Le soleil était bas sur l'horizon en cette fin d'après-midi du début du mois d'octobre, et les Bates mettaient les touches finales à la salle à manger du Grantham Arms. Phyllis et Beckie étaient venues un peu plus tôt pour les aider à décorer et à tout préparer, mais Phyllis était retournée au château pour s'occuper de Lady Grantham. Tous les invités de leur pendaison de crémaillère étaient attendus dans moins d'une demi-heure. Quasiment tous les habitants du château, qu'ils viennent d'en bas ou d'en haut avaient répondu présents, ainsi que des habitants du village, des fournisseurs et quelques amis, comme les Harding. La cuisinière avait préparé un grand buffet pour régaler tout le monde. Ce n'était pas du niveau de la cuisine de Mme Patmore, évidemment, mais de toute façon, les clients d'un hôtel de village ne s'attendaient pas à la même cuisine que les gens huppés dégustaient dans les endroits comme Downton Abbey. Non, le Grantham Arms offrait une cuisine simple et nutritive, et Mme Sherby, leur cuisinière, était maîtresse en la matière.
Anna s'assit sur une chaise, en soupirant et en se massant le ventre, tout en inspectant les alentours :
- Bien. Je crois que nous sommes prêts. Andrew, il faudra simplement aller chercher les bouteilles de champagne quand la famille arrivera, dit-elle au serveur.
- Oui Madame, répondit le jeune homme.
Lord Grantham avait insisté pour leur offrir une caisse de champagne pour célébrer la réouverture de l'hôtel. John vint se tenir derrière Anna, et lui massa les épaules.
- Ca va, ma chérie ? Peut-être que tu devrais monter et t'allonger un moment, avant que tout le monde n'arrive ?
Anna sourit, prit une de ses mains dans la sienne et tourna la tête pour l'embrasser.
- Je vais parfaitement bien, mon cher. En fait, je n'ai jamais été mieux.
Elle se leva de sa chaise, se tourna et se leva sur la pointe des pieds pour l'embrasser.
- Moi non plus, répondit-il en souriant. Et voilà. Nous y sommes. On ouvre notre propre hôtel.
Ils rirent de bon cœur tous les deux, jusqu'à ce qu'Anna sente quelqu'un tirer sur sa jupe. Elle baissa les yeux et vit Johnny, qui tendait les bras pour être pris.
- Mama, Dada, bisou !
John le souleva avec plaisir, et ils embrassèrent chacun une de ses joues. Satisfait, l'enfant glissa adroitement des bras de son père et retourna à ses jouets.
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La fête battait son plein, et les invités bavardaient amicalement autour du buffet. Mme Patmore avait complimenté la qualité de la nourriture, ce qu'Anna avait pris pour un grand honneur, et se ferait un plaisir de répéter à Mme Sherby. Mary et Isobel Crawley avaient été ravies de revoir Gwen Harding. Tout le monde dans la famille se souvenait de la dernière fois que les Harding étaient venus déjeuner au château. Anna les présenta bientôt aux Molesley :
- Gwen, M. Harding, je voudrais vous présenter M. et Mme Molesley.
Les nouvelles connaissances échangèrent des poignées de main polies et des salutations, et Anna ajouta :
- M. Molesley enseigne à l'école du village, et Mme Molesley est la femme de chambre de Lady Grantham, pour encore quelques semaines, après quoi elle nous rejoindra pour travailler ici à l'hôtel.
- Oh, d'accord, dit Gwen.
- Je voulais que vous vous rencontriez, continua Anna, car ils élèvent leur jeune nièce, Beckie, qui a dû quitter l'école à treize ans, mais qui rêve de pouvoir reprendre et parfaire son éducation. Alors je leur ai parlé de votre école. Peut-être pourriez-vous en discuter ?
- Mme Bates nous dit que vous dirigez une école pour les jeunes filles de la classe ouvrière ?, demanda Joseph.
- Oui, en effet, répondit John Harding. Quel âge a votre nièce ? Sait-elle quelle carrière elle voudrait envisager ?
- Elle a quinze ans, dit Phyllis. Et elle voudrait être professeure.
- Très bien. Voilà un objectif intéressant. Notre école prend des élèves de plus de seize ans. Peut-être pourrait-elle passer l'examen d'admission en avril prochain, et si elle le réussit, nous pourrions l'inscrire pour l'an prochain ?
- Mais, votre école est près de Londres, n'est-ce pas ? C'est si terriblement loin, je ne sais pas si elle pourra supporter d'être seule si loin de sa famille…, dit Phyllis, inquiète.
- Oh, intervint Gwen, mais il y a du nouveau. Je ne t'ai pas dit, Anna, mais nous ouvrons une deuxième école l'an prochain ! A Huntington, près d'ici. Puisque nous sommes tous deux originaires du Yorkshire, John et moi, nous souhaitions étendre l'opportunité aux jeunes femmes de la région.
- Huntington près de York ?, demanda Molesley.
- Celui-là même, oui, sourit Gwen. Votre nièce pourrait postuler pour cette école. Ainsi elle pourrait rentrer tous les week-ends.
- Oh, mais cela serait simplement parfait ! Elle serait absolument ravie, dit Phyllis.
- Elle devra passer l'examen d'admission cependant, prévint John Harding.
- Je sais qu'elle travaillera dur pour ça, je n'en ai pas le moindre doute, répliqua Phyllis.
- Et je l'aiderai de mon mieux, ajouta Molesley.
- Très bien, je vous enverrai un dossier d'inscription alors, conclut Gwen.
Anna sourit gaiement tout en les observant continuer à bavarder. Elle était heureuse, et voulait rendre heureux tous ceux qui l'entouraient. Bientôt elle s'excusa du groupe, pour rejoindre la famille Crawley, qui parlait avec son époux. Alors qu'elle arrivait à ses côtés, Lord Grantham s'adressa à elle chaudement :
- Ah, Anna ! J'était justement en train de dire à Bates combien j'étais satisfait et soulagé que vous ayez tous deux accepté de reprendre cet hôtel. Il m'a fait visiter, et je dois dire, vous avez fait un travail admirable ! Tout le bâtiment semble comme neuf !
- Merci Monseigneur, dit Anna, aux anges. Nous sommes si reconnaissants que vous ayez pensé à nous. C'est exactement ce dont nous avons rêvé pendant si longtemps. Depuis notre mariage, en réalité.
- Eh bien, Lady Mary et moi-même ne pouvons pas dire que cela nous plait de vous voir quitter notre service, et Lady Grantham non plus pour Baxter, mais nous devons nous rendre à l'évidence que c'est votre juste place. Vous avez travaillé très dur, et vous méritez d'être vos propres patrons.
Un peu plus tard, ce furent les Carson qui vinrent les féliciter :
- Anna, je suis si fière de vous, dit Elsie Carson avec un grand sourire. Quand je pense que je vous ai engagée il y a bientôt vingt ans… Cela ne nous rajeunit pas, n'est-ce pas ?, ajouta-t-elle en riant. De femme de ménage à cheffe d'entreprise, je dois dire, une belle évolution. Et une épouse et mère comblée par-dessus le marché… Il y eut des jours où nous avons toutes deux douté que cela n'arrive jamais…
- Mais cela est arrivé, répondit John, en prenant la main d'Anna avec un clin d'œil.
- Je dois admettre, ajouta Carson, que vous deux n'avez pas été des plus chanceux par le passé. Je suis ravi de voir que la roue a tourné. Il était temps.
- Merci, M. Carson, dit Anna.
Plus tard dans la soirée, alors que la famille se préparait à partir, Baxter accosta Anna :
- Anna, je suis désolée mais je vais devoir partir, Madame la Comtesse veut rentrer se coucher, je dois y aller.
- Oui, bien sûr, allez-y.
- Un immense merci de nous avoir fait rencontrer les Harding. Vous avez peut-être changé l'avenir de Beckie pour le meilleur.
- Je suis ravie si vous avez trouvé une solution pour elle.
- Et je n'ai pas eu le temps de vous en informer, mais Mme Hughes et Madame le Comtesse ont embauché une nouvelle femme de chambre. Elle peut commencer dans deux semaines. Donc vous n'aurez que quelques jours à gérer toute seule. Et Beckie viendra vous aider.
- Oh, parfait ! C'est une excellente nouvelle.
- Merci, vraiment, pour tout ce que vous avez fait pour notre famille. Depuis que vous m'avez convaincue d'aller parler à M. Molesley après sa demande en mariage. Maintenant je dois vraiment y aller. A très bientôt.
- Bonne nuit Phyllis.
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Quand tous les invités eurent quitté la fête, et qu'ils eurent également renvoyé le serveur chez lui, Anna et John montèrent dans leur appartement privé et commencèrent à se préparer pour la nuit
- J'ai passé une très agréable soirée, dit John.
- Oui, moi aussi, approuva Anna.
- C'était une très bonne idée que tu as eue, de faire une pendaison de crémaillère ici plutôt qu'une fête d'adieu au château.
- Cela m'aurait rendue triste de partir… Au lieu de cela, ici j'ai apprécié la soirée, et tout le monde était heureux pour nous. C'est mieux de regarder vers le futur, plutôt que vers le passé. Ce soir a marqué le début d'une nouvelle ère de notre vie, et j'en suis tellement heureuse.
- Tu as raison.
Après avoir terminé d'enfiler son pyjama, John s'approcha d'Ana et caressa doucement son gros ventre.
- La prochaine étape c'est d'avoir ce bébé… J'ai tellement hâte…
- Il va falloir tout de même attendre encore trois mois, dit-elle en riant. Et je ne suis pas si pressée, personnellement. La naissance en soi, ce n'est pas vraiment le meilleur moment… Même si le résultat en vaut le coup.
John passa son nez dans ses cheveux, en continuant de caresser son ventre.
- Dieu sait que si je pouvais t'éviter cette douleur je le ferais avec plaisir.
Anna sourit en venant poser sa main sur la joue de John, avec un regard plein d'amour.
- Je sais que tu le ferais. Mais ça ne fonctionne pas comme ça.
- Malheureusement non.
- J'aimerais que tu sois là cette fois. Pour la naissance. Que tu me tiennes la main. La dernière fois, j'étais dans la chambre de Lady Mary, ils t'ont fait attendre dehors, je n'ai pas eu mon mot à dire. Mais cette fois-ci, nous serons chez nous, et si tu es d'accord, je voudrais que tu sois à mes côtés. Le ferais-tu ?
- Bien sûr. Si tu veux de moi, je serai là. Mais est-ce que le Dr Clarkson me laissera ?
- Eh bien nous ne lui demanderons pas son avis, affirma-t-elle avec fermeté.
- Très bien. Je serai là alors.
Il savait que lorsque son épouse avait pris une décision, peu de gens pourraient la faire changer d'avis. Il ne le pouvait pas, et il aurait parié cher que le Dr Clarkson ne le pourrait pas plus.
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Le lendemain, au cottage des Molesley, Phyllis était rentrée du château pour prendre le déjeuner avec sa famille. Comme il lui restait seulement deux semaines à travailler là-bas, Mme Hughes lui autorisait plus de sorties. Le repas était plein de joie, les deux Joseph racontant leur matinée à l'école, et Stephen se vantant de l'énorme poisson qu'il avait péché avec M. Molesley l'ainé. Quand le repas fut terminé, Phyllis envoya les deux garçons jouer dans le jardin, tandis qu'elle rapportait la vaisselle à l'évier et que Beckie commençait à la laver. Phyllis attrapa un torchon pour essuyer ce que Beckie terminait de laver, et Joseph rangeait le tout dans les placards.
- Dis, Beckie, hier, à la fête de M. et Mme Bates, Anna nous a présenté un couple de ses amis, qui ouvrent une école l'an prochain, près de York, pour les jeunes filles comme toi.
Beckie fronça les sourcils :
- Que voulez-vous dire, les jeunes filles « comme moi » ?
- Les jeunes filles déterminées, et curieuses, et qui veulent s'éduquer, mais n'ont pas beaucoup d'argent pour cela.
- Oh. Et…
- Et, il y aura un examen d'entrée en avril prochain. Si tu veux le passer, et si tu le réussis, ils pourraient t'inscrire l'an prochain.
Submergée d'une joie et d'un espoir soudains, Beckie lâcha le verre qu'elle était en train de laver, qui vint se casser bruyamment contre le bord de l'évier.
- Oh, flûte, je suis désolée tante Phyllis. Mais…
Elle se tourna vers sa tante, portant à sa bouche ses mains humides.
- C'est vrai ? Vous me laisseriez y aller ?!
En voyant les larmes de joie qui brillaient dans les yeux de sa nièce, Phyllis sut qu'ils avaient eu raison de poursuivre dans cette voie.
- Oui, bien sûr. Si c'est ce que tu souhaites.
- Oh merci, merci, pleura Beckie, en se jetant dans les bras de Phyllis, la renversant presque. Je suis si heureuse ! C'est tout ce dont j'ai rêvé !
- Mais tu devras travailler dur d'ici au mois d'avril, pour avoir une chance de réussir l'examen, prévint Joseph.
- Oh, j'y compte !, dit-elle en souriant aux anges.
- Alors je t'aiderai. Je t'enseignerai la littérature, l'histoire et la géographie, et je demanderai à M. Dawes de te donner des cours de mathématiques, de physique et de biologie. Il est plus scientifique que moi, dit Joseph.
- Merci mille fois, répéta la jeune fille en s'essuyant les yeux sur le torchon. Je suis tellement, tellement heureuse que vous nous ayez recueillis, tante Phyllis, oncle Joseph. Je veux dire, mon père et ma mère me manquent, ... et je ne veux pas paraitre ingrate envers eux, mais… s'ils étaient toujours en vie, je serai encore à faire des ménages.
- Je suis persuadée qu'ils seront fiers de toi, Beckie, dit Phyllis. Je sais qu'ils auraient voulu ton bonheur. Et tu devrais peut-être penser à remercier Anna Bates également, la prochaine fois que tu la verras.
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Deux semaines plus tard, alors que Phyllis rentrait chez elle à la fin de sa première journée de travail au Grantham Arms, elle trouva Joseph et Beckie assis à la table de la cuisine, passant en revue une pile de papiers.
- Qu'est-ce que c'est ?, demanda-t-elle.
- C'est le dossier de candidature pour l'école Hillcroft Yorkshire, s'exclama Beckie joyeusement. Je dois remplir ces formulaires, et écrire une lettre de motivation, et voici le programme de ce que je dois étudier pour l'examen.
- Oh, bien, répondit Phyllis. Et, est-ce que ça semble difficile ?
- Je pense qu'elle peut y arriver assez facilement, affirma Joseph avec confiance.
- Bonne nouvelle, dit Phyllis.
Plus tard dans la soirée, Phyllis et Joseph lisaient tranquillement dans le canapé, tandis que Beckie était toujours penchée sur ses papiers, écrivant des listes de sujets à étudier et mettant au point un programme de travail. Phyllis sourit de son enthousiasme, mais dit :
- Beckie, tu devrais aller te coucher. Il est tard, tu ne veux pas t'épuiser dès maintenant. Nous allons monter aussi, de toute façon, n'est-ce pas Joseph ?
- Oui, tu as raison, dit Joseph en se levant.
Il alla verrouiller la porte d'entrée, et commença à éteindre toutes les lampes du rez-de-chaussée.
- Allez Beckie, au lit.
- Oui, oncle Joseph, dit la jeune fille, qui rangea son dossier avec regret.
Quand ils furent installés au lit, Joseph se tourna vers Phyllis et l'embrassa.
- Alors, cette première journée à l'hôtel ?
- Oh, sans problème. Ce n'est pas du tout le même travail que d'être femme de chambre, mais j'aime ça. J'apprécie beaucoup Anna, elle est une très bonne amie, nous nous entendons parfaitement bien. Et j'adore rentrer pour dîner avec vous, conclut-elle en se penchant un peu pour l'embrasser en retour.
Après un court instant de silence, elle continua :
- Je pense que nous allons devoir surveiller Beckie et la freiner, ou bien elle va se tuer à la tâche.
Joseph rit.
- Tu as peut-être bien raison. Tu sais, je ne serais pas grandement étonnée qu'elle aille loin, cette petite. Je ne pense pas qu'elle se contentera d'enseigner dans une petite école de village comme moi. Peut-être qu'elle deviendra médecin, ou avocate, on professeure d'université.
- L'avenir nous le dira, énonça Phyllis sagement. Mais comme toi, je pense que ce n'est pas du tout impossible.
