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« Il y serait. »
Les mots flottent derrière ses paupières fermées, résonnent à l'intérieur de son crâne sur le lent tempo d'un glas. Il est allongé sur le dos. Il est assis. Il cherche son souffle, la poitrine oppressée, l'esprit désorienté. Où est-il ?
— Captain, vous êtes réveillé !
Harlock humecte ses lèvres. Le pourtour de sa bouche est anesthésié et son bras gauche encore parcouru de spasmes, sans parler de son cerveau qui pulse sur ses tempes comme s'il cherchait à sortir par ses oreilles.
— Ça va ? ajoute-t-on.
Bof. Symptômes typiques d'un coup de taser quantique, ce n'est pas vraiment ce qu'on pourrait appeler « la grande forme ».
Il répond « oui ». Sa mâchoire réagit avec un temps de retard.
— Ces lâches vous ont pris en traître, captain ! continue son interlocuteur. Sûr qu'à la loyale, ils auraient pas fait le poids face à vous !
Alors… non. En réalité il a eu une absence alors que ses ennemis étaient à ses trousses, et il s'est fait avoir comme un bleu. Mais inutile de doucher l'enthousiasme de… – il plisse les yeux pour distinguer la silhouette dans la pénombre – … Afar, qui tend la main pour l'aider à se relever avec un sourire éclatant de blancheur.
— Z'ont pas laissé de garde et la serrure n'est même pas sécurisée, ajoute-t-il. Maintenant que vous êtes revenu à vous Clochette va nous crocheter ça en deux deux ! Pas vrai, Clo ?
Du fond de la pièce, Claudius « Clochette » Von Speeder et ses cent vingt kilos d'ex-cambrioleur barbu font « grmf ». « Même pas de sécurité électronique sur cette camelote », marmonne-t-il. À côté de lui, Harlock reconnaît Jelle, et il a un pincement au cœur lorsqu'elle pose les yeux sur lui : Jelle ne le regarde pas comme les autres le regardent, et cela… le perturbe, qu'il le veuille ou non.
— Tu te sens d'attaque, c'est bon ? demande-t-elle.
Il hoche la tête. Il se sent angoissé, mais il met ça sur le compte de Marigen – sur le compte du passé. Le présent n'a aucune raison de lui faire peur. « Nager ou mourir, tu vois… »
Jelle le regarde et il a l'impression qu'elle le transperce, il a un sourire gêné et il s'oblige à se concentrer sur le présent. Ce qu'il vit maintenant, il le maîtrise. Et il n'a pas peur.
La porte se déverrouille avec un petit « clic ».
— À gauche ou à droite, captain ? chuchote Afar.
Le présent. Le passé. Harlock déglutit. Il se souvient de cet endroit, il se rappelle les salles sombres, le dédale, il revoit l'enchevêtrement des machineries, les méandres, les boyaux, les tunnels de câbles et les culs-de-sac. Il sait. Il n'a pas envie de savoir.
Nager ou mourir.
Le passé.
Il secoue la tête.
— À droite.
Les yeux de Jelle sont posés sur lui.
Le corridor délabré irradie la lumière bleuâtre des éclairages de secours moribonds. Harlock dépasse un ascenseur hors d'usage, dédaigne de multiples accès aux étages inférieurs, serre les dents. Ses pieds retrouvent un itinéraire déjà parcouru, et il n'a pas envie de le savoir.
Au bout du chemin il y a un poste de contrôle, il y a un nœud de communication, il y a un carrefour où convergent tous les couloirs de la zone. Il y a des fantômes qui oscillent dans l'air moisi. Il n'a pas peur.
Il inspire. Nager, mourir, le présent. Le poste de contrôle abandonné a été transformé en salle de repos, et les cadavres de bouteilles s'entassent sur les capots des consoles inertes. Un chapeau tressé se redresse d'un bond, Clochette le renvoie aussitôt au tapis d'un direct au menton. À quel moment s'est-il persuadé que son équipage avait besoin de son aide pour se tirer d'affaire ? se demande Harlock avec une moue désabusée.
— Deuxième porte à gauche puis tout droit jusqu'au hall, dit-il. Passez devant, je vous rejoins.
Afar ne se fait pas prier, Clo lui emboîte le pas après avoir délesté le chapeau tressé toujours groggy de son pistolaser, Jelle fronce les sourcils. Jelle ne bouge pas.
— Quelque chose t'embête, constate-t-elle.
— Je… vérifie juste qu'ils n'ont pas ramené mon cosmodragon ici.
L'excuse est ridicule, d'autant qu'il s'intéresse beaucoup plus à l'extérieur de la pièce qu'à son aménagement. Les vitres de la baie d'observation sont ternies, presque opaques. Au-dessus est resté accroché le cadran fendu d'un chronomètre. En contrebas… Harlock pose la main sur le plexiverre.
Les bassins. La plupart sont vides.
— Franz, on n'a pas le temps…
Il sursaute. Il n'aime pas trop quand Jelle l'appelle ainsi. Le prénom est un vestige du passé, plus ancien encore que Marigen. L'évoquer remue des souvenirs enfouis… et ce n'est pas le moment.
— Franz, insiste Jelle.
Il la fixe et il ne la voit pas, il se détourne et il voit les bassins, ils sont vides et il les voit pleins. Le passé est tout puissant, ici. Et les fantômes sont partout.
— Franz !
Lorsqu'il reprend pied dans le présent, Jelle le tire par le poignet et ils courent dans un couloir moins décrépi que les précédents. La sortie est proche. Devant. Bloquée.
Chapeaux.
Chasseurs.
Réflexes enracinés.
Harlock dégage sa main de la prise de Jelle.
— Par là, viens ! décide-t-il. On va les contourner !
Le passage étroit n'est pas éclairé. Peu importe, cela ne le gêne pas. Il bifurque une fois, deux fois, dix fois, les plans de la zone des bassins dansent devant ses yeux et le labyrinthe de Marigen se referme sur eux.
Il stoppe face à une porte étanche fermée. Les murs exsudent le silence d'un tombeau.
Il ne saurait dire s'il s'agit d'une bonne chose.
