinor serra l'Anneau Sacré de Persuasion à son cou et regarda Vvardenfell disparaître à l'horizon.
Sous le vent d'autan, elle fit ses adieux à Iudas, Véloth et Almasea.
Et là se lance Call of Magic/Nerevar Rising, le thème d'introduction de Morrowind !
Pardon, c'est juste que j'avais cette OST en tête lorsque j'imaginais la fin de cette histoire. Je suis contente d'être parvenue à la finir car même si j'ai mis pas mal de temps à l'écrire, elle me tenait à coeur et je ne comptais pas l'abandonner car Morrowind est mon opus préféré de tous les Elder Scrolls sortis à ce jour, même si je reconnais que c'est surtout par nostalgie que je parle (bien que je préférais les mécanismes de jeu de Morrowind à ceux d'Oblivion ou Skyrim, surtout sur certains détails).
Je n'ai pas grand-chose à dire sur cette dernière note d'auteur, sauf peut-être que c'est la première fois que je fais mourir autant de personnages principaux dans une fanfic. Les morts de Véloth et Almasea étaient prévues depuis le début donc c'était parfois un peu étrange d'écrire sur eux en sachant pertinemment que qu'importent ce qu'ils disent ou ce qu'on pense, ils finiront par mourir.
J'espère que les Exaltés du Nérévarine étaient assez crédibles comme antagonistes. J'ai beaucoup aimé écrire cette espèce de dichotomie entre Almasea et Tidros Indaram et bien sûr de pouvoir explorer plus en détails ce qu'est devenu la province de Morrowind après la venue du Nérévarine, la chute de Dagoth Ur mais aussi les morts d'Almalexia et Sotha Sil et les révélations faites sur le Tribunal. Mon seul regret, c'est que j'ai montré assez peu de régions de Vvardenfell puisque je me suis concentrée principalement sur le sud et surtout les régions en lien avec l'Empire ou la Maison Hlaalu.
Sinon j'ai glissé une référence à Warcraft parce que c'était extrêmement tentant, j'espère que vous l'avez remarqué…
Sur ce, je vous remercie d'être venus au bout de cette histoire !
