Disclaimer : Les personnages mentionnés dans ce texte appartiennent à J.R.R. Tolkien, à Peter Jackson et à ceux qui les ont officiellement façonnés. Je ne fais que les emprunter.
Résumé : Les conséquences joyeuses et agréables d'une tempête de neige dans le Rhovanion.
Note de l'auteur : Il s'agit de la suite directe du chapitre 12 (lorsque Tilda s'endort entre son père et son (futur) beau-père (oui, je l'ai écrit et je l'assume pleinement)). C'est un chapitre bien plus joyeux et sympathique que le chapitre 13, c'est promis. C'est même rempli de choses mignonnes, adorables, que du fluff, que du cheesy, tant et tant que vous risquez une overdose si vous le lisez... J'aurai prévenu.
Mae'n bwrw eira
14 janvier 2942, T.A.
Bard émergea d'un sommeil paisible et sans rêve. Il ouvrit les yeux sur une chambre plongée dans la lueur grise de l'aube qui filtrait par les volets cassés et sentit le froid dans l'air en raison du feu éteint depuis plusieurs heures. Cependant, une partie de son corps était bien au chaud : il baissa les yeux et distingua la silhouette de sa plus jeune fille. Tilda était roulée en boule contre son ventre, semblable à un chat endormi. Ses cheveux étaient éparpillés sur le matelas et sur son visage et ses petits poings serraient la tunique de Bard.
Un sentiment de panique s'empara aussitôt de l'Archer qui releva la tête et croisa le regard de Thranduil.
L'Elfe était allongé sur le lit, en équilibre sur son coude gauche, absolument parfait en tous points. Ses longs cheveux, blancs dans la lumière matinale, étaient rejetés en arrière et semblaient dépourvus du moindre nœud. Ses yeux clairs avaient un éclat similaire à celui des pierres précieuses. Un sourire tranquille flottait sur ses lèvres closes.
Depuis combien de temps est-il réveillé ? Depuis combien de temps nous regarde-t-il dormir ?
Il ne paraissait pas le moins du monde perturbé par la présence de Tilda dans le lit.
« Elle nous a rejoints pendant la nuit », expliqua Thranduil à voix basse. « Elle avait peur, toute seule dans sa chambre. »
Il posa un regard d'une douceur infinie sur la fillette blottie contre Bard.
« Je ne l'ai pas entendue… » murmura Bard, confus.
« Tu dormais profondément », répondit Thranduil avec un sourire compatissant pour son amant.
« Elle t'a vu ? »
Le cœur de Bard battait plus vite que nécessaire dans l'attente de la réponse de Thranduil.
C'était précisément le genre de situation qu'il voulait à tout prix éviter. Que pourrait-il dire à ses enfants s'ils le trouvaient en train de partager son lit avec le roi de Vert-Bois-le-Grand ? Que penseraient-ils, alors qu'ils n'avaient jamais vu leur père avec quelqu'un d'autre que leur mère ?
La façon dont les sourcils de Thranduil s'arquèrent sur son front pâle ne laissèrent aucun doute quant au fait que Tilda avait pris connaissance de la présence du roi des Elfes dans la chambre de son père.
« Je vais m'en aller », chuchota Thranduil. « Si je ne suis pas là à son réveil, tu peux ainsi lui faire croire qu'elle a rêvé ma présence la nuit dernière. »
Bard fronça les sourcils, ennuyé à l'idée de mentir à Tilda et de lui laisser penser que ses yeux l'avaient trompée alors qu'elle n'avait rien imaginé du tout. Il avait le sentiment de trahir sa confiance en agissant de la sorte.
Néanmoins, il hocha la tête à l'attention de Thranduil, reconnaissant que l'Elfe prenne très au sérieux sa décision de ne pas impliquer ses enfants dans leur relation pour l'instant.
Thranduil tendit une main élégante au-dessus du corps assoupi de Tilda et la posa sur la joue de l'Archer. Bard inclina le visage et savoura ce contact, les yeux clos l'espace d'un instant. Puis, avec la même douceur, l'Elfe effleura le visage de la petite fille, dégageant du bout des doigts les mèches qui s'étaient collées sur la peau de son front.
Bard ne put s'empêcher d'esquisser un sourire face à cette scène, une fois de plus saisi par cette curieuse émotion quand il voyait Thranduil avec l'un de ses enfants.
Une ombre passa dans le regard de l'Elfe, le temps d'un battement de cil et disparut.
Ce fut un sourire d'une tendresse absolue qu'il adressa à Bard.
« À ce soir », dit-il dans un murmure.
Bard lui répondit par un sourire tout aussi bienveillant et Thranduil se leva du lit avec grâce, sans un bruit, aussi léger qu'une plume. Il récupéra ses effets personnels et s'éclipsa de la pièce après avoir vérifié que le couloir était encore vide à cette heure matinale.
Bard n'entendit même pas la porte se refermer tant l'Elfe fut discret.
L'Archer passa un bras protecteur autour du corps de sa dernière-née et enfouit son nez dans la chevelure de Tilda, profitant de la chaleur de la fillette et de ces moments précieux qui deviendraient de plus en plus épars le temps passant car, qu'il le veuille ou non, sa fille grandissait et viendrait un jour où elle n'aurait plus peur de dormir toute seule et n'aurait plus besoin de venir se réfugier dans les bras de son père.
« Où est Thranduil ? » lâcha une petite voix pleine de sommeil.
Bard se raidit, dos au lit qu'occupait Tilda, agenouillé devant la cheminée qu'il alimentait de bûches et de brindilles afin d'allumer un feu. Il avait espéré que sa fille ne penserait pas à Thranduil à son réveil et qu'elle aurait cru avoir rêvé, sans avoir besoin de lui mentir. Il détestait l'idée de leurrer ses enfants quand cela ne lui posait aucun problème avec de parfaits inconnus.
Il para son visage d'un sourire de façade et, une fois les premières flammes visibles dans l'âtre, il se releva et fit face à la fillette, minuscule silhouette défaite dans le vaste lit aux couvertures sens dessus-dessous. Elle avait une expression perdue dans le regard, comme si elle cherchait quelque chose.
« Le roi Thranduil ? » fit semblant de s'étonner Bard en s'approchant du lit. « C'est ma chambre, mon chat, et non celle du roi Thranduil. Pourquoi voudrais-tu qu'il soit là ? »
Son ton sonnait si faux : Tilda allait forcément s'en rendre compte, elle était loin d'être stupide.
Bard s'assit sur le lit, aux côtés de la petite fille et passa une main dans son dos, la caressant doucement.
« Mais il était là, cette nuit… » dit Tilda, ses petits sourcils froncés sur son front pâle. « Je lui ai même parlé… »
« Je pense que tu as rêvé qu'il était là. Pour quelle raison, cela demeure un mystère », répondit Bard en feignant l'étonnement. « Bien que j'aie ma petite idée à ce sujet… »
Il chatouilla les côtes de Tilda qui se débattit aussitôt en riant.
« Il semblerait qu'une demoiselle de Dale ait un faible très prononcé pour le roi des Elfes », poursuivit Bard sans cesser de chatouiller sa fille.
Tilda tomba à la renverse sur le matelas, repoussant son père à l'aide de ses pieds, ses mains étant trop occupées à protéger ses côtes et son ventre.
Bard se laissa choir auprès d'elle, faisant mine de souffrir le martyre après avoir reçu l'un des talons de Tilda dans l'estomac.
La petite fille rit plus fort, ravie de s'être débarrassée de son assaillant.
Elle se tourna cependant vers son père et se blottit contre lui, enroulant ses doigts autour des mèches brunes par réflexe.
« Le roi Thranduil est très beau », confirma-t-elle sur un ton tranquille, comme si cette remarque était l'évidence même, sans contestation possible (Bard ne pouvait qu'acquiescer). « C'est dommage qu'il soit seul. Il sourirait plus s'il avait une amoureuse. »
« Qui te dit que ce n'est pas le cas ? » tenta Bard (en se demandant pourquoi il s'engageait sur un chemin aussi épineux).
« Tauriel nous a raconté que sa femme était morte il y a très longtemps, quand Legolas n'était qu'un enfant. Elle a dit qu'il ne s'était jamais remarié depuis et qu'il était très solitaire. »
« C'est fort probable », répondit Bard, songeur.
Thranduil n'avait encore jamais évoqué son épouse en sa présence sauf une seule fois, quand il avait dévoilé l'identité des personnes qui connaissaient le secret de ses blessures masquées par un enchantement.
« De toute façon, c'est normal », poursuivit Tilda.
« Comment cela ? »
La petite fille recula son visage (qu'elle avait niché dans le cou de son père) et dévisagea Bard, le regard grave.
« Sa femme devait être magnifique », expliqua-t-elle très sérieusement. « Il est tellement beau qu'il ne peut pas choisir n'importe qui. Il lui faut quelqu'un d'aussi beau que lui et ça, c'est difficile. »
Bard se sentit partagé entre l'amusement face à tant de candeur et un léger agacement.
« Je vois ce que tu veux dire, mon chat. Cela étant dit, il faut que tu saches qu'il faut plus qu'une belle apparence pour tomber amoureux. Il y a d'autres qualités qui sont bien plus importantes quand on veut partager sa vie avec quelqu'un, comme la gentillesse, l'honnêteté, le respect ou encore la loyauté… »
« Thranduil est gentil et loyal », répliqua Tilda, toujours aussi implacable.
Par Ulmo, elle s'est vraiment entichée de lui.
« Dans ce cas, il met la barre très haut. Je ne vois pas qui pourrait combler son cœur. Il faudrait quelqu'un avec des qualités aussi remarquables », plaisanta Bard, un regard malicieux posé sur la petite fille.
« Je suis beaucoup trop jeune », dit Tilda, un doigt sur les lèvres. « Il faudrait attendre quelques années. Mais de toute façon, je ne suis pas suffisamment jolie. »
Bard eut la sensation qu'un filet d'eau glacée se déversait dans son dos. Il fronça les sourcils.
« Qui a dit ça ? »
« Personne. Moi. Je sais que je ne suis pas aussi jolie qu'un Elfe. Regarde Tauriel. Elle est magnifique. »
Tilda était surprenante. Elle énonçait cela calmement, avec tout l'aplomb d'une enfant de son âge, sans la moindre jalousie.
« Ce n'est pas comparable, ma chérie. Les Elfes sont très différents des Hommes, physiquement. Ils ne vieillissent pas comme nous, il y a quelque chose… d'insaisissable dans leur apparence, quelque chose de très lointain… Tu vois ? »
Tilda hocha la tête.
« Mais pour autant, je te trouve bien plus belle que Tauriel, même si elle est très jolie, je te l'accorde. Elle n'a pas tes fossettes, ni ton petit nez retroussé. »
La fillette esquissa un sourire ravi et plus que large, dévoilant le vide laissé par une dent de lait tombée des semaines auparavant.
« Tu es parfaite », chuchota Bard. Et tu ressembles de plus en plus à ta maman, songea-t-il mais il ferma les yeux et déposa un baiser sur le front de la petite fille, incapable de laisser les mots sortir.
Tilda se laissa retomber sur le dos dans un soupir.
« Qui pourrait être aussi gentil et loyal que Thranduil ? » reprit-elle, les sourcils arqués.
Bard retint un soupir. Et tu es aussi têtue qu'elle, en passant.
« Tu as l'intention de le marier ? »
« Je suis triste qu'il soit tout seul. Personne ne mérite d'être seul, surtout aussi longtemps. »
« Tilda… »
La petite fille dévisagea son père, les lèvres pincées. Soudain, son regard sembla s'illuminer et Bard eut un mauvais pressentiment face au sourire qui se peignit sur le visage de son enfant.
« Tu es gentil, toi. Et tu es loyal, aussi. Tu es courageux. Et tu es très beau. »
« Tu dis cela car je suis ton père, mon chat. C'est normal. »
« Non. C'est faux. Il n'y a pas que moi qui le dis. »
Bard fronça les sourcils une seconde. Qui parlait de lui en ces termes ? Et surtout à portée des oreilles curieuses de sa benjamine ?
« Et puis tu es roi ! » poursuivit Tilda avec enthousiasme.
« Tilda, je ne suis pas… »
« Tu pourrais être avec Thranduil ! Tu es comme lui ! »
Bard se retint de lever les yeux au ciel.
La conversation prenait un tournant compliqué. Il aurait tellement aimé pouvoir dire à Tilda que Thranduil était déjà celui que son cœur avait choisi et réciproquement mais il était encore trop tôt… Elle était plus que clairvoyante et son exaltation avait quelque chose de très rafraîchissant, néanmoins…
« Tilda, voyons… »
« Tu as été longtemps tout seul, toi aussi… »
« Je ne suis pas seul du tout. J'ai trois monstres qui me collent à toute heure du jour et de la nuit et cela me suffit amplement. »
Tilda tira la langue à Bard et sauta du lit avant que son père ne puisse l'attraper.
Cela eut pour effet de mettre un terme à cette étrange conversation, au grand soulagement de Bard. Il quitta le lit à son tour et rejoignit Tilda qui poussait les volets, penchant dangereusement sur le rebord de la fenêtre.
Dehors, tout était couvert d'un épais tapis blanc à perte de vue. La plaine se confondait avec la montagne et le paysage était surplombé d'un lourd manteau de nuages gris.
Le vent était tombé et seul un froid glacial demeurait ce matin.
« J'ai déjà une idée du programme de ta journée », plaisanta Bard, une main sur l'épaule de Tilda.
Le sourire ravi que lui offrit sa fille en guise de réponse valait bien tous les trésors cachés au cœur d'une montagne.
La matinée fut propice à un déferlement d'activités diverses à l'intérieur de la forteresse de Dale et dans ses environs.
Tilda se joignit à Hilda afin de mener un atelier « tarte aux pommes et biscuits d'avoine » tant les provisions apportées par les Elfes étaient nombreuses et surtout parce que le temps à l'extérieur se prêtait à cette activité de façon idéale. Tauriel se joignit au groupe de pâtissiers et remit à Hilda une épice odorante, aussi colorée que sa chevelure de cuivre, qu'elle expliqua être de la cannelle. Selon elle, une pincée dans la tarte aux pommes ainsi que dans d'autres pâtisseries pouvait apporter quelque chose de plus au goût final.
Sigrid se chargea avec d'autres occupants des lieux de la remise en état des chambres nouvellement rétablies. Il s'agissait de nettoyer chaque pièce capable d'être habitée, de l'équiper à l'aide des lits et autres meubles qui avaient pu être sauvés, réparés ou même entièrement construits par les Nains, dont l'habileté dans le travail du bois n'était plus à prouver, et enfin de rendre chaque chambre chaleureuse et accueillante, afin de réconforter et rassurer son futur occupant. D'une certaine manière, Dale se reconstruisait un peu comme une mosaïque, glanant des pièces ici et là, parfois en état, parfois à restaurer, tantôt chez les Elfes, tantôt chez les Nains ou encore parmi les décombres de ce qui restait d'Esgaroth. Cela donnait un résultat assez intéressant et inédit tant Sigrid, parmi d'autres, avait ce don pour harmoniser des objets qui n'avaient aucun lien entre eux au départ. Dale était absolument à l'image de la période qu'ils venaient toutes et tous de traverser et lorsque Sigrid partagea cette pensée avec Bard quand il vint jeter un œil à l'une des chambres, celui-ci fut plus que d'accord.
Bard, accompagné de Percy, de Bain et d'autres habitants de la cité, fit un tour complet des maisons qui avaient été réparées afin de s'assurer que la tempête de neige n'avait pas occasionné de nouveaux dégâts. Par chance, leurs efforts récents n'avaient pas été soufflés par le vent même si Bard devait reconnaître que cela n'avait rien à voir avec la chance mais plutôt avec le talent et l'expérience des Nains et des Elfes qui avaient pris part aux travaux.
Des Nains venus d'Erebor entreprirent de dégager la route reliant les deux cités et ce fut Bofur lui-même qui vint à la rencontre de Bard, en fin de matinée, pour lui transmettre un message de la part du roi. Dáin voulait s'assurer que Dale et ses habitants n'avaient pas trop souffert de la tempête de neige et souhaitait informer Bard que s'il avait besoin de quoique ce fut, il ferait le nécessaire pour répondre à ses besoins. Bard remercia chaleureusement Bofur et expliqua, avec soulagement, qu'il n'y avait aucun incident à déplorer pour le moment et qu'ils ne manquaient de rien. Bofur retrouva Sigrid, Bain et Tilda qui l'accueillirent avec des cris enthousiasmés et resta en leur compagnie le temps du déjeuner avant de regagner la cité sous la montagne pour transmettre la réponse de Bard à son souverain.
L'après-midi arriva et Tilda fut intenable. Tout d'abord, elle voulait absolument goûter la tarte aux pommes mais Hilda avait été ferme à ce sujet : il faudrait attendre l'heure du thé. Ensuite, elle pressa Bard pour aller jusqu'au campement des Elfes car elle avait quelque chose à donner au roi Thranduil et que cela, visiblement, ne pouvait pas attendre une minute de plus.
Bard avait râlé pour la forme mais au fond de lui, il était plus qu'enclin à aller à la rencontre de Thranduil et ne pas avoir à attendre ce soir pour le retrouver. Il proposa à ses autres enfants de se joindre à eux mais Sigrid rétorqua qu'elle préférait rester au coin du feu à tricoter (ce qui n'étonna pas Bard, il savait que Sigrid n'avait pas une affection débordante pour les températures froides et qu'elle avait un tempérament plutôt casanier) et Bain argua qu'il avait envie de faire une sieste après le déjeuner.
Ainsi, chaudement vêtus et emmitouflés dans des écharpes et dans des gants, Bard et Tilda se rendirent au campement des Elfes, main dans la main.
Les Elfes qui montaient la garde devant la tente du roi Thranduil ne demandèrent pas à Bard l'objet de sa visite et se contentèrent de relever les pans de toile, laissant passer l'Archer et son enfant.
« Thranduil ! » s'exclama Tilda, à peine entrée dans la tente.
L'Elfe était installé sur son trône, ses jambes ramenées en tailleur sous lui comme à son habitude, un parchemin dans les mains, un verre bien trop ornementé posé sur la table installée à côté de son siège.
« Tilda ! Tes manières », gronda Bard alors que Tilda lui lâchait la main et courait vers l'Elfe, se souciant de son père comme d'une guigne.
Thranduil esquissa un large sourire à l'adresse seule de la petite fille, déposa son document sur la table, déplia ses longues jambes, se leva et vint s'accroupir devant Tilda. Il accueillit l'enfant à bras ouverts quand celle-ci s'agrippa à son cou pour une étreinte rapide.
Bard leva les yeux au ciel. Si même le roi des Elfes ne disait rien face à l'attitude de sa fille, qui était-il pour la reprendre (à part son père ?) ?
« J'ai rêvé de toi cette nuit ! » dit Tilda lorsque Thranduil la relâcha, ignorant toujours superbement Bard.
« Oh ? Vraiment ? »
Un sourire énigmatique flotta sur les lèvres de l'Elfe et son regard croisa celui de Bard l'espace d'un instant.
« Oui ! J'ai rêvé que tu dormais avec papa et moi, dans sa chambre. »
Heureusement pour Bard, Tilda lui tournait le dos car ses joues devinrent aussi rouges que la robe d'intérieur que portait Thranduil cet après-midi.
« C'est un rêve assez curieux. »
« J'avais l'impression que tu étais vraiment là », poursuivit Tilda.
« Certains rêves sont parfois si réalistes qu'on peut être un peu confus au moment du réveil », répondit Thranduil avec un sourire compatissant. « À défaut de partager le lit de ton papa, je peux partager l'espace de ma tente avec toi pour le moment. Que me vaut l'honneur de ta visite ? »
Tilda recula d'un pas et farfouilla dans le petit sac qui pendait à son épaule. Elle en sortit une boule faite de graisse et de graines, attachée à une longue cordelette et tendit son présent au roi des Elfes.
« Merci beaucoup, gwennig », dit Thranduil d'une voix très douce (Bard sentit son cœur se serrer : Thranduil jouait avec sa voix comme avec ses épées ou son regard, elle était une arme à part entière selon ce qu'il souhaitait obtenir ; et Bard capitulait volontiers, à chaque fois).
Il prit délicatement la boule entre ses longs doigts et posa un regard attendri sur Tilda.
« Je t'avais dit que je t'en ferais une. J'attendais que Hilda soit disponible pour m'aider. »
« Allons l'accrocher, veux-tu ? »
Thranduil se redressa d'un geste élégant et tendit une main à Tilda qui la saisit, son sourire privé d'une dent uniquement pour l'Elfe et personne d'autre. Bard leva à nouveau les yeux en secouant la tête, amusé par le lien qui s'était créé entre Thranduil et elle.
« Mon Seigneur Bard », dit Thranduil lorsqu'il fut à la hauteur de Bard, son regard clair posé sur lui, neutre et pourtant…
« Roi Thranduil », répondit Bard, tâchant de se montrer aussi détaché dans son attitude mais conscient qu'il n'y parvenait qu'à moitié. Si Tilda n'avait pas été là…
Il suivit l'Elfe et la petite fille qui disparaissaient à l'extérieur de la tente et observa Thranduil tandis qu'il soulevait Tilda dans ses bras et la laissait attacher la boule sur l'un des hauts piquets de bois qui maintenaient la toile en place.
« C'est parfait », décréta Thranduil en reposant la petite fille au sol. « Merci encore, Tilda. »
Tilda rayonnait. Elle était absolument et définitivement conquise par le roi des Elfes.
« Puis-je t'offrir quelque chose à boire ou à manger pour te remercier de ce présent ? »
« Non, merci. Nous sortons de table et en plus j'attends l'heure du thé pour manger la tarte aux pommes qu'on a faite ce matin avec Hilda et… oh ! Tu veux venir manger de la tarte aux pommes avec nous tout à l'heure ? »
« Tilda », la reprit Bard, ne sachant plus où se mettre face à l'attitude certes spontanée mais complètement hors des convenances de sa fille.
Thranduil posa un regard amusé sur Bard.
« Tout va bien, Mon Seigneur. Votre fille vient simplement de m'inviter à prendre le thé avec elle, à sa manière, qui est celle d'une enfant de dix ans. »
« Je doute que vous-même vous exprimiez de la sorte à l'âge de dix ans. »
Bard avait toutefois un mal fou à imaginer la façon dont pouvait s'exprimer un Thranduil enfant.
« J'ai, de mémoire, été un enfant bien moins courtois que la demoiselle qui se trouve en notre présence », reconnut Thranduil avec un sourire empreint de nostalgie.
Tilda le questionna du regard, curieuse.
« Je n'étais pas un Elfe très obéissant, au grand désespoir de mon père. »
La petite fille se mit à rire face à cet aveu et Bard lui-même fut à la fois charmé et diverti par l'anecdote.
« Alors, tu veux bien venir ? »
« Je serai ravi de goûter à ta tarte aux pommes, gwennig. Merci pour cette invitation. »
Le sourire de Tilda illumina son visage.
« Et est-ce que tu veux bien venir jouer avec moi dans la neige ? »
Cette fois, Bard dut intervenir. Il posa ses mains sur les épaules de sa fille et adressa un regard contrit à Thranduil.
« Je pense que tu pousses ta chance un peu trop loin, ma jeune demoiselle. Le roi Thranduil a déjà accepté de passer un peu de temps avec toi pour le thé, il me semble que tu exagères cette fois. »
Il baissa les yeux et vit la moue dépitée de sa fille qui baissa le visage, clairement déçue. Sauf qu'il n'avait pas l'intention de céder. Il ouvrit la bouche pour présenter des excuses à Thranduil mais fut pris de court car l'Elfe s'exprima le premier.
« Pour ma part, je pense que Demoiselle Tilda mérite pleinement de se divertir après les semaines qu'elle vient de traverser. Du reste, m'aérer me fera le plus grand bien et c'est pour cela que j'accepte cette nouvelle invitation avec plaisir. »
Tilda poussa une exclamation de joie, se dégagea de l'étreinte de son père et fonça hors de la tente en direction des escaliers qui menaient vers les remparts de la cité.
« Tu n'as pas à tout accepter sous le prétexte que c'est ma fille », dit Bard sur un ton désolé.
Thranduil jeta un coup d'œil vers l'entrée de la tente et effleura la joue de Bard du bout des doigts.
« Je ne le fais pas parce que c'est ta fille. Tilda est une enfant adorable pourvue d'un grand cœur et il me sied d'accéder à ses requêtes dans la mesure du possible. »
« À force de la gâter, elle va devenir insupportable », répliqua Bard avec humour.
Thranduil le fit taire d'un baiser sur les lèvres puis s'éloigna aussitôt, s'emparant d'une longue cape gris foncé qu'il ajusta sur ses épaules.
« Viens, ta fille nous attend », dit-il simplement, quittant la tente d'un pas rapide et tout en élégance.
Bard secoua à nouveau la tête.
Ces deux créatures ensemble causeraient sa perte à coup sûr et il se demanda, sans trop y penser, si Thranduil et Tilda prendraient le pli de se liguer contre lui à la moindre occasion si sa relation avec l'Elfe venait à durer dans le temps au point de faire de Thranduil un membre permanent de leur famille.
Tilda avait décidé de fabriquer ce qui ressemblait à un bonhomme de neige. Elle était en train de façonner une boule dans la neige fraîche, enfoncée jusqu'aux genoux dans le tapis blanc.
Elle poussa une exclamation de surprise véritable quand Thranduil vint à sa rencontre et Bard ne put que partager son étonnement : l'Elfe se déplaçait sur la neige sans s'enfoncer dedans, comme s'il n'avait pas pesé plus qu'une simple plume. Comment un tel prodige était-il seulement possible ?
Thranduil s'accroupit auprès de Tilda et entreprit à son tour de former une boule dans la neige.
« Pourquoi est-ce que tu flottes sur la neige ? »
Thranduil esquissa un sourire amusé.
« Je ne flotte pas. Mes pieds sont posés dessus, regarde. C'est une caractéristique de mon peuple. Nous sommes liés d'une manière très particulière et très intime aux éléments de la Nature. »
« Ça doit être tellement drôle ! »
« Viens », proposa Thranduil en déposant sa boule sur le sol et en tendant les bras à Tilda.
La petite fille fronça son nez, méfiante le temps d'une seconde. Bard esquissa un sourire, un peu en retrait de la scène, ayant trouvé refuge sur une grosse pierre qu'il avait déneigée pour s'installer dessus. Finalement, Tilda hocha la tête, lâcha sa boule de neige et Thranduil la prit dans ses bras et la souleva, se relevant d'un geste agile. Même avec Tilda dans les bras, il ne s'enfonça pas et il parcourut quelques pas le long de la plaine tandis que la petite fille regardait les pieds de l'Elfe, en proie à la fascination.
« C'est comme si on volait », dit-elle d'une voix qui trahissait sa stupéfaction.
Thranduil eut un rire bref.
« On peut voir cela ainsi, si tu veux. »
Alors qu'il poursuivait sa petite promenade avec Tilda contre lui, la portant comme si elle avait été l'objet le plus précieux de toute la Terre du Milieu, Thranduil finit par lancer un regard malicieux à Bard et ce dernier crut imaginer le clin d'œil que l'Elfe lui adressa.
Et, soudain, Thranduil lâcha Tilda qui tomba dans la neige dans un « pouf ! » sonore, le choc évidemment amorti par l'épais tapis. Prise par surprise, la petite fille n'avait pas eu le temps d'anticiper la chute et était désormais couverte de neige de la tête aux pieds. Bard se retint de rire, amusé par l'expression de sa fille mais conscient qu'elle pourrait éventuellement se vexer. Cela n'empêcha pas Thranduil de partir dans un grand éclat de rire, visiblement ravi de sa farce improvisée. À son grand étonnement, Tilda se mit à rire elle aussi et Bard les regarda tous les deux, incapable de croire à la scène qui se jouait sous ses yeux.
Thranduil s'accroupit à nouveau et tendit une main à Tilda pour l'aider à se relever. Il épousseta son manteau et ses cheveux, riant toujours mais moins fort.
« C'était ta vengeance pour la boule de neige de la dernière fois ? » devina Tilda, son regard brillant d'espièglerie dévisageant l'Elfe sans ciller.
« Précisément », répliqua Thranduil, un sourire taquin aux lèvres.
Bard n'y avait même pas pensé. Thranduil avait donc la rancune tenace et la vengeance facile ? Dans ce cas, il allait devoir rester sur ses gardes à l'avenir… Au regard que Thranduil lui adressa, Bard sut que ses pensées étaient partagées et il haussa les épaules, feignant l'indifférence.
Thranduil et Tilda reprirent la création de leur bonhomme de neige, à l'image des autres personnes qui profitaient elles aussi de l'accalmie et de ce terrain de jeu improvisé pour se détendre, passer du temps ensemble et apprécier ce moment hors du temps comme seules les journées de neige pouvaient prodiguer.
Bard participa à sa manière, donnant à Tilda deux branches cassées qu'il avait glanées au pied des remparts de Dale, là où les pierres avaient protégé le sol des chutes de neige. La petite fille montra les branches à Thranduil, en quête de son approbation. Ce fut à cet instant que les sourcils de Tilda se froncèrent. Elle posa les morceaux de bois au sol et saisit les mains de l'Elfe, examinant le bout de ses doigts avec une attention particulière. Bard se demanda ce qu'elle avait pu voir pour réagir de la sorte.
« C'est quoi, les marques sur tes doigts ? »
Bard nota le sourire dénué de joie qui flotta sur les lèvres closes de Thranduil et vit l'Elfe prendre une profonde inspiration avant de répondre à l'enfant.
« Ce sont de simples cicatrices », expliqua-t-il, laissant Tilda tourner et retourner ses doigts entre ses petites mains gantées. « Elles datent de lorsque j'étais très jeune et je ne sais plus très bien comment je les ai eues. »
Bard sentit ses sourcils se froncer malgré lui.
« Oh alors c'était il y a très longtemps ! » répliqua Tilda sans y penser.
Apprendre le tact à Tilda, nota mentalement l'Archer, croisant les bras sur sa poitrine, frissonnant légèrement à force de demeurer immobile dehors.
Cette remarque ne sembla pas offusquer Thranduil cependant, et il eut un sourire d'une tendresse infinie pour la petite fille.
« Oui. Tu te souviens que je suis très vieux, n'est-ce pas ? »
« Plus vieux que certains arbres », reprit Tilda puis elle s'interrompit, considérant Thranduil d'un air grave. « Tu ne fais pas très vieux, heureusement. »
Si elle rajoute « pas comme papa parce que lui, il a des rides autour des yeux », je la bâillonne, songea Bard.
« Est-ce que ça te fait encore mal ? » poursuivit Tilda, ses yeux clairs à nouveau posés sur les marques qui semblaient orner la peau de l'Elfe.
De son perchoir et à cette distance, Bard ne voyait rien, bien entendu. Il vit cependant Tilda caresser doucement le bout des doigts de Thranduil, comme si elle voulait atténuer la… douleur ? des blessures.
« Pas du tout », la rassura Thranduil. « Elles sont trop légères, regarde. Tu les as seulement remarquées parce que tu as une excellente vue. »
Pas faux, pensa Bard. Il avait pourtant eu le loisir de contempler Thranduil à maintes reprises… Ces marques lui avaient échappé. Ou alors ressortaient-elle par contraste avec la neige ? La peau de Thranduil paraissait plus pâle encore par ce temps, mise en valeur par le tapis marmoréen et un ciel de perle.
Thranduil serra affectueusement les mains de Tilda dans les siennes, offrit un sourire apaisant à la petite fille et ramassa les morceaux de bois abandonnés au sol.
« Finissons ce pauvre bonhomme, si tu es d'accord. Il risque d'être embêté sans ses bras. »
Tilda obtempéra et s'appliqua à placer avec précision les branches au bon endroit de l'énorme boule qui servait de torse à leur création. Thranduil s'éclipsa un instant et revint avec des baies noires qui servirent pour les yeux et des baies rouges, plus petites, qui formèrent une bouche souriante dans un arc parfait. Quand ils eurent terminé leur œuvre, Tilda sembla plus que satisfaite et cela parut combler le roi des Elfes car Bard vit qu'il posait un regard d'une douceur immense sur l'enfant, accroupi derrière elle, l'enveloppant de sa cape pour la protéger du froid mordant.
Sous les ordres de Bard qui n'aspirait qu'à retrouver la chaleur de l'âtre, tous trois regagnèrent la forteresse de Dale et constatèrent qu'une odeur alléchante provenait de la cuisine. En passant devant la salle commune, ils avisèrent Sigrid et Bain. La jeune femme était installée dans un fauteuil, devant le feu, et tricotait ce qui ressemblait à une couverture. Face à elle, dans un autre fauteuil, Bain était roulé en boule et dormait profondément. En équilibre sur son ventre et ses genoux dormait une autre créature. Un chat au pelage noir et blanc, qui paraissait avoir vu passer nombre d'hivers.
Bard observa l'animal, son fils puis posa un regard interrogateur sur Sigrid qui se contenta de hausser les épaules.
« Bain l'a trouvé en ramenant du bois pour le feu. Il errait derrière la cuisine, dans le jardin. Il lui a donné à manger et depuis, il le suit comme son ombre. »
Tilda allait amorcer un geste pour s'approcher et caresser le chat mais avant que Bard ne puisse réagir, ce fut Thranduil qui la retint, une main sur son épaule.
« Non, gwennig. Le chat a choisi ton frère. Il semble avoir eu une longue vie bien pénible ; je ne serais pas étonné qu'il ait vécu dans les ruines de Dale toute son existence. Laisse-le dormir avec Bain. »
Bard fut stupéfait. Si ces paroles étaient venues de lui, Tilda aurait sans doute reniflé avec dédain, un peu frustrée de ne pas pouvoir toucher l'animal (en tant que petite dernière, elle avait été trop choyée par sa sœur, son frère et lui-même, il en avait conscience et tous trois le payaient parfois selon l'humeur de l'enfant – il se sentait régulièrement coupable de savoir sa dernière-née privée d'une mère avant même d'avoir pu construire des souvenirs concrets avec elle) mais, car Thranduil était celui qui avait prononcé ces mots, la petite fille hocha la tête et demeura à sa place. Même Sigrid posa un regard ahuri sur le roi des Elfes.
La jeune femme abandonna son ouvrage dans un panier disposé au pied du fauteuil et tous furent d'accord pour ne pas réveiller Bain et son compagnon. Ils se rendirent dans la cuisine et découvrirent Hilda aux fourneaux. Différents effluves leur parvinrent : celui de la tarte tiède, parfumée par la cannelle ; celui du jus de pommes chaud et un dernier arôme qui fit plisser le nez au roi des Elfes. Quand Hilda lui expliqua qu'il s'agissait de vin chaud rehaussé d'agrumes et d'épices, l'expression qui se peignit sur le visage de Thranduil fut mémorable aux yeux de Bard qui lutta pour ne pas éclater de rire.
« Vous avez chauffé… le vin ? » se contenta de répéter Thranduil, visiblement choqué par l'idée.
Hilda considéra le roi des Elfes, un sourcil arqué sur le front, une main sur la hanche. Elle ne paraissait pas le moins du monde impressionnée par cet être millénaire, immense et intimidant. Peu de choses semblaient impressionner Hilda, quand Bard y pensait et c'était sans nul doute ce qui la rendait si rassurante. Sous la protection d'une personne telle que Hilda Bianca, rien de mal ne pouvait arriver.
« Tout à fait, Votre Altesse. Goûtez avant de grimacer, vous verrez. »
Thranduil prit place auprès de Tilda (qui avait insisté pour que le roi soit à ses côtés), en face de Bard, de Sigrid et de Hilda.
Bard le vit renifler avec méfiance le contenu de la tasse que venait de lui tendre Hilda.
Un léger sourire se peignit néanmoins sur les traits délicats de son visage lorsqu'il fit l'effort de goûter.
« Alors ? »
« Je dois reconnaître que c'est inattendu mais ce n'est pas déplaisant. »
« Ou l'art de faire un compliment chez les Elfes ? » répliqua Hilda avec un sourire tandis qu'elle servait les plus jeunes en jus de pomme puis Bard et elle-même en vin chaud. Elle fit passer des assiettes contenant des parts de tarte et Tilda fut la première à finir la sienne, avalant sans prendre le temps de mâcher sous le regard désespéré de son père et de sa sœur.
« J'ignorais que vous connaissiez l'usage de la cannelle », dit Thranduil après sa première bouchée.
« C'est Tauriel qui nous l'a apportée et qui nous a expliqué », répondit Tilda et Bard la reprit un peu sèchement car elle avait encore la bouche pleine – et car il n'était pas certain que Tauriel soit un sujet à aborder devant Thranduil.
Il ne manqua pas l'ombre qui passa dans le regard de l'Elfe, bien vite effacée par un sourire poli.
« Je ne suis pas étonné. Tauriel a toujours été très friande de cette épice et elle en mettait dans toutes les pâtisseries quand elle était petite. »
Bard arqua un sourcil. Quand elle était petite… ? Alors Thranduil avait connu Tauriel enfant ?
« Oh ! Comment était-elle ? » s'exclama Tilda qui, après Thranduil, n'avait d'yeux que pour Tauriel d'après ce que Bard avait pu observer ces dernières semaines.
Le sourire de Thranduil se fit plus sincère et Bard y lut une profonde tendresse alors que l'Elfe posait son regard sur Tilda.
« Elle te ressemblait beaucoup. Elle était pleine d'énergie, se montrait curieuse de tout et était très gourmande. »
« Qui ça ? » lança une voix ensommeillée.
Tous redressèrent la tête vers l'entrée de la cuisine : Bain se tenait sur le seuil, le chat noir et blanc dans ses bras. L'animal semblait mal à l'aise face à des étrangers même s'il restait docilement blotti contre Bain.
« Les marmottes nous rejoignent finalement ? » répliqua Hilda, préparant une tasse de jus de pommes, une part de tarte, une soucoupe d'eau et une petite assiette remplie de poisson pour les deux retardataires.
« On parlait de Tauriel », répondit Tilda en souriant à son frère qui prit place à ses côtés.
Elle dévorait le chat des yeux mais elle se retenait de le toucher, bien consciente de la présence de Thranduil sur sa droite.
« Tu lui as donné un nom ? » demanda-t-elle, passant du coq à l'âne.
« Non », répondit Bain en caressant l'animal. Il le posa au sol près de lui, devant l'eau et le poisson.
« Tu as une idée ? » poursuivit Bard qui ne voyait pas d'objection à ce que le chat soit celui de Bain s'il s'engageait à s'en occuper correctement.
« Pas vraiment, non. »
« Roi Thranduil », intervint Sigrid, cherchant le regard de l'Elfe. « Comment dit-on « chat » en Sindarin ? »
Thranduil esquissa un sourire tranquille tandis qu'il observait Sigrid. Bard aurait payé cher pour connaître les pensées de l'Elfe à cet instant. Il ne savait pas vraiment ce que Thranduil pensait de Sigrid ; ils avaient plus souvent parlé de Tilda.
« Muig », énonça-t-il clairement d'une voix calme et profonde.
« Muig », répéta Sigrid lentement. « Muig… »
Elle questionna son frère du regard. Celui-ci haussa les épaules, une partie de son attention focalisée sur la tarte qu'il engloutissait presqu'aussi vite que sa plus jeune sœur.
« Ça me va », dit-il.
« Muig », dit Tilda à son tour, formant un « o » parfait avec sa bouche afin de s'approprier ce mot nouveau.
Et ainsi se poursuivit ce goûter improvisé, chacun racontant ce qu'il avait fait de sa matinée ou de son après-midi, se resservant en tarte, en jus de pommes ou en vin chaud (Bard sourit quand il vit Thranduil accepter volontiers une deuxième tasse de la part de Hilda) et Bard se surprit à penser qu'il n'aurait jamais pu imaginer une telle scène quelques semaines auparavant tant elle semblait absolument irréelle. Le roi de Vert-Bois-le-Grand, attablé avec sa famille, sa dernière fille réfugiée sur ses genoux, discutant de sujets sans le moindre intérêt diplomatique ou martial, profitant simplement de la chaleur d'une modeste cuisine au sein de la forteresse de ses ancêtres, sous les auspices d'une journée de neige.
La nuit tomba sur Dale et les enfants furent vite couchés et endormis. Ils étaient enclins à rester dans la forteresse maintenant que le lieu était plus qu'habitable et chauffé. Sigrid avait profité de la matinée pour personnaliser un peu plus la chambre de Bain ainsi que la sienne, qu'elle comptait partager avec Tilda. Cette dernière ne protesta pas : la nuit précédente avait calmé ses envies d'indépendance.
Thranduil avait pris congé des enfants, de Hilda et de Bard en fin d'après-midi, regagnant son campement. Il revint dans la chambre à une heure avancée de la soirée.
Bard s'étira devant le feu et sourit quand il entendit la porte s'ouvrir et se refermer, puis le bruit d'une clé que l'on tourne dans la serrure. Il sentit les mains de Thranduil se poser sur ses épaules et les masser doucement, sans un mot alors il se laissa aller à cette caresse, ses muscles détendus sous les doigts gracieux de l'Elfe. Il posa ensuite ses propres mains sur celles de Thranduil et porta l'une d'elles à hauteur de ses yeux, examinant le bout des doigts pâles. Tilda avait vu juste. De discrètes cicatrices marmoréennes étaient comme de minuscules toiles d'araignée sur la pulpe de sa peau.
« Tu as menti à Tilda, tout à l'heure. Tu te souviens très bien de ces cicatrices. Tu te souviens de tout, n'est-ce pas ? »
Il entendit Thranduil soupirer mais l'Elfe contourna néanmoins le fauteuil pour venir se placer face à lui, sa main toujours prisonnière de celle de Bard. Il s'assit sur le tapis, au sol, ses jambes croisées en tailleur et il leva un regard empreint de lassitude sur son amant.
« Tout d'abord, ton assertion est inexacte. Certains souvenirs peuvent disparaître, soit parce que notre mémoire reste malgré tout faillible, soit car nous en décidons ainsi. Ensuite, tout cela appartient au passé et ce n'est pas important. »
Bard offrit un sourire attendri à Thranduil et vit au regard de l'Elfe que les fossettes qui creusaient ses joues à ce geste lui faisaient toujours un effet inexplicable.
« Tu sembles omettre que tout ce qui te concerne revêt une importance capitale à mes yeux », répondit-il sans rompre le contact visuel.
« Fort bien, meleth nín. Ces cicatrices remontent au Premier Âge, lorsque j'étais encore un jeune Elfe. Je n'ai pas menti sur ce point. À cette époque, je vivais à Menegroth, la capitale du royaume de Doriath dans le Beleriand. Menegroth était le palais aux mille cavernes du roi Thingol et de la reine Melian. Doriath était un royaume essentiellement constitué de forêts. Des arbres immenses et majestueux, à perte de vue… »
Le regard de Thranduil se perdit un instant dans le vague et Bard eut l'impression que les lieux de son passé étaient devant ses yeux. Puis il secoua la tête et reporta son attention sur Bard.
« Menegroth a été mis à sac par les Nains en l'an 503. Ils étaient ensorcelés par la malédiction qui pesait sur l'or de Glaurung, le père de tous les dragons, au service de Morgoth. Le roi Thingol a été tué et la reine Melian, dévastée par le chagrin, a quitté Doriath, privant à cet instant le royaume de la protection qu'elle lui avait accordé grâce à l'Anneau qu'elle possédait. Mon père, son père avant lui et moi-même avons combattu pour sauver notre demeure mais Menegroth a sombré et nous avons dû nous exiler. Le Beleriand a sombré au fond des océans lors de la Guerre de la Grande Colère, marquant ainsi la fin du Premier Âge. »
Bard comprenait ce pan de l'histoire dans les grandes lignes car les explications de Thranduil étaient claires, quoique brèves. Cependant…
« Et ces cicatrices ? »
« Ce sont les Nains. J'étais très jeune, un adolescent pour les Hommes et je n'étais pas aussi expérimenté ou entraîné qu'aujourd'hui. J'ai été torturé lorsqu'ils ont réussi à me faire prisonnier et je serais mort si mon père ne m'avait pas retrouvé. »
Bard sentit son cœur se serrer à l'intérieur de sa poitrine. L'animosité que Thranduil éprouvait pour le peuple des Nains remontait à des temps bien plus anciens que sa querelle avec le roi Thrór, alors…
Une fois de plus, il énonçait les faits avec un calme et un recul saisissants même si Bard savait que Thranduil avait eu des millénaires pour surmonter les traumatismes.
Le regard que l'Elfe posa ensuite sur lui indiqua à l'Archer qu'il n'aurait pas d'information complémentaire à ce sujet : de toute manière, il n'avait pas l'intention de questionner Thranduil quant à la nature des tortures subies car ce n'était pas le point essentiel de cette conversation. Du reste, Thranduil avait droit au silence s'il ne souhaitait pas tout partager. Bard lui-même ne lui avait pas raconté toute sa vie et il savait que certains souvenirs demeureraient son jardin secret.
« C'est du passé, Bard. Peu importe. Je n'y pense pas. »
Bard plissa les yeux, essayant de déchiffrer l'expression impassible de l'Elfe. Thranduil esquissa un mince sourire.
« Tes émotions sont comme une vague qui me submerge. Je ne peux même pas y échapper. »
« Je suis désolé… » commença Bard mais Thranduil l'arrêta d'un geste. Bard se laissa tomber à genoux devant l'Elfe, un sourire penaud aux lèvres et ne protesta pas quand Thranduil l'empoigna par sa tunique pour l'attirer à lui.
« Je ne me plains pas. Quand tes émotions sont liées au plaisir que tu ressens, j'en profite amplement », murmura-t-il contre les lèvres de Bard avant de les capturer dans un baiser.
Bard s'abandonna à cette étreinte, ensorcelé par les lèvres de Thranduil sur les siennes, par les mains de l'Elfe parcourant son corps, curieuses, lestes et possessives. Chaque instant supplémentaire passé auprès de Thranduil lui donnait l'impression étrange et merveilleuse que ses sentiments pour lui ne faisaient que croître à un point tel qu'il se demandait si son cœur pouvait contenir autant d'amour pour un seul être.
Il était sûr et certain, à cet instant, d'être profondément amoureux de Thranduil. Il n'avait plus le moindre doute à ce sujet. Cette journée hors du temps, en compagnie de l'Elfe et de sa propre famille, avait-elle été un déclencheur ? Avait-il ouvert les yeux, soudain conscient que ces moments passés au cours des dernières heures, depuis la découverte de Tilda dans son lit entre eux deux jusqu'à ce goûter dans la cuisine tous ensemble, étaient exactement ce à quoi il aspirait pour le reste de son existence ? Sans doute un peu de tout cela.
« Allons dormir, meleth nín », chuchota Thranduil contre son oreille alors que l'Elfe parsemait sa peau de baisers, tendre et dévoué dans le moindre de ses gestes.
Bard soupira, étourdi par la sensation des lèvres de Thranduil sur son corps.
« Je ne suis pas fatigué », répondit-il dans un murmure, un léger sourire aux lèvres. « Je n'ai pas envie de dormir… »
Thranduil abandonna sa gorge et recula son visage. Il posa un regard curieux sur Bard, comme s'il cherchait à lire ses pensées.
Bard se mordit la lèvre, soudain étrangement intimidé par ces yeux gris-bleu fixés sur lui. Il sentit une chaleur familière se répandre dans son ventre.
Lentement, il posa ses mains sur la longue robe d'intérieur que portait Thranduil et commença à en défaire les liens, son regard soutenant celui de l'Elfe.
« Bard… » dit Thranduil, sa voix basse, profonde. Son regard était voilé par un désir qu'il semblait pourtant combattre. La chaleur devint plus intense encore et beaucoup plus ciblée à l'intérieur du corps de Bard.
« Tu avais dit que tu attendrais que je sois prêt », poursuivit-il sur le même ton, sans jamais baisser les yeux.
Les boucles et les nœuds disparurent sous les doigts agiles de l'Archer et d'un mouvement élégant, il ôta le manteau de Thranduil, le faisant tomber autour de lui en une cascade vermeille. Ses mains se posèrent de part et d'autre du visage parfait de son amant.
« Je suis prêt, fy nghariad. »
Traduction des termes utilisés en Sindarin (à partir du site Internet www . realelvish . net) :
Gwennig : jeune fille
Muig : chat
Meleth nín : Mon amour
Traduction du gallois (à partir du livre « Teach Your Cat Welch », car ça ne s'invente pas !) :
Mae'n bwrw eira : Il neige. (prononciation, si ça vous botte : [mine boo-roo ey-ra])
Fy nghariad : Mon amour
