Sixième chapitre du jour...
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Chapitre 19 : Où Piège est clos
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Singulier destin que celui de Melania Black.
Saviez-vous qu'elle réussit à s'ouvrir à nouveau au monde après cet anniversaire ?
Qu'elle reprit une vie, sinon mondaine, du moins sociale ?
Qu'elle retrouva ses amis de Poufsouffle et leurs rires pleins de joie ?
Et qu'elle vécut la vie dont elle aurait pu rêver ?
Remarquez, cette vie a duré si peu de temps.
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Arcturus était brillant, et c'est sans doute cette intelligence supérieure qui le fit devenir fou : quiconque d'un tant soit peu malin comprend qu'il vaut mieux se méfier du 12, Square Grimmaurd. En tant qu'héritier attentif à l'honneur de sa place mais tout à fait spirituel, Arcturus avait, dès son plus jeune âge, été déchiré entre deux directions contraires : tout faire pour protéger la Maison des Black, ou se protéger de tout ce qu'elle pourrait lui faire.
Il avait fallu que Melania reçoive un maléfice de son oncle Cygnus et que leur fille naisse pour que le danger que représentait la maison des Black effleure la surface de sa conscience. Il avait fallu qu'il voie et qu'il adore sa fille pour la garder éloignée du 12, Square Grimmaurd.
Il avait fallu toutes ces horreurs pour que Lucretia Black ait une enfance heureuse et libre, un cœur bon, et des ambitions simples et bienveillantes.
Je suis persuadé que Lucretia était déjà trop candide pour que le 12, Square Grimmaurd puisse l'attraper dans ses filets comme sa mère avant elle et qu'il ne finisse pas par la dégoûter. Elle avait connu un vrai bonheur dans la maison de Tutshill, un bonheur qui lui faisait dire qu'une vie simple entre ses deux parents, des champs à perte de vue et des Fléreurs, des mulots, des escargots, des Botrucs et toutes sortes de merveilles de la nature étaient apaisants et pouvaient apporter le bonheur.
Elle avait toujours eu l'ambition simple et candide d'être heureuse. La plus belle en soi.
Et c'est ainsi qu'elle s'en sortit malgré tous les malheurs qui l'assommèrent durant toute sa vie : dans ce souvenir que le bonheur existait dans toute sa simplicité grâce à un peu d'amour et au silence de la nature.
Ni Melania, ni Lucretia ne brillaient par un génie ou une intelligence supérieure. Elles étaient même banales si je veux être tout à fait honnête. Deux sorcières nées à une vingtaine d'années d'intervalles au début du vingtième siècle, qui avaient fait des mariages d'amour avec des sorciers un peu étranges et aux antipodes l'un de l'autre, mais qui les aimaient plus que tout. Melania était plus avide de liberté que Lucretia, mais c'était sans doute parce qu'on n'avait jamais dit non à Lucretia, au contraire de Melania. Lucretia était en tout cas plus innocente, et Melania plus méfiante.
Toutes deux légères, toutes deux malmenées par la vie mais toutes deux douces et éternelles amoureuses. Amoureuses de la vie et de leur famille malgré tout ce que les familles se disent et se font. Et toutes deux qu'on aime éternellement aussi.
La grande différence réside surtout dans le fait que l'une est entrée chez les Black, alors que l'autre les a quittés. L'une continua à se faire mal sur l'échiquier des mains de pouvoir, l'autre n'a jamais pu être attrapée par ces mains de pouvoir. Le pouvoir attrape le pouvoir, non le désintéressement. Lucretia ne voulait aucun pouvoir, sur personne et pour aucune raison. Le pouvoir ne l'intéressait pas il ne pouvait donc pas l'approcher ni s'en prendre à elle.
Melania s'en désintéressa aussi un temps… parce qu'elle était persuadée qu'Arcturus en avait assez pour deux.
Elle se trompa.
Le pouvoir d'Arcturus lui venait de l'amour qu'il portait à Melania et sa fille, de sa volonté de les protéger et de la confiance qu'elles lui accordaient. S'il perdait la confiance de Melania, il perdait tout pouvoir et toute force. Si Melania se détournait de lui, il était incapable de prendre une bonne décision. Incapable de faire des choix.
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La gangrène gagna définitivement la maison de campagne de Tutshill le jour où le rang, l'honneur et la place d'Arcturus dans la société et sur l'échiquier de la Maison des Black revinrent le frapper en pleine face.
La petite ouverture qu'Arcturus et Melania avaient engagée envers leurs familles se retourna cruellement contre eux. La petite ouverture vers leurs amis et vers la vie vint tout emporter sur son passage. Pour vivre heureux, vivons cachés. Je crois que la maxime d'Épicure n'aurait pas mieux convenu à quiconque qu'à Arcturus et Melania.
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Melania revenait d'une visite chez son amie Ludovica Weasley à la Chaumière Bleue lorsqu'elle fut prise d'un vertige. Elle s'éloigna rapidement de la porte d'entrée en pressant Lucretia d'avancer. La petite avait déjà trois ans et demi et rêvassait encore de tous les jeux qu'elle avait inventés avec les enfants de Galaad et Ludovica Weasley, à la Chaumière Bleue, de l'autre côté du village de Tutshill.
« Mère ? demanda la petite fille de sa voix ronde d'innocence.
— Tu veux bien aller me chercher un verre d'eau, Lucretia ? demanda Melania en respirant profondément.
— Tout ce que vous voulez, Mère », accepta immédiatement Lucretia en courant à la cuisine.
Melania savait très bien d'où lui venait ce vertige. Elle le savait depuis une poignée de jours. Et elle savait aussi que dans quelques mois, ces vertiges disparaitraient d'eux-mêmes. Elle sourit au vide et balaya le grand salon du regard. Un deuxième enfant. Arcturus et elle aurait un deuxième enfant. Dans cette maison. Un deuxième bout de bonheur. Une deuxième flamme de fierté. Un deuxième enfant d'eux deux.
« Et voilà Mère, revint enfin Lucretia en tenant le verre d'eau avec maladresse sans pour autant en renverser à côté.
— Merci ma chérie, lui dit-elle en posant une main sur sa joue avant de boire deux gorgées du verre d'eau.
— Voulez-vous une autre chose ?
— Un baiser, réclama Melania avec un sourire.
— Mère ! » pouffa Lucretia en venant s'asseoir à côté d'elle.
Sa fille lui donna ce baiser demandé et lui accorda en plus un de ces câlins que Melania aimait tant. Bientôt, Lucretia en ferait aussi au futur bébé. Des mois qu'elle attendait. Des mois qu'Arcturus et elle attendaient.
« Alors, à quoi as-tu joué cette après-midi ? » demanda Melania en regardant les yeux gris et pétillants de sa fille.
Je me rappelle qu'Arcturus avait les mêmes dans ses bons jours. Ceux de Lucretia étaient peut-être un peu plus grands et globuleux. Mais le gris pâle était le même. Le gris pâle des héritiers et des héritières. Le gris argenté de la royauté sorcière.
« Nous avons pris le thé. Je leur ai montré comment il fallait prendre le thé, précisa Lucretia avec un hochement de tête convaincu.
— Et ils ont bien retenu, crois-tu ?
— J'en suis certaine, Mère. Je leur ai expliqué comme vous m'avez expliqué.
— Es-tu certaine de leur avoir tout bien expliqué ? insista Melania toujours aussi attendrie par sa fille.
— Vous ne me faites pas confiance ? s'offusqua la petite Lucretia.
— Oh si, mais je me pose la question. Que dirais-tu si nous prenions le thé ensemble à présent ?
— Oh oui, et je vous montrerai que j'ai tout retenu. Je vais chercher mon service dans ma chambre, je reviens, annonça Lucretia avant de se précipiter dans les escaliers.
— Doucement, ma chérie, ne tombe pas », lui rappela gentiment Melania.
Elle aimait la fille qu'elle avait eue avec Arcturus. Elle l'aimait plus que tout. Et elle lui donnait tout aussi.
Les trois coups frappés à la porte d'entrée ne la surprirent sans doute pas. Je l'ai dit, Arcturus et Melania s'étaient à nouveau ouverts au monde à présent qu'ils avaient pansé les blessures de Melania. Tomas et Myrina venaient plus souvent. Archi Rosier lui-même était venu avec sa fiancée Miladora Pucey – qui semblait se satisfaire de cette distinction encore pleine de liberté au grand damne d'Archi. Quant à Galaad et Ludovica, ils venaient dîner au moins une fois par semaine. Mêmes Mr et Mrs Sirius Black venaient de plus en plus à Tutshill.
Même Lycoris était venue seule visiter son frère une fois.
C'était pour dire combien la vie entrait et sortait à nouveau dans l'endroit où vivait Melania.
Lorsque Melania ouvrit la porte d'un coup de baguette, elle ne resta cependant pas sereine longtemps.
Si elle avait plus ou moins oublié, pardonné ou même accepté les actions passées de ses parents, elle avait toujours pris soin d'ignorer Barnabas les rares moments où il lui avait été imposé. Il était là parce qu'il faisait partie de la famille et que Melania ne savait pas comment gérer autrement ce frère qu'elle craignait et détestait, mais elle s'aveuglait du mieux qu'elle le pouvait pour ne pas le voir tout en ne pouvait pas l'oublier dans le compte des membres de sa famille. Le poids de la famille était encore beaucoup trop important dans la vie de Melania à ce moment-là.
« Tu es seule ? » lui demanda aussitôt Barnabas en entrant dans la pièce.
Melania fit comme les fois précédentes, elle décida de ne pas lui répondre, de l'ignorer du mieux qu'elle put.
« Melania ? » insista Barnabas et la violence de sa voix fit tressaillir Melania.
Je pense qu'elle ne décida finalement pas grand-chose en cette fin d'après-midi alors que le soleil commençait déjà à se coucher. Elle devait ignorer son frère plus par nécessité et par peur que par volonté. Elle n'arrivait pas à lui parler, pas à parler quand il était là. Comme à l'époque : il l'étouffait. Elle ne pouvait faire autrement que se taire en sa présence.
« Réponds-moi quand je te parle ! » s'énerva aussitôt Barnabas.
Tomas Macmillan avait eu beau s'énerver après son frère, lui faire la morale, le juger et le menacer pour qu'il laisse tranquille Melania Sileas avait eu beau avoir prévenu Barnabas qu'il ne voulait plus qu'il approche Arcturus et Melania, qu'il fasse du scandale et qu'il s'en prenne aux Black Arcturus Black lui-même avait eu beau presque l'étrangler : Barnabas Macmillan continuait de ronger son frein et d'attendre le moment où il pourrait charger sa sœur, se venger et la remettre à sa place de traînée.
Ce jour-là était arrivé.
Et le pouvoir d'Arcturus n'était pas là pour protéger Melania.
Barnabas commença par secouer sa sœur pour la faire parler. Melania ne dit rien pour se contenter de se blottir sur elle-même, assise sur le grand canapé du salon, pendant que son frère lui criait de lui répondre. Elle couina à peine quand la gifle la cueillit à la joue et la fit s'étaler sur le canapé. Elle garda ses mains autour de son ventre en se rappelant cruellement la première correction sans retenue que son père lui avait infligée alors qu'elle était enceinte pour la première fois.
Le bébé était d'Arcturus, la correction de Barnabas cette fois-ci.
Il la redressa et la secoua à nouveau en la sommant de lui répondre. « Quoi ? Quoi ? » finit sûrement par crier Melania en se débattant pour garder ses mains libres et aptes à protéger son enfant. Car il n'y a sans doute que cet enfant et savoir que Lucretia était à l'étage, dans sa chambre insonorisée à tout bruit extérieur, et ne tarderait pas à redescendre, qui purent lui donner la force de se dresser face à Barnabas.
« Tu te rends compte que tu es mariée avec un cinglé, hein ? Tu te rends compte qu'il a essayé de me tuer ?
— Et alors ? Et alors ? Tu n'essaies pas de me tuer peut-être, toi ? »
Ils durent se dire de tels propos ou bien Melania se contenta d'hurler de peur pendant qu'il la secouait et la malmenait pour obtenir des réponses à aucune question. Il dut y avoir beaucoup de violence et de cris lorsqu'Arcturus sortit de la cheminée, et qu'il trouva à nouveau Barnabas Macmillan en train de brutaliser sa sœur.
Comme cinq ans plus tôt, il l'éloigna de Melania pour le plaquer au mur.
Mais si cinq ans plus tôt il pouvait encore se contenir, là, sa baguette fut déjà dans sa main, pointée sur la jugulaire de son beau-frère et impossible à calmer. Melania n'avait pas encore eu le temps de reprendre tous ses esprits lorsque le maléfice qu'elle entendait souvent chez Ludovica fila de la bouche d'Arcturus pour frapper son frère.
« Torqueo. »
Ce n'est ni la serpillère pleine d'eau, ni la salade à essorer, ni même le cou du poulet ou le cou du lapin qui se tordit : c'est le cou de son frère qui fit un tour complet, brisa ses cervicales et le laissa immobile, les yeux et la bouche grands ouverts, contre le mur de leur salon, le sang encore chaud.
Elle dut garder les yeux fixés sur le regard vide de son frère le temps de comprendre ce qu'il s'était passé. Elle dut les écarquiller lentement lorsqu'elle assimila qu'il était mort, le cou tordu par Arcturus, qu'il l'avait encore une fois violentée, elle mais aussi son bébé, mais que ce serait la dernière fois puisqu'il… puisqu'il…
Arcturus vint s'agenouiller à ses pieds – comme pour lui renouveler un serment chevaleresque de fidélité – pour lui demander à mi-voix si elle allait bien.
« Melania ? » demanda-t-il bien plus doucement que Barnabas.
Toujours assise sur le canapé, elle baissa les yeux vers ceux gris orage d'Arcturus. La main de pouvoir d'Arcturus s'approcha de son genou, mais elle se déroba, incapable de supporter le moindre touché. La violence revenait dans la vie de Melania. Et son corps ne le supportait plus à présent qu'il avait goûté à l'amour et qu'il avait compris que cette violence n'était pas une simple correction, mais une incorrection. Elle n'était pas correcte, mais…
Barnabas…
Qu'avait fait Arcturus ?
« Mère, me voilà avec le service à thé, où puis-je… »
C'est Lucretia qui donna une solution à la confusion et la peur qui étranglaient à nouveau Melania. C'est Lucretia et ce bébé qu'Arcturus la vit caresser qui la firent se lever et plaquer sa main sur les yeux de sa fille pour qu'elle ne vît pas le corps de son Oncle Barnabas. Pour qu'elle ne vît pas la cruauté de la vie humaine.
« Mère, que faites-vous ? » demanda la petite en riant et en posant ses propres mains sur celle de Melania.
Melania tira enfin sa baguette pour faire léviter le service à thé miniature de Lucretia et le renvoyer à l'étage.
« C'est un nouveau jeu ? demanda innocemment Lucretia.
— Oui ma chérie, répondit mécaniquement Melania. Tu vas monter dans ma chambre chercher un foulard et nous te banderons les yeux. Attends-moi dans ta chambre. Je vais te montrer un nouveau jeu.
— Oui, un nouveau jeu ! » se réjouit la petite Lucretia en remontant les escaliers sans chercher plus loin.
Elle regarda sa fille monter l'escalier en bois avant de se retourner lentement vers Arcturus.
Elle n'avait pas peur d'Arcturus. Je pense qu'elle n'était même pas vraiment horrifiée qu'il ait pu tuer son frère. Elle l'en savait capable. Il le lui avait montré et prouvé cinq ans plus tôt. C'était d'ailleurs cette adoration sans limite et cette protection absolue qui lui avait fait donner sa main à Arcturus.
Je pense que c'est un tout : tout fut trop fort à cet instant. La candeur de Lucretia, la violence de Barnabas, la vivacité d'Arcturus, la peur qui se changeait malgré tout en soulagement, l'horreur de voir la mort et un cadavre dans son salon, et surtout, la répétition d'événements qu'elle avait voulu oublier coûte que coûte.
Tout ressemblait bien trop à un passé qu'elle avait voulu fuir et tout l'équilibre dans lequel elle s'était installée avec des œillères venait de s'effondrait. Même la personne en laquelle elle avait placée toute sa confiance la regardait étrangement.
« Tu es enceinte, lui souffla Arcturus en la voyant encore une fois caresser son ventre. Tu… Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ? »
Il fronça les sourcils de cette manière spasmodique propre à lui.
« Je voulais te l'annoncer ce soir, répondit-elle.
— Tu le sais depuis combien de jours ? » demanda plutôt Arcturus en sentant quelque chose se casser en lui.
Il ne doutait pas de l'amour de Melania. Il était même certain qu'elle l'aimerait et qu'ils seraient heureux ensemble et pour l'éternité. Non. Il douta d'autre chose. Il se monta la tête sur un concours de circonstance qui lui fit craindre que Melania n'ait plus confiance en lui pour une raison ou pour une autre.
« Quelques jours. J'avais des doutes, et ceci s'est confirmé ce matin, répondit-elle distraitement en ne comprenant pas la détresse d'Arcturus. Mais je… Barnabas…
— Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? répéta-t-il.
— Je voulais te l'annoncer ce soir, répéta-t-elle laborieusement sans pouvoir s'empêcher de regarder les yeux vides de son frère. Peux-tu… Peux-tu lui fermer les yeux ? » demanda-t-elle.
Il lui obéit et alla fermer les yeux de Barnabas avant de revenir vers elle. Il chercha le contact, à prendre sa main, mais Melania recula encore, comme lui-même reculait si souvent.
Mais ce recul, Arcturus ne le comprit pas et l'interpréta surtout comme une peur. Elle ne lui avait pas dit qu'elle était enceinte. Elle avait peur de lui, elle n'avait plus confiance en lui. Parce qu'il n'avait pas su la protéger de son frère ? Parce qu'il avait mis un terme définitif aux agissements de son frère ? Était-ce la première fois que Barnabas la brutalisait depuis leur mariage ou bien…
« Pourquoi tu ne m'as pas dit que tu étais enceinte ? demanda-t-il à nouveau, incapable de comprendre que Melania avait simplement attendu d'être certaine de sa grossesse avant de lui en parler pour qu'ils ne se réjouissent pas à tort.
— Je voulais te l'annoncer ce soir », reprit-elle en fuyant à nouveau la main qu'il tendit vers elle.
Elle se mit sûrement à trembler de partout, comme à chaque fois qu'elle parla plus tard des différents moments où la vie l'avait malmenée.
« Melania, souffla doucement Arcturus en cessant de s'avancer vers elle. Veux-tu venir t'asseoir avec moi sur le canapé ? lui demanda-t-il. Est-ce que tu peux m'expliquer pourquoi tu ne m'as pas dit que tu étais enceinte, s'il te plaît ?
— Je te dis que je voulais te le dire ce soir ! s'énerva-t-elle en venant malgré tout s'asseoir au bout du canapé. Tu… je… Pourquoi Barnabas est revenu ? Mon bébé, est-ce que mon bébé va bien ? paniqua-t-elle en posant ses mains sur son ventre encore hantée par ses deux précédentes grossesses. Bébé, bébé, mère est là, elle ne part pas, et père est là aussi, il ne part pas, il ne partira jamais, il ne nous laissera pas, je te le promets, il te le promet, il… Promet-le lui, Arcturus ! » s'exclama-t-elle.
Ses nerfs étaient en train de lâcher lorsqu'elle entendit Arcturus leur faire la promesse qu'il ne les quitterait jamais. Ceci la calma sûrement plus que la main qu'Arcturus posa sur son ventre.
Les deux mains d'Arcturus et Melania se retrouvèrent une dernière fois pour se rassurer et rassurer leur futur enfant. La panique que lut Arcturus dans le corps et dans le regard de Melania le fit cependant entrer en crise à son tour. Il perdit pied.
« Cette maison n'est plus sûre, nous… Nous allons déménager. Je vais remettre les sortilèges et plus personne ne viendra. Je vais te protéger, personne ne te fera du mal, je te le promets, je… »
Comprendre qu'Arcturus partait à nouveau dans son délire paranoïaque alors qu'il n'avait pas fait de crise pendant des mois désespéra Melania et la ramena pour un temps au calme. Le corps de son frère dans le coin de son œil la nargua à nouveau et elle para au plus pressé. Elle organisa ses idées, et elle redevint belle et autoritaire, décisionnelle et organisée.
Elle enfila à nouveau sur ses mains les gants du pouvoir des Black.
« Il faut se débarrasser du corps de mon frère », l'interrompit-elle en prenant le visage de son mari entre ses mains.
Elle regarda ses yeux rouler dans leurs orbites et s'efforça de rester calme face à ce désastreux spectacle. Arcturus était en train de sortir de lui-même et de se perdre. Il ne pouvait pas exploser.
« Mon frère a déjà tué au moins un moldu, souffla-t-elle à Arcturus.
— Se débarrasser… se débarrasser…
— Tu dois pouvoir le cacher comme ça, continua-t-elle.
— Le corps… le corps…
— Son âme doit avoir subi l'Avada qu'il a lancé. Les Aurors peuvent le voir, non ?
— Ton frère… ton frère…
— Arcturus, tout va bien, lui mentit-elle comme cinq ans plus tôt.
— Melania… tout va bien…
— Mon frère a tué un moldu », répéta-t-elle en sentant son nez la piquer.
Arcturus était en crise et elle ne savait plus comment faire pour le ramener au calme. Elle se sentit aussi inutile et désespérée que la nuit de son mariage.
« Barnabas a tué un moldu, répéta-t-il enfin en réussissant à la fixer dans les yeux.
— C'est ça. Est-ce que les Aurors…
— Barnabas va tuer un moldu, décida Arcturus en la regardant dans les yeux.
— Non, il a déjà tué un mol…
— Peux-tu veiller sur Lucretia ?
— Bien sûr, mais…
— Barnabas va tuer un moldu, et j'ai tenté de l'arrêter, mais c'était trop tard. Il m'a ensuite attaqué, et j'ai jeté un sortilège de bouclier pour me protéger. Il a pris son propre maléfice de torsion dans le cou. Renvoi de maléfice.
— D'accord, approuva Melania davantage soulagée qu'Arcturus ait repris ses esprits plutôt qu'il ait trouvé une solution.
— Acceptes-tu d'aller au 12, Square Grimmaurd le temps que j'arrange tout cela ? lui demanda-t-il à mi-voix. Je serais plus tranquille de vous savoir toi et Lucretia là-bas, avec ma mère, Regulus, Pollux et les autres pendant que je m'occupe de cela avec mon père. »
Melania dut se crisper à nouveau, mais c'était Arcturus qui le lui proposait. Comme il venait d'arrêter Barnabas pour la protéger, comme tout se mélangeait dans sa tête, passé et présent, Londres et la Villa Caledonia, elle hocha la tête avec détermination.
« Je m'occupe de Lucretia pendant que tu t'occupes du reste, approuva-t-elle en continuant d'hocher la tête.
— Le temps que l'affaire se tasse, que je sois interrogé par les Aurors, que tu sois interrogée par les Aurors aussi, il vaudrait mieux que Lucretia reste avec ma mère au 12, Square Grimmaurd, anticipait déjà Arcturus. Tu peux la faire dormir dans la nurserie avec Walburga et Alphard.
— Walburga et Alphard ? s'étonna-t-elle.
— Oui, les enfants de Pollux. Tu peux…
— Il n'en est pas question ! Ton oncle Cygnus pourrait…
— Il n'est pas là, il est en Roumanie depuis trois jours. Et s'il est là, tu peux t'enfermer avec Lucretia dans notre chambre. Les sortilèges sont toujours en place pour que seuls toi et moi puissions ouvrir la porte. Peux-tu aussi demander à ma mère de t'examiner toi et notre bébé ? »
Il la regardait à nouveau avec calme et maîtrise de lui-même, et ceci la rassura bien assez pour qu'elle accepte le plan d'Arcturus Black.
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La Gazette du Sorcier ne tarda pas à annoncer haut et fort l'affaire, avant même que les Aurors ne viennent interroger Melania.
L'arrivée d'Arcturus et Melania au 12, Square Grimmaurd dut faire des remous dans la bâtisse et parmi des habitants qui n'avaient pas revus Melania depuis quatre ans et n'avaient même jamais rencontré Lucretia.
Melania avait fait son possible pour garder son calme et ne pas inquiéter sa fille qui était somme toute plus curieuse qu'autre chose de découvrir la maison dans laquelle « Père avait grandi ». Lorsqu'elle vit d'autres petites personnes comme elle, elle se détendit tout à fait et se réjouit. Sa mère refusa de la lâcher au début, puis quand Arcturus lui confirma que son oncle Cygnus n'était pas là, et lorsque la vue d'Irma la rassura en une bouffée de nostalgie, elle lâcha la main de sa fille qui partit faire connaissance avec Walburga, Alphard, Dorea et Charis, les autres enfants Black qui n'étaient pas encore en âge d'aller à Poudlard. Lucretia s'attacha aussitôt à eux, bien sûr, et déjà davantage à Dorea – moins râleuse que Walburga, plus calme qu'Alphard, et plus drôle que Charis.
Arcturus partit quelques secondes après avec son père, et elle se retrouva dans le grand salon avec tous les habitants de la bâtisse qui l'assaillaient de questions. Seule Mrs Hesper Black et Irma comprirent rapidement que Melania n'allait pas bien et firent preuve de compassion en essayant de détourner l'attention.
Melania s'apprêtait à découvrir le chantier qu'avait laissé le départ d'Arcturus et la mort du directeur Phineas Nigellus Black au 12, Square Grimmaurd.
Mesdames Elladora et Ursula Black avaient tenté de garder la mainmise sur la bâtisse. Mais outre le fait que la demeure était indépendante et donnait, elle, les ordres, Sirius Black n'avait pas accepté une telle autorité de la part de sa mère et sa tante : il attendait depuis bien trop longtemps de pouvoir jouer à l'échiquier et il n'était pas question qu'il reste le roi et Hesper la reine une année de plus pour faire plaisir aux deux vieilles sorcières. Il avait renversé le plateau de jeu sous les cris outrés de mesdames Elladora et Ursula Black, et les avait poussés hors du bureau.
Il avait pris la place d'honneur à table, donné le vis-à-vis à Hesper, ré-agencé le bureau du chef de famille, et cantonné sa mère et sa tante aux cancans de l'heure du thé. Ni l'une ni l'autre n'était juriste de toute façon : aucune des deux n'avait réellement les épaules et la tête pour gérer le patrimoine et les biens des Black selon lui. Il est peut-être vrai qu'elles auraient davantage pensé à elles-mêmes qu'à leur famille et à la Maison des Black, tant la rancune et leur orgueil péchaient. Il n'empêche, Sirius Black voulait tout contrôler d'une manière autoritaire qui m'a toujours été au plus haut point antipathique.
Il fut ravi qu'Arcturus sollicite son aide pour cette affaire délicate.
Il fut ravi que son fils reconnaisse qu'il avait besoin de son aide et que la famille était importante.
Il fut encore plus ravi quand il parvint à convaincre son fils que Melania, Lucretia et le futur héritier seraient bien plus en sécurité au 12, Square Grimmaurd.
Un mort ne peut pas rapprocher deux personnes qui s'aiment. Il peut peut-être les inquiéter et les effrayer. Il peut aussi leur faire tout cacher. Il peut pousser des Aurors à interroger un sorcier et une sorcière pendant des heures consécutives, à épuiser une femme enceinte dont le frère est mort de manière un peu trop idiote et à faire pleurer une enfant qui n'a jamais été séparée de ses parents. Un mort peut hanter les vivants et peut-être les maudire une dernière fois. Il peut encore faire craindre le pire et pousser à l'aberration.
Il peut pousser à retourner dans un endroit qui fut autrefois dangereux mais qui apparaît à présent comme protecteur.
Il peut faire trahir la promesse de tout faire pour ne pas revoir le 12, Square Grimmaurd.
Cette quatrième manche de mariage d'Arcturus et Melania eut un goût amer pour Melania : le goût amer de la désillusion et de la trahison.
