La neige tombait paisiblement en ce milieu d'après-midi du 23 décembre. La lumière du jour commençait déjà à décliner, car c'était après tout une des plus courtes journées de l'année. Anna et Phyllis terminaient le ménage des chambres de l'hôtel. Les affaires avaient plutôt bien commencé ces trois derniers mois pour les nouveaux propriétaires du Grantham Arms, mais la semaine de Noël s'annonçait plus calme. Les gens restaient plutôt en famille pour les fêtes, donc les clients étaient peu nombreux, hormis quelques voyageurs égarés. Les Bates appréciaient ce court répit, puisque le bébé allait arriver d'un jour à l'autre.

Alors que les deux femmes allaient ranger le matériel de ménage dans la pièce dédiée à cet effet, elles croisèrent John, qui semblait assez inquiet pour Anna.

- Comment te sens-tu ma chérie ?, demanda-t-il. Tu ne crois pas que tu devrais aller te reposer un petit moment ?

Tout en parlant, il posa une main protectrice sur son large abdomen. Elle avait maintenant dépassé de deux jours la date du terme estimé par le Dr Clarkson, et semblait prête à exploser à tout moment. Elle fit la moue à son époux :

- Eh bien, si je veux que ce bébé sorte un jour, il faut que je bouge. Et je veux qu'il sorte, maintenant ! Il ne va rien se passer si je passe mes journées allongées…

John lui adressa un sourire compatissant. Elle avait beau avoir dit qu'elle n'était pas pressée et qu'elle n'avait pas hâte d'accoucher trois mois plus tôt, elle avait maintenant très envie de rencontrer ce bébé, et commençait à se lasser de tous les petits tracas de la grossesse.

- De toute façon, Lady Mary et Mme Hughes vont arriver pour prendre le thé d'une minute à l'autre, donc je ne peux pas aller me reposer. Est-ce que Johnny fait toujours la sieste ?, demanda-t-elle à John.

- Oui, la dernière fois que j'ai vérifié, c'est-à-dire il y a environ dix minutes.

- D'accord, on va monter et aller voir, et préparer le thé.

- Gardez un œil sur mon épouse, Mme Molesley…, demanda-t-il en souriant à Phyllis.

Anna avait depuis longtemps pris l'habitude d'appeler Phyllis par son prénom, mais il semblait que John ne s'y habituait pas, et continuait de l'appeler Mme Molesley. Elle répondait donc de la même façon.

- Je n'y manquerai pas, M. Bates, ne vous inquiétez pas, répondit-elle avec le même sourire.

- Je n'ai pas besoin que quiconque « garde un œil sur moi », merci bien M. Bates, râla Anna.

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Vingt minutes plus tard, la bouilloire sifflait, les scones et les biscuits étaient prêts, et Johnny, à quelques jours de son deuxième anniversaire, s'était réveillé de sa sieste, quand les deux invitées sonnèrent à la porte de l'appartement privé du Grantham Arms. Anna accueillit Lady Mary et Mme Hughes avec chaleur, et les fit entrer dans leur salon. Les deux femmes avaient pris l'habitude de rendre visite régulièrement à Anna, parfois ensemble comme ce jour-là, mais plus souvent séparément, environ une fois par semaine.

Quand elles furent toutes installées dans le salon, Phyllis commença à servir le thé pendant qu'Anna donnait son goûter à Johnny. Mme Hughes accepta de bon cœur sa tasse de thé, et lança la conversation :

- Alors, Anna, vous êtes sûre de ne pas vouloir venir au château pour le repas de Noel demain ? Tout le monde serait ravi de vous voir vous et votre famille !

Anna sourit et répondit :

- Merci beaucoup de nous avoir invités, Mme Hughes, j'en suis très reconnaissante et je serais venue avec plaisir, mais voilà, le bébé peut s'annoncer à tout moment. Et je ne veux pas prendre le risque de me retrouver de nouveau coincée au château. Non pas que je ne sois pas reconnaissante à Lady Mary de m'avoir laissé sa chambre la dernière fois, ajouta-t-elle avec un regard vers son ancienne maitresse, qui lui décocha un sourire entendu, mais je veux vraiment accoucher chez moi cette fois. Donc je ne quitte pas l'hôtel jusqu'à ce que le bébé soit arrivé. Nous passerons un Noël tranquille, juste nous trois. Ou nous quatre, si quelque chose se passe d'ici là.

- Les jours doivent vous sembler interminables, dit Lady Mary. Je me souviens lorsque j'attendais Caroline, oh mon Dieu, les derniers jours ont été atroces. J'avais tellement hâte que cela se termine…

- Eh bien… J'ai beaucoup aimé être enceinte, mais… oui, admit Anna en riant, maintenant je suis assez pressée de rencontrer ce bébé, et de pouvoir enfin respirer librement à nouveau !

- Et de ne pas avoir à vous lever quatre fois par nuit pour aller aux toilettes…, ajouta Lady Mary.

- Oui, cela aussi. Quoi que de toute façon je serai sûrement réveillée pour d'autres raisons…

Mme Hughes et Phyllis écoutaient la conversation des deux mères de famille, mais n'avaient pas d'expérience à partager à ce sujet, n'ayant pas eu la joie de porter des enfants.

- Alors, Mme Molesley, comment vous adaptez-vous à votre nouveau mode de vie ?, demanda Lady Mary aimablement, en changeant le sujet.

- Oh, parfaitement bien, Madame, répondit Phyllis. J'apprécie de pouvoir voir M. Molesley et les enfants chaque jour au déjeuner et le soir, et tous les dimanches. Et Anna et M. Bates ont tous deux été très accueillants et aimables envers moi.

- Ma mère vous regrette toujours. Perkins n'est pas mal, de ce qu'elle en dit, mais elle ne vous vaut pas.

- Je suis flattée d'entendre cela Madame. J'espère que Lady Grantham s'en sort tout de même.

- Oh, elle y arrivera, n'ayez crainte. Les temps changent, et nous devons changer avec eux, ou disparaitre.

- Ne répétez pas cela trop fort à M. Carson, Madame, prévint Mme Hughes.

Les quatre femmes rirent de bon cœur à la pensée de la profonde aversion de M. Carson pour tout ce qui était changement et modernité.

- Comment va votre jeune nièce, Mme Molesley ?, demanda Mme Hughes.

- Oh, elle passe ses journées le nez enfoui dans les livres, comme d'habitude. Nous devons l'arrêter le soir, et la forcer à aller se coucher, autrement elle en oublierait de dormir. M. Dawes et M. Molesley disent qu'elle va s'en sortir à merveille à l'examen en avril prochain. Elle semble assez douée.

- C'est une bonne chose que ces dons soient utilisés à bon escient alors, répondit Mme Hughes.

- Quelles sont les dernières nouvelles du château ?, demanda Anna.

La conversation se poursuivit encore quelque temps, alors que Lady Mary les régalait des nouvelles d'en haut, puis que Mme Hughes faisait de même pour les habitants du bas. Enfin, Lady Mary se leva, et dit :

- Nous devrions y aller, Mme Hughes, si nous voulons être de retour avant le gong.

- Oui Madame, approuva Mme Hughes.

- Je suppose que vous ne viendrez pas non plus au bal des domestiques, Anna ?

- Eh bien, à ce moment-là j'espère bien avoir un nouveau-né à nourrir, donc, non, en effet, je ne viendrai pas cette année, j'en suis navrée Madame.

- Oui, bien sûr. Ce sera étrange tout de même. Cela sera la première fois depuis si longtemps que vous ne serez pas là au bal des domestiques.

- C'est vrai. Mais je vous promets que nous enverrons des nouvelles dès que le bébé sera né, et vous pourrez venir me visiter, ajouta Anna dans l'espoir d'atténuer la nostalgie de son ex-maitresse. Et nous viendrons l'an prochain.

- Très bien. Passez un joyeux Noël Anna. Mes meilleurs sentiments à Bates.

- Un joyeux Noël à vous aussi Madame, et vous aussi Mme Hughes. Passez mes meilleurs vœux à tout le monde au château. Johnny, dis au revoir à Lady Mary et Mme Hughes !, dit-elle en faisant un geste d'au-revoir.

- Bye-bye, dit l'enfant en agitant sa main avec enthousiasme à l'adresse des deux femmes, qui lui répondirent gentiment avant de s'en aller.

Quand elles eurent rangé tout ce qu'elles avaient sorti pour le thé, Anna proposa à Phyllis de rentrer chez elle, puisque l'hôtel était calme.

- Etes-vous sûre ?, demanda Phyllis. Vous allez vous en sortir ? Je peux rester m'occuper un peu de Johnny si vous voulez vous reposer.

- Ne vous inquiétez pas, la rassura Anna. Je vais très bien, et si jamais ce n'était plus le cas, M. Bates est là pour s'occuper de Johnny. Maintenant rentrez chez vous et profitez de votre famille.

- D'accord, merci Anna. À demain.

- Oui. Et demain vous pourrez rentrer chez vous dès que le ménage sera terminé.

Quand Phyllis fut partie, Anna s'assit avec son fils et lui chuchota sur un ton de conspiration :

- Et maintenant, si nous préparions le cadeau de ton papa ?

- Papa !, répliqua l'enfant, aux anges, en tirant le bras de sa mère en direction de l'hôtel pour aller rejoindre son père.

- Non, non, il ne faut pas aller lui dire ! Nous allons emballer son cadeau pour pouvoir lui donner demain, pour Noël, dit Anna en riant.

Le petit garçon n'avait pas encore bien compris le concept de Noël et des cadeaux…

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Au cottage des Molesley, les deux garçons jouaient sur le sol pendant que Phyllis préparait le diner, et que Beckie était comme à son habitude penchée sur ses livres.

- Beckie, prévint Phyllis, le diner sera prêt dans cinq minutes, il va falloir que tu ranges tes livres, nous avons besoin de la table pour manger.

- Oui, tante Phyllis, répondit l'adolescente sans lever les yeux.

- Et Beckie, dit Joseph en entrant dans la cuisine, demain c'est le réveillon de Noël, donc je veux que tu ranges tes livres, et que tu ne les rouvres pas avant le 26 décembre. Tu as besoin de te reposer quelques jours, ma fille. Tu travailles trop dur !

- Mais, oncle Joseph…, tenta la jeune fille.

- Il n'y a pas de mais, Beckie, répliqua Joseph d'un ton qui ne tolérait pas la discussion. Prendre du temps de repos régulièrement est très important quand on prépare un examen. Cela fait partie d'un rythme de vie sain, tout comme bien dormir et bien manger. Demain nous sortirons tous ensemble nous promener, et profiter d'un bon moment en famille.

- Allez, le diner est prêt, tout le monde, appela Phyllis. Les garçons, venez vous laver les mains, et ensuite aidez votre oncle Joseph à mettre le couvert.

Bientôt des petits pieds trottinaient vers la cuisine. Alors qu'ils passaient devant elle sur leur chemin vers l'évier, Phyllis ébouriffa affectueusement les cheveux des garçons. Ces enfants étaient agréables et bien élevés, et elle appréciait de ne pas avoir à leur répéter plusieurs fois ce qu'ils devaient faire avant qu'ils n'obéissent. Ils avaient été si chanceux de se voir accorder cette famille inattendue. Elle échangea un sourire joyeux avec Joseph alors que celui-ci tendait les assiettes à son jeune alter ego.

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Le lendemain matin, la neige avait cessé de tomber, mais avait recouvert les environs d'une épaisse couverture blanche pendant la nuit, et le village scintillait sous le soleil timide de décembre.

- Allez les enfants, dit Joseph quand ils eurent fini de prendre leur petit-déjeuner. Allez enfiler vos habits les plus chauds, et pendant que tante Phyllis est au travail, nous allons aller dans la forêt, et trouver notre arbre de Noël ! Ensuite nous pourrons le décorer, et cela lui fera une belle surprise quand elle rentrera !

- Oh oui !, crièrent les garçons avec enthousiasme.

Même Beckie semblait emballée par l'idée de cette aventure et prête à mettre ses études de côté pour le moment.

Pendant que Molesley emmenait les enfants dans la forêt, après être allé chercher son père ainsi qu'une hache appropriée, Phyllis était occupée à ranger et nettoyer les chambres de l'hôtel avec Anna. Il ne leur en restait que deux, quand Anna commença à gémir de douleur en se tenant le ventre.

- Anna ?, demanda Phyllis, inquiète.

Anna s'était appuyée contre le mur voisin, les yeux fermés, et respirait profondément et lentement le temps de la contraction. Quand celle-ci fut terminée, elle ouvrit les yeux et sourit à Phyllis.

- C'est fini. Je pense que les choses commencent doucement. J'ai des douleurs depuis ce matin. Mais elles ne sont pas encore très rapprochées.

- Voulez-vous que j'appelle M. Bates ? Ou Dr Clarkson ?

- Non, non… c'est trop tôt. Nous allons essayer de terminer notre travail et nous verrons comment ça va à ce moment-là.

- D'accord…, répondit Phyllis, incertaine. Terminons tout ça rapidement, alors, conclut-elle, en attrapant un chiffon.

Une heure plus tard, alors qu'elles terminaient la dernière chambre, Anna dut admettre que les choses s'accéléraient. Elle gémit de nouveau tout au long de la contraction suivante, et Phyllis décida de prendre les choses en mains.

- Bon, maintenant, Anna, j'appelle M. Bates. Montez à votre chambre.

Anna opina, et se rendit jusqu'à son appartement, pendant que Phyllis partait à la recherche de son époux. Elle le trouva dans le bureau de l'hôtel, en train de faire les comptes, Johnny assis sur le sol près de lui, occupé à jouer avec ses cubes.

- M. Bates ?, appela-t-elle en frappant à la porte.

- Oui, Mme Molesley, y a-t-il un problème ? Anna ?

- Pas un problème, à proprement parler, mais… Je pense que le bébé arrive. Peut-être faudrait-il aller chercher le Dr Clarkson ?

- Mon Dieu. Oui, merci. Est-elle à l'étage ?

- Oui, je l'ai envoyée dans votre chambre.

- Bien. Je vais téléphoner au Dr Clarkson à l'hôpital.

- M. Bates, je me disais, si le bébé arrive maintenant, voudriez-vous que j'emmène Johnny avec moi au cottage ? Pour qu'il ne soit pas dans vos pattes ? Anna m'a dit qu'elle voulait que vous soyez présent pour la naissance, alors vous ne pourrez pas vous occuper de lui en même temps.

- Je ne pourrais pas vous imposer ça, et le soir de Noël en plus…

- Mais non, cela nous fera plaisir de l'avoir, et il passera une très bonne soirée avec les garçons.

- D'accord, oui, c'est très gentil à vous Mme Molesley. Peut-être que nous devrions attendre Dr Clarkson, voir ce qu'il en dit, et si c'est vraiment le moment, alors oui, vous pourrez l'emmener. Je viendrais le chercher dès que tout sera fini.

- Ne craignez rien, on s'en occupera bien.

- Oh, je n'en ai aucun doute, dit-il en souriant.

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Une heure plus tard, Dr Clarkson avait terminé d'examiner Anna, et après s'être lavé les mains, il se tourna vers elle et son mari et conclut :

- Eh bien, Mme Bates, les choses sont bien en route en effet. Le bébé devrait être là ce soir au plus tard.

John embrassa le front d'Anna, où des perles de sueurs commençaient à apparaitre après la dernière contraction.

- Merci docteur.

- Il me reste deux derniers patients à visiter aujourd'hui, donc je vais y aller, et ensuite je reviendrai auprès de vous.

- Je suis navrée de gâcher votre réveillon de Noël, docteur, s'excusa Anna.

- Oh, ne vous inquiétez pas, je n'avais absolument rien de prévu… Accueillir une nouvelle vie, c'est cela Noël, après tout.

Alors que le Dr Clarkson se retirait, Anna et John échangèrent un sourire en absorbant la signification des mots du médecin.

- Je vais aller prévenir Mme Molesley. Elle a proposé d'emmener Johnny chez elle jusqu'à l'arrivée du bébé.

- Oh. C'est gentil de sa part. Je vais aller lui préparer un sac, dit Anna, en tentant de se lever du lit, mais elle retomba immédiatement, saisie par la contraction suivante.

Lorsque l'étau de ses doigts qui enserraient la main de John se fut un peu relâché, signalant la fin de la douleur, il dit avec fermeté :

- Tu ne vas rien faire du tout. Tu restes au lit, je m'occupe de préparer Johnny.

Elle soupira, mais admit sa défaite en se rallongeant sur les oreillers.

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Quand Phyllis entra chez elle, avec Johnny qui lui tenait la main, les garçons se précipitèrent vers elle, en babillant avec entrain au sujet de leur nouvel arbre de Noël, fraichement installé et décoré. Avant qu'ils aient pu la trainer vers le salon, Joseph apparut dans l'entrée, et remarqua le petit garçon qui se cachait derrière ses jupes.

- Que fait Johnny Bates avec toi ?, demanda-t-il.

- Anna est en travail, alors j'ai proposé de le prendre avec nous jusqu'à la naissance du bébé. Ça ne t'ennuie pas, n'est-ce pas ?

- Pas du tout, pas du tout, sourit Joseph. Plus on est de fous plus on rit, s'exclama-t-il, en se penchant vers l'enfant qui semblait un peu effrayé. Bonjour jeune homme. Veux-tu venir voir notre sapin de Noël ?, offrit-il en offrant sa main au garçonnet.

Joseph junior et Stephen étaient au septième ciel, n'ayant jamais eu de sapin de Noël auparavant. Ils avaient toujours vécu en ville, sans accès facile à une forêt pour s'en procurer un, et certainement pas d'argent pour en acheter un. Phyllis leur offrit des exclamations impressionnées, tandis que les enfants lui contaient par le menu tout leur travail de décoration. Quand ils eurent finalement épuisé le sujet, Phyllis se tourna vers son époux :

- Eh bien, peut-être que nous devrions maintenant nous mettre en cuisine pour le réveillon, ne crois-tu pas ? Cette dinde ne va pas se cuire toute seule !

- Oh, n'aie crainte, répondit Joseph. Je l'ai mise au four lorsque nous sommes rentrés de la forêt.

- Oh, bien. Il nous reste plein d'autres choses à préparer cependant.

Le vieux William Molesley suggéra aux enfants :

- Et si nous allions dans le jardin construire un bonhomme de neige, les enfants ?

Son offre fut accueillie avec un enthousiasme non feint par les quatre jeunes gens, et quelques minutes plus tard, il ne restait dans la maison que Phyllis et Joseph, qui travaillaient ensemble en cuisine.

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Il faisait nuit depuis déjà plusieurs heures, et le Dr Clarkson se trouvait de nouveau aux côtés d'Anna. John détestait voir son épouse souffrir et ne rien pouvoir faire pour la soulager, mais le médecin semblait serein, et lui assurait régulièrement que tout se déroulait comme prévu. John aurait préféré que tout aille plus vite cependant. Il épongeait le front d'Anna avec une serviette humide, et lui murmurait des encouragements et des mots d'amour à l'oreille au fil des contractions. Alors qu'elle avait commencé en gémissant pendant les contractions, elle s'était mise il y a peu à carrément hurler, ce qui d'après le docteur était un signe que les choses progressaient et que le bébé descendait régulièrement dans le bassin. Le praticien avait froncé les sourcils au départ quand les Bates lui avaient annoncé que John resterait dans la pièce tout au long de l'accouchement, mais il en avait pris son parti et avait compris qu'il était peine perdue d'argumenter avec une Anna Bates en travail. En cet instant, John faisait de son mieux pour garder son sang-froid et ne pas perdre ses nerfs à la vue de sa femme en train de lutter pour mettre au monde leur enfant. Il avait entendu des choses la dernière fois, depuis le couloir à l'extérieur de la chambre de Lady Mary, mais rien ne pouvait approcher l'intensité de ce moment dont il était témoin privilégié. Il était médusé par la force de ce qui traversait le corps d'Anna, et il l'aimait plus que jamais de se soumettre volontairement à cela.

Sa main était complètement engourdie à force qu'Anna la serre de toutes ses forces, et il était incapable de dire combien de temps s'était écoulé quand le docteur annonça soudainement :

- Très bien, on voit la tête, vous faites un excellent travail Mme Bates ! Je veux que vous donniez tout ce qui vous reste de force dans les prochaines contractions et vous allez pouvoir enfin rencontrer ce bébé.

Après quelques minutes supplémentaires, qui semblèrent des siècles à John, et plusieurs autres cris assourdissants dans ses oreilles, le visage d'Anna devenant cramoisi pendant chaque contraction, le docteur extirpa finalement le bébé, qui émit un petit son étrange.

- Mme Bates, M. Bates, vous avez une petite fille !, s'exclama le Dr Clarkson gaiement. M. Bates, voulez-vous bien étaler une serviette chaude sur la poitrine de votre épouse, afin que je puisse y installer le bébé ?

Complètement sonné, John eut besoin de quelques secondes pour enregistrer la requête du médecin, et pour lui obéir.

- Euh, oui, oui, docteur, bégaya-t-il.

Des larmes s'échappèrent sur ses joues alors que le docteur enveloppait le bébé en un chaud petit paquet et la déposait sur la poitrine de sa mère. Anna reposait sur les oreillers, les yeux clos d'épuisement, souriante et tenant sa fille serrée contre elle. John les observait émerveillé, son cœur prêt à exploser de bonheur. Une petite fille. Un fils, et une fille. Maintenant il savait qu'il était l'homme le plus heureux du monde. Il s'agenouilla près d'Anna, sans écouter les protestations de son genou, et l'embrassa sur la joue.

- Oh ma chérie… Une petite fille. Elle est tout simplement parfaite. Je l'aime tant. Et toi aussi. Tu as fait de moi l'homme le plus chanceux qui existe.

Anna rit doucement, et tourna son visage vers lui pour l'embrasser.

- Et moi la femme la plus chanceuse.

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La neige tombait de nouveau, plus fort cette fois, et le Dr Clarkson était rentré chez lui en leur annonçant qu'il reviendrait dans la matinée pour s'assurer que la mère et l'enfant allaient bien. Anna et John étaient assis épaule contre épaule, le dos contre les oreillers, s'émerveillant devant leur nouvelle petite fille.

- Je devrais aller chercher Johnny chez les Molesley, chuchota John.

- Il sera endormi à cette heure, répondit Anna, comme probablement toute la famille Molesley. Il sera tout grognon si tu y vas et que tu le réveilles maintenant. Et en plus c'est la tempête de neige. Laisse-le donc. Tu iras au matin. Nous pouvons profiter de quelques heures à admirer tranquillement notre jolie demoiselle.

John s'illumina d'un grand sourire à la mention de leur nouvelle-née.

- Elizabeth Anna Bates. Tu es la plus jolie petite fille du monde, et tu as fait de tes parents les deux personnes les plus fières de l'univers, dit-il en caressant la joue dodue de l'enfant avec son doigt. Je ne pense pas que tu puisses un jour faire mieux en terme de cadeau de Noël, ma chérie, ajouta-t-il en adressant à sa femme un sourire rêveur.

- Je n'essaierai même pas, répondit-elle en riant.

Puis elle soupira et remarqua :

- Premier bébé le jour du réveillon du Nouvel An, deuxième au réveillon de Noël. Quelle était la probabilité ?

- Depuis quand faisons-nous quoi que ce soit selon les probabilités ?

- Tu as raison, approuva-t-elle.

Ils admirèrent leur petite fille endormie en silence pendant quelques minutes, puis Anna dit :

- Je suis affamée, est-ce qu'on n'entamerait pas ce diner de Noël qu'on n'a pas eu l'occasion de manger jusqu'à maintenant ?

- Oh, bien sûr. Je descend et je te rapporte un plateau.

Alors que John était en cuisine en train de préparer le plateau, le bébé commença à s'agiter, sa petite bouche s'ouvrant et se fermant, à la recherche de nourriture.

- Toi aussi tu as faim, petit bout ?, demanda Anna doucement.

Elle ouvrit prestement sa chemise de nuit et présenta son sein à la petite Elizabeth, qui s'y accrocha avidement.

- Et voilà mon petit cœur.

En observant son bébé téter avec application, Anna laissa échapper un soupir heureux, et sentit que sa vie était désormais en accord avec les plus fous de ses rêves.