L'assassin royal

Il était de retour au Temple de Takodana. Il faisait nuit. Il marchait seul dans les couloirs. Tout était silencieux. Il n'y avait pas un bruit, pas un murmure, ni le chant des grillons, ni des grenouilles qui faisaient leur parade nuptiale près des bassins pendant l'été, ni le hululement des hiboux ou les cris des renards sortis chasser les lapins qui pullulaient près des potagers. Tout était calme. Tout était sombre. Tout était froid. Comme à l'intérieur d'un tombeau.

C'était ce fameux soir où Dark Vador était venu le voir. La seule et unique fois où le grand-père et le petit-fils s'étaient retrouvés en présence l'un de l'autre. Le Roi passé et le Roi futur.

Vador lui avait dit quelque chose cette nuit là. Quelque chose d'important. Mais il ne s'en rappelait pas. Il n'était qu'un bambin, l'esprit encore tout embrumé de sommeil. Si seulement il pouvait s'en souvenir ! Tout deviendrait limpide. Il en était persuadé…


Kylo se réveilla avec la sensation que quelqu'un lui tapait sur le crâne avec une pierre. Il entrouvrit les yeux et ne distingua dans un premier temps que les vagues silhouettes, encore un peu floues, du mobilier de ses appartements. Il ne se souvenait pas être revenu dans sa chambre hier soir. À vrai dire, il ne se rappelait plus rien une fois être entré dans le labyrinthe en compagnie de Senyse et… Et de qui déjà ?

Tenter de rassembler ses souvenirs lui provoqua un mal de tête épouvantable. Il se jura de ne plus jamais boire une seule goutte de vin. Tant pis pour la ripaille, s'il n'arrivait clairement plus à gérer son ivresse. Pourtant, il ne se rappelait pas avoir bu tant que ça.

Sa gorge était sèche et l'intérieur de sa bouche, pâteux. Il tendit la main à l'aveuglette, en quête du pichet d'eau clair que les serviteurs laissaient d'ordinaire sur la déserte près de son lit, et ses doigts rencontrèrent la soie d'une chevelure et le velours d'une joue lisse. Tournant les yeux dans cette direction, il vit le buste d'une jeune femme endormie, appuyé sur le bord de son lit. En dépit de sa vue troublée par sa gueule de bois, il reconnut instantanément celle qui se trouvait près de lui.

- Rey…

La jeune femme battit des cils, perturbée dans son sommeil par les mouvements de celui qu'elle veillait depuis la nuit dernière.

Après que le médecin royal l'ait examiné – pour en venir aux mêmes conclusions que Paige – chacun s'est réparti les tâches d'escorter les convives jusqu'à leurs appartements, d'évacuer discrètement le mort du labyrinthe, pour le garder dans une salle froide, en attendant de l'examiner plus attentivement, de rassembler le maximum d'indices et de renseignements sur les allers-et-venues des uns et des autres, afin de savoir quoi dire au Roi lorsqu'il serait sorti de son coma. Solak et Naïs s'étaient portés volontaires pour garder la porte de la chambre royale. Quand à Rey, elle avait refusé de quitter son chevet, passant des heures à guetter le rythme de sa respiration dans le noir, collant par moment son oreille sur sa poitrine pour vérifier que son cœur battait normalement. Aux premières lueurs de l'aube, elle avait callé sa tête entre ses bras – pour reposer un peu ses yeux. Avant qu'elle ne puisse songer à trouver une meilleure position, le sommeil s'était emparé d'elle.

Lorsqu'elle ouvrit les yeux, la lumière du matin inondait la chambre, et la main calleuse et chaude de Ben reposait sur son front. Elle redressa brusquement la tête, réprimant une grimace, le cou et les épaules raidis. Ses yeux rencontrèrent ceux de Ben, le visage encore un peu pâle, et les paupières cernées. Avant même d'avoir dit un mot, elle se jeta sur lui, ses bras se nouant autour des épaules du convalescent et sa bouche s'écrasa sur ses lèvres.

Elle avait eu si peur de le perdre !

Il lui rendit instantanément son baiser. Presqu'incrédule de la trouver à son chevet, après s'être langui de son absence pendant des jours. Naturellement, ses mains se mirent à errer sur son corps, à palper ses formes sous ses vêtements. Il voulait la sentir contre lui, être en elle. Et elle le voulait elle aussi. Tellement.

Mais il y avait plus urgent.

- Ben…, dit-elle dans un gémissement. Il faut que nous parlions…

- Oui. Plus tard…, dit-il en commençant à défaire les laçages de ses chausses et à glisser ses doigts entre ses cuisses.

- Non, maintenant.

Avant qu'elle ne puisse insister, on frappa à la porte des appartements. Les deux amants se détachèrent rapidement bien qu'à contre cœur. Rey s'éloigna du lit, se rajusta, avant d'aller à la porte, pour voir qui venait ainsi troubler la convalescence du Roi.

En ouvrant l'embrasure, l'écuyère tomba sur le visage impassible de Daeron. Derrière le chevalier au crâne rasé, elle put distinguer Cirii, Solak, Naïs, Phasma, Imaze, Lothal… Toute la bande était disponible dans le château était présente. Rey comprit qu'elle n'arriverait pas à les faire partir, qu'importe l'excuse qu'elle invoquerait pour justifier que Kylo Ren ne soit pas accessible.

- Est-il réveillé ? demanda Daeron de son inhabituel ton neutre.

- Oui, répondit Rey, résignée.

À peine se fut-elle écartée pour leur céder le passage, que tous s'engouffrèrent dans la chambre et entourèrent le lit du Roi. Kylo lui-même eut du mal à cacher sa surprise en voyant tous ses chevaliers débarquer à son chevet.

- J'apprécie votre sollicitude, dit-il d'un air détaché. Mais vous n'avez pas l'impression d'en faire un peu trop juste pour une gueule de bois.

La remarque se voulait sarcastique, mais aucun ne tressaillit. Ils avaient tous la mine grave. Même Solak, qui n'était pourtant jamais la dernière à jeter des piques, pour peu qu'on la titille un peu, ne quitta pas son attitude mutique.

- Eh bien, relança Kylo depuis le fond de son lit, vous en faites des têtes d'enterrement ! Qui est mort ?

- Alvarr.

Daeron avait à peine élevé la voix, mais le nom qu'il prononça résonna dans la chambre comme un claquement de fouet.

- Quoi ? demanda Ren, incrédule.

- Alvarr a été tué, précisa Phasma en reprenant le ton froid de son compagnon.

- Tué ? Comment ? Il a été tué lors d'une bataille ? Dans une embuscade ?

- Non, rétorqua Naïs. Dans les jardins du château. On a retrouvé son corps dans le labyrinthe hier soir.

Kylo dévisagea ses chevaliers chacun leur tour, s'attendant à ce que l'un fasse craqueler le masque lugubre de son visage et laisse éclater un rire sardonique. Car il ne pouvait en être autrement : ils lui faisaient une mauvaise blague.

- Comment Alvarr pourrait-il avoir été tué dans les jardins ? maugréa-t-il. Il est censé se trouver à l'est… il devait transmettre un message à Lord Ventress… au sujet de sa fille…

Un violent mal de crâne le prit de nouveau. Des images brumeuses se bousculèrent dans sa mémoire.

Alvarr se tenait debout face à lui, dans le jardin. Il lui parlait de choses graves… de choses importantes…

Il laissa échapper un grognement douloureux, en se pinçant l'arête du nez. Rey – qui s'était tenue en retrait à l'entrée des chevaliers – se précipita vers lui, inquiète et pleine de sollicitude.

- Est-ce qu'on ne pourrait pas remettre ça à plus tard ? lança-t-elle aux chevaliers. Il vient à peine de se réveiller, il n'est pas encore remis de la nuit dernière…

- On a déjà trop attendu, répliqua sèchement Phasma. Si l'assassin avait des complices, ils sont peut-être encore dans le château. S'ils ont pris la fuite, on doit lancer des chasseurs sur leur piste…

- Qu'est-ce qui m'est arrivé ? gronda Kylo, toujours aux prises avec ses migraines.

Tout tourbillonnait autour de lui, comme si on l'avait attaché à une roue qui ne cessait de tourner.

Il était dans le labyrinthe, rampant sur le sol comme un homme ivre. Une silhouette indistincte se tenait au-dessus de lui et le menaçait avec un poignard… ou une épée… La lame brillait dans l'obscurité grâce aux reflets de la lune.

Il eut soudain envie de vomir. Lorsque Rey lui tendit un pichet d'eau pour qu'il se désaltère, une bile acide lui remonta le long de la gorge. Il eut seulement le temps de coller sa bouche au col, avant de tout régurgiter.

- On… On m'a empoisonné…, articula-t-il péniblement après que les spasmes de régurgitations se furent calmés.

- Ce n'est qu'une plante psychotrope, voulut le rassurer Rey. Les effets vont s'estomper.

- Vos vêtements ont été frottés avec cette substance, expliqua calmement Phasma. Vous en avez respiré durent toute la soirée. Cela vous a mis dans un état d'étourdissement qui a permis à un tueur de vous attaquer. Lady Senyse, qui se tenait contre vous, en a respiré également. Ça la mise dans le même état. Moins sévère cependant.

- Où… Où est-elle ? demanda-t-il.

- Dans ses appartements. Ses gens veillent sur elle en attendant qu'elle se remette.

- Je croyais qu'elle était dans un meilleur état que moi.

- C'est elle qui a découvert le corps d'Alvarr, ajouta Naïs. Elle en est encore toute retournée. Dans la confusion et l'obscurité, elle a cru que c'était vous. Elle a fait une crise d'hystérie ! Il a fallu s'y mettre à plusieurs pour la calmer.

Le chevalier Zabrak détailla le déroulement de la soirée avec un certain dédain. Alors que Kylo Ren évanoui était discrètement évacué du labyrinthe par Imaze, Rey et ses compagnons, à l'autre bout, Senyse s'était mise à crier comme une folle qu'on avait assassiné le Roi. Le reste des chevaliers, pas encore au fait de la situation, s'était précipité pour prêter main forte. Ils avaient alors trouvé dans un bosquet une Senyse à moitié folle toute échevelée, tournant en rond en se tordant les mains et répétant à qui mieux-mieux que Kylo Ren avait été assassiné. Non loin d'elle, à peine dissimulé sous des buissons, se trouvait en effet le cadavre d'un homme, entièrement vêtu de noir et aux cheveux sombres.

Cependant, en s'approchant, Daeron avait été le premier à reconnaitre le visage d'Alvarr et à comprendre la méprise. Senyse, sous l'emprise du poison, divaguait et était tellement incontrôlable que Phasma avait dû lui asséner une gifle pour la calmer. Mais elle avait dû y aller un peu fort, car la noble dame s'était évanouie sur le coup. Cependant, ses cris avaient ameuté le reste des convives présents dans le labyrinthe, qui s'étaient aussi précipité pour vois ce qu'il en était.

Ne sachant plus sur quel pied danser, et sans savoir où se trouvait leur maître, les chevaliers de Ren avaient alors renvoyé tout le monde dans leurs appartements respectifs, avec ordre de ne pas en bouger jusqu'à ce que la lumière soit faite. Au même moment, Imaze les avait rejoints, avec un Mitaka, inconscient et ligoté, chargé sur son épaule. Leur apprenant du même coup où se trouvait Kylo Ren et la tentative d'assassinat dont il avait été victime.

Une fois le page régicide enfermé dans un cachot et étroitement surveillé, on avait enfin déplacé le cadavre d'Alvarr dans la chapelle, où le médecin royal avait pu constater, après examen, que leur compagnon avait reçu un coup de poignard en plein dans l'estomac.

- Dans l'obscurité, conclut Phasma, ce jeune imbécile aura confondu Alvarr avec vous. Puis comprenant sa méprise, il aura tenté de dissimuler rapidement le corps avant de refaire une tentative plus tard.

- Je n'y crois pas, lâcha abruptement Daeron.

Ses autres compagnons, ainsi que Rey et Kylo, le regardèrent, intrigués.

- Alvarr a été frappé par devant, et de près, par son meurtrier. Or, c'était un bon combattant, et un homme prudent. Jamais il ne se serait laissé approcher d'aussi près par un inconnu. De plus, j'ai attentivement observé l'endroit où on l'a trouvé : il n'y avait aucune trace de lutte. Qui que soit l'individu qui l'a tué, il ne pouvait s'agir que d'une personne en qui il avait suffisamment confiance pour ne pas chercher à l'esquiver.

- Il était venu m'avertir que l'un de nous nous avait trahis, lâcha à son tour Kylo.

À force d'entendre les récits des uns et des autres, la mémoire lui revenait, en même temps que la migraine provoquée par le poison s'estompait.

- C'était pourquoi il se trouvait dans le labyrinthe. Il avait découvert que l'un de nos frères cherchait à fraterniser avec l'ennemi. Je lui avais dit de rester caché, en attendant que je puisse lui parler seul à seul. Son meurtrier lui aura sûrement fait la peau entre le moment où nous nous somme séparés et celui où tous les convives se sont engouffrés dans le labyrinthe.

- Ça ne pouvait pas être Mitaka dans ce cas, conclut Cirii. Il est resté collé aux basques de Lord Malak jusqu'à ce que vous entriez dans le labyrinthe.

- Et comme de par hasard, maugréa Ren, c'est celui-là même qui a insisté pour que je participe au jeu avec lui… Où est-il maintenant ?

- Dans ses appartements, avec le reste de sa suite.

- Sait-il que Mitaka a été arrêté ?

- Non. Il a même demandé après lui.

- Très bien. Laissons-le mariner, pour voir ce qui en ressortira… Et pour en revenir à Alvarr, si ce n'est pas Mitaka qui l'a tué, on peut également douter que son assassin l'ait confondu avec moi. Surtout si, comme Daeron l'a souligné, c'était quelqu'un qu'il connaissait. Il y a fort à parier qu'on a voulu le faire taire pour m'empêcher de démasquer le traître dans nos rangs.

Un malaise palpable s'empara de tout le groupe présent.

- Vous… Tu ne soupçonnerais quand même pas l'un d'entre nous ? demanda Lothal.

Devant le silence sombre de Ren, Naïs renchérit.

- Nous ne t'avons pas quitté depuis la prise du fief des Penza. Comment et à quel moment l'un de nous aurait eu l'occasion d'entrer en contact avec nos ennemis ?

- Comme si on avait besoin de se déplacer en personne pour cela…,maugréa Ren.

L'expression de son visage était de plus en plus fermée comme un masque impénétrable. Plus personne n'osa prendre la parole, jusqu'à ce qu'Imaze émette un grognement.

- Oui, approuva Ren. Il faut rappeler les frères Milléniale, ainsi que Kanan et Jarrus. Je veux tous mes chevaliers à mes côtés. Qui que soit le ou les traîtres, nous les démasquerons ensemble.

Les sept chevaliers parurent soulagés par ces dernières paroles. Comprenant que l'entrevue était terminée, ils quittèrent les appartements royaux tous ensemble. Ne laissant plus que Kylo sur son lit de convalescence et Rey, qui s'était retranchée dans un coin de la chambre, pour qu'on ne lui prête plus attention.

À peine la porte se fut-elle refermée, que Ben se recroquevilla sur lui-même, se prenant la tête entre les mains et laissant échapper un râle douloureux. Rey se précipita aussitôt vers lui, craignant qu'il ne soit à nouveau en train d'avoir une nouvelle crise de maux de tête ou de vomissement.

Dès qu'elle fut suffisamment proche de lui, il se serra contre elle et cala sa tête dans son giron. Elle sentit alors des larmes mouiller son visage.

- Je pensais qu'après tout ce temps, sanglota la voix enrouée de Ben, ça ne me ferait plus rien. Mais c'est toujours aussi douloureux.

Bouleversée par cette soudaine démonstration de vulnérabilité, Rey ne sut quoi dire et se mit à passer ses doigts dans la chevelure sombre royale, pour le moment très emmêlée.

- Vous… Vous étiez proches, lui et toi ? demanda-t-elle maladroitement.

- Il était l'un des derniers, soupira Ben. Il ne reste désormais plus qu'Imaze, Daeron, Sen-Adge, Enor… et moi.

- Un des derniers ?

- Des padawans qui ont quitté le Temple Jedi, il y a vingt ans. Nous étions quinze. Une bande de gamins stupides et inconscients. La discipline et l'environnement restreint du Temple nous pesaient. Nous avions tous soif d'aventures. Et moi, je voulais désespérément fuir mon oncle. Je voulais faire mes preuves et revenir triomphant. Les plus audacieux m'ont suivi, les plus fous aussi… Mais aucun de nous n'était préparé à ce qui nous attendait dehors. Cinq sont morts, rien que la première année. À chaque fois, j'ai eu envie de rebrousser chemin, ramener tout le monde à Takodana, me jeter aux pieds de Luke et implorer son pardon. Mais dès que j'étais sur le point de renoncer, je voyais la détermination dans leurs yeux. Et je me disais que je ne les avais pas menés aussi loin pour abandonner. Et il y avait l'orgueil aussi,… et puis, je savais qu'en rentrant je retrouverais exactement les mêmes problèmes qu'avant mon départ. Je savais que la vie de Jedi n'était pas faite pour moi, malgré tous les efforts de Luke pour me changer… Quelque chose au fond de moi à toujours résister. Mais j'étais trop lâche pour affronter ça tout seul.

Rey l'écoutait sans l'interrompre. Chacune de ses paroles faisaient écho à sa propre expérience dans le Temple. Elle s'y était toujours sentit heureuse et en sécurité. Pourtant, alors qu'elle y réfléchissait de plus en plus ces derniers jours, elle se rendait compte que si on lui offrait l'opportunité de retrouver sa vie d'avant, elle déclinerait certainement.

Avait-elle trop changé ? Ou est-ce que cette année écoulée avait simplement réveillé en elle des aspirations enfouies ? Mais elle n'avait plus envie d'être une Jedi. Ou du moins, pas selon l'Ordre ancien.

- Quelque part, poursuivit Ben, je crois que l'idée d'un potentiel retour m'a servi de filet de sécurité pendant des années. Savoir que le Temple continuait d'exister, que Luke continuait de vivre là-bas, ça me donnait la force de suivre ma propre voie. Mais maintenant, Luke est mort, le Temple est en cendres,… il n'y a plus de retour possible. Tout comme moi, Alvarr avait choisi cette voie. Il aurait pu rester au Temple, devenir chevalier, et il serait mort avec ses camarades en défendant l'Ordre. Il se serait battu jusqu'au bout. Au lieu de ça, il a été lâchement assassiné, dans la nuit, sans que personne ne le remarque, par quelqu'un qu'il connaissait et en qui il croyait pouvoir faire confiance. C'est le destin qui m'attend désormais.

- Non ! protesta Rey.

Elle prit son visage entre ses mains, l'obligeant à se redresser pour lui faire face.

- Tu n'es pas seul, dit-elle. Je suis avec toi, je ferais tout ce qu'il faut pour te sauver.

Devant son regard brûlant et éperdu, la jeune femme ravala sa salive en rassemblant tout son courage.

- Ben… je dois te parler d'une chose importante. Quelque chose que je t'ai caché pendant des mois car je craignais ta réaction…

Le Roi fronça les sourcils et son regard dévia instantanément vers le ventre de sa compagne.

- Je suis en lien avec la Rébellion. Pour tout te dire, j'ai même aidé Poe Dameron à s'enfuir du château de la Maison Yama.

Elle avait lâché ces déclarations dans un souffle et si rapidement, que Ben put douter d'avoir bien saisi toute l'importance de cet aveu. Comme il dardaitsur elle un regard consterné, Rey se sentit contrainte de poursuivre. Elle devait impérativement lui faire comprendre tous les tenants et les aboutissants de cette trahison… non, pas une trahison ! Elle n'avait pas agit contre lui, mais contre la manipulation dont il était le jouet. Au pire, c'était de l'insubordination.

- Ben, lord Frak et ses acolytes ne t'ont pas tous dit. Ils avaient tenté une alliance avec les Rebelles, dans le but de renverser Snoke. Mais comme tu t'es emparé du trône, ils ont voulu faire table raz et se débarrasser des témoins gênants. Les Yama avaient prévu d'assassiner Dameron cette fameuse nuit, pour l'empêcher de parler et de te dire ce qu'il savait.

Il ne prenait toujours pas la parole, que ce fut pour la réprimander ou la condamner. Elle poursuivit alors :

- Tu sais depuis le début que les Sith te mentent. Tout le monde au sein du Clan te ment ou bien veut te cacher des choses. Je n'étais moi-même pas certaine de ce que je faisais lorsque j'ai choisi d'aider ce rebelle. Je n'étais sûre que d'une chose, si je le laissais se faire assassiner, je laisserais du même coup les Yama enterrer ce qu'ils tenaient tant à te cacher.

- Et donc… Tu m'as menti toi aussi.

Sa voix grave était à peine plus élevée qu'un murmure, et pourtant, elle fit à Rey l'effet d'un couperet.

- Et tu as gardé ça pour toi pendant tout ce temps…

- Je voulais attendre d'avoir des certitudes. Aujourd'hui, j'en suis persuadée, cette division entre toi et la Rébellion ne sert que les intérêts des nobles du Clan.

- Tu veux que je fasse alliance avec des renégats et des malandrins contre les nobles de mon Clan ? La caste la plus puissante et légitime ? Est-ce ma destitution que tu veux ?

Rey s'impatienta. S'écartant du lit et mettant les poings sur les hanches elle considéra Ben avec sévérité.

- Tu étais un malandrin toi-même, il n'y a pas si longtemps que cela. Et moi ? Que devrais-je dire ? Ne disais-tu pas être prêt à mettre le Clan à feu et à sang pour empêcher qu'on nous sépare ? N'as-tu pas dit vouloir tuer tous ceux qui voudront se mettre entre nous ? Moi, je ne t'offre ni le sang, ni les armes. Je t'offre une main tendue, par les anciens fidèles de ta mère. Ceux qui se sont battus à ses côtés jusqu'au bout,pour elle et pour son héritage.

L'évocation de Leia semblait pincer une corde sensible dans l'esprit de Ben. Son visage changea d'expression : moins froid et moins renfermé, il s'anima d'une lumière nouvelle.

- Et comment espères-tu me les faire rencontrer ? finit-il par demander. Je te ferais observer que la Rébellion se terre depuis des mois. Malgré des fiefs passés au peigne fin, nulle n'a pu mettre à jour leur cachette. C'est difficile de parlementer avec un interlocuteur qu'on ne peut pas voir.

- Il se trouve que j'ai ramené avec moi une délégation de leurs représentants, prête à te rencontrer. À vrai dire… c'est pour les trouver que je me suis absentée pendant tout ce temps. C'était là le vrai but de ma mission…. Et avant que tu râles, sache qu'ils m'ont aidée à te sauver la vie l'autre soir. Rien que pour ça, ils méritent ta considération.


Paige, Rose et Beaumont, s'étaient retranchés dans les caves du château, là où était entreposé le vin pour la table du Roi. Rose avait ramassé un morceau de bois, vestige d'un ancien fût, et gravait des symboles dedans avec la pointe de son couteau. Paige faisait les cents pas. Et Beaumont, assis près d'un grand tonneau, humectait son index par le goutte-à-goutte avant de le porter à son nez, puis à ses lèvres.

- Du vin de Naboo, j'en mettrais ma tête à couper. Probablement des vignes de la Reine.

Il respira fortement les effluves qui flottaient dans la cave.

- Mmmm…, soupira-t-il. Ce bouquet !

- Si Kylo Ren te demande comment tu souhaites être exécuté, rétorqua Paige de mauvaise humeur, tu n'auras qu'à lui répondre qu'on te noie dans l'un de ces foutus tonneaux.

- Paige, calme-toi !

Rose s'efforçait de tempérer sa sœur, bien qu'elle ne soit pas plus sereine.

- Je n'arrive pas à croire qu'on ait laissé Poe nous embarquer là-dedans, grommela Paige de plus belle. On ne connait même pas cette fille. À part qu'elle est la régulière de Ren. Qui nous dit qu'on n'est pas tombé dans un piège ?

- Finn la croit sûre.

Paige roula des yeux. Dès qu'il s'agissait du jeune soldat à la peau sombre, sa petite sœur oubliait toute prudence.

- Finn, Finn…, répéta-t-elle. Vous en pincez tous pour lui, c'est fou ! Comme s'il était infaillible ! Comme si lui ne pouvait pas se faire avoir par un joli minois !

Des bruits de pas leur parvinrent depuis l'escalier de service qui descendait dans les caves. Les trois rebelles se replièrent aussitôt dans les recoins les plus sombres, pour n'être pas vus des nouveaux arrivants.

Les silhouettes d'un homme et d'une femme, cette dernière éclairant le chemin de son compagnon à l'aide d'une torche, s'avancèrent dans l'allée centrale qui s'éparait les rangers de tonneaux. La femme s'arrêta à peu près au niveau de l'endroit où les trois rebelles s'étaient repliés. Portant ses doigts à ses lèvres, elle émit un sifflement indiquant à ces derniers qu'ils pouvaient se montrer.

C'est ainsi que Kylo vit les trois silhouettes émergées de l'ombre et se présenter devant lui. Deux femmes et un homme. Les deux premières se ressemblant tellement qu'elles étaient probablement sœurs et le dernier n'avait l'allure ni d'un soldat, ni d'un paysan. Petit, assez maigre, le nez épaté, les cheveux blonds ternes et des petits yeux gris avec des cernes, il avait plus l'allure d'un bibliothécaire ou d'un archiviste.

Drôle de délégation, pensa le Roi Sith.

Rey s'avança la première vers les trois rebelles, leur adressant des regards qu'elle voulait rassurants. Puis se tournant vers Kylo, elle lui parla d'un ton étrangement solennel :

- Majesté, ces personnes sont venues à vous dans l'espoir de faire entendre leurs doléances. Je vous prie de les écouter avec bienveillance et considération.

- Et que peuvent bien avoir à me demander des criminels, traîtres et assassins ? répliqua Ren d'une voix caverneuse et pour l'instant méfiante.

- Ben, tu avais promis ! s'offusqua Rey, oubliant un instant son rôle de médiatrice.

- Nous ne sommes rien de tout cela, rétorqua alors Paige. Nous sommes ici parce qu'on nous a promis des pourparlers.

- Vous réfutez ces accusations, répondit Ren du tac-au-tac. Réfutez-vous également avoir fomenté des révoltes dans les différents fiefs du Clan, attaqué des casernes de soldats royaux et pris d'assaut les demeures seigneuriales de plusieurs nobles familles ?

- Non, répondit la Rebelle.

Ren leva alors un sourcil.

- Nous étions alors en lutte contre la tyrannie du Roi Snoke, qui a réduit à l'esclavage ou à la clandestinité bons nombres des nôtres qui étaient de fidèles défenseurs de la Reine Leia. Si vous nous blâmez pour cela, vous pouvez tout aussi bien vous ajouter à la liste de ces criminels. N'avez-vous pas détrôné Snoke pour prendre sa place, au prétexte que vous étiez le fils de Leia ? C'est tout de même un comble de devoir nous justifier de la sorte devant vous. À moins que vous ne soyez pas celui qui vous prétendez être.

Le culot de la jeune Rebelle déstabilisa même ses compagnons. Rey aussi se mit à observer Ben avec appréhension. Elle savait mieux que quiconque que la légitimité de sa naissance était un sujet sensible pour lui. Paige jouait avec le feu en le provoquant de la sorte.

Cependant, le Roi continuait de toiser la jeune femme avec froideur.

- Et quelle preuve ai-je que vous êtes bien des fidèles de ma mère ? Et non pas des opportunistes qui cherchent à me nuire ?

Paige leva alors le bras, présentant à Ren le doigt de sa main, et la chevalière passée à son majeur.

- Reconnaissez-vous ceci ?

Dans la pénombre de la cave, Kylo dut s'approchez pour examiner l'objet à la lumière de la torche que tenait Rey. En voyant le sceau gravé d'un croissant de lune surmonté d'une étoile, une corde fit soudain trembler son cœur. Cette bague, il ne l'avait plus revue depuis des années. La dernière fois, c'était au doigt de sa mère.

- Où as-tu volé ceci ? grogna-t-il entre ses dents.

- Elle m'a été remise par Poe Dameron, répliqua Paige en faisant mine d'ignorer l'accusation. Lui-même l'a reçue en personne de la Reine Leia, en gratitude pour ses bons et loyaux services.

- Vraiment… ? Et où était Dameron quand ma mère fut assassinée ?

- Capturé par les troupes de Snoke. Il s'est rendu pour avoir la vie sauve.

- Un bel exemple de loyauté.

- C'est avec lui qu'il vous faudrait vous expliquer, pas avec moi.

- Laisse tomber Paige, on perd notre temps.

Rose était sortie de son mutisme, impatientée par la joute verbale entre sa sœur et le Roi.

- Nous sommes ici, dit-elle, parce que cette femme – elle désigna Rey du doigt – nous a assuré que vous seriez prêt à nous entendre. Mais puisque vous voulez faire notre procès, très bien. Oui, nous nous sommes rebellés contre Snoke. Parce que tous les espoirs que nous avait apportés le règne de Leia sont morts avec elle. Oui, nous avons fomenté des rébellions contre les nobles, car ils ont toujours été les premiers à vouloir nous opprimer. Et pourtant, certains ont cherché à faire alliance avec nous, pour renverser Snoke. Nous avons tué des soldats du Roi, nous avons désobéi à ses lois. Si nous devons être tous les trois pendus pour cela, faites-le ! La Résistance peut se passer de nous. En revanche, ça confirmera aux autres que vous ne valez pas mieux que Snoke et qu'on avait raison de ne pas vous faire confiance.

- Hé ! Moi j'ai pas donné mon accord pour être pendu ! protesta Beaumont.

Rose et Kylo Ren se défiaient du regard à présent, et l'ignorèrent. Rey retenait sa respiration. Et Paige s'était retranché dans le silence.

- Bien, lâcha finalement Kylo Ren. Si vous voulez me prouver que nous avons des intérêts communs, j'ai une épreuve à vous soumettre.

Les trois rebelles gardèrent le silence. Rose fit un bref hochement de la tête pour montrer qu'elle était toute ouïe.

- Il y a en ce moment même un homme enfermé dans mes geôles, pour avoir tenté de m'assassiner.

- Nous le savons, rétorqua Rose. Nous avons aidé à sa capture.

- Il n'a certainement pas agi seul. Ceux qui m'intéressent, ce sont ses commanditaires. Si je vous donne carte blanche pour remonter leur piste et que vous parvenez à m'apportez la preuve de leur trahison, je gracierais tous les membres de la Rébellion sans exception. Et vous serez tous autorisez à vivre libres sur les terres du Clan.

Un silence accueillit cette déclaration. Les rebelles se jaugèrent ensemble. Puis ils acquiescèrent tous les trois d'un commun mouvement de tête.

- C'est entendu.