Quand Molesley eut fermé la porte derrière eux, il resta figé sur place, regardant fixement Baxter, sans autre réaction, de toute évidence pris de court par son apparition complètement inattendue.

- M. Molesley…, commença Baxter, d'un air très embarrassé.

L'homme se secoua et répondit :

- Euh, oui, Mlle Baxter… Voudriez-vous… une tasse de thé peut-être ?

Elle sourit timidement :

- Oui, j'aimerais bien une tasse de thé, merci.

A ces mots, Joseph disparut dans la cuisine, et elle se retrouva seule. Elle promena son regard autour d'elle sur l'intérieur de la petite maison, chichement meublée mais propre, quoique de façon évidente, privée d'une touche féminine.

- Votre maison est agréable, dit-elle lorsque Joseph revint de la cuisine.

- Merci. Je vis ici avec mon père, comme vous le savez.

- Oui. Est-il là ?

Elle n'avait pas franchement envie de voir M. Molesley Senior débarquer pendant qu'elle déversait tous ses plus noirs secrets à l'homme qui pourrait potentiellement devenir son fiancé.

- Il est sorti pêcher, il ne sera pas de retour avant plusieurs heures. Nous ne serons pas dérangés, assura Molesley, qui semblait avoir compris les craintes de Baxter. Je vous en prie, asseyez-vous, offrit-il en indiquant le salon.

Quelques minutes plus tard, elle était assise dans un fauteuil avec une tasse de thé, et il avait pris place sur le canapé, de l'autre côté de la table basse. Baxter rassembla son courage et entama la discussion :

- M. Molesley… Joseph, se corrigea-t-elle en insistant sur son prénom. Je veux vous présenter mes excuses pour la manière dont je vous ai abandonné l'autre jour. Ce n'était pas correct, et j'en suis navrée.

- S'il vous plait, ne vous excusez pas, Phyllis. J'ai été maladroit.

- Non, non, cela n'a rien à voir avec vous. Ce que vous avez dit était très gentil. C'est moi le problème. Vous ne savez pas qui je suis vraiment.

- Mais que voulez-vous dire, bien sûr que je sais qui vous êtes, nous nous connaissons depuis plusieurs années maintenant !

- Mais vous ne m'avez pas connue avant.

- Mais cela m'est égal qui vous étiez avant, ce qui m'intéresse c'est la personne que vous êtes maintenant, Phyllis.

- Tout de même, je pense qu'il ne serait pas juste de nous lier par le mariage sans que vous ne sachiez réellement ce que vous acceptez.

- Est-ce que vous parlez de cette histoire avec Coyle ? Vous m'avez déjà parlé de ça. Je sais, pour les bijoux, la prison.

- Vous savez une partie de ce qui s'est passé. Je ne vous ai pas raconté toute l'histoire.

- Oh. Et seriez-vous prête à me la raconter maintenant ? Afin que je puisse me faire ma propre opinion ?

- Oui. C'est pour cela que je suis venue aujourd'hui. Mais c'est très dur pour moi de parler de ça.

- Je comprends. Eh bien, prenez votre temps.

Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels ils sirotèrent tous deux leur thé. Puis elle se lança et parla, d'une voix à peine plus audible qu'un murmure, sans oser le regarder dans les yeux.

- J'étais amoureuse de Coyle. Ou plutôt, je pensais l'être. Maintenant, avec le recul, je réalise que j'étais plutôt envoutée par lui. Comme s'il m'avait jeté un sort. Bref, à cette époque, je pensais que je l'aimais, et je pensais qu'il m'aimait. Il m'avait promis le mariage. Il disait qu'avec l'argent des bijoux, nous pourrions nous enfuir et démarrer une nouvelle vie. J'ai été assez stupide pour le croire. Vous savez ce qu'il est advenu. Il a disparu avec l'argent, mais sans moi. Ça c'est la partie que vous connaissez. Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que lorsqu'il m'a abandonnée, j'étais enceinte.

Molesley tenta de dissimuler un léger sursaut devant cette révélation.

- Et… qu'est-il advenu de l'enfant ?, demanda-t-il doucement.

- Il n'y a jamais eu d'enfant.

- Oh ? Je suis navré. Alors vous l'avez perdu ?

- Non. Enfin, si, en quelque sorte. J'ai fait en sorte qu'il n'y en ait pas.

Ses mains tremblaient pendant qu'elle parlait, et des larmes emplissaient ses yeux, prêtes à se déverser.

- J'ai été arrêtée seulement quelques heures après être allée…

Elle ne termina pas sa phrase, trop honteuse pour prononcer les mots à haute voix. Molesley gardait le silence, se laissant manifestement un peu de temps pour absorber l'information.

- Vous voyez, Joseph, c'est pour cela que je pense que vous méritez mieux que moi. J'ai tellement honte de ce que j'ai fait, je pense que je ne suis pas digne de vous.

- Pas digne de moi…, répéta-t-il, pensif. Mais Phyllis… j'ai réparé des routes. Qui ne serait pas « digne » de moi ? Je ne suis rien.

- Vous êtes un honnête homme qui a travaillé dur pour devenir maître d'école, et a pris d'honnêtes emplois quand la nécessité s'est présentée ! Vous n'avez jamais rien fait d'aussi misérable !

- Vous étiez en détresse…

Il l'observa intensément pendant quelques secondes, et les larmes qui coulaient sur ses joues en silence lui brisaient le coeur.

- Vous savez, Phyllis, il y a aussi des choses dans mon passé dont je ne suis pas fier…

Elle s'offusqua.

- Des choses telles que celle-ci ?!

Son ton démontrait clairement qu'elle considérait que rien ne saurait être pire que ses propres actions.

- Pendant la guerre, j'ai été exempté de service. Pour raisons médicales. Sauf que je n'avais aucun problème médical.

Phyllis leva les yeux vers lui, surprise.

- La Comtesse Douairière a pris mon père en pitié, et a voulu lui épargner de devoir envoyer son fils unique au front, alors elle a convaincu Dr Clarkson d'écrire un faux rapport. Et je n'ai rien dit contre ça. Je suis un lâche. Donc, vous voyez ? Je ne suis pas un homme si honorable, après tout. Qui n'est pas digne de qui, maintenant ?

Phyllis secoua la tête en signe de dénégation, et répliqua :

- Cela ne vous rend pas indigne à mes yeux.

- Eh bien, cela ne vous rend pas indigne à mes yeux non plus.

L'ombre d'un sourire apparut sur les lèvres de Phyllis.

- M'avez-vous raconté la totalité de l'histoire maintenant ?, demanda-t-il avec sérieux.

- Oui, répondit-elle.

- Bien. Dans ce cas, j'ai une dernière question pour vous.

- Oui ?

Phyllis ouvrit de grands yeux lorsqu'il se leva du canapé pour venir en face d'elle, et posa un genou à terre, tout en prenant sa main :

- Phyllis Baxter, me ferez-vous l'honneur de devenir ma femme ?

Elle rit tandis que des larmes toutes fraîches coulaient à nouveau sur ses joues. Elle ferma les yeux, reposa son front contre celui de Molesley, et chuchota :

- Oui, Joseph, je serai votre femme.

Un large sourire éclata sur le visage de Joseph, et il releva la tête pour amener ses lèvres à la rencontre de celles de Phyllis dans un chaste baiser. En se relevant, il serra doucement ses bras, en ajoutant rapidement :

- Euh, attendez ici, s'il vous plait, je reviens tout de suite.

Elle l'entendit fouiller quelque part dans une commode, et fit usage de ces quelques instants pour revenir à la réalité, et tenter de réaliser ce qui venait de se passer. Elle était fiancée. Il revint, en tenant une petite boîte en velours rouge. Il lui présenta timidement, et en sortit une bague :

- Ce n'est pas grand-chose, mais… c'était la bague de fiançailles de ma mère. Mon père la gardait pour ma future épouse, mais je pensais que je ne m'en servirais jamais…

Il glissa l'anneau doré, orné d'une petite pierre brillante, sur le doigt de Phyllis. Elle la regarda avec adoration, et dit :

- Elle est magnifique, Joseph.

Un joyeux sourire illumina son visage encore tout humide, et elle se mit sur la pointe des pieds pour lui offrir un autre baiser.

x x x x

Ils prirent le chemin du retour vers le château, bras dessus bras dessous, en bavardant de façon animée. La journée était grise et la pluie menaçait, mais à leurs yeux c'était le plus beau jour de leur vie. Il était bientôt l'heure du déjeuner, ils avaient donc décidé de se présenter tous les deux à l'office et de faire leur annonce. En effet, tout le monde était installé autour de la grande table lorsqu'ils entrèrent à l'office, et Thomas jeta un œil curieux à Molesley, se demandant ce qu'il faisait là. Le regard de Phyllis croisa celui d'Anna, et elle ne put réprimer un sourire lorsque celle-ci lui adressa un clin d'œil complice. Qu'elle était reconnaissante à Anna (et à Thomas, avec son style si personnel), de l'avoir convaincue d'aller parler à Joseph. Daisy faillit les emboutir en apportant une grosse marmite sur la table.

- Oh, M. Molesley, bonjour, que faites-vous ici ? Il n'y a pas d'occasion spéciale prévue aujourd'hui !

- Non, Daisy, je ne suis pas là pour travailler.

Il prit la main de Baxter et s'adressa à toute l'assemblée d'une voix forte :

- Tout le monde, Mlle Baxter et moi souhaiterions faire une annonce !

Tous les regards se fixèrent sur eux, et il poursuivit gaiement :

- Mlle Baxter a accepté de devenir ma femme. Nous sommes fiancés !

Des hourras et des félicitations explosèrent autour de la table. Mme Hughes eut un sursaut de surprise, joignant ses mains contre sa poitrine. Anna se leva et contourna la table pour aller étreindre Baxter, et lui murmura à l'oreille :

- Félicitations, Phyllis, je suis très heureuse pour vous !

- Merci Anna. Vous aviez raison…, sourit Baxter.

- Félicitations, M. Molesley, dit Bates, en lui offrant une vigoureuse poignée de main.

- Vous allez rester déjeuner avec nous, M. Molesley, offrit Mme Patmore.

- Oh, eh bien, si vous proposez, j'en serais ravi !, répondit Molesley de bon cœur.

Il s'assit à côté de Phyllis, et un joyeux bavardage se poursuivit tout au long du repas, tandis que M. Bates et Mme Hughes énuméraient les avantages d'un mariage tardif.

x x x x

Plus tard dans l'après-midi, Molesley était rentré chez lui, et Phyllis était penchée sur un chemisier de la Comtesse qu'elle reprisait. John et Anna étaient assis à la longue table, et tandis qu'elle travaillait à tricoter un pull pour Johnny, John passait en revue plusieurs lettres d'agents immobiliers, pointant les avantages et inconvénients de chaque annonce.

- Celui-ci est trop grand et trop cher.

- On l'élimine alors, dit Anna.

- Celui-ci n'est pas cher… En fait il est si bon marché que je me demande bien dans quel état il est… J'espère que ce n'est pas une ruine…

- On peut toujours aller le voir. S'il est bon marché, cela nous laisserait suffisamment de budget pour le moderniser.

- Oui mais cela prendrait plus de temps avant qu'on puisse y vivre, et l'ouvrir, par contre.

- Oui, mais peut-être que le sacrifice en vaut le coup, si l'endroit a du potentiel, argumenta Anna. À mon avis il faut aller le voir.

- Vos désirs sont des ordres, Mme Bates, sourit-il, en posant la lettre sur la pile de celles auxquelles il devait répondre. Que penses-tu de celui-ci ?

Anna fronça les sourcils :

- C'est un peu loin d'ici…

- Mais d'une taille correcte et à un prix raisonnable, précisa-t-il.

- Hmm, dit-elle, pas convaincue.

- Je suis navré de n'avoir rien trouvé à Downton même, ma chérie.

Elle fit une petite grimace.

- Je ne laisse pas tomber, dit-elle avec détermination.

Il lui adressa un regard plein d'amour.

- C'est pour ça que je vous aime, Mme Bates. Vous ne laissez jamais tomber.

Et ils échangèrent des sourires complices.

x x x x

Baxter ne pouvait s'empêcher de sourire tandis qu'elle habillait Lady Grantham pour le diner. Malgré tous ses efforts, elle n'avait pas été capable d'effacer ce sourire béat de son visage toute la journée. Fiancée. Le mot tournait et retournait dans son esprit, l'empêchant de bien se concentrer sur son travail. Au bout d'un moment, Lady Grantham remarqua que quelque chose sortait de l'ordinaire. Sa femme de chambre était habituellement plutôt discrète, pas du genre à afficher un visage si joyeux.

- Baxter, que se passe-t-il ?, s'enquit-elle. Vous avez l'air pleine d'entrain.

Baxter eut un petit rire.

- Je suis heureuse, Madame.

- J'en suis ravie. Et quelle est la cause de ce soudain bonheur ?

Baxter se mordit la lèvre inférieure pour s'empêcher de pouffer comme une adolescente. Elle étendit sa main vers sa maitresse, pour lui montrer sa bague :

- Je suis fiancée, Madame. Je vais me marier.

Lady Grantham sursauta de surprise. Elle n'avait pas connaissance que qui que ce soit ait fait la cour à sa femme de chambre, et au vu de son âge, elle ne pensait pas que cela arriverait. Baxter n'avait jamais mentionné sa relation avec Molesley auparavant, et elle n'avait jamais posé de questions sur la vie privée de sa femme de chambre.

- Baxter ! Félicitations ! C'est une grande nouvelle !

- Merci Madame.

- Et qui est l'heureux élu ? Si je peux me permettre, bien sûr.

- Bien entendu Madame. C'est M. Molesley.

- Oh, je vois.

Comme à peu près tout le monde, Cora ne voyait pas bien ce que Phyllis trouvait à M. Molesley, mais là encore, elle n'était pas du style à juger les choix conjugaux de ses domestiques, tant que cela ne perturbait pas sa propre vie.

- Une belle nouvelle, en effet, répéta-t-elle. Pour vous, tout du moins, peut-être moins pour moi…, songea-t-elle. Prévoyez-vous de quitter mon service après votre mariage ?

Il n'était pas habituel qu'une femme de chambre garde son emploi si elle se mariait, mais Anna avait été la première à ne pas respecter cette règle. Cependant, l'époux d'Anna était également leur employé, ce qui rendait son cas un peu différent de celui de Baxter, dont le futur époux travaillait et vivait au village.

- Je… Je n'ai pas encore réfléchi à cela, Madame, admit Baxter. Souhaitez-vous que je m'en aille ?

- Pas du tout, Baxter ! Je suis très satisfaite de vos services, je souhaite vous garder le plus longtemps possible.

- Je vous remercie, Madame. J'aime mon travail, donc, si vous me le permettez, j'aimerais le poursuivre. Cependant je pense que j'aimerais aller habiter au village avec M. Molesley.

- Nous avons déjà beaucoup de domestiques qui vivent hors du château, donc je ne vois pas pourquoi vous ne pourriez pas. Mon Dieu, allons-nous devoir vous appeler Molesley ?, demanda Cora, alors que la question lui vint soudainement.

Baxter rit.

- Cela ne me gêne pas que vous m'appeliez toujours Baxter Madame… Tout comme Anna est toujours Anna, et Mme Hughes est toujours Mme Hughes.

- Je vous en remercie, je pense que j'en serais plus à l'aise, avoua Cora. Si je devais appeler après « Molesley », je m'attendrais toujours à le voir apparaitre lui dans ma chambre…

- Cela me paraitrait étrange à moi aussi Madame.

- Alors nous voilà d'accord. On continuera à vous appeler Baxter, conclut Cora.