La bonté des triplets avaient pourtant des limites. Si les Valar avaient fait le choix d'épargner Elwen, rien ne lui permettrait de remettre les pieds à Coldfells. Sa sentence fut prononcée par Perihan d'une voix qu'on ne lui connaissait pas. Athelleen pouvait s'enfuir aussi loin qu'elle le voulait, elle ne serait pas pourchassée. Cependant, s'il advenait que l'elfe repasse un jour les portes de l'Arnor, alors rien ne pourrait empêcher les Hommes de la déchiqueter, comme il l'était initialement prévu.

« La vie vous est laissée, mais gardez à l'esprit que cette promesse n'est pas éternelle et qu'elle ne dépassera pas les frontières de mon royaume. Dès l'instant où vous passerez les portes de la ville, prenez garde à ne jamais recroiser ma route, acheva Perihan d'un air absent avant de se détourner. Visvysdas ne sera plus là pour m'arrêter. »

Une étrange lassitude émanait d'elle comme un lourd parfum. Elwen était à genoux au bas des escaliers, devant la reine, recroquevillée dans ses habits encore en lambeaux. Legolas se tenait en retrait, ne la lâchant pas des yeux alors que ses mains trituraient la longe de sa monture. Quelques flocons voletaient dans l'air glacial de la ville.

Perihan s'apprêtait à rentrer dans son palais quand elle s'arrêta. Toujours de dos, elle releva la tête et examina les inscriptions gravées en lettres d'or au-dessus de la porte. La légende de l'Athelleen y figurait depuis deux milles ans ainsi que la promesse et devise de Coldfells.

« Athelleen reviendra pour emporter vos enfants, lut-elle dans un murmure. Cette sorcière se présentera avec une âme immaculée, mais tout cela ne sera chimère et ensorcellements. Elle vous chantera ses regrets avec tant de prouesse que le doute s'immiscera en vous. Ne laissez pas cette enfant des ténèbres vous manipuler. Bâtissez la plus solide des cages pour la retenir, le plus grand des tribunaux pour la juger et un immense bûcher qui la portera jusqu'à la mort. »

Perihan se retourna et regarda longuement l'elfe toujours agenouillée au bas des marches de son palais.

« Athelleen reviendra. Ce jour venu, pleurez avant que la mort n'emporte vos larmes car l'horreur de ses vices changera votre coeur en pierre. » acheva-t-elle pensivement.

Perihan ferma lentement les yeux, enleva sa couronne et la laissa tomber par terre. Dans une série de tintement, la reine-géante s'éloigna, la tête basse et les épaules voûtées, pour passer les portes de son palais qui paraissait subitement trop grand même pour elle. Sa couronne reposait sous les mots de Coldfells, elle brillait du même or que les lettres de feu qui s'imprimaient sur la rétine d'Elwen.

La reine-géante avait échoué, elle avait déçu ses ancêtres, faillit à leur promesse et perdu leur confiance. Cette couronne échouée, c'était elle, éternelle impuissante sous l'écrasante présence de ses phrases qui rythmaient la vie de la ville depuis deux milles ans.

Perihan avait échoué. Il faudrait recouvrir cette inscription, trouver un nouveau sens à Coldfells et aux rois géants. Ils avaient pourchassé pendant deux millénaires un but illusoire qui leur échappait aujourd'hui, disparaissant en quelques instants comme de la fumée entre leurs doigts.

La reine semblait soudainement épuisée à mesure que sa silhouette disparaissait dans la pénombre du hall de son palais. Elwen ne parvenait pas à détourner son regard de son dos et sursauta quand elle sentit une main lui saisir le bras. Legolas la releva avec fermeté et douceur, la détaillant avec attention. Elwen savait lire dans son regard qu'il cherchait encore une trace de l'elfe qu'il avait connue. Si seulement il savait …

Sans un mot, il lui prit la main et commença à marcher vers les portes de la ville. Plus personne n'était là à les regarder comme des être surnaturels, la vie avait rapidement repris son cours. C'est à peine si un enfant les dévisageait alors qu'ils traversaient la grande place où le marché étalait ses formidables couleurs.

Ils débouchèrent sur une rue calme où seul le vent mugissait tragiquement. Athelleen repartait dans le silence et l'inconscience la plus totale alors que deux ans auparavant, la ville entière huait son nom dans une euphorie terrifiante. Et les limbes de l'anonymat avait quelque chose de glaçant. Cette ville mourrait dans quelques siècles tout au plus, dépourvue de quête, de devise et d'unité. C'était cette pensée qui avait écrasé Perihan toute entière, pliant son dos, compressant sa gorge, l'accablant jusqu'à ce qu'il ne reste de la géante qu'une faible et insignifiante petite fille épuisée.

Ils quittèrent Coldfells sans un bruit, retraversant les grandes portes comme deux pauvres vagabonds que l'on regarde à peine passer. Elwen sentait déjà ses jambes faiblirent, mais elle n'osait rien dire. Sans un mot, Legolas s'arrêta et la prit sous les aisselles pour la hisser sur sa monture. Il guettait chaque geste qu'elle faisait avec attention, il prit à nouveau la longe de l'animal entre ses mains et continua la route.

Quelque chose le tracassait, c'était évident. Tout son être criait ses questionnements et ses doutes, il ne faisait aucun effort pour les cacher. Des questions qu'Elwen avait bien trop peur de poser. Après leurs retrouvailles, un malaise s'était installé entre eux, emplissant l'air comme un poison. Les sourcils de Legolas s'étaient froncés heure après heure. Qu'avait-il fait ? Il ne connaissait pas cette fille et voilà qu'il venait de passer trente ans de sa vie à sa recherche. À présent qu'elle était là, il ne parvenait plus à trouver la raison, la force qui l'avait poussé à faire ça. Mais une chaleur en sa poitrine lui rappelait sans cesse que cette flamme l'avait habité pendant des années.

Les paroles des jumeaux tournaient en boucle dans son esprit. Méfie-toi Legolas, cette femme est terrible. Elle possède un don qui t'empêche de te reconnaître toi-même.

Ils avaient raison, Legolas ne se reconnaissait plus. Ces trente dernières années lui semblaient brumeuses, comme s'il était devenu quelqu'un d'autre sans même s'en rendre compte. Mais la pensée qui l'inquiétait le plus était presque inavouable. Il n'osait pas le reconnaître, mais il avait adoré être celui qu'il avait été, cet elfe téméraire, impulsif et déterminé. Celui qu'il ne reconnaissait plus aujourd'hui.

Mais c'était mal. Elwen le transformait en un inconnu, le dénaturait. Désormais, les doutes le rongeaient, qu'avait-il fait ? S'était-il laissé ensorceler par cette sorcière ? Elwen ne pouvait être qu'une sorcière, ce n'était qu'elles qu'on faisait brûler sur un bûcher, n'est-ce pas ?

Mais Legolas n'était pas en colère pour autant, ni même méfiant. Une curiosité fourmillait en lui. Il avait poursuivi Elwen pendant trente ans, à présent, une intuition lui glissait à l'oreille que sa quête ne serait jamais vraiment finie.

Il avait poursuivi un fantôme, une idée. Aujourd'hui, ses pensées sautillaient à l'idée de lever l'énigme « Elwen », malgré la peur et l'appréhension qui s'infiltraient parfois en lui. Il avait peur que cet aura fascinant qui entourait Elwen ne disparaisse avec le temps, il craignait – il n'osait l'avouer tant s'était honteux et peu digne d'un elfe – … d'être déçu ?

Il lui jeta un rapide coup d'oeil à la cavalière et croisa son regard. Il détourna immédiatement les yeux, contrairement à Elwen qui continua à le fixer sans ciller. Elle sentait sa peur, son trouble et sa fébrilité. Elle se retourna, observant par dessus son épaule Coldfells disparaître dans la brume, éternellement gardé par ses deux soldats agenouillés. Elle savait qu'elle n'y reviendrait jamais, c'était le prix à payer pour voir mourir Athelleen et Elwen l'avait achevée avec un soulagement furieux.

Lorsque le soleil se coucha, ils ne s'étaient toujours pas adressés la parole mais les regards devenaient plus pressants. Chacun d'eux avait en lui la volonté de dire mille choses, de se confier, de raconter ces trente ans. Une gêne retenait cependant leurs mots, une gêne qu'ils haïssaient en silence. Il y a des décennies, même s'ils se connaissaient à peine, un lien semblait les relier sans relâche, avec une évidence troublante. Qu'était devenue cette évidence après toute ses années ? Tout était désormais si maladroit, le charme et la facilité des premières rencontres s'étaient depuis longtemps évaporés.

Elwen somnolait sur la selle, brinquebalant sous le pas du cheval. Le vent soufflait autour d'eux, les enveloppant de son manteau glacé, l'elfe sentait ses dernière forces l'abandonner. Du bout des doigts, elle toucha l'épaule de Legolas qui tenait les rênes devant elle. Il se retourna immédiatement.

« Je sais que nous avons une longue route à faire et que tu dois être pressé de regagner des terres moins hostiles, mais je ne tiendrai pas la nuit si on ne s'arrête pas quelque part pour dormir. » murmura-t-elle, honteuse.

Legolas demeura immobile quelques secondes avant d'acquiescer et se mit à scruter l'horizon en quête d'une habitation. Mais rien, les terres recouvertes de neige ne laissaient rien paraître si ce n'est de la brume et des buissons enneigés. La nuit tomba et enfin, après une heure de route, ils aperçurent la lueur d'une bougie à travers le brouillard opaque. Elwen laissa échapper un soupir de soulagement et se blottit contre le dos de son compagnon, tentant de faire barrière contre le vent glacé qui s'infiltrait en elle, lui ôtant ses dernières forces.

Ce fut une jeune fille brune au visage rond et constellé de tâches de rousseur qui leur ouvrit la porte. Elle parut surprise et disparut pour les laisser entrer sans même leur demander la raison de leur venue. Il faisait chaud et une odeur de soupe régnait dans la petite maison. Legolas alla dans l'étable pour y abriter leur cheval et le nourrir, si bien qu'Elwen se retrouva seule quelques instants avec leur hôte. Elle s'appelait Jia et chacun de ses gestes étaient emprunt d'une douceur réconfortante. Une lourde tresse brune se balançait sur ses hanches à mesure qu'elle servait quatre bols de soupe. Elwen nota avec surprise après plusieurs minutes qu'il lui manquait un bras, sa manche pendait mollement contre son flanc.

Près de l'âtre, un vieillard était assoupi. Il était si vieux qu'on aurait dit un squelette auquel il restait par miracle quelques onces de vie. L'elfe s'approcha du feu pour y réchauffer ses mains gelées lorsque le vieil sortit brusquement de son sommeil, écarquillant ses yeux bleu clair. Elwen se figea et observa les traits de l'homme sans parvenir à se souvenir où elle les avait déjà vus.

Elle recula d'un pas et retourna auprès de Jia.

« Qui est cet homme ? Souffla-t-elle.

- Oh, c'est Tafà. »

Ce nom réveilla quelque chose en l'elfe, une infime étincelle grésilla dans les ténèbres de son esprit. Impossible de mettre le doigt sur ce que ce nom signifiait, mais Elwen pouvait distinctement sentir qu'une part d'elle s'était faite fébrile, impatiente. Une part qui s'était endormie pendant trois ans et qui venait tout juste de faiblement refaire surface.

« Il était précepteur au palais de Coldfells il y a encore quelques années, continua distraitement Jia en ravivant le feu. Vous savez, il a élevé les actuels rois de la ville ! On raconte que c'est lui qui a appris à Perihan tout ce qu'elle sait. C'est elle qui me l'a confié il y a trois ans pour que je prenne soin de lui et que … que je l'aide à partir une fois le moment venu. » acheva-t-elle avec un petit sourire las.

La bonté étouffait presque cette fille. Que faisait-elle là, au milieu de la lande gelée, à des kilomètres de toute ville ?

Legolas poussa enfin la porte et surprit Elwen en train de détailler le vieillard qui la fixait aussi. Jia était retournée aux fourneaux.

Un murmure s'éleva soudain du fauteuil où était avachi l'homme, à peine plus fort qu'un souffle.

« Ainsi débuta l'ère des pleurs et des cris … »

Legolas sentit Elwen se figer, elle lui jeta un coup d'oeil furtif avant de se détourner vivement du vieux monsieur.

Ils mangèrent en silence, Jia parlait de temps à autre, comblant leur manque de conversation. Cela faisait une dizaine d'années qu'Elwen n'avait pas partagé un repas avec quelqu'un. Et c'était encore plus dur depuis que les fantômes étaient partis.

Jia leur donna des couvertures et ils s'allongèrent dessus avec un soupir, l'un de contentement, l'autre de dépit. Tout semblait nouveau à Elwen. Depuis combien de temps ne s'était-elle pas couchée le ventre plein sur un édredon moelleux ?

L'elfe ferma les yeux avec douleur, sachant que plus personne ne l'attendait derrière ses paupières. Depuis leur départ, le vide ne s'était jamais tari, pire, il n'avait fait que croître. Jour après jour, elle découvrait une nouvelle forme d'absence. Là où auparavant elle aurait vu Elenwë avec un air froid demeurait désormais une cruelle faille, un manque qui se confirmait à chaque larme ou pensée.

Elwen ne rêvait plus.

Ses nuits s'étaient faites de ténèbres insondables dont rien n'émergeait à son réveil. Elle avait espéré pourtant, prié pour que son esprit malade continu de lui jouer des tours en lui faisant miroiter le retour des Disparus. Il ne lui restait même pas les souvenirs où elle avait vu un potentiel espoir de réconfort. Non, juste … le vide.

C'était le prix à payer.

Le vent rugissait autour de la cabane. Legolas se leva, il n'arrivait pas à dormir, et se rendit à la grange. Il ne jeta pas un regard à sa compagne qu'il crut endormie. Une fois qu'il fut sorti, Elwen s'assit sur sa couche, le regard perdu dans le vague, ses pensées s'entrechoquant sous son crâne trop étroit.

Sans même y penser, elle murmura les mots du vieil homme. Des mots dont elle n'avait pourtant pas le souvenir.

« Ainsi débuta l'ère des pleurs et des cris. »

Seul le vent lui répondit. Elwen se prit la tête entre les mains, à quel moment était-elle devenue sa propre énigme ?

« Je ne vous ai jamais raconté la suite de la légende, souffla une voix dans le noir. Ils ne m'en ont pas laissé le temps. Ils avaient trop peur de ce que vous pourriez comprendre. »

Face au silence de l'elfe, le vieillard continua.

« Vous ne vous souvenez pas, Ilestelwen ? Le premier jour à Coldfells, c'est moi qui vous ai veillée, personne ne voulait vous approcher, à part moi. C'est là que j'ai vu ce que tous refusaient de voir. »

Il baissa la tête, reprenant un souffle qu'il n'avait pourtant pas perdu.

« Contez-moi la suite de la légende. » souffla Elwen, les mots passant ses lèvres avant même qu'elle n'en ait conscience.

Elle entendit le vieil homme se contorsionner dans son fauteuil et elle attendit patiemment. Au moment où elle allait reposer sa question, il prit une grande inspiration et prit la parole.

« Ainsi débuta l'ère des pleurs et des cris … Ainsi débuta l'ère des pleurs et des cris, répéta-t-il d'une voix tremblante.

Le roi fit bâtir une grande statue de pierre noire,

Une femme et son enfant s'y enlaçaient sous la pluie,

De grandes larmes coulaient en leur mémoire.

Il maudit ce fils qui n'était pas né, cet enfant destiné à régner

Et plus jamais on n'entendit le roi parler,

Sa femme était morte en silence, ainsi finirait-il sa vie.

On lui glissa de se remarier, il n'en avait pas envie.

Le pays sombra lentement, le roi se fit absent,

Il tomba malade et on lui prédit la guerre,

Puisque ses rivaux attendaient sagement

Et que le trône serait vide, il ne serait jamais père.

Parce qu'il savait qu'un roi muet est cruel,

Le peuple pria les Valar de leur donner un nouveau souverain.

Ainsi dans les nuages, demeura leur appel.

Deux fées descendirent des yeux de la Reine Noire,

Leur teint était pâle, leur peau semblait pétrifiée.

Après ces rumeurs, le roi les fit chercher un soir,

C'est dans la grande salle qu'il leur confia son idée.

Le roi choisit la première fée aux yeux de soie

et la grande seconde aux cheveux de crépuscule

Pour porter ses enfants qu'il haïssait déjà.

Le roi mourut et on chassa les grandes fées.

Le mal s'empara du trône et promit de les tuer,

Elles fuirent, on les retrouva mortes et enterrées,

Mais leurs enfants leur avaient été enlevés. »

Le vieil homme reprit son souffle avec peine, ces mots semblaient lui coûter la vie. Sa voix résonnait encore dans l'esprit de l'elfe, comme si elle était plongée dans un profond sommeil brumeux. Jia remua dans son lit et Elwen sut qu'elle était désormais elle aussi réveillée, l'homme écarquilla les yeux. Quelqu'un parla d'une voix enrouée, récitant des vers aussi vieux que le monde, qui vous laisse un goût de poussière et de sel sur la langue.

« On raconte que l'un d'eux reviendra,

Qu'une fine clé autour du cou il portera. »

Elwen connaissait cette voix et ne réalisa que très tard que c'était en réalité la sienne.

« Les jumelles d'ors ouvriront l'infini

Et dans son coeur l'aube naîtra.

Les esclaves de la peur seront affranchis

Et un sommeil sans fin emportera le roi.

La reine noire sortira de l'oubli

Et d'endeuillée elle s'envolera

Chercher un fils perdu que la vie a semé.

Les effacés feront entendre leur voix,

Alors dans la nuit, il nous guidera. »

Le vieillard avait l'air hypnotisé, ses yeux translucides dévisageaient Elwen comme s'il ne parvenait pas à croire ce qu'il entendait. L'elfe s'était entendue débiter ses paroles sans parvenir à comprendre d'où elle les tenait, un vague souvenir germait dans son esprit encore embrumé. Elle revoyait Vaewen les prononcer accoudée à une fenêtre, un air rêveur et terrifié sur le visage alors que Greador embrassait son épaule.

« Vous êtes la fée aux cheveux de crépuscule, vous êtes celle que nous attendons tous depuis si longtemps … Où avez-vous caché votre enfant ? Où avez-vous caché la clef ? balbutia l'homme. Les portes sont closes depuis toujours, personne ne se souvient de ce qui se cache derrière les grandes murailles. Personne ne se souvient du nom de la cité oubliée mais tous gardent en mémoire les merveilles qu'elle abritait.

- Je- … Vous vous trompez, balbutia Elwen, revenant soudainement à elle. Je n'ai jamais mis les pieds au-delà de ces Montagnes, je n'ai pas eu d'enfant et je ne connais pas le roi aux yeux d'or.

- Bien sûr que si, vous êtes celle qui a trahi ses parents et son peuple, celle que les Valar ont abandonnée il y a des millénaires et qui erre sans but sur cette Terre. Votre regard ne ment pas, il porte les malheurs et les vérités que vous portiez déjà il y a deux milles ans. Je vous reconnais enfin. »

La voix de l'homme se brisa sous l'émotion à ces derniers mots et des sanglots émergèrent de son fauteuil. Jia se rua vers lui, livide, sa lourde tresse se balançant sur son épaule.

« Que lui avez-vous raconté ? Hurla-t-elle à l'elfe qui demeura pantelante. Que lui avez-vous dit ? Continua-t-elle, blême de fureur. Personne n'a le droit de prononcer ces vers, PERSONNE ! Ils apporteront le chaos à celui qui les répand ! »

Même si Elwen avait eu quelque chose à répondre, elle n'aurait pas pu. Sa voix semblait s'être éteinte lorsqu'elle voulut ouvrir la bouche.


Legolas ne sut rien de l'incident de la nuit, mais Elwen était certaine qu'il sentait ce trouble qui gelait les échanges dans la maison. Jia refusait de croiser son regard et une tension raidissait ses épaules. Cette fille portait une étrange vérité, ses yeux clamaient des choses qu'elle refusait d'avouer. Elwen mourrait d'envie de lui poser des questions, une certitude lui soufflait que c'était son unique chance de savoir. Savoir quoi ? Elle ne savait pas, elle avait juste le sentiment d'avoir mis le doigt sur un élément beaucoup plus gros qu'elle ne pensait, sur quelque chose qui la dépassait complètement. Quelque chose d'inimaginable. Elle en avait inexplicablement la nausée.

À chaque fois que l'elfe tentait d'approcher la jeune femme, celle-ci se détournait immédiatement. Puis, Elwen avait tenté de parler à Tafà, la jeune femme s'était férocement placée entre le vieil homme et l'elfe comme une lionne, la dissuadant d'un regard de retenter sa chance.

Si Jia avait semblé fascinée par les deux elfes la veille, Elwen devait être devenue invisible puisque pas une fois ses yeux ne se posèrent sur elle, se concentrant sur Legolas.

À peine quelques heures après le lever du soleil, la cabane commença à trembler sous les assauts du vent. Elwen sortit et son souffle se coupa. Dehors, le néant avait englouti tout ce qui restait du paysage. Le vent soufflait si fort que l'elfe fut obligée de refermer immédiatement la porte pour ne pas se faire emporter.

« Legolas, je crois qu'on va devoir s'attarder un peu ici. » dit-elle prudemment en s'approchant de lui.

L'elfe leva les yeux et Elwen se sentit faiblir un court instant, son silence était plus glaçant que le vent dehors. Un fourmillement lui parcourut le ventre et elle regagna sa place près du feu sans un mot. Jia borda Tafà avec douceur, le vieillard s'était endormi, bercer par le crépitement des braises. La jeune femme le regarda tendrement avant de lui caresser la joue, Elwen l'observa de dos.

Ses yeux glissèrent sur la manche vide qui pendait mollement. Cette absence étrange murmurait qu'il s'était passé quelque chose, c'était une question mise en suspend. En réalité, plus Elwen observait cette maison, cet atmosphère, cette scène, et plus elle comprenait peu à peu que tout n'était qu'énigme.

Le silence de Legolas, le bras manquant, la légende de Tafà et elle. Elle qui ne savait même pas ce qu'elle faisait ici au bout du monde, enfermée avec trois autres personnes dont elle ne connaissait rien. Elle tenta de ne pas imaginer le calvaire que cela devait être pour Legolas, il était une position bien pire que la sienne.

Jia se leva pour servir les bols de soupe. Sa main tremblait un peu de fatigue, ses yeux fuyaient toujours Elwen.

« Puisque vous semblez bloqués ici, pourrais-je savoir ce qui vous amène ici ? » Demanda-t-elle au bout d'un moment.

Legolas jeta un regard à Elwen. Il hésitait.

« Mon amie s'est retrouvée dans une position embarrassante, sans moi, elle ne serait plus de ce monde. » souffla-t-il sans détacher ses yeux de ceux de l'elfe.

Elle ne l'avait pas remercié. Pas une fois, elle ne lui avait montré sa gratitude, réalisa-t-elle. Parce que oui, il avait raison, même s'il l'avait formulé autrement, Legolas l'avait sauvée. Elwen rompit leur échange silencieux pour se tourner vers la jeune femme.

« Vous connaissez sûrement Athelleen.

- Oui, mon grand-père me racontait souvent son histoire pour me faire peur. J'ai entendu dire que les villageois avaient bien fini par l'attraper et l'exécuter. Il était temps … et c'est sûrement mieux ainsi. Vous n'avez pas l'air d'être du pays, mais cette diablesse a fait beaucoup de mal à l'Arnor, bien plus qu'on ne pourrait imaginer.

- Je ne connais pas l'histoire d'Athelleen, murmura Legolas d'une voix blanche.

- C'est une histoire que je te conterai bientôt, pas tout de suite, mais ce moment finira pas venir, je te le promets. » acheva Elwen, la voix tremblante.

Elle lui devait des explications. Il avait quand même sauvé une fille sans savoir de quoi on l'accusait réellement, elle pouvait presque voir l'étincelle qui s'éteindrait en lui à l'entente des mots qu'elle lui refusait encore. Elwen tremblait à l'idée de voir son beau visage se fermer à jamais, à la pensée qu'il ne poserait plus jamais sur elle ce regard qui la faisait se sentir si belle et spéciale. L'ignorance de Legolas était un cadeau, une bénédiction dont elle n'était pas encore prête de se défaire.

Mais ça ne pouvait pas continuer comme ça. Il avait passé trente-deux ans de sa longue vie d'elfe à s'accrocher à l'illusion qu'elle traînait derrière elle. Elle n'avait plus le droit de le maintenir dans ce mensonge, il aimait quelqu'un qu'elle n'avait jamais été. Cette pensée la tuait depuis des jours.

« Et vous, demanda Elwen après un silence glaçant, que faîtes-vous si loin de la ville au milieu de ces steppes ?

- J'aide les anges à partir. » murmura simplement Jia avec un petit sourire triste.

Elle détourna la tête pour observer le feu qui crépitait doucement. Legolas leva les sourcils, il ne comprenait pas.

« Pardon ?

- J'aide les anges à partir, répéta calmement Jia devant l'air incrédule de l'elfe. C'est pour ça que je vous ai accueilli chez moi sans poser de question. Je pensais que vous aviez besoin de moi.

- Besoin pour quoi ? Continua Legolas, son ton traduisant soudain sa tension.

- Legolas … Laisse, souffla Elwen en se voulant conciliante.

- Je ne comprends pas.

- Il y a des gens qui sont fatigués de se battre et je les aide à partir. Il y a aussi ceux qu'on ne veut pas voir naître … Je suis une faiseuse d'ange, messire l'elfe. »

Legolas avait blêmi et n'avait pas l'air de vouloir croire à ce que disait Jia. Cette dernière regardait toujours le foyer, pas mal à l'aise du tout, juste … lasse.

« Tout va bien ? Demanda Elwen, sans trop savoir à qui elle s'adressait.

- Oh oui, ne vous inquiétez pas, je suis toujours comme ça quand un ange s'envole. Cela demande un retrait de soi, un silence particulier et une écoute attentionnée. » soupira la jeune femme.

Elwen réalisa alors une chose qui lui avait jusque là échappée. Jia ne regardait pas les flammes, ses yeux étaient fixés sur Tafà. Un courant glacé parcourut l'elfe qui se leva lentement.

Non.

Elle s'approcha du vieil homme, ses pieds refusaient d'aller aussi vite que lui hurlait son esprit. Elle avait l'impression d'être dans un cauchemar. Lorsqu'elle ne fut plus qu'à quelques centimètres du fauteuil de Tafà, elle sut.

Il était mort. Son corps était encore tiède mais plus aucune respiration ne soulevait sa poitrine. Il avait les yeux clôt, un calme sourire étiraient ses lèvres. Les mains tremblantes de l'elfe effleurèrent sa joue aussi fragile que du parchemin, mais son contact ne parvint pas à sortir le vieil homme de son sommeil si tranquille et apaisé.

« Je devais lui poser des questions, hurla Elwen. Il était mon seul espoir ! Pourquoi maintenant ?

- Il devait partir, c'est tout. Je crois qu'il n'attendait plus que vous, sa fée aux cheveux de crépuscule, souffla Jia qui était restée assise à table.

- Non, vous mentez, cracha l'elfe. Vous mentez ! Vous l'avez tué pou l'empêcher de me conter la fin de la légende ! Vous l'avez tué pour le réduire au silence !

- Tafà devait mourir, scanda la jeune femme, le regard sévère. Et il devait emporter certaines choses avec lui, c'est ainsi. Visvysdas a été très clair sur ce point, Tafà possédait une chose bien trop dangereuse : des souvenirs.

- Vous l'avez tué !

- Ne dîtes pas cela. Ne dîtes jamais ça. Vous qui savez à quel point c'est dur, vous ne devriez pas dire ça. Je les aide. Je ne les assassine pas, je les aide, assena Jia. Tafà avait cent deux ans, son heure était plus que venue. »

Elwen resta bouche bée, une voix lui hurlait qu'elle aussi avait dû faire cela il y a des siècles et qu'elle ne s'en était jamais remis. Elle connaissait cette douleur, ce poids qui comprimait son coeur lui interdisait d'en vouloir à la jeune femme. Elles étaient si semblables que leur ressemblance lui fit l'effet d'une grande claque.

« Avec le temps, on apprend à entendre le battement délicat de leurs ailes qui résonne dans leur dernier souffle, chuchota Jia.

- Vous êtes monstrueuse, siffla Legolas en se levant brusquement. Vous êtes une sorcière !

- Chut, Legolas … murmura Elwen s'approchant de lui, les yeux écarquillés. Tu ne comprends rien, tais-toi.

- Je ne comprends rien ? Je ne compr- … Évidemment que je ne comprends rien ! S'écria-t-il, la panique s'emparant de lui. C'est une meurtrière ! Comment un elfe pourrait accepter l'inacceptable !

- Jia est une guerrière, tu ne comprends rien. Elle a plus de courage que tu n'en auras jamais, assena l'elfe, le regard furieux. Offrir la mort est un terrible sacrifice.

- Offrir la mort ? S'étrangla Legolas en écarquillant les yeux. On n'offre pas la mort, on l'impose.

- Bien sûr qu'on peut offrir la mort. C'est le plus horrible des cadeaux, mais c'est aussi un des plus beaux. Cela signifie qu'on offre son âme pour permettre à celle d'un autre de partir. Tu ne peux pas encore comprendre …

- Oui, je ne peux pas comprendre. Je ne côtoie pas la mort comme tu as l'air de le faire. » répliqua-t-il en baissant la tête, son regard acheva de se fermer, brisant le coeur de l'elfe rousse.

Il sortit de la maison brusquement, le vent eut à peine le temps de rugir que la porte se refermait déjà.

« Laisse-le, ordonna Jia en voyant l'elfe le suivre. Il a raison, il ne peut pas comprendre. On ne comprend qu'une fois qu'on l'a vécu.

- C-Comment as-tu su pour moi ? » Bredouilla Elwen.

Jia l'observa un instant avec un mince sourire à la fois triste et énigmatique.

« Ca se voit dans tes yeux. Le fantôme de celle que tu as aidée à partir est plus doux que les autres. »


Jia avait allongé Tafà dans la neige dehors, le vent soufflait encore si fort que la première paillasse qu'elle disposa au sol pour protéger son corps s'envola immédiatement.

Les deux femmes s'étaient ensuite assises par terre, devant le feu. Legolas devait s'être endormi dans la grange puisqu'il ne les rejoignit pas.

« On ne devient pas faiseuse d'ange pour rien, murmura au bout d'un moment l'elfe. Que s'est-il passé ? »

Jia demeura pensive quelques instants avant de prendre la parole, le regard toujours fixé sur les flammes.

« Je suis née avec l'un d'eux attaché à moi, souffla-t-elle en fermant les yeux. À ma naissance, nous étions deux. Ma sœur et moi partagions un bras. Ma mère racontait que les Valar avaient voulu nous souder par un lien puissant et que la chair les avait simplement écouté. Nous étions condamnées à nous tenir la main pour l'éternité. »

A mesure de son récit, Jia caressait distraitement la manche vide, effilochant le tissu de ses ongles.

« Mais mon père voulait une fille, pas un monstre. Juste parce que Jelita avait les yeux bleus et la peau plus claire, mon père décida que ce serait elle qui serait sauvée. Il brandit son épée et sectionna ce lien si spécial qui nous reliait. Je ne me souviens de rien, je n'avais que deux ans. Tout ce que je sais, c'est que Jelita n'a pas survécu, que la fièvre a bien fini par les emporter, elle et notre bras. »

Jia braqua son regard sur sa manche qui pendait mollement.

« Cette absence, c'est elle qui me tient encore la main, elle qui a emporté une part de moi dans les Cavernes. Je porte la marque d'un ange pour l'éternité alors devenir leur messager était comme une évidence. Nous étions deux, nous ne sommes plus qu'un et j'ai une dette infinie envers ma sœur. Un ange, c'était le prix à payer pour vivre. Je dois ma vie à l'un d'eux, les aider à partir quand le moment est venu était bien le minimum que je puisse faire. »

Elwen observa longuement cette jeune femme et sentit son coeur se serrer. Jia était si touchante, si pure. L'elfe sut alors qu'elle aurait aimé être comme elle si les choses avaient été différentes.

« Legolas a tort, tu n'es pas une meurtrière, il a tout faux. J'ai porté une fois le poids que tu supportes chaque jour, j'ai offert la mort à celle que je considère comme ma mère et ce fut une des épreuves les plus dures de ma vie, lui avoua doucement Elwen.

- Je fais cela pour que personne n'ait à le faire pour ses proches. Je connais la douleur de voir mourir celui qu'on aime, je connais les ténèbres qui vous attrapent ensuite. Moi, les ténèbres m'ont engloutie il y a bien longtemps pour que j'en sois épargnée.

- Quelqu'un m'a dit un jour qu'il fallait parfois accepter d'être sauvée, souffla pensivement Elwen. Jelita est morte, mais cela ne veut pas dire que ta vie n'est pas méritée. Donne-toi la chance que tu mérites, Jia, donne du sens à cette absence qui ne te quittera jamais.

- Je me suis donnée cette chance, ne crois pas que je sois malheureuse ici. J'ai enfin trouvé ma place, même si c'est auprès des morts, je sais que c'est ici que je dois demeurer. Les ténèbres sont devenues mes armes et mes compagnes, chaque vie que je prends est un cadeau au ciel. Je ne vois pas cela comme une malédiction, au contraire, pour rien au monde je ne changerais de vie. »

Elwen contempla cette fille au courage qu'elle n'aurait jamais, cette fille si jeune et déjà si sage. Jia était fascinante, elle mettait des mots sur quelque chose qu'Elwen n'avait toujours pas fini de pourchasser après des millénaires d'existence. En silence -parce que seul le silence pouvait pleinement rendre hommage à cette guerrière – Elwen se leva.

« Toi qui connais les morts, dis-moi, est-ce que les fantômes existent vraiment ?

- Bien sûr, répondit Jia avec un sourire presque timide. Ils sont partout, dans nos pensées, nos souvenirs et nos absences. Ils ne nous quittent jamais vraiment, Tafà vit encore dans l'esprit de Visvysdas, Perihan et Hox, je sais qu'ils le revoient dans chaque détail, que leurs esprits s'égarent encore vers ce vieil homme qui leur a tout appris. Je sais ce que tu vas dire, continua précipitamment la jeune femme en voyant Elwen s'apprêter à reprendre la parole, mais c'est vrai, ils ne sont peut-être pas physiquement des spectres comme on les imagine, mais ils sont bien des fantômes. »

Devant l'air peu convaincu de l'elfe, la jeune femme lui prit la main et la fixa attentivement de ses grands yeux d'ambre.

« Un fantôme, c'est un être absent qui te hante sans relâche, c'est quelqu'un qui revit dans chaque détail, qui se réveille à chaque larme que tu verses. C'est le grand pouvoir des morts, vaincre l'invincible par leur absence. »

Hélios était là, à ses côtés, Elwen pouvait le sentir. Elle savait pourtant que si elle tournait les yeux vers sa droite, personne ne se tiendrait là, que le charme serait rompu. Mais son coeur qui s'emballait ne mentait pas. Quelque chose éclata dans son ventre, ce n'était pas une douleur, ni un soulagement, simplement la lente lucidité d'une chose qu'elle avait fui. Elwen comprenait lentement la difficulté du deuil et se rendait compte que son ancien don infernal qui lui avait appris à ne jamais dire adieu. Cela n'avait fait que rendre la disparition plus dure et réelle.

Elwen s'endormait chaque nuit en priant pour revoir son visage et entendre à nouveau sa voix. Elle avait perdu son fils un matin il y a mille ans, mais avait le sentiment de le voir mourir à chaque instant où sa perte lui revenait en mémoire.

« Jelita est mon fantôme, murmura gentiment Jia en se relevant. J'ignore le nom du tien, mais je sais qu'il se terre derrière tes yeux en ce moment même.

- Le mien s'appelle Tarannon. » souffla une voix à la porte.

Ce nom avait le goût des cendres et des larmes, à peine prononcé et l'air s'alourdissait. Lorsque Elwen tourna les yeux vers son ami, elle ne fut capable de ne noter qu'une seule chose en dehors de sa propre surprise : tout en Legolas semblait s'être éteint. À l'instant où il prononça ce nom, une ombre l'engloutit tout entier, fondant sur lui sans pitié.

Elwen sut alors enfin à quoi ressemblait un elfe qui sombre.


Bonjour ! Je me permets de vous faire une petite note pour vous annoncer que cette fiction reprend son activité (merci nenya et Yz3ut3 !). J'avoue que je l'ai délaissée en continuant à poster les chapitres ailleurs par manque de lectures et d'interactions, ce qui est, avouons-le, sacrément pas gêné. J'ai donc une bonne dizaine de chapitres d'avance que je vais pouvoir poster de manière hebdomadaire. C'est donc à vous, principaux intéressés, que je m'en vais demander si vous avez des jours privilégiés pour les publications semainières. Sans réponse particulière, je partirais sur le dimanche soir si cela convient à tout le monde.

prenez soin de vous, bizz