- Ah, la future Mme Molesley, sourit Lady Grantham quand Baxter entra dans sa chambre avant le dîner, plus tard ce jour-là. Êtes-vous excitée ?
- Oui, très, Madame, répondit Baxter. Mais… Il y a eu de nouveaux développements, et je pense que je me dois de vous en informer.
- Oh, oui, Mme Hughes m'a dit pour votre pauvre sœur, j'en suis si désolée. C'est vraiment terrible.
- Oui, en effet, Madame, mais il y a autre chose.
- Oh ?
- Voyez-vous, ma sœur était déjà veuve, et elle laisse trois enfants.
- Oh.
- Je suis leur tante, et la marraine de l'ainé des garçons, et la seule famille qui leur reste. M. Molesley et moi avons discuté de cette situation, et nous avons décidé de les accueillir. Je ne pourrais pas supporter de les imaginer à l'orphelinat…
- C'est très généreux de votre part, Baxter. Mais… est-ce que cela signifie que vous allez me quitter, pour finir ?, demanda Cora en fronçant les sourcils, l'air un peu déçue.
- Eh bien, je n'ai pas encore pris de décision à ce sujet. M. Molesley et moi avons pensé que je pourrais continuer à travailler pour vous encore un moment, et voir comment les choses se passent. L'aînée des enfants, Beckie, a quinze ans, donc elle est assez âgée pour s'occuper de ses jeunes frères pendant la journée, et nous pourrons également compter sur M. Molesley père. Je ne voulais pas vous quitter soudainement. J'apprécie mon travail ici. Vous avez tous été si aimables avec moi depuis mon arrivée. Sauf si vous souhaitez mon départ, bien entendu.
- Je ne veux pas particulièrement vous voir partir, non, répondit Cora. Je suis très satisfaite de vos services, et j'apprécie votre discrétion à sa juste valeur. Cela n'a pas toujours été le cas de mes femmes de chambre précédentes…
- Merci Madame, répondit Baxter avec un léger sourire. Donc, si nous sommes d'accord, je vais poursuivre mon travail pour vous pour le moment, le temps que les choses se mettent en place, et que nous puissions constater si cela fonctionne pour tout le monde. Mais si ce n'est pas le cas, pour quelque raison que ce soit, peut-être me verrai-je dans l'obligation de vous présenter ma démission.
- Bon, très bien, voyons donc comment les choses évoluent. Avez-vous informé Mme Hughes de votre situation ?
- Oui, c'est fait. Elle a dit que la décision nous appartenait, à vous et moi. Comme Anna est déjà femme de chambre malgré sa situation familiale, elle considère qu'elle ne peut pas utiliser cette raison pour mettre fin à mon contrat, tant que je continue à remplir mes tâches.
- Très bien.
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Le lendemain matin à dix heures et demi, quasiment tout le personnel du château était rassemblé à l'église de Downton, ainsi que M. Molesley père, M. Dawes, M. Mason, Tom Branson, et Joseph Molesley, qui se tenait nerveusement près de l'autel. Lord et Lady Grantham, Lady Mary et même la Comtesse Douairière avaient honoré l'assemblée de leurs présences. La Douairière avait toujours eu une faiblesse particulière pour les Molesley père et fils, comme elle l'avait déjà démontré à plusieurs occasions.
- Ah, M. Molesley, dit-elle de son habituel ton pincé, saluant le père du marié. Comme vous devez être fier aujourd'hui !
- Très fier, et très heureux, en effet, Mme la Comtesse, répondit le vieil homme avec déférence. J'ai bien cru que je ne verrais jamais ce jour, ajouta-t-il avec un petit sourire en coin.
- Comme je vous comprends, dit Lady Violet avec un sourire compréhensif. Et qu'entends-je, vous allez devenir un grand-père adoptif, en plus de ça ?
- Eh bien, oui, il semblerait. La vie ne cesse d'étonner, n'est-ce pas ?
- Comme vous dites !
La Douairière alla s'asseoir dans le carré privé des Grantham en face de l'autel.
Hors de l'église, Anna mettait les dernières touches au chapeau de Phyllis, quand Thomas Barrow les approcha :
- C'est l'heure d'y aller. Tout le monde est installé, on ne voudrait pas faire attendre le père Travis et la Comtesse Douairière.
Phyllis avait demandé à Thomas de l'accompagner à l'autel, puisqu'elle ne possédait aucun parent masculin en vie, et qu'il était la personne qui la connaissait depuis le plus longtemps. Même si leur relation n'avait pas débuté sous les meilleurs auspices à Downton, Thomas avait beaucoup changé depuis qu'il avait été nommé au poste de majordome après le retrait de M. Carson, et depuis qu'il avait rencontré Richard Ellis. Il avait compris qu'être méchant envers les autres ne lui apportait que de la méchanceté en retour, et il avait décidé de s'améliorer. Phyllis et lui étaient donc à présent bons amis, et il était heureux de la conduire à l'autel, même s'il n'avait que peu d'intérêt pour le Père Travis et son Église. Il était simplement heureux que son amie soit heureuse.
- Oui, allons-y, dit Phyllis en inspirant profondément.
Anna lui lança un joyeux clin d'œil avant de disparaitre dans l'église pour aller prendre sa place près de John et Johnny.
Joseph Molesley semblait près de s'évanouir de bonheur et de nervosité quand Phyllis vint prendre place à ses côtés face au pasteur. Elle lui offrit un sourire timide et se tourna vers l'autel.
- Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, commença le Père Travis, nous sommes rassemblés ici aujourd'hui…
La cérémonie passa dans un rêve, et enfin ils dirent « je le veux », chacun à leur tour, et le Père Travis conclut :
- Vous pouvez embrasser la mariée.
Leurs lèvres se touchèrent brièvement au son des hourras de l'assemblée. Des larmes de joie coulaient sur les joues de Phyllis lorsque Joseph prit sa main et qu'ils remontèrent le long de l'allée jusqu'au parvis en tant que mari et femme.
A l'extérieur de l'église, les nouveaux mariés reçurent les félicitations et vœux de bonheur de tous les invités.
- Molesley, mon brave homme, félicitations !, s'exclama Lord Grantham.
- Je vous remercie, Monseigneur, répondit Molesley, en faisant de gros efforts pour ne pas bégayer et se rendre ridicule, chose qui survenait en général lorsqu'il était trop nerveux.
- Et vous aussi, Mme Molesley, dit aimablement Lady Grantham à la mariée rayonnante. Vous êtes ravissante !
Phyllis remarqua quelques pas plus loin ses neveux et nièce qui l'observaient timidement au milieu de la foule. La voisine avaient gentiment accepté de les accompagner au mariage, afin qu'ils puissent passer un peu de bon temps et voir le village où ils allaient très bientôt habiter, et les personnes au milieu desquelles ils vivraient.
- Merci, Madame. Puis-je vous présente ma nièce et mes neveux ?
Elle fit signe à Beckie de s'approcher.
- Voici Rebecca, voici Joseph, et voici Stephen, annonça-t-elle. Les enfants, voici Lady Grantham, la dame pour qui je travaille, et voici Lord Grantham.
L'adolescente se montra très timide, mais parvint à exécuter une révérence acceptable, tandis que le jeune Stephen se cachait derrière ses jupes. Lord et Lady Grantham les observèrent avec indulgence, et Cora dit à Phyllis :
- C'est une jolie famille que vous allez avoir. C'est vraiment triste que cela advienne dans de telles circonstances.
- Ai-je bien entendu, est-ce que votre nom est Joseph, jeune homme ?, demanda Lord Grantham, en s'adressant au cadet.
Le jeune garçon devint cramoisi et bégaya :
- Oui, oui, Monsieur.
- Oui, Monseigneur, corrigea Molesley immédiatement.
- Oui, Monseigneur, répéta l'enfant.
- Comme c'est amusant, remarqua Lord Grantham. Comme si c'était prédestiné, n'est-ce pas, Molesley ? Joseph, et Joseph junior…
- Oui, tout à fait, c'est une coïncidence amusante, approuva le marié.
- Nous n'allons pas vous retenir plus longtemps, conclut Lady Grantham, je sais que Mme Patmore a préparé un festin pour vous, vous ne devriez pas la faire attendre !
Sur ces mots, l'assemblée se sépara, et tout le monde reprit le chemin du château, en voiture ou à pieds.
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Le festin de Mme Patmore était en effet majestueux, et tout le monde passa un joyeux après-midi. Les habitants du haut descendirent le temps de porter un toast à la santé des jeunes mariés, avant de laisser les habitants du bas à leurs affaires. En fin de journée, Phyllis et Joseph rentrèrent à leur nouveau cottage à pied, main dans la main, leur nuit de noce devant eux. Il n'avaient rien à faire le lendemain, ce qui était extrêmement inhabituel pour eux deux. Ils devaient se rendre à Ripon le surlendemain pour les obsèques d'Angela et pour ramener les enfants avec eux. M. Mason avait gentiment accepté de leur prêter sa charrette à cheval, pour qu'ils puisent rapporter les affaires des enfants, et quelques pièces de mobilier, comme les lits des enfants, pour meubler le cottage. Mais le lendemain était libre de toute obligation. Phyllis avait proposé de venir travailler, puisqu'ils ne partaient plus en voyage de noce, mais Anna n'avait pas voulu en entendre parler, et avait insisté pour qu'ils profitent à leur convenance de leur premier et dernier jour en tant que couple marié sans enfant.
Tandis qu'ils marchaient vers le cottage, Phyllis sentait son cœur battre de plus en plus vite. Elle était heureuse bien sûr, mais craignait également la nuit de noce qui s'annonçait. La dernière fois qu'elle avait été avec un homme, c'était avec Peter Coyle, et ces souvenirs n'étaient pas agréables. Elle se répétait que Joseph n'était absolument pas comme Coyle, qu'il l'aimait et serait certainement très tendre, et prévenant, mais elle ne pouvait s'empêcher d'être nerveuse. Ce qu'elle ignorait, c'était que Joseph était tout aussi nerveux qu'elle, voire plus. Il n'avait jamais eu de relation de couple, et sa seule expérience intime avec une femme datait de son service militaire, quand des camarades de régiment l'avaient trainé avec eux dans une maison close. Il n'était pas très fier de cet épisode, mais toutes ses connaissances venaient de cette occasion. Heureusement, la « dame » avait été serviable et avait eut pitié de son incompétence, et avait pris le temps de lui enseigner le fonctionnement de ces choses-là. Il se remémorait clairement ses conseils, mais cela ne l'empêchait pas de se sentir très nerveux à l'idée de partager l'intimité de Phyllis. Lorsqu'ils arrivèrent enfin au cottage, Joseph ouvrit la porte et la tint pour laisser passer Phyllis.
- Bienvenue dans notre nouveau foyer, dit-il.
Elle entra en souriant, et regarda autour d'elle.
- Ce n'est pas un palais, commença-t-il. Et ça manque de meubles.
En effet l'endroit était un peu vide, comme ils n'avaient pas encore eu le temps de le meubler complètement.
- Madame la Comtesse m'a proposé d'aller voir dans les greniers du château, pour voir si nous pourrions avoir utilité de certaines pièces.
- Oh, c'est très aimable de sa part… Voudriez-vous une tasse de thé ?, proposa-t-il, plus pour gagner du temps qu'autre chose.
- Oui, je veux bien, dit Phyllis. Peut-être pourrions-nous nous tutoyer maintenant que nous sommes mariés ?, suggéra-t-elle en souriant.
- Oh, oui, en effet, approuva Joseph en riant doucement. Tu as raison, il est temps !
Phyllis s'assit à la table de la cuisine, car il n'y avait encore aucun fauteuil ou canapé dans le salon. Ils gardèrent le silence un moment, sirotant leur tasse de thé.
- Phyllis, dit soudain Joseph. Je veux juste que tu saches que je suis vraiment très heureux que tu aies accepté de m'épouser. J'espère que tu es aussi heureuse que moi, et je te promets que je ferai de mon mieux pour que tu sois toujours heureuse, pour le restant de mes jours.
Phyllis sentit son cœur fondre en entendant cette déclaration si sincère. Cela la rassura aussi. Un homme qui lui parlait ainsi ne lui ferait jamais de mal volontairement. Coyle n'avait jamais eu de tels mots pour elle.
- Je suis très heureuse, répondit-elle avec un chaud sourire. Et je ferai aussi de mon mieux pour te rendre heureux.
Elle posa sa tasse vide sur la soucoupe, et dit :
- Et si on montait ?
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Ils se tenaient face à face dans leur chambre conjugale, et tous deux se sentaient comme deux adolescents empruntés et inexpérimentés. Joseph prit la main de Phyllis, et se pencha pour l'embrasser.
- Je crois que nous sommes tous les deux très nerveux, dit-il.
Phyllis rit.
- Oui, je crois que tu as raison, admit-elle.
- Il n'y a aucune raison. Nous nous aimons, et nous nous respectons, n'est-ce pas ?
- Oui, bien entendu.
- Alors que peut-il arriver de mauvais ?
Un sourire spontané éclot sur le visage de Phyllis.
- Rien de mauvais ne devrait arriver, approuva-t-elle.
Elle se pencha pour l'embrasser de nouveau, et cette fois ils approfondirent le baiser, et laissèrent leurs mains commencer à explorer leurs nouveaux territoires.
Un peu plus tard, ils reposaient côte à côte sur le lit, Phyllis blottie dans les bras de Joseph, profitant du calme et de la présence l'un de l'autre. Elle soupira d'aise. Non seulement elle s'était inquiétée pour rien, mais elle venait de découvrir que ce qu'elle considérait comme le « devoir conjugal » pouvait être très agréable, avec un partenaire attentif et respectueux. Elle ne s'était jamais sentie aussi complète.
- Tu es très doué, tu sais, dit-elle. Je n'avais… jamais ressenti ça avant, ajouta-t-elle en rougissant légèrement.
- Oh, vraiment ? J'avais peur de ne pas avoir fait ça correctement…
La confiance en soi n'était pas la première qualité de Joseph Molesley.
- Oh, c'était tout à fait correct.
Il se détendit un peu, et déposa un baiser sur sa tête.
- J'en suis ravi. Et comme je te l'ai dit, je ferai de mon mieux pour te rendre heureuse.
- Je t'en prie, fais donc, dit-elle en riant.
- Quoi, maintenant ?, demanda-t-il, surpris.
- Pourquoi pas ?
Il adressa un remerciement silencieux à l'efficace professionnelle, tout en se consacrant de nouveau à sa douce tâche.
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L'ambiance était considérablement moins joyeuse deux jours pus tard, lorsqu'ils arrivèrent à Ripon avec la carriole de M. Mason. M. Molesley père avait insisté pour venir avec eux afin de les aider à charger tout ce qu'ils auraient besoin d'emporter. La cérémonie d'obsèques fut très difficile pour Phyllis et les enfants, et elle fut bien contente d'avoir le bras de Joseph sur lequel s'appuyer. La célébration fut courte et le prêtre peu concerné. Apparemment, une pauvre victime de la rougeole ne le motivait pas outre mesure. Ils passèrent plus de temps sans lui au cimetière. M. Molesley père avait apporté plusieurs plants de fleurs de son jardin réputé, et les enfants furent heureux de pouvoir les planter sur la tombe de leur mère. Quand ils eurent terminé, ils retournèrent à la maison, préparèrent un repas pour les enfants avec ce qu'ils purent trouver dans les placards, et commencèrent à charger la charrette. Le propriétaire de la maison fit une apparition en début d'après-midi, réclamant le reste du loyer dû. Beckie montra à Phyllis la boîte où Angela gardait le peu d'argent qu'elle avait. Malheureusement il ne restait pas suffisamment pour satisfaire le propriétaire, et Joseph sortit son portefeuille pour compléter la somme. Phyllis était bien embarrassée qu'il ait à faire cela, mais il fit taire ses protestations. Il se rappelait d'une époque où des amis l'avaient aidé, et maintenant qu'il le pouvait, c'était à son tour d'aider les moins chanceux.
Une heure plus tard, la charrette était chargée, et ils étaient prêts à reprendre le chemin de Downton. Ils remercièrent la voisine pour tout ce qu'elle avait fait pour les enfants, et fermèrent la maison. Avant qu'ils s'installent tous dans la cariole, Beckie s'approcha de Phyllis, les larmes aux yeux.
- Tante Phyllis… Merci de nous prendre avec toi. J'avais tellement peur que tu nous envoies ailleurs.
Et la jeune fille éclata en sanglots quand Phyllis la prit dans ses bras.
- Chut, chut, Beckie, dit Phyllis, en lui frottant le dos. Ca va aller. Maintenant tu es avec Joseph et moi. Toi et tes frères. On ne vous laissera pas tomber.
Beckie renifla et s'essuya les joues tandis que Joseph s'approchait :
- On devrait y aller, ma chère. La route est longue.
- Oui, les enfants, s'il vous plait, montez sur la charrette, on y va !, appela Phyllis.
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Plus tard dans la soirée, quand les enfants furent enfin couchés dans leur nouvelles chambres, Phyllis et Joseph prirent un moment pour se relaxer dans leur jardin avec une tasse de thé.
- Je vais devoir demander à mon père de venir s'occuper de ce jardin, dit Joseph. Il est en piteux état.
- Je suis sûre qu'il fera des merveilles en un rien de temps, approuva Phyllis.
- Eh bien. Nous y voilà, ajouta Joseph. Tu sais, si quelqu'un m'avait dit, il y a six mois, qu'à ce jour je serai marié avec trois enfants, j'aurais probablement pensé qu'il était fou à lier !
- J'aurais probablement été d'accord, dit Phyllis.
Et ils se regardèrent avant d'éclater de rire.
