Breath (Chap 3)
Hyoga prit un instant, les bras croisés sur la rambarde glaciale et les yeux perdus sur le spectacle qui s'offrait à lui. L'appartement de Camus était étrange. Atypique. Déstabilisant dans le sens où l'espace qu'il louait était, si le blond avait bien suivi ce qui aurait été étonnant vu son état, une sorte de carré. Une face qui donnait sur le couloir et les trois autres qui offraient des vues aussi drastiquement différentes qu'intéressantes.
Le blond posa ses mains sur le métal et se surprit à sentir la chair de poule dévaler sa peau. Les bras tendus, paumes sur la rambarde glaciale, il se recula tout en inspirant doucement l'air tranchant de cette soirée de printemps. Les autres, il observait les autres, bercé dans l'obscurité. De cette pièce qu'avait faite Camus son bureau, à l'opposée du salon et de la cuisine, la baie vitrée donnait sur la ville. Les grandes fenêtres s'ouvraient sur un balcon trop petit pour être aménagé mais trop grand pour étouffer un homme adulte. Parfais pour quiconque aurait voulu prendre quelques instants pour respirer. L'endroit donnait sur une rue occupée de la ville, elle-même pressée de part et d'autre par de larges immeubles et par les vitrines de divers commerces. Des bars et des restaurants, des boutiques souvenirs typiques des stations balnéaires et même une salle d'arcade aux couleurs acidulées qui rappelait à Hyoga des souvenirs aussi flous que douloureux. Quelque chose de nostalgique, seulement pas dans le bon sens. Partagé entre une certaine tendresse et beaucoup trop d'amertume…
Une rue qui, le blond l'avait constaté en une semaine à peine, était toujours chargée de vie. Bondée, des piétons battants les pavés parfois jusqu'aux heures les plus tardives dans un rythme chaotique et dissonant. Entrecoupée de rire, de pleurs, de cris et de murmures. C'était dans les artères comme celles-ci que prenait vie le chuchotement de la ville. Et qu'est-ce qu'elle avait à dire… Mais ce n'étaient ni les terrasses saturées de monde, ni les quelques commerces tardifs dont la lumière rampait désespérément sur le goudron qui intéressaient Hyoga ce soir-là. Non. C'étaient les gens. Ceux qui, comme ignorants de ce qui se passait en bas, vivaient leur vie à travers leurs grandes fenêtres et leurs grandes baies vitrées. Hyoga pencha la tête légèrement sur le côté, ses pupilles détaillant les gestes fatiguées d'une jeune femme de l'autre côté de la rue. Un peu en contre bas, quelques fenêtre en dessous de lui, pourtant la lumière de son salon et le sourire fatigué qui peignait ses lèvres lui donna presque l'impression qu'ils étaient au même niveau. Presque.
Ses cheveux châtains en un chignon négligé, elle souleva un enfant qu'elle pressa contre elle et Hyoga se sentit suffoquer. Là, dans le noir, à observer la vie des autres tel un théâtre trop banal. Tellement banal qu'il en devenait parfait. Quelque chose qu'il n'avait jamais connu. Des existences si loin des combats à mort, du cosmos et de la chevalerie qu'elles en devenaient d'autant plus précieuses. Et il les enviait, se rendit-il compte en resserrant ses doigts sur le métal glacial. Il enviait aussi bien ce petit garçon, qui connaissait la chaleur d'un foyer et probablement l'amour maternel, que cette femme qui n'avait peut-être par chance pas eu à se battre toute sa vie. Qui pouvait serrer ce qu'elle avait de plus précieux contre elle sans se demander un instant si tout ceci n'était qu'une énième ruse, qu'une énième chimère. Sans s'attendre à le voir s'envoler en poussière…
« Il y a du monde ce soir... »
Il sursauta, brusquement même, avant de reprendre rapidement son souffle. Camus était là, dans l'embrasure la porte vitrée, appuyé à son chambranle. Partiellement illuminé par la lampe de bureau orangé encore allumée et partiellement embrassé par l'obscurité de la nuit qui s'ouvrait à lui. Quelques ombres se battaient sur son visage d'ailleurs, tentant de le couvrir autant qu'elles le pouvaient, en vain. Même lorsque sa frange assombrissait ses yeux indigo, Hyoga y trouvait cette même lumière réconfortante qui avait toujours été dans les yeux de son mentor. Peu importe à quel point il fronçait les sourcils, à quel point il tentait d'avoir l'air dur, cette flamme demeurait dans son regard. Elle n'embrasait pas ses yeux, non, elle se contentait de luire doucement, telle une bougie au cœur de l'hiver ou des braises sous une épaisse couche de cendre.
Camus s'approcha, posant à son tour ses mains sur la rambarde. Plus petit que lui, se surprit Hyoga comme à chaque fois que l'homme se tenait à ses côtés. Plus fragile, tenta-t-il d'étouffer en reportant son regard de nouveau sur les appartements de l'autre côté de la rue. C'était faux. Camus n'était pas plus faible qu'à l'époque. En-tout-cas, le blond en doutait vivement. Son maître avait toujours eu une certaine force, certes pas brute comme le chevalier du taureau, mais une force tout de même. Subtile, délicate. Mortelle. Comment quelque chose d'aussi beau pouvait être aussi dangereux ?… Les pics de glaces, les neiges éternelles, un tapis glacial d'un blanc aveuglant qui avait plus d'une fois faillie causer sa perte. Pur, immaculé et pourtant si cruel. Hyoga secoua brièvement la tête, tentant de chasser ses pensées au passage. Non, la nature n'était pas magnifique, tendre, hideuse ou cruelle. Elle était, c'est tout. Indifférente peut être mais finalement, n'étaient-ils pas eux-mêmes la nature ?…
« J'aime bien regarder les gens d'ici... »
Son regard se posa instantanément sur son mentor, juste à temps pour le voir brièvement hausser les épaules. Camus avait posé un coude sur la rambarde et avait fait reposer sa joue au creux de sa main. Il observait un point devant lui, peut être même la jeune femme et l'enfant que Hyoga épiait quelques secondes auparavant. Pourtant dans son regard, rien. Pas la moindre trace d'émotion, même pas une ombre. Camus se contentait de fixer ce point, son visage complètement vide, peut être dans l'attente d'une réponse ou de quoi que ce soit d'autre.
Camus était… étrange. Hyoga en avait toujours eu conscience, au moins un peu. Seulement loin de la moindre influence du Sanctuaire, sans la moindre armure pour alourdir ses épaules et sans la moindre menace d'une énième guerre sainte pour couper court à son existence, cette étrangeté était d'autant plus prononcée. Et il appréciait ça.
Hyoga reporta lui-même son attention sur l'appartement, se balançant légèrement en arrière en sentant le vent frais soulever quelques de ses mèches. Le mélange des odeurs de fritures mêlées à l'iode et au parfum mielleux des fleurs l'aurait presque fait battre en retrait tant s'en était écoeurant mais ce sentiment étrange dans sa poitrine le forçait à rester. Ses mains agrippées fermement au métal, ses pieds ancrés dans le sol, il continuait encore et encore à chasser les moindres détails et à les brûler dans sa mémoire. Il avait peur, il était terrifié. Mais de quoi ? C'était une autre histoire…
C'était cette impression d'un rappel constant. Presque au bon endroit mais toujours alien au lieu où il se trouvait. Comme s'il devait être quelque part, ailleurs, un ailleurs pourtant si proche et si semblable à ce qui se jouait devant ses yeux. Hyoga était dissonant. Une singularité, il n'avait rien à faire là, se rendit-il compte dans une inspiration défaillante. Il n'aurait pas dû être là, il n'avait aucune raison d'être là. Pire, sa simple présence allait probablement détruire le fragile équilibre de ce lieu, de cette ville, et en déroberait la moindre de ces précieuses vies.
Une main se posa sur son épaule. Froide, glaciale, et pourtant tellement chaleureuse. Hyoga laissa alors son regard paniqué se poser sur Camus. Il laissa ses pupilles sauter de détail en détail sur l'autre homme, gravant cette fois son image à lui dans ses pensées. Son visage, légèrement penché sur le côté, quelques de ses longues mèches glissant gracieusement de son épaule. Ses lèvres d'un pourpre profond dans l'obscurité, gercées encore et toujours, figées dans ce qui n'était pas une moue mais qui n'était pas un sourire non plus. Elles s'entrouvrirent d'ailleurs dans un souffle si superficiel qu'il ne parut même pas être. Ses yeux, soyeux sans lumière du soleil, intimant le plus jeune sans pour autant le pousser à se confier. Et sa peau pâle, bien trop pâle. Diaphane, même au cœur de la nuit, couverte des éclats acidulés de la ville sans pour autant apporter la chaleur qui lui manquait tant.
Une seconde main s'approcha de lui, repoussant l'une de ses mèches blondes dans un geste aussi délicat que familier. Camus suivit son geste, faisant bien attention de faire glisser les quelques cheveux qui s'étaient échappés. « Bouton d'or » avait soufflé plus d'une fois son mentor en l'aidant à attacher ses cheveux. En les lui tressant assit par terre, alors que le blizzard hurlait et que lui observait les flammes danser dans l'âtre. L'odeur du feu de bois, mêlée à celle des épices et du bouillon de viande que préparait souvent le chevalier d'or avait finit plus d'une fois piégée entre ses mèches pour ne disparaître qu'une fois ses cheveux couverts de flocons ou de givre.
'Bouton d'or', ce n'était pas un surnom mais une teinte, celle de ses cheveux. Hyoga n'avait compris ses mots que bien plus tard, lorsqu'il était tombé il y a peut-être deux ou trois ans sur un conte quelconque écrit en français. Devant cette vitrine, son reflet ne renvoyant pas la fatigue qui prenait déjà son corps et son esprit, il était resté immobile. Trop immobile, à fixer la couverture d'un des livres. Les mots lui avaient sauté aux yeux, un français parfait noyé sous des flots et des flots de caractères japonnais. 'Bouton d'or'. Il s'était approché. Sans même s'en rendre compte, il avait parcouru la courte distance qui le séparait du verre avant de se pencher, plissant les yeux comme pour comprendre ce qu'il voyait. Pourtant, il les comprenait parfaitement ces quelques mots inscrits sur la couverture brune. Et même si ça n'avait pas été le cas, la traduction en japonais juste en dessous l'aurai éclairé.
On l'avait appelé. Shun l'avait appelé, mais c'était à peine s'il l'avait entendu. L'anse de son sac de cours autour de son épaule gauche, son uniforme toujours impeccable comme il était de rigueur pour les quelques orphelins survivant de Mitsumasa Kido. Toujours immobile, à sentir monter en lui une émotion qu'il connaissait trop bien et qu'il avait réussi jusqu'ici à étouffer. Et les quelques petits dessins des fleurs éponymes, d'un doré brillant qui accrochaient la lumière, lui donnèrent cette étrange sensation de nostalgie. Il aurait pratiquement pu les imaginer danser dans la brise des sous-bois, un après-midi frais de printemps. Entre les longs brins d'herbes tendres, non loin des vignes qui parsemaient un pays où il n'avait jamais mis les pieds et dont on lui avait rarement parlé. Pourtant, chaque fois que Camus avait évoqué la France, Hyoga l'avait écouté avec la plus grande attention. Quelques détails, des histoires parfois pour s'assurer qu'Isaac et lui s'endorment. Des regrets peut-être, lorsqu'il venait à peine de rentrer du Sanctuaire, son regard vide fixant quelques braises luisant sous les cendres, et son murmure à peine plus fort que le blizzard qui les protégeait.
Il ne fallut qu'une seconde, une simple seconde pour qu'il ne s'engouffre dans la boutique, ignorant les protestations de son frère derrière lui. Mitsumasa Kido était mort, comme la plupart de ses enfants. La fondation était plus puissante que jamais. Et eux, les rares survivants, n'avaient plus à craindre les punitions et les sévices qu'on leur avait infligé pour avoir seulement eu le cran d'exister.
Pourtant, une certaine peur demeurait. Leur géniteur, de l'au-delà, parvenait toujours à les faire marcher au pas. Des élèves parfaits, irréprochables, qui bientôt représenteraient leur père un peu partout sur terre. Des surhommes à qui on avait oublié de seulement demander si ça allait, s'ils avaient besoin de se reposer un peu. Ce soir-là, Hyoga arriva en retard pour ses cours particuliers, Shun aussi d'ailleurs, et personne ne leva la main sur eux. Personne ne les frappa à coups de bâton ni ne tenta de lâcher des chiens sur eux. Rien, peut être juste le regard désapprobateur de Tatsumi. Hyoga s'en moquait, des regards déçus il en avait connu et l'un d'entre eux avait fait naître une haine farouche en lui que seul son entraînement au cœur de la Sibérie était parvenu à étouffer.
Camus ramena sa main près de lui, ses lèvres toujours entrouvertes. Et tout ça, se rendit compte Hyoga, tout ça était terminé désormais. Ses doigts fermement serrés autour de la rambarde, incapable de sentir la brûlure qui prenait ses tendons, il battit des paupières une fois ou deux. Quelques larmes prisonnières de ses cils troublèrent sa vue, alourdissant son regard. C'était terminé. C'était terminé depuis tellement longtemps. Il n'avait pas à vivre pour son père, pour son géniteur. Pour un homme qui avait continué de croire jusqu'au bout qu'il était le seul martyre de cette histoire. Hyoga tenta d'inspirer pour seulement sentir sa gorge se resserrer. Alors il releva la tête, tentant aussi bien de reprendre son souffle que de faire disparaître ses larmes mais ça ne suffisait pas.
Il sentit ses jambes fléchir, prêtes à se dérober sous son poids, et ça aurait été probablement le cas si l'on n'avait pas passé un bras réconfortant autour de lui. Camus l'entraîna doucement contre lui, sans un mot, sans une remarque. Il invita le plus jeune à se cacher de ce monde, à sangloter silencieusement sur son épaule tout en passant une main dans ses cheveux. Exactement comme le chevalier d'or l'avait fait de nombreuses fois en Sibérie, lorsque l'un d'entre eux était cloué au lit. Avec une telle délicatesse, une telle lenteur, tentant comme il le pouvait de leur apporter un réconfort qu'il n'avait probablement jamais lui-même connu. Il essayait et pour Hyoga, c'était tout ce qui comptait.
Le blond s'accrocha à son haut, posant son front contre l'une des épaules de son mentor alors que les siennes étaient secouées par les pleurs. Et il n'avait pas fermé les yeux, non, il les garda grands ouverts, fixant à travers un voile de larmes les jambes de son maître et les siennes. Fixant les lumières de la ville qui rampait sur les motifs du sol du balconnet imitant les planches de bois. Pourquoi une telle douceur ? Et pourquoi venait-elle d'un être qui aurait dû être ô combien cruel ? Sa chaleur sous ses mains, rayonnant sous ses paumes avec une tranquillité qui avait toujours été chez Camus, était tellement précieuse. Qu'arriverait-il si d'aventure elle disparaissait ? Par sa faute ? Il avait besoin d'elle, il avait besoin de Camus. Il était la seule personne vivante sur cette Terre qui lui inspirait une certaine forme de sérénité.
La main continua de lentement passer dans ses cheveux, accrochant parfois quelques mèches emmêlées. Accompagné du rythme régulier qui battait sous les paumes du plus jeune. Un rythme qui avait longtemps suffit à chasser ses angoisses, à lui rappeler au cœur des nuits les plus longues de Sibérie qu'au moins quelqu'un qui comptait pour lui était encore en vie. Lorsque les cauchemars devenaient si pesants qu'il n'osait plus fermer les yeux, lorsque dans les vents violents du blizzard il avait presque l'impression d'entendre la voix de sa mère l'appeler. Lorsque le froid mordant semblait bien dérisoire face au regard si désintéressé de son père, Camus était là. Durant ces longues nuits, il était là, à son chevet. Silencieux, certes, mais prêt à l'écouter si d'aventure Hyoga parvenait à parler.
«C'est dur, entendit-il souffler près de lui. Je sais que c'est dur… Mais ça n'est pas éternel... »
Il resserra sa main autour du tissu sous sa main, abandonnant l'idée de même de lutter contre ses larmes. La brise légère embrassa alors le pan de son visage encore découvert, loin de la chaleur glacial de Camus. Elle glissa contre l'une de ses joues, parvenant pratiquement à faire disparaître les sillons humides qui parcouraient sa peau. Si douce, si tranquille, pareil à l'homme qui le tenait fermement sur ce balcon. Réconfortante presque, lorsque tout ce que l'on avait connu pendant des jours n'était que la morsure du vent et la solitude plus tranchante encore que le froid de Sibérie. Il avait été seul si longtemps, avait vagabondé pendant tant de temps, qu'il craignait ne plus savoir comment être humain de nouveau. Pourtant, sous les mains de son mentor, il ne pouvait nier que quelque chose était en train de changer.
« Il y aura un jour… tu vas te réveiller un jour et tu verras. Tu verras le monde. Tout ce que tu ne pouvais pas voir ou ne voulais pas voir, tu le verras. Comme si la brume se levait. Tu verras le monde... »
Ses mots glissèrent, tombant en une pluie fine. Des notes dorées, les unes après les autres, qui prirent vie un court instant dans le chaos de ses pensées. D'un bouton d'or luisant tranquillement, apportant l'ordre dont il manquait tant. Et sa voix avait été maladroite, certes, mais elle avait été profonde. Grave. Une bénédiction à peine dissimulée derrière un voile d'encouragement. Hyoga renifla légèrement, fermant enfin ses paupières en sentant les dernières larmes lui échapper. Si Camus croyait encore en lui, il pourrait croire en lui. Il avait juste besoin de quelqu'un. N'importe qui. Quelqu'un d'assez fort pour le hisser mais d'assez patient pour le laisser aller à son rythme. Une personne face à qui il n'aurait pas besoin de faire semblant, de donner l'impression que tout allait bien quand ce n'était qu'un mensonge de plus.
Il ne pouvait pas mentir à son mentor et Camus ne le laisserait sûrement pas lui mentir.
« Tu as besoin d'aide Hyoga… Tout ce qui s'est passé… la Fondation, la chevalerie, ça n'est pas normal.
- Je pensais que rien chez nous n'était normal... », parvint-il à articuler dans un éclat de rire désabusé qui se transforma en un énième sanglot.
L'ancien chevalier d'or ne lui laissa pas l'occasion de se cacher. Pas cette fois. Camus se recula rapidement, arrachant au plus jeune une chaleur dont il avait tant besoin, tout en gardant pourtant une main sur son bras. Il l'observait, quelque chose de proche de la peine luisant dans son regard. Dans l'obscurité, les traits de son maître paraissaient plus doux, plus tragiques. Plus éthérés… Sa chaleur glissa sur les bras du plus jeune, disparaissant à l'instant même où on le lâcha.
« Viens... »
Un simple mot, une simple suggestion, vivant dans son souffle pour disparaître dans la brise d'une nuit à la fois trop bruyante et trop silencieuse.
Camus tendit les mains, son visage toujours partiellement embrassé par la lumière. Illuminé par la douceur de son sourire, obscurcit par la peine de son regard. Camus était là sans pour autant vraiment l'être, prêt à disparaître dans l'air tiède, tout comme sa voix s'évanouissait dans un souffle.
Incertain, ses propres mains entourant désormais ses bras, Hyoga avança. Non, trébucha. Il n'était pas seul dans ce vaste monde, il n'était pas seul dans cette existence qu'il ne parvenait à peine à reconnaître. Mais comment savoir ? Comment se convaincre qu'à l'instant où il le toucherait, Camus ne s'évanouirait pas pour laisser sa place au vide ? Comment accepter qu'il y avait une place pour lui dans ce bas monde, loin de la misère et de la mort qui semblait lui coller à la peau ?
Hyoga ferma les yeux avec force, chassant les quelques larmes qui persistaient au coin de ses paupières. C'était si dur, de lutter contre ses propres pensées, contre ce qu'on lui avait enseigné depuis tout petit. Si compliquer de se reconstruire, de s'échapper de cette forme qu'on avait parfaitement moulée jour après jour. Contre cet idéal qu'on lui avait répété être parfait. Mais un chevalier ne tombe pas en morceau, un héritier Kido ne s'effondre pas une fois tous les regards détournés.
Et lui, lui faisait tout le contraire.
À quoi bon continuer finalement ?...
Pourtant même là, au cœur de l'obscurité épaisse de ses pensées, on le tira. On attrapa l'une de ses mains et on le tira en avant, arrachant de lui halètement bref qui se confondu en une exclamation de surprise. Camus, toujours Camus se rendit-il compte en ouvrant les yeux, soudainement assaillit de la clarté du bureau puis celle du couloir. Une détermination qu'il n'avait jamais vraiment connue chez son maître, brûlant silencieusement dans des yeux qu'il ne pouvait que partiellement voir d'ici.
Camus le tirait, Camus le trainait. Ses doigts fermement autours des siens, plus d'émotions sur ses traits qu'il n'en avait jamais eut. Vivant, pareil et ô combien différent. Il l'emmena, du balcon à l'appartement, de l'appartement à la rue bondée. Une ombre parmi les vivants, Hyoga se fit brièvement la réflexion tout en esquivant une jeune femme de peu. Seulement pas lui. Lui devait plus ressemblait à un mec paumé, à zigzaguer entre ces gens tous plus lumineux et colorés les uns que les autres. Entre les éclats de rire bruyant, les conversations engagés et les quelques balbutiement éméchés.
Et…
Ça faisait du bien. Ça faisait du bien, remarqua le blond. D'être noyé dans cette foule, à oublier qu'il était. Son existence, sa vie était bien dérisoire face à ce monde. Ces milliers d'êtres, ces milliers d'histoires qui pressaient contre lui, qui caressaient ses joues de leur présence avant de disparaître. Des rencontres inconscientes, juste le temps à peine d'une seconde, d'un souffle. Juste un regard dérobé avant même de se fondre dans cette masse qui ne cessait de changer. Ici, peut être faisait-il partit du monde. Ses yeux bleus glissèrent des quelques expressions de joies autours de lui, des lumières acides des néons, rose et rouge pour certains, à cette silhouette immuable qui ne cessait de tracer son chemin.
Une ombre, un spectre. Toute la determination du monde dans un homme qui ne cessait d'avancer. Camus était là, à un pas à peine de lui et pourtant…
Hyoga regard sa main autour de la sienne, tellement pâle sous l'éclat chaleureux des nombreux bars. Tellement froide, peu importait la chaleur suffocante de centaines d'être autour d'eux. Si différent, et pourtant si invisible dans cette foule.
Et de la rue, Camus le mena finalement à la plage. Un simple trajet, une poignée de minutes tout au plus, pour atteindre un endroit plongé dans le noir. Un lieu où les vagues rampaient discrètement sur le sable, protégées par la nuit des centaines d'âmes qui hantaient la rue à quelques mètres à peine. La plage, la même qu'il était possible de voir par la grande baie-vitrée. Ce soir, elle était différente…
Personne autour, juste un éclat de rire particulièrement bruyant pour venir rebondir sur l'eau. Camus lâcha alors sa main, tombant pratiquement à genoux sur le sable sec. Assit, ses longs cheveux brossants les grains tout autour de lui. Sa silhouette était à peine visible sous le regard d'une Lune moitié dévoilée. Hyoga ignora quoi faire car pour la première fois depuis des jours, depuis des mois, depuis des années, il parvenait à s'oublier. Vraiment s'oublier. Car cette émotion au fond de lui, cette inquiétude et cette peine, elle n'était pas pour lui. Elles ne naissaient pas d'un quelconque traumatismes, n'avaient pas été réveillés par un cauchemar douloureux ou quelques malheureuses paroles.
Les vagues roulèrent, Camus inspira. Son torse se souleva lentement, ses yeux indigo probablement accroché sur les éclats argentés qui dansaient sur l'eau. Fragile. Encore. Une nouvelle vague d'inquiétude glissa en Hyoga, arrachant un frisson à un guerrier qui pourtant connaissait si bien le froid.
Dans le roullement des vagues, dans les échos presques chimériques des centaines de vies qui grouillaient dans les rues. Isolés, dissimulés dans l'obscurité. Ils étaient là, mais qui auraient put simplement les remarquer ? Qui auraient put savoir, qui aurait put constater leur présence dans le noir de la nuit et dans le vide évident d'un endroit oublié de tous une fois le soleil couché ? Rien, pas le moindre indice pour les réveler ne serait-ce un temps soit peu. Et c'était peut être ça qui l'effrayait…
Même en plein jour, Hyoga avait passé tellement de temps à n'être rien de plus qu'un spectre, qu'une ombre qui glissait entre les existences tellement plus colorées de ses pairs. Il s'était effacé, jour après jour, nuit après nuit, jusqu'à ce que sa simple présence ait autant de sens que le vide de cette plage. Seulement, ce n'était pas pour lui-même qu'il était effrayé…
« Le monde ne sait pas Hyoga, et il ne saura probablement jamais. »
Sa voix, son murmure, se perdait entre les vagues et la brise légère qui ne cessait de jouer entre les mèches blondes du plus jeune. Et il y avait quelque chose, entre ses mots et son souffle, qui paraissait presque s'excuser. Qui paraissait presque accepter et supplier à la fois, mais pas Hyoga. Non, pas lui.
« La réalité dans laquelle tu vis, ce n'est pas la même que celle des autres. Mais cette réalité, elle n'existe plus. Le monde que tu as connu, celui qui t'a forgé et celui auquel tu t'accroches autant, il n'existe plus. Et toi, tu te retrouves là, à contempler un univers que tu n'as jamais réellement connu et qui ne veut pas vraiment de toi. »
Camus reprit son souffle dans une inspiration presque tremblante. Pas hésitante, au contraire. Alors Hyoga s'assit, accueillant la sensation étrange du sable glacé sous ses paumes. Il s'assit, ses jambes croisées, mais pas au même niveau que son mentor, quelques pas à peine derrière lui, sur le côté pour continuer à l'observer.
« Il faut avancer, mais comment avancer ? Comment avancer après tout ce qu'on a vécu ? Après s'être autant approché de la vérité, comment seulement s'enfermer de nouveau dans l'obscurité ? Comment ignorer ? Comment accepter ? Comment ne pas se laisser plonger dans la colère ou l'apathie ? »
Un coup d'œil, dérobé, au-dessus de son épaule. Camus le regardait, en tout cas il le présumait car dans cette obscurité c'était dur de savoir exactement où les yeux indigo tombaient. Était-ce vraiment sur lui ? Ou loin derrière, sur les nombreux complexes qui longeaient la plage ? Ou peut-être plus loin encore, sur un pan d'existence qui n'était pas, que Hyoga ne pouvait comprendre ou comprenait trop bien. Toujours était-il qu'il se tût, le silence bercé de nouveau par le roulement des vagues sur le sable et par cette sensation étrange d'un moment hors du temps. Oui, un moment hors du temps mais un instant plus réel encore que tout ce que Hyoga avait put vivre ses dernières années. Loin du voile distant de la déréalisation, loin de cette apathie qui avait volé à son univers entier les couleurs et la lumière.
Cet instant était beaucoup trop réel.
« Notre réalité n'existe plus, mais nous, nous sommes toujours là. Nous sommes vivants et c'est un miracle en soi. Alors, ça prendra du temps Hyoga mais un jour, ça ira. »
Et Camus détourna de nouveau la tête vers les vagues, laissant le plus jeune suspendu à ses mots.
« Ça ira... »
Hey ! Je suis de retour sur cette histoire après pratiquement un an je crois. Non, je ne l'avais pas abandonné mais avec un emploi du temps chargé, c'est parfois compliqué de trouver le temps d'écrire.
J'espère que ce chapitre vous a plus, avec un peu de teasing sur les pensées de Camus et le passé de Hyoga après la fin de la Guerre Sainte. Je ne vais pas franchement m'étaler pour l'instant, vous verrez la suite (quand j'aurai le temps de l'écrire) !
En-tout-cas, merci d'avoir pris le temps de lire et n'oubliez pas : ça ira ! =)
Adaline's blue : Merci pour ton commentaire ! J'avoue ne pas être professionnelle de la santé mais travailler dans le social peut donner quelques indications.
Sermalina : Merci beaucoup ! Je pense que beaucoup d'entre nous ont dû un jour être confronté à ce genre de sentiments, pas forcément aussi intensément que Hyoga mais…
Bonne continuation à toi aussi !
