En cette soirée du mois d'août, Baxter et Molesley se trouvaient seuls à l'office, bavardant autour d'une tasse de thé nocturne. Tous les autres étaient déjà partis se coucher, y compris Barrow, qui les avaient laissés seuls, en faisant encore une fois des commentaires ironiques sur le fait que M. Carson ne les auraient pas laissés faire ça. La date du mariage avait été fixée au tout début du mois de septembre, et Molesley continuait de hanter l'office à la moindre occasion. Ce soir-là, Phyllis était inquiète, car sa sœur lui avait de nouveau écrit, et cette fois, le jeune Joseph avait contracté la rougeole.
- J'espère que ça ne va pas trop s'aggraver, dit-elle en prenant une gorgée de thé.
- Je crois que c'est rarement le cas, pour les enfants de son âge, non ?, répondit Molesley.
- Oui, vous avez raison.
- Ah, les enfants… Une telle joie et un tel souci, tout à la fois…, songea Joseph.
Phyllis l'observa avec attention :
- N'êtes-vous pas trop déçu que je ne puisse pas vous en donner ?
Molesley se récria :
- Comment ? Mais non ! J'ai toujours pensé que je ne me marierais jamais, alors des enfants… Enfin, ne vous méprenez pas, j'aurais aimé être père. Mais j'ai abandonné cette idée il y a bien longtemps. J'ai mes élèves maintenant.
Il se pencha vers Phyllis et lui prit doucement la main :
- Ne vous en faites pas, Phyllis, vous êtes largement suffisante pour me rendre heureux.
Baxter sourit :
- Je suis ravie d'entendre cela.
- Mais c'est la vérité, ma chère.
- Et vous ? Regrettez-vous de ne pas avoir d'enfant ?
- Oh, moi… Je n'y ai jamais vraiment réfléchi. Comme vous, je n'ai jamais pensé que je me marierais un jour, donc je ne l'envisageais même pas. Mais… Je suppose que j'aurais aimé cela aussi. Mais bon, nous devons prendre la vie comme elle vient. Il semblerait qu'être parent n'était pas prévu pour nous. Comme vous l'avez dit, vous serez suffisant pour me rendre heureuse.
Molesley lui renvoya son sourire.
- Je vais rentrer, maintenant, il est tard. Vous devriez être déjà couchée, et moi aussi.
Ils se levèrent tous les deux, et il l'embrassa chastement sur la joue.
- J'ai tellement hâte de ne plus être obligée de me séparer de vous tous les soirs, dit-elle.
- Oh, oui, moi aussi, approuva-t-il. Bientôt, ma chère. C'est dans moins d'un mois maintenant.
x x x x
La vente du Grantham Arms avait été effective au début du mois d'août, pour la plus grande satisfaction autant des vendeurs que des acheteurs. À présent, Anna et John s'y rendaient à chaque fois qu'ils arrivaient à s'échapper du château, afin de le préparer. Ils avaient choisi de fermer l'hôtel pour deux mois afin de le faire rénover et moderniser avant de sa réouverture mi-octobre. La date de terme d'Anna était juste avant Noël, donc ils seraient bien établis avant la naissance du bébé, ainsi qu'ils le souhaitaient depuis le début. Ils avaient prévu avec Lord Grantham et Lady Mary de rester à leur service jusqu'à la fin du mois de septembre, mais les maitres leur accordaient plus de temps libre pour gérer la transition.
Ce jour-là, Anna cousait des rideaux pour leur futur logement, en utilisant la machine à coudre que John lui avait offert pour son dernier anniversaire. Elle était maintenant aussi bien équipée, voire mieux, que Baxter. Et elle en profitait à fond, produisant rideaux, linge de lit, serviettes et autres à profusion pour eux et pour l'hôtel, ainsi que des vêtements pour toute la famille. Elle était une couturière de talent, même Lady Mary l'affirmait. La Dame se lamentait régulièrement ces temps-ci du fait qu'elle ne retrouverait jamais une femme de chambre aussi précieuse qu'Anna. Anna avait proposé de former Lily pour la remplacer, puisque la jeune fille était au service de la famille comme femme de ménage depuis plusieurs années et qu'elle était un bon élément. Après réflexion, Lady Mary avait décidé qu'elle ne souhaitait pas remplacer Anna pour son habillage et déshabillage, au grand dam de sa grand-mère la Comtesse Douairière. Mary ne pensait pas trouver quelqu'un qui puisse prendre la place si intime qu'occupait Anna. Mais Lily serait en charge de s'occuper de ses vêtements et chaussures. Quant aux bavardages qui allaient beaucoup manquer à Lady Mary, si on l'en croyait, Anna lui fit comprendre qu'elle serait toujours la bienvenue pour une tasse de thé dans leur nouveau logement, offre dont Mary comptait bien profiter aussi souvent que possible. De l'autre côté, Lord Grantham n'avait pu se résoudre à se passer d'un valet. L'habitude d'avoir quelqu'un pour l'habiller était très ancienne et très bien incrustée, et il était moins prompt à se moderniser. Il cherchait donc un remplaçant à Bates. Barrow bien entendu n'était plus intéressé par cet emploi, puisqu'il avait acquis le poste plus attrayant de majordome, et il n'y avait aucun autre employé masculin dans le personnel qui puisse prétendre à ce rôle. Andy n'était pas intéressé non plus, puisqu'il comptait reprendre progressivement la ferme de M. Mason, et Albert était bien trop jeune et inexpérimenté. Lord Grantham avait donc demandé à Bates et Barrow de mener conjointement les entretiens des candidats, et de lui présenter ceux qu'ils auraient jugés dignes. Les deux hommes n'étaient pas spécialement enchantés de devoir passer plus de temps ensemble et se mettre d'accord, mais comme cela était nécessaire pour rendre possible le départ de Bates du château, Barrow finit par trouver un peu de bonne volonté à investir dans cette tâche.
Tandis qu'Anna terminait de coudre son rideau, John rentra au cottage, de retour de l'hôtel. Anna leva les yeux et lui envoya un sourire radieux quand il se pencha vers elle et déposa un baiser sur ses cheveux :
- Bonjour ma chérie. Les choses avancent comme tu veux ?
- Très bien, quand je ne suis pas retardée par ce jeune homme qui met absolument tout ce qu'il trouve dans sa bouche, dit-elle en désignant Johnny qui était assis par terre à côté d'elle, jouant avec des figurines d'animaux. Je l'ai trouvé en train de mâchouiller une de tes ceintures tout à l'heure !
- Vilain garçon, dit John en riant. J'espère que ça aide à soulager sa poussée dentaire au moins.
- Et toi, comment ça s'est passé ?, demanda Anna. Tout est réglé avec le plombier et l'électricien ?
- Oui, c'est tout bon. Ils commenceront les travaux dès que l'hôtel sera fermé, la semaine prochaine.
- Bien.
Ils avaient décidé de moderniser le bâtiment, en faisant raccorder toutes les pièces à l'électricité, et en ajoutant un lavabo dans toutes les chambres. Certaines chambres auraient même leur salle de bain privée. Tandis qu'ils parlaient, Johnny avait remarqué l'arrivée de son père, s'était levé et se trouvait à présent agrippé à sa jambe de pantalon, essayant bruyamment d'attirer son attention.
- Qu'est-ce qui se passe, mon garçon ?, dit John en se penchant vers son fils. C'est un très beau cheval que tu as là, dit-il en prenant le jouet que lui tendait l'enfant. Tu veux jouer avec ton papa ? Eh bien ça me ferait plaisir aussi.
John se pencha pour ramasser quelques petits animaux, mais Anna se leva rapidement pour l'aider, car il avait du mal à ramasser des objets au sol, à cause de sa jambe blessée.
- Je peux le faire, ma chérie, protesta-t-il. Tu ne devrais pas faire ça dans ton état.
- J'ai moins de mal à toucher le sol que toi, le gronda-t-elle, malgré mon état.
Elle rassembla rapidement tous les jouets et les posa sur la table voisine, afin que John puisse jouer aisément avec son fils. Avec un sourire reconnaissant, il s'assit sur une chaise et souleva le bébé qui tendait impatiemment les bras vers son père. Quand l'enfant fut installé sur ses genoux, tous les deux portèrent leur attention sur les animaux miniatures :
- Alors qu'avons-nous là ?, commença John, en montrant un jouet. C'est une vache. Quel bruit fait la vache, Johnny ? La vache fait…
- Meeeuuuuuhhh, répondit le petit garçon.
- Bravo, c'est ça mon grand, la vache fait meuh !
Alors qu'ils continuaient avec les autres animaux, Anna se retourna vers sa machine à coudre. Avant de se remettre au travail, elle expira un soupir de contentement. Elle sentait l'amour et le bonheur couler dans ses veines, et un sourire discret alluma son visage lorsqu'elle sentit son bébé à naître donner un coup dans son ventre. Alors qu'elle caressait la bosse en réponse, elle murmura :
- Oui mon tout-petit, nous allons être très heureux, tous les quatre.
x x x x
Par une chaude matinée de la dernière semaine du mois d'août, Baxter terminait d'habiller Lady Grantham.
- Alors, Baxter, est-ce que tout est prêt pour le mariage ?, demanda Lady Grantham aimablement.
- Oui, Madame, sourit Baxter. Nous sommes tous les deux ravis.
- Où allez-vous tenir la réception ?
- Oh, nous organisons simplement un déjeuner festif à l'office. Nous ne voulons rien de plus grandiose.
- C'est prévu pour le trois septembre, c'est bien cela ?
- Oui Madame.
- Vous prendrez donc votre journée ce jour-là.
- Merci, Madame.
- Et il y aura une lune de miel ?
- Nous irons passer trois jours à Scarborough. Anna et Mme Hughes me remplaceront, n'ayez crainte, Madame.
- Oh je ne m'inquiète pas. Je suis contente que vous ayez décidé de rester à mon service après votre mariage. Vous êtes une excellente femme de chambre. Je n'aimerais pas du tout vous perdre.
- Merci beaucoup, Madame, répondit Baxter en rougissant légèrement.
- C'est déjà suffisamment contrariant que Lady Mary et Lord Grantham doivent se séparer de leurs propres domestiques personnels. Je n'apprécierais pas trop de changement d'un coup.
- Je n'ai aucune intention de partir, Madame.
- Bien.
Baxter se concentra quelques instants sur la coiffure de Cora, puis demanda :
- M'autoriseriez-vous à me rendre à Ripon demain ? C'est que je viens de recevoir une lettre de ma sœur. Enfin de sa voisine, pour être précise, qui m'informe que ma sœur a attrapé la rougeole à la suite de son fils. J'aimerais pouvoir leur rendre visite.
- Oh, c'est terrible ! Bien sûr, Baxter, vous devez y aller. Parlez-vous de la même sœur qui a récemment perdu son mari ?
- Oui Madame, c'est bien elle.
- Quelle malchance… J'espère vraiment qu'elle n'est pas trop gravement malade. Ma cousine Isobel nous disait que cette épidémie de rougeole à Ripon est vraiment inquiétante… Il est presque étonnant qu'elle n'ait pas encore atteint Downton.
- Espérons qu'il n'en soit rien.
- Vous avez raison. En tout cas, allez-y, ne vous inquiétez pas.
- Je vous remercie Madame. Est-ce que ce sera tout ?, demanda Baxter alors qu'elle mettait la touche finale à la coiffure de Cora.
- Oui, merci Baxter.
- Très bien Madame.
x x x x
Le lendemain, Baxter débarquait du bus qui la ramenait de Ripon, et Molesley l'attendait fébrilement à l'arrêt de bus.
- Alors, comment cela s'est-il passé ?, demanda-t-il. Comment va votre sœur ?
Phyllis semblait très inquiète, et ses yeux brillaient un peu trop.
- Elle est sévèrement malade… Joseph va bien, il est guéri, mais maintenant c'est elle, et le petit. Ils sont malades tous les deux. Leur voisine et Beckie veillent sur eux du mieux qu'ils peuvent, mais ce n'est vraiment pas la joie… Angela m'a à peine reconnue quand j'étais là-bas, elle était complètement assommée par la fièvre.
- Doux Jésus. Je suis vraiment navrée, Phyllis.
- Une chose est certaine, elle ne pourra pas être là au mariage la semaine prochaine. Je suis si déçue, je me faisais une telle joie de sa présence et celle des enfants…
- Voulez-vous qu'on repousse le mariage ?, demanda Joseph. Je suis sûr que c'est possible. On peut attendre qu'elle se rétablisse. Si sa présence est si importante à vos yeux.
Phyllis observa Joseph pendant un moment, considérant de toute évidence sa proposition, puis elle secoua la tête.
- Non. Nous avons attendu assez longtemps. Je veux être votre épouse dès que possible. Et de plus, tout est prévu, Mme Patmore et Daisy ont tout prévu pour le déjeuner de mariage, et la lune de miel… Non, ne changeons rien.
- Très bien, comme vous le souhaitez, ma chère. J'espère qu'Angela ira vite mieux. Nous pourrons toujours lui rendre visite après le mariage, sur notre route vers Scarborough.
Phyllis sourit affectueusement à son fiancé. Il était si attentionné et aimable. Elle se sentait chanceuse.
x x x x
Trois jours plus tard, le personnel était rassemblé autour de la table du petit-déjeuner à l'office. Ce matin-là, la famille Bates avait rejoint le personnel qui résidait au château. Ils prenaient souvent leur petit-déjeuner au cottage ces derniers temps, mais ce jour-là, Bates et Barrow avaient prévu deux entretiens avec des candidats au poste de valet tôt dans la matinée, donc la famille avait rejoint le château plus tôt. Le mariage de Baxter et Molesley avait lieu seulement deux jours plus tard, et Anna et Baxter bavardaient à ce sujet tout en buvant leur tasse de thé.
- Alors, Mlle Baxter, j'espère que nous trouverons un instant ce matin pour notre dernier essayage de robe.
Phyllis s'était offert une nouvelle robe pour l'occasion. Pas une véritable « robe de mariée », car elle se serait sentie un peu ridicule, elle et sa fin de quarantaine, mais tout de même une jolie robe, qu'Anna avait insisté pour améliorer avec quelques ajouts de sa propre confection.
- Je pense que oui, répondit Phyllis. J'ai bien avancé mon travail hier, donc je ne suis pas très chargée aujourd'hui.
Quelques heures plus tard, Anna et Phyllis avaient trouvé refuge dans le salon privé de Mme Hughes. Phyllis avait enfilé la robe ainsi que le chapeau et les gants assortis, et Anna tournait autour d'elle, faisant ses dernières vérifications. Mme Hughes les regardait avec affection, tout en faisant ses comptes.
- Eh bien, je trouve cela plutôt satisfaisant, conclut Anna. Il ne restera plus qu'à ajouter quelques fleurs fraiches à ce chapeau le jour-même et vous serez une mariée tout à fait ravissante.
- Ravissante, absolument, approuva Mme Hughes en souriant. Je suis sure que M. Molesley sera ébloui.
Phyllis rougissait abondamment sous les compliments. Elle n'avait pas l'habitude d'être choyée par quelqu'un d'autre.
- Merci de votre gentillesse, Mme Hughes. Et vous aussi Anna. Je m'en veux de vous rajouter du travail, dans votre état en plus.
- Ne vous en faites pas pour moi, répliqua Anna. Je suis en parfaite santé. Je suis ravie d'avoir pu faire ça pour vous.
- Eh bien, je vais aller me remettre en uniforme maintenant, conclut Baxter.
Alors qu'elle se dirigeait vers la porte, Daisy frappa et entra dans la pièce. Ses yeux s'élargirent à la vue de Baxter dans sa tenue d'apparat :
- Oh, Mlle Baxter, vous êtes magnifique !
- Merci Daisy.
Alors que la jeune femme continuait de l'observer, Mme Hughes la tira de sa rêverie :
- Daisy, que vouliez-vous ?
La cuisinière assistante se reprit et dit :
- Oh, oui, pardonnez-moi, Mlle Baxter, il y a un appel téléphonique pour vous. Je crois qu'il s'agit de votre sœur. Dans le bureau de M. Barrow.
Le visage de Phyllis s'assombrit immédiatement.
- Oh, mon Dieu. Merci Daisy, dit-elle avant de se précipiter hors de la pièce.
Anna et Mme Hughes se retrouvèrent seules dans le salon de la gouvernante, et elles discutèrent de l'installation des Bates au Grantham Arms pendant quelques minutes, jusqu'au retour de Baxter. Toute trace de joie avait disparu de son visage, et des larmes brillaient dans ses yeux.
- Ma chère, que se passe-t-il ?, demanda Mme Hughes, alarmée.
- Oh, Mme Hughes, répondit Baxter d'une voix tremblante. La rougeole a emporté ma sœur…
Et elle éclata en sanglots.
