- Oh, non, Mlle Baxter, je suis vraiment désolée !, s'exclama Anna en prenant son amie éplorée dans ses bras.
Mme Hughes fit le tour de son bureau pour rejoindre les deux femmes.
- Je suis absolument navrée, Mlle Baxter, dit-elle, en lui serrant le bras en signe de soutien.
Anna tendit un mouchoir à Phyllis qui tentait de se ressaisir.
- Mme Hughes, je dois aller à Ripon. Je suis la seule famille qui lui restait. Je vais devoir m'occuper des obsèques, des enfants… Oh mon Dieu et le mariage après-demain…
La nouvelle en elle-même était un rude choc pour Baxter, et de plus elle arrivait au pire moment. Mme Hughes lui tapota le bras aimablement :
- Ne craignez rien ma chère. Faites ce que vous avez à faire. Je vous remplacerai.
- Moi aussi, approuva Anna. De toute façon nous avions prévu de le faire sur la fin de la semaine, alors…
- Un grand merci, à toutes les deux.
Elle frissonna, et poursuivit :
- Oh, mon Dieu… Les deux sont partis en si peu de temps. La vie est si cruelle…
- Elle l'est parfois, en effet, approuva Mme Hughes, pensive.
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Quand le gong sonna ce soir-là, ce fut Mme Hughes qui se présenta à la porte de Lady Grantham pour l'habiller.
- Mme Hughes ?, s'exclama Cora, surprise. Mais, où est Baxter ?
- Madame, je crains que Mlle Baxter n'ait dû partir en urgence à Ripon. Des problèmes familiaux.
- Oh, est-ce au sujet de sa sœur ? Elle m'a dit qu'elle était malade…
- J'en ai bien peur, Madame. La pauvre femme est décédée, de la rougeole.
- Oh, quelle horreur ! La pauvre Baxter doit être bouleversée !
- Elle l'est, en effet, Madame, et deux jours avant son mariage, de plus…
- Quel malheur !
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Plus tard dans la soirée, la famille Bates traversait la cour pour rentrer chez eux. En passant, Anna remarqua Baxter qui pleurait seule sur un banc. Elle arrêta John d'une main posée sur son bras :
- John, pars devant au cottage avec Johnny. Je vais rester parler à Baxter un moment. Je ne serai pas longue, ajouta-t-elle en voyant son mari froncer les sourcils.
- Très bien, ma chérie, accepta-t-il. À tout à l'heure.
- Tu vas te coucher avec papa, mon cœur, dit Anna à son fils, en embrassant sa joue potelée.
Alors que John s'éloignait avec le bébé, Anna s'approcha de Baxter, et s'assit près d'elle.
- Phyllis ?, appela-t-elle doucement. Comment allez-vous ?
Baxter leva les yeux vers elle, ses joues humides de larmes.
- Oh, Anna… Je ne sais pas quoi faire, c'est un vrai cauchemar…
- Que se passe-t-il ?
- Les enfants de ma sœur… Ils sont orphelins maintenant…
- Oh.
- La voisine s'occupe d'eux pour le moment, mais ça ne pourra pas durer. Ils ne peuvent pas rester dans leur maison, puisqu'ils n'ont plus d'adulte avec eux. Donc, soit je les prends avec moi, soit ils partent à l'orphelinat. Les deux petits, du moins, Beckie terminerait probablement à l'asile pour nécessiteux…
- Oh, c'est une grosse décision à prendre, reconnut Anna.
- Je ne peux pas imposer trois enfants à M. Molesley !, s'exclama-t-elle. Est-ce qu'il les voudrait, seulement ? Et s'il veut annuler le mariage ? Et que vais-je faire pour mon travail ? Je ne peux pas être femme de chambre et élever trois enfants ! Oh mon Dieu je ne sais même pas par quel bout commencer !
En voyant la pauvre Baxter à deux doigts de paniquer, Anna se leva pour lui faire face, et posa ses deux mains sur les épaules de son amie.
- Allons, Phyllis, respirez lentement. Regardez-moi.
Elle l'aida à se calmer, et quand Baxter se fût un peu apaisée, Anna commença :
- Tout d'abord, est-ce que M. Molesley est au courant de tout cela ?
- Non… Je me suis précipitée à Ripon dès que j'ai pu ce matin, et je suis rentrée ici directement en revenant. Je ne l'ai pas vu de la journée.
- Alors il faut aller lui parler. Le plus vite possible. C'est un homme bon, et il vous aime de tout son cœur. Il ne vous laissera pas tomber, j'en suis persuadée. Vous devez en parler ensemble.
Phyllis acquiesça à travers ses larmes.
- Oui. Vous avez raison. Je dois le voir. Mais… demain, le temps que j'en aie terminé avec Mme la Comtesse, il sera en classe. Je ne pourrais pas lui parler avant midi…
- Eh bien allez-y maintenant !, conseilla Anna.
- Quoi, tout de suite ? A cette heure du soir ?
- C'est plutôt urgent, non ? Et comme cela vous pourrez tous deux réfléchir à la situation cette nuit, et prendre des décisions demain. Et vous vous sentirez mieux après lui avoir parlé, j'en suis certaine.
- Oui, bien sûr. Vous avez raison, répéta Baxter, en se levant pour réajuster sa robe. Je vais aller demander à Thomas de laisser la porte ouverte pour moi. Merci Anna. Vous êtes une bonne amie.
Anna lui serra les mains, et lui sourit. Quand Baxter eut prévenu Barrow de ce qu'elle comptait faire, Anna et Baxter marchèrent ensemble un moment, jusqu'à ce que leurs chemins se séparent, Anna partant vers les cottages, et Phyllis vers le village.
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M. Molesley Senior lisait tranquillement dans son fauteuil lorsqu'il entendit quelqu'un frapper à la porte.
- Joseph ?, appela-t-il.
- Oui, 'Pa ?, répondit Joseph, en passant la tête par la porte de la cuisine, un fer à repasser à la main.
Il avait pour habitude de repasser sa chemise pour le lendemain matin immédiatement avant d'aller se coucher.
- Je crois que quelqu'un a frappé à la porte. Peux-tu aller voir ?
- A cette heure ?, s'interrogea Joseph.
Il posa le fer et se rendit à la porte, et sursauta lorsqu'il l'ouvrit pour révéler Mlle Baxter, qui semblait tendue.
- Phyllis ?!, s'exclama-t-il. Mais ? Que faites-vous ici ? Et à cette heure de la nuit ? Est-ce que les gens du château savent que vous êtes ici ?
- Oui, oui, M. Barrow est au courant, ne craignez rien. Pourrions-nous discuter un moment ?
- Oui, bien sûr, entrez donc !
Baxter jeta un rapide regard au père Molesley dans le salon, et répondit :
- Est-ce que ça vous ennuie si nous marchons dehors, plutôt ?
- Eh bien, oui, si vous préférez. Laissez-moi attraper ma veste, dit-il.
- Alors, qu'y a-t-il de si important pour que vous fassiez le chemin depuis le château à la tombée de la nuit pour me voir ?, demanda Joseph lorsqu'ils eurent commencé à marcher.
- J'ai dû me rendre à Ripon aujourd'hui. Ma sœur est décédée.
Joseph s'arrêta d'un coup, soufflé par la nouvelle.
- Oh, Phyllis ! Je suis désolé !
Il attrapa sa main, et la porta jusqu'à ses lèvres.
- Vous devez avoir tellement de peine… Oh mon Dieu, et pour le mariage ?, ajouta-t-il.
- Eh bien, avant que nous ne parlions plus du mariage, il y a autre chose dont nous devons discuter.
- Oui, quoi donc ?
- Les enfants.
- Oui, qu'y a-t-il au sujet des enfants ? Oh…, dit-il, réalisant soudainement quel était le problème avec les enfants. Oh mon Dieu.
- Oui. Je dois, ou devrais-je dire nous devons, décider ce qu'il adviendra d'eux. Pour faire court, soit nous les accueillons, soit ils seront envoyés à l'orphelinat.
Les pensées de Joseph le ramenèrent à ce joyeux après-midi qu'il avait passé à Ripon avec la famille de Phyllis, à Beckie et sa soif de connaissance, au courageux jeune Joseph qui se rêvait aviateur, et au petit Stephen qui adulait son frère ainé. Les imaginer envoyés à l'orphelinat, et peut-être, ou même très probablement séparés, le remplissait de tristesse.
- Joseph, dit Phyllis, en l'arrachant à ses réminiscences, je ne pense pas pouvoir supporter de les laisser partir et ne jamais les revoir. Je suis la marraine du jeune Joseph, après tout, c'est mon devoir de veiller sur lui, et sur ses frère et sœur par extension. Mais je ne veux rien vous imposer. Donc, si vous souhaitez rompre nos fiançailles, je ne vous le reprocherai pas. Je ne sais absolument pas ce que je vais faire d'eux, mais je ne les abandonnerai pas.
Molesley la regardait, ébahi :
- Phyllis…
Son ton était presque un reproche.
- Mais bien sûr que je ne souhaite pas rompre nos fiançailles ! Comment pouvez-vous penser cela ?! Nous sommes promis au mariage, cela signifie que nous nous engageons à affronter ce qui survient ensemble, quoi que cela soit !
- Mais justement, argumenta-t-elle, nous ne sommes pas encore mariés. Vous pouvez encore vous retirer si vous le souhaitez.
- Mais je ne le souhaite pas, bien entendu ! Je vous aime, Phyllis ! Et, pour être honnête, j'ai beaucoup apprécié vos neveux. Je l'admets, jamais je ne me serais imaginé me retrouver dans la situation de devoir élever trois jeunes personnes autrement qu'en leur enseignant à l'école, mais non, cela ne m'effraie pas ! On se débrouillera !
- Oh, Joseph…, pleura Phyllis. Vous ne pouvez pas savoir combien je suis soulagée ! Je m'imaginais déjà devoir les élever seule, et je ne voyais vraiment pas comment j'allais m'en sortir. Un immense merci !
- Phyllis… Vous devriez avoir plus de foi en moi. En nous…, ajouta-t-il, en caressant la joue de sa fiancée du dos de ses doigts.
Elle ferma brièvement les yeux pour profiter de la douce sensation, et quand elle les rouvrit, elle se pencha vers lui et lui offrit un baiser, qu'il accepta avec plaisir.
- Vous avez raison. Je suis navrée, dit-elle quand leur lèvres se furent séparées. Je vous ferai plus confiance, à l'avenir.
- Bien, maintenant, vous allez rentrer au château, vous coucher, et nous allons tous deux réfléchir à tout cela, à votre emploi, à ce que nous allons faire de Beckie, etc. Et je viendrai au château demain midi pendant la pause déjeuner, et nous parlerons. D'accord ?
Phyllis sourit. Elle appréciait sa façon de prendre les choses en main. Elle se sentait soutenue, comme cela ne lui était jamais arrivé auparavant dans sa vie.
- D'accord.
- Bien. Passez une bonne nuit, ma chère.
- Bonne nuit Joseph. Je vous aime.
- Je vous aime aussi, ma chérie.
Joseph ne vit pas les joues de Phyllis s'empourprer, quand il prononça ses mots. Si elle ne se trompait pas, c'était la première fois qu'il utilisait ces termes affectueux avec elle. C'était doux. Alors qu'elle se hâtait de retour vers le château, elle dût s'avouer qu'Anna avait été de bon conseil, une nouvelle fois. Elle se sentait en effet mieux maintenant qu'elle avait partagé son problème avec son futur époux.
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Phyllis eut beaucoup de mal à s'endormir ce soir-là, avec toutes ces questions qui s'entrechoquaient dans sa tête. Où allaient-il vivre ? La minuscule maison que Joseph partageait avec son père n'était pas adéquate pour six personnes. S'il semblait assez évident que le jeune Joseph irait à l'école du village, que feraient-il du petit Stephen, qui était encore trop jeune pour aller à l'école ? Elle ne pourrait pas s'en occuper et continuer de travailler pour la Comtesse. Pouvait-elle le laisser aux soins de sa grande sœur ? Mais était-ce bien juste d'imposer à Beckie un rôle de mère au foyer alors qu'elle n'avait que quinze ans ? Pourraient-ils trouver un moyen de la renvoyer à l'école ? Il était minuit passé lorsqu'elle finit enfin par tomber d'épuisement, et le réveil fut difficile le lendemain matin à six heures. Cependant, un large sourire s'afficha sur son visage, quand à la table du petit-déjeuner, Anna vint à elle et lui demanda :
- Alors, Mlle Baxter, comment cela s'est-il passé hier ?
- Oh, Anna, je vous remercie vraiment pour votre conseil. Vous avez raison, M. Molesley ne m'a pas laissée tomber. Il est d'accord avec l'idée de prendre les enfants avec nous !
- Oh, je suis si heureuse pour vous !, s'exclama Anna. Enfin, je veux dire, je vous présente mes condoléances pour votre deuil, bien entendu, mais…
- Mais il y a encore tant de choses à régler, je crois que ma tête ne va pas tarder à exploser…
- Je veux bien vous croire, répliqua Anna, avec un sourire de sympathie. Vous n'avez pas encore eu le temps de parler à Mme Hughes ? Ou à Madame la Comtesse ?
- Non, pas encore. M. Molesley vient ce midi pour en parler un peu plus, donc je pense que je vais attendre après ça.
Alors qu'elle terminait sa phrase, Lady Grantham et Lady Mary sonnèrent quasi-simultanément.
- Oh, c'est pour nous, dit Anna alors que les deux femmes se levaient de table.
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A midi, M. Molesley était pile à l'heure et attendait Phyllis dans la cour. Il l'embrassa sur la joue quand elle vint vers lui depuis la porte de l'office.
- Bonjour ma chère. Comment allez-vous ?, demanda-t-il, préoccupé.
- Eh bien, fatiguée, admit-elle. Je n'ai pu dormir que quelques heures la nuit dernière…
- Oui, moi aussi, acquiesça-t-il. Mais, j'ai pu parler à M. Dawes ce matin.
- Oh, pourquoi ?
- Eh bien, déjà pour l'informer que j'allais sous peu devenir un père adoptif, et aussi, parce que, quand il m'a embauché à l'école, il m'avait proposé un cottage. Tous les enseignants ont droit à un logement de fonction. A cette époque je lui avais dit que je n'en avais pas besoin, parce que ça m'allait très bien d'habiter avec mon père, mais à présent je pense que nous devrions le prendre.
- Oh, et qu'a-t-il dit ?
- Il m'a tout d'abord félicité, malgré les circonstances malheureuses, et puis il m'a dit que le cottage était toujours disponible. C'est un quatre-pièces, juste en face de l'école.
- Oh, Joseph, c'est merveilleux, dit-elle avec un grand sourire.
- Et bien entendu le petit Joseph sera inscrit à l'école immédiatement.
- Parfait. Mais qu'allons-nous faire de Beckie et de Stephen ? Et pensez-vous que je peux rester femme de chambre ici ? Cela sera difficile de gérer les enfants avec mes horaires ici, cela signifie que ce sera surtout sur vous que tout va reposer… Mais pouvons-nous nous permettre de vivre de vos seuls revenus ?
- Devons-nous vraiment décider tout cela maintenant ? Je me disais, laissons les enfants s'installer, pour l'instant Beckie restera avec Stephen pendant que je suis à l'école avec Joseph, ou ils peuvent même aller tenir compagnie à mon père dans la journée. On verra comment les choses se passent. Ne laissez pas tomber votre emploi maintenant.
- Je vous remercie tellement Joseph. Je ne sais pas comment j'aurais pu gérer tout ça sans vous.
Joseph lui sourit avec affection.
- Quand les obsèques sont-elles prévues ?, demanda-t-il.
Le visage de Phyllis s'assombrit.
- Dans trois jours. La voisine a accepté de garder les enfants jusque-là.
- D'accord. Donc, tout d'abord, nous allons nous marier.
- Mais nous allons devoir annuler la lune de miel…
- Oh, doux Jésus, j'avais complètement oublié la lune de miel !, s'exclama Joseph. Eh bien, je suppose que nous pourrons toujours la repousser à plus tard.
- Donc, notre première sortie en tant qu'époux sera un enterrement…, dit Phyllis, démoralisée.
- Eh bien, on ne peut rien y faire…, répondit Joseph avec sagesse. Tâchons de nous concentrer sur le côté heureux pour le moment : nous nous marions demain.
- Oui, approuva-t-elle, un sourire éclairant son visage. Demain. J'ai hâte.
