Chapitre 8

Le soleil était presque à son apogée, le lendemain matin, lorsque toute l'équipe de fées et de spécialistes atteignit le château royal. Stella ne s'était pas trompée de chemin, contrairement à ce que Riven avait pu prétendre la veille. Pourtant, s'ils s'étaient tous attendus à arriver au royaume par l'entrée principale de la grande forteresse, il en était tout autre. Face à eux, seuls d'immenses murs de briques, sans entrées apparentes, s'élevaient vers le ciel, cachant les chauds rayons du soleil qui chatouillaient leurs visages baignés de lumière.

Arrêté près de ses amis, Dane fixa le mur de brique, les sourcils froncés. Comme la majorité d'entre eux, ils ne comprenaient pas ce qu'ils faisaient là. Est-ce que Stella attendait d'eux qu'ils escaladent le mur du palais jusqu'au sommet ? Ça paraissait insensé. Et pour cause, ça l'était.

- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? s'enquit-il en se tournant vers la princesse. Parce qu'à dernière nouvelle la seule fée capable de traverser les murs n'est pas avec nous aujourd'hui.

- C'est vrai que les pouvoirs de Sam nous auraient été bien utiles, renchérit Terra en posant une épaule contre le mur de pied pour s'y reposer.

- Nous n'en aurons pas besoin, assura Stella.

De sa démarche gracieuse, presque féline, la fée de la lumière s'approcha du mur sur lequel Terra était appuyée. À sa gauche, une grande haie taillée dans des arbustes s'étendait jusqu'à l'entrée principale, tel un gigantesque rempart destiné à protéger l'ensemble des murs du château, à l'exception du mur arrière.

Avec précaution, Stella avait écarté deux des arbustes et avait adressé un signe de tête à ses amis pour qu'ils la rejoignent. Et ils découvrirent, avec surprise, la présence d'une grille métallique bouchant l'accès de ce qui semblait être un tunnel juste assez grand et étroit pour une personne de taille moyenne.

- Oh non, c'est une blague, s'indigna Blake avec dégoût. Ne me dis pas qu'on va devoir se glisser là-dedans, c'est sûrement envahi par les rats.

- Arrête de faire des manières, le rabroua sèchement Béatrix. Côtoyer les rats n'a jamais tué personne.

Stella tira sur la plaque métallique qui se délogea, étrangement facilement, de son encoche dans un bruit métallique. Les spécialistes affichèrent une mine consternée avant qu'ils ne comprennent que cette étrange facilité devait résider dans le fait que ce passage était, certainement, régulièrement emprunté par la fée de la lumière. Il n'y avait pas d'autre explication possible.

La princesse de Solaria se redressa sur ses deux jambes et fit signe à ses amis de pénétrer dans le couloir sombre. Chacun d'entre eux hésita, puis, finalement, un soupir agacé s'échappa de la gorge de la blonde. Elle avait conscience que ce passage secret n'était nullement attrayant, mais c'était le seul qu'elle connaissait pour entrer et sortir discrètement du château.

- Ça ne sera pas long, assura-t-elle. Dépêchez-vous avant que quelqu'un nous voie ici.

- Où est-ce que ça mène ? demanda Riven en plissant le nez. Ne me dis pas qu'on va atterrir avec les poubelles.

Stella leva les yeux au ciel. Elle n'était quand même pas mauvaise au point de leur faire une telle blague. Et puis, il fallait dire que déambuler dans un couloir plongé dans le noir, humide d'un liquide incertain, était déjà assez écœurant pour elle sans qu'elle n'ait à se frotter à des ordures.

- À la cuisine. Les employés de château ne travaillent pas à cette heure de la journée, mais il faut qu'on se dépêche, leur service reprend à midi.

- Très bien, maugréa Blake, allons-y.

Il ne fallut pas le dire deux fois à Stella. Sans leur laisser le temps de changer d'avis, la fée de la lumière s'enfonça dans l'obscurité, rapidement suivie par le reste de leur petite bande qui ne connaissait pas le chemin.

Dans la noirceur du tunnel, le silence ne régna pas très longtemps. La tension palpable de chacun d'entre eux, inquiets de se diriger vers l'inconnu avec une princesse pour seul guide. Non pas qu'ils remettaient en doute les compétences et les connaissances de Stella quant à s'orienter dans le palais dans lequel elle avait grandi. Mais la fée de la lumière les avait déjà jetés dans une embuscade précédemment. Cela avait été, certes, indépendant de sa volonté, mais ça avait été le cas.

- L'un d'entre vous ne peut pas allumer la lumière ? râla de nouveau Riven, agacé de se cogner les épaules contre les parois du tunnel.

- Non, rétorqua aussitôt Stella en poussant un soupir d'agacement. On risquerait de nous voir. Et puis c'est toujours tout droit. Vous n'avez qu'à saisir la main de votre voisin si vous flippez.

- Ce n'est pas une mauvaise idée, approuva Flora. Mais je ne sais même pas qui est à côté de moi.

- C'est moi, répondit Dane. D'ailleurs si tu pouvais arrêter de ralentir, Béa, ça m'éviterait de te rentrer dedans.

La fée de l'air grommela quelque chose de peu compréhensible avant de s'arrêter net. Inéluctablement, le spécialiste la percuta de plein fouet, provoquant une collision bien plus grande derrière lui, dans une cacophonie d'onomatopées.

La deuxième rangée s'arrêta alors d'un même mouvement et, Stella, bien plus agacée qu'à l'accoutumée, claqua des doigts pour faire jaillir un rayon de lumière dans l'obscurité. Finalement, peut-être que le risque de se faire prendre était nécessaire à la cohésion de leur groupe.

- Non, mais ça suffit maintenant, s'énerva-t-elle, vous ne voulez pas crier encore plus fort ?

- C'est sa faute, s'indigna Dane en pointant un doigt accusateur sur son ex-petite amie. Putain sérieux quoi, c'est quoi ton problème ?! Depuis que t'es sortie de l'état de stase, t'es remontée comme une pendule ! Roule-toi un joint, envoie-toi en l'air, je ne sais pas, mais fais quelque chose. Ça te coûte quoi de pas faire chier le monde cinq minutes ?

- Oh ! Tu t'es enfin trouvé de la répartie ? s'étonna-t-elle avec sarcasme.

- ÇA SUFFIT ! s'écria Stella en les fusillant du regard.

Les visages surpris de ses amis se tournèrent vers elle. Les poings serrés le long de la taille, l'air tiré par l'énervement, la princesse de Solaria semblait avoir atteint un point de non-retour. Était-ce dû au stress ? À l'inquiétude ? Ou à l'agacement cumulé de tous les conflits qui avaient été engendrés en l'espace de quelques jours à peine ? Elle-même n'en était pas sûre. Mais ce qu'elle savait, en revanche, c'était qu'il fallait que cela cesse avant qu'elle devienne folle.

Son regard dur, brillant de colère, se plongea d'abord dans celui de Dane, puis dans celui de Béatrix, pour finalement se poser sur l'ensemble des personnes présentes derrière elle. Ils faisaient tous équipe, car ils y étaient obligés. Cela ne pouvait pas continuer. Une équipe n'était pas composée par dépit. Jamais. À moins de vouloir que chacun de ses membres coure à sa perte. Et ce n'était définitivement pas ce qu'ils voulaient, ici.

- Toi, déclara-t-elle en pointant Dane du doigt, puis en se tournant vers ses autres camarades, et c'est valable pour vous tous, le premier que je réentends en train de dénigrer ou de remettre en cause la volonté de Béatrix à nous aider, je promets que je le laisse aux troupes de ma mère sans me retourner. Vous vous débrouillerez avec la reine pour vous faire pardonner toutes les infractions qu'on a commises pour arriver ici. Je me moque éperdument que vous ne l'aimiez pas et que vous lui en vouliez pour ce qu'elle a fait, elle fait partie de l'équipe. Vous vous êtes tous engagés pour ça.

Elle marqua une pause pour reprendre son souffle et plonger à nouveau ces orbes clairs dans celles de sa petite amie. Il n'y avait pas de raison qu'ils en prennent tous plein la figure et pas elle. Après tout, un conflit n'était jamais initié à sens unique.

- Quant à toi, reprit-elle avec sérieux, tu vas mettre ta rancune de côté et tu vas arrêter de faire bande à part. Tu vas t'intégrer, tu vas nous donner ton avis et ne pas intervenir que lorsqu'on est en danger ou à court d'idées. C'est fini le solitarisme, la mauvaise humeur et le je-m'en-foutisme.

La princesse de Solaria reporta son attention sur chacun d'entre eux afin de constater la portée de ses paroles. Et à en juger par leurs têtes baissées et leurs airs mêlés de consternation et de résilience, elle était convaincue que son message était correctement passé.

- Est-ce que j'ai été suffisamment claire ou est-ce que je dois la refaire pour être sûre ?

Les têtes se hochèrent toutes, doucement. Légèrement contraintes. Toutefois, cela convenait parfaitement à Stella. Elle s'était inscrite en tant que leader dans leur périple vers Pandore et, au fond, elle aimait assez jouer ce rôle, même si elle était moins à l'aise pour tempérer l'ensemble de leurs ressentiments sans avoir recours à la menace.

- Parfait, approuva-t-elle en tendant un bras vers le chemin sombre qui les attendait encore. Alors on peut reprendre là où on en était.

oOoOoOo

L'affirmation de Stella s'était confirmée lorsqu'ils avaient fait irruption dans la cuisine par une porte dérobée derrière une étagère : la pièce était vide de présence humaine. Toutes les cuisinières étaient en pause. Ce qui arrangeait bien les affaires du petit groupe de fugitifs.

- Il faut qu'on se magne, les motiva la princesse du royaume en s'avançant vers l'ilot central. Terra, Flora, il y a tout ce dont vous avez besoin dans l'armoire près de la chambre froide. Est-ce que ça va aller ?

- On va avoir besoin d'aide, répliqua Terra. On ne pourra pas être assez rapides si nous ne sommes que deux.

La princesse hocha la tête, mais la réponse qu'elle s'apprêtait à donner à son amie fut devancée par l'intervention d'un autre membre de leur équipe, plus inattendu.

- Je vais t'aider, assura la voix déterminée de Béatrix qui avait fait un pas vers l'avant pour rejoindre la fée de la terre. Dis-moi ce qu'il faut faire.

Terra, passablement surprise, toisa un instant la fée de l'air. Un court silence, furtif, rapide, s'installa entre elles jusqu'à ce que la fée de la Terre reprenne contenance. D'un signe de tête, elle indiqua à la petite-amie de l'héritière royale l'évier de la cuisine.

- Il faudrait remplir une casserole d'eau bouillante et préparer plusieurs couteaux. Les plus aiguisés que tu trouveras.

- Et il faudrait que quelqu'un fasse le guet devant la porte principale, déclara Flora.

Stella hocha la tête. Flora avait raison. Après avoir furtivement suivi du regard sa petite-amie pour la voir s'activer près de l'évier, la princesse avait rejoint la porte principale, un mince sourire sur les lèvres qu'elle cherchait à dissimuler. Son sermon semblait avoir fonctionné. Enfin, ils se mettaient à fonctionner en équipe.

Claquant des doigts, elle usa de son sort d'invisibilité pour rester dans l'embrasure de la porte entre ouverte afin de pouvoir surveiller à la fois le dehors et le dedans. Il y avait peu de chance qu'un garde ou que l'une des cuisinières vienne à se balader dans ces couloirs, son inquiétude était donc moins grande que celle de ses amies.

Du coin de l'œil, Stella vit Terra rejoindre Béatrix près de l'évier. La fée de la terre, les bras chargés d'ingrédients dont Stella ne connaissait pour la plupart pas les noms, laissa tomber ses victuailles sur la planche à découper que la fée de l'air avait sorti. Cette scène fit grandir son sourire. Finalement, peut-être était-ce une bonne chose que Terra soit au courant de ce qu'il se tramait entre elles, car la fée de la terre semblait plus encline à l'accepter. Ce n'était bien sûr toujours pas le grand amour entre elles, et peut-être que cela ne le serait jamais, mais c'était une opportunité pour Béatrix de s'intégrer davantage.

Une opportunité qu'elle avait fermement décidé de saisir. Pour elle, mais également pour Stella. Béatrix n'était pas bête, elle savait à quel point les amies de la blonde comptaient pour elle. Et si la fée de l'air souhaitait construire quelque chose avec la princesse, il fallait pour ça qu'elle s'attire les bonnes grâces de ses amies.

Alors, elle aida Terra à couper les ingrédients que celle-ci avait ramenés jusqu'à ce qu'elles soient rejointes par Flora, qui plongea dans la casserole d'eau en ébullition les racines qu'elle avait rassemblées.

- Est-ce qu'il y en a encore pour longtemps ? s'enquit Bloom dans leur dos.

- Non, répondit Flora en faisant signe à Béatrix de mélanger avec plus de vigueur. Plus que quelques minutes.

Rapidement, la soupe étrange qu'elle concoctait devint plus homogène, les racines de Flora se décomposèrent et la couleur fade qu'avait prise l'eau redevint totalement incolore. Béatrix n'avait aucune idée des propriétés que possédaient les racines de Flora, mais cela lui semblait bien efficace pour dissimuler toutes formes de liquide en eau.

- Ça va vraiment assommer les gardes ? s'enquit-elle avec curiosité. Parce que ça a l'air… totalement inoffensif, comme ça.

- Oui, lui répondit Terra avec un sourire en coin. Tu n'as pas idée à quel point c'est puissant.

- Ça assommerait un cheval, renchérissait Flora en s'emparant de verres dans l'armoire au-dessus de leur tête.

- Et comment on va s'y prendre pour qu'ils le boivent ?

- C'est moi qui m'en occupe, lui apprit Musa en s'extirpant d'un placard, vêtue d'une tenue pour le plus atypique de servante.

Tandis que Terra avait pris le relais auprès de la fée de l'air pour aider Flora à remplir les verres qu'elle tenait, Béatrix fronçait les sourcils en observant la fée de l'esprit ainsi vêtue. C'était particulièrement original et jamais la jeune femme n'aurait cru la voir porter ce genre d'accoutrement un jour. Pas Musa qui était si solitaire et si rebelle.

- Quoi ? demanda celle-ci avec une pointe d'agressivité.

- Oh rien, s'empressa de répondre Béatrix pour éviter de la vexer. C'est juste que ça ne te va pas du tout, je te préférais dans ta tenue d'avant.

- Moi aussi.

- Musa, les interrompis Flora en lui tendant le plateau sur lequel les deux coupes pleines de sédatif étaient posées, à toi de jouer maintenant.

La fée de l'esprit poussa un profond soupir. De toutes les personnes présentes dans cette pièce, bien sûr, c'était elle qui avait été choisie pour jouer les servantes. Elle n'était même pas sûre de parvenir à arriver jusqu'au sous-sol sans avoir renversé les deux verres que les fées de la terre avaient posés sur son plateau.

- Je ne connais pas le chemin, rappela-t-elle. Il va falloir me guider, Stella.

- Bien sûr. Tu ne me verras pas, mais je te tiendrais le bras tout du long.

Musa hocha la tête. Elle n'aimait pas ce plan, pourtant, elle n'avait pas le choix.

Après un échange de regard tacite avec la fée de la lumière, celle-ci fit signe à ses amis de la rejoindre. D'un geste devenu anodin, ils attrapèrent tous la main de leur voisin et, de sa main libre, Stella claqua des doigts. Aussitôt, chacun d'entre eux disparut dans la chaîne invisible de la fée de la lumière.

Un maigre instant s'écoula durant lequel Musa se sentit seule. Puis, comme le lui avait prédit Stella, elle sentit sa main se poser sur son poignet gauche. La fée de l'esprit prit une profonde inspiration et se laissa tirer alors, hors de la cuisine qu'ils occupaient. Lorsque la porte se referma et qu'elle se mit à avancer dans le couloir, en suivant son amie invisible, Musa se surprit à prier. Prier pour que tout continue de se passer exactement comme ils l'avaient prévu.

oOoOoOo

Par chance, ce fut le cas. Leur périple jusqu'au sous-sol fut couronné de succès. Personne n'avait fait irruption dans leur sillage jusqu'à ce qu'ils atteignent tous l'immense escalier en fonte qui les menait aux gardes Solariens. C'était, désormais, à Musa de jouer.

La fée de l'esprit, déguisée en servante, s'approcha des deux hommes en faction devant l'immense portail interdimensionnel menant à Pandora, la seconde cité de lumière. Surpris de la voir arriver, les gardes pointèrent sur elle leurs lances jusqu'à ce qu'ils s'aperçoivent qu'il ne s'agissait pas d'une attaque, mais d'un membre du personnel de la cour. Ils posèrent alors délicatement le manche plat de leur arme sur le sol et la fixèrent tandis qu'elle réduisait le peu de distance qui les séparait encore.

- Bonjour messieurs, les salua-t-elle poliment. La chef de cuisine a pensé que vous auriez peut-être soif.

Pour agrémenter ses paroles, elle jeta un coup d'œil à ses verres. Les deux gardes se toisèrent avec un nouvel étonnement mêlé de méfiance.

- Qui es-tu ? s'enquit le premier garde.

- Nous ne t'avons jamais vue ici.

- Oh, c'est normal. Je suis la nouvelle commise de cuisine.

Le second garde fronça les sourcils, dubitatif.

- Où est passée Miranda ?

- Une grosse indigestion, expliqua Musa en tentant d'être la plus convaincante possible. On m'a dit qu'elle avait goûté le plat de Bérénice hier et que ce n'était pas fameux, elle n'a pas pu venir travailler aujourd'hui.

Elle se pencha vers l'avant pour ajouter, à voix basse, telle une confidence.

- Vous savez, vomissements, diarrhées… Vraiment horrible.

Les deux hommes furent saisis d'une grimace de dégoût et détournèrent bien vite leur attention de la servante pour étudier les verres qu'elles tenaient. Il leur paraissait évident que Musa n'avait pas fini de parler sur les problèmes intestinaux de leur amie habituelle et, au fond, ils n'étaient pas sûrs de vouloir en savoir davantage.

- Merci pour le verre, répondit le premier en se servant directement sur le plateau, avant que Musa n'ait le temps de recommencer à déblatérer sur le compte de la pauvre Miranda.

- Passe le bonjour à Miranda pour nous, déclara le deuxième.

Sans davantage de méfiance, les deux gardes avalèrent en quelques gorgées seulement le liquide translucide. Musa, dont la stratégie semblait jusqu'alors fonctionner, rebroussa chemin comme si de rien n'était afin de rejoindre ses amis, quelques mètres plus loin, cachés dans le grand et circulaire escalier en fonte.

Ils ne durent pas attendre plus de quelques secondes avant d'entendre le bruit des corps tombant sur le sol, accompagnés par leurs armes de services. C'était le moment ou jamais. Ils n'avaient plus qu'à franchir le portail en toute vitesse avant que le vacarme provenant de la chute des gardes n'attire l'attention des suivants. L'impact de leurs grosses cuirasses en fer sur le sol avait très certainement ameuté les gardes de faction à l'étage supérieur.

- En route.

Pour appuyer ces paroles, Stella pressa ses amis en poussant deux d'entre eux à descendre le peu de marches qu'il leur restait d'une main dans leur dos. Ils ne se firent pas prier.

Riven et Sky furent les premiers à rejoindre Musa tandis que Stella fermait la marche en jetant de frénétiques coups d'œil derrière elle pour s'assurer que personne n'arrivait. Le stress lui tordait l'estomac comme jamais auparavant. Ils étaient enfin si près du but.

Le portail menant à Pandora brillait devant eux. Sa magie tourbillonnait dans le vide, chaleureuse et attirante, presque envoûtante. Seul un pas les séparait du monde magique en guerre et pourtant, aucun d'eux n'osa le franchir en premier. Ils s'étaient tous figés devant lui en le fixant, la peur nouant leur estomac autant que l'excitation qu'ils ressentaient à l'idée de pouvoir livrer une vraie bataille.

- Qu'est-ce qu'on attend ? s'enquit Béatrix, debout aux côtés de Stella. Ce n'est pas en restant plantés là qu'on va servir à quelque chose. On va juste se faire rattraper par les gardes et je ne tiens pas vraiment à me refaire arrêtée par la Garde Solarienne, je vous rappelle.

- Alors tu n'as qu'à ouvrir la voie, rétorqua Riven en tendant la main devant lui pour désigner le portail. Vas-y, on te regarde.

Béatrix secoua la tête de droite à gauche dans un air indigné, et s'approcha du tourbillon magique.

- Bande de chochottes. Ce n'est pas dur de traverser un portail, qu'est-ce que vous voulez qu'il se passe ?

Les spécialistes haussèrent les épaules. Ils ne savaient pas. Ils n'avaient jamais été amenés à en traverser un jusqu'à aujourd'hui.

Béatrix soupira et leva les yeux au ciel face à cette minimaliste réaction.

- Attends, l'arrêta Stella en saisissant son poignet alors qu'elle s'apprêtait à traverser. Je pense qu'on devrait y aller deux par deux, en se tenant la main. Au cas où ça tournerait mal, pour qu'on ne soit pas seuls.

La fée de l'air fronça les sourcils un instant, avant de hocher la tête. Ce n'était pas elle qui risquait de protester pour ne pas saisir la main de la fée de la lumière. Bien au contraire, c'était bien la seule opportunité qu'elle avait de se montrer proche de celle qu'elle aimait tout en respectant la volonté de Stella que leur relation reste secrète.

- Si tu veux, accepta-t-elle en glissant sa main dans celle de Stella. Traversons ensemble.

La fée de la lumière esquissa un sourire. Puis, l'instant suivant, sans avertir sa compagne de son intention, elle s'engouffra dans le portail en tirant Béatrix à sa suite.

oOoOoOo

La traversée du portail fut quasi immédiate pour les deux jeunes amantes et leurs compatriotes. Mais quelle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils atterrirent au milieu de l'arrière-cuisine d'un bar miteux, à en juger par les produits qui s'entassaient, çà et là, sur les étagères de la pièce. Et pour en sortir, une seule issue, la porte qui leur faisait face et qui projetait par son embrasure, dans la pièce, la seule source de lumière qui leur permettait de se repérer.

Naturellement, et sans perdre une minute, ils s'étaient presque tous précipités vers la porte, à l'exception de Stella. Contrairement à ses amis, la fée de la lumière ne fonçait jamais tête baissée.

Néanmoins, elle les avait tout de même suivis. Et elle avait bien fait.

À peine Riven avait-il passé le pas de la porte, talonné de près par Sky et Dane, qu'une épée avait surgi sous sa gorge depuis la pièce adjacente. Toute la petite troupe s'était alors figée, et Stella, en retrait, avait été forcée de se mettre sur la pointe des pieds pour observer le devant de la scène.

La suite se passe un peu trop vite à son goût. D'un même mouvement, Sky et Dane avait dégainés leurs armes et s'étaient frayé un chemin pour attaquer celle qui les menaçaient. Rapidement, cette jeune défenderesse s'était retrouvée seule face à l'ensemble des spécialistes qui l'attaquait à leur tour, sans savoir ce qui les attendait. Mais Stella, elle, l'avait su à peine, avait-elle vu le visage de la jeune femme qui gardait férocement l'entrée du bar miteux.

Sans surprise, la combattante aux traits de visage fins et doux, à la carrure frêle et aux cheveux noirs comme de l'ébène, avait, à elle seule, réussi à parer les coups des cinq spécialistes réunis, et en avait envoyé au sol deux d'entre eux.

Aucun entraînement, ou du moins, aucun entraînement dispensé à Alféa n'aurait été efficace pour vaincre celle à qui ils avaient affaire.

Toutefois, ce n'est que lorsque Bloom s'en mêla en faisant apparaître une boule de feu au creux de sa paume que Stella trouva la force d'intervenir. La surprise avait été si grande qu'elle n'avait pas pu le faire avant.

- Arrêtez ! s'écria-t-elle avec énormément de sérieux dans la voix. Se battre ne sert à rien !

Sky et Kat, les deux seuls spécialistes encore debout se figèrent alors que leur assaillante arrêtait vivement son coup d'épée à quelques millimètres seulement de la gorge de Kat. La défenderesse tourna alors son attention sur la fée de la lumière et, si une once de surprise s'empara de ses yeux bruns, son air impassible fut fendu d'un sourire en coin lorsqu'elle la reconnut.

Le feu de Bloom mourut instantanément dans sa main tandis que, sous le regard de chacun d'entre eux, Stella joua des coudes et se fraya un chemin jusqu'à l'attaquante, qui baissa à contrecœur son épée pour la toiser de haut en bas.

La vive tension qui régnait entre elles ne laissait aucun doute aux autres : les deux jeunes femmes ne se portaient respectivement pas dans leur cœur, mais il n'existait pas moins un respect et une considération réciproques entre elles. Comme si elles avaient déjà été amenées à s'affronter par le passé.

- Stella, la salua la combattante d'un ton froid, tu aurais dû passer la porte en première. Ça m'aurait évité de réduire à néant ta garde personnelle.

Le sarcasme présent dans sa voix fit naître un rictus mauvais sur les lèvres de la princesse.

- Izzy, salua-t-elle à son tour. Je ne pensais pas te croiser ici. Nous sommes venus prêter main-forte à Scott. Tu sais où on peut le trouver ?

- Bien sûr.

Elle marqua une pause en pinçant les lèvres.

- Mais il ne sera pas là avant demain matin. J'imagine que vous pouvez passer la nuit ici en attendant, il y a un dortoir à l'étage.

- Super, merci pour l'accueil, maugréa Riven en se relevant, la tête douloureuse d'avoir percuté le sol avec violence. C'était très agréable.

Izzy tourna la tête vers lui et afficha un air condescendant.

- J'ai été engagée pour défendre le QG des envahisseurs, pas pour être agréable. Mais tu peux repartir d'où tu viens, si ça ne te plaît pas.

Riven serra les dents, mais le regard noir que lui lança la princesse de Solaria le dissuada de répliquer quoi que ce soit.

- J'imagine que c'est par là ? s'enquit-elle en pointant du doigt l'escalier au fond de la pièce principale.

La gardienne hocha la tête et se décala pour les laisser accéder au reste du bar.

- Je vous laisse découvrir les lieux par vous-même.

oOoOoOo

Le dortoir, comme l'avait appelée leur hôte de la soirée, n'était en réalité que la vaste étendue sous les combles de la bâtisse. Autrement dit, ce qui avait, à une époque, dû servir de grenier. De vieilles chaises de bar cassées étaient d'ailleurs encore entreposées dans des coins de la pièce, avoisinant les dizaines de lits superposés qui avaient été installés le long des murs. Il devait avoir une quarantaine de couchages en tout, dont la plupart étaient déjà utilisés, à en juger par les affaires qui y résidaient et certaines personnes déjà confortablement installées dans leurs couchages.

Le groupe de fugitifs en salua la plupart, qui les toisèrent avec un brin de surprise. Probablement n'avaient-ils pas été prévenus que la résistance attendait une troupe de renforts.

Néanmoins, ils furent accueillis avec des sourires reconnaissants, et, par chance, chacun trouva un lit libre à occuper. Naturellement, Béatrix avait choisi celui au-dessus de celui de Stella tandis que certains couples, comme c'était le cas pour Sky et Bloom, avaient décidés de se serrer dans un lit pour une personne.

Pendant un instant, Béatrix avait pensé faire de même, mais croiser le regard de Stella avait suffi à l'en dissuader. Elle ne comprenait vraiment pas pourquoi la fée de la lumière en faisait tout un plat. Après tout, qu'y avait-il de mal ? Terra et Kat sortait ensemble et cela ne dérangeait pourtant personne. Un profond soupir quitta ses lèvres à cette pensée. Comme d'habitude, il avait fallu qu'elle se lance dans une relation compliquée.

Heureusement pour elle, ses réflexions furent vite chassées par la voix de Blake, qui s'était rapproché du lit de la fée de la lumière afin de ne pas avoir à parler trop fort.

- C'était qui, cette fille ? demanda-t-il à la princesse. Tu avais l'air de la connaître.

- C'est vrai, acquiesça Dane, on aimerait bien savoir. Elle avait une technique de combat vraiment impressionnante.

- Ce n'est pas quelqu'un de fréquentable.

- C'est cool, ricana Riven, elle va bien s'entendre avec Béa alors.

Béatrix haussa un sourcil et se pencha au-dessus de la rambarde de son lit pour lui jeter un regard noir.

- Je t'emmerde, Riven.

- Ça ne nous dit pas qui c'est, insista Aisha.

La princesse de Solaria secoua la tête de droite à gauche, agacée. Sky répondit pour elle :

- C'était la sœur de Nikki.

- Quoi ? s'étonna Bloom. Vous voulez dire la fille que Stella a…

- Que j'ai aveuglé, oui, la coupa-t-elle sèchement. Merci de me rappeler cet accident.

La fée du feu afficha un air coupable. Elle voulut s'excuser, mais c'était au tour de Kat de se joindre à la conversation.

- Alors elle vient de Solaria ? Mais la Garde Solarienne ne reçoit pas ce genre d'entraînement, pourtant.

- On ne sait pas d'où elle vient, déclara Stella, mais elle n'est pas Solarienne. Elle a été adoptée par les parents de Nikki quand elle était enfant. Certains disent qu'elle serait la dernière descendante de la famille royale de Dominium et qu'elle aurait hérité de leur soif de sang.

- Mais c'est impossible, contra Bloom. Dominium a été détruite il y a des milliers d'années sans laisser de survivants.

- Je sais. Mais ce que je sais aussi, c'est qu'elle est recherchée dans toute la dimension magique.

- Pourquoi ? demanda Terra, dont la curiosité avait été piquée au vif.

- Parce que c'est une menace pour le royaume, devina Musa. Parce que sa technique de combat et sa force ne sont pas normales, ni pour une fée ni pour une spécialiste.

Stella approuva d'un signe de tête.

- Izzy n'est ni une fée ni une spécialiste, confirma la princesse sur le ton de l'évidence. Personne ne sait ce qu'elle est. Mais ce n'est pas humain.

Un long silence s'abattit sur la bande d'amis. Tous s'échangèrent des regards perplexes. Izzy avait tout d'un être humain. Les traits, le langage et le corps. Qu'aurait-elle bien pu être d'autre ?

Bloom, bien plus déroutée que ses amis et qu'elle ne voudrait sans doute l'admettre un jour, quitta sa place sur le lit qu'elle partageait avec Sky et s'éloigna en direction de l'escalier. Elle avait chaud. Trop chaud.

- Bloom, l'interpella Sky. Mais où est-ce que tu vas ?

La fée du feu s'arrêta dans sa démarche et jeta un coup d'œil derrière elle. La jeune femme adressa un sourire à tous ses amis, qui la fixaient désormais avec des airs inquiets. Ce n'était pas son genre de s'éloigner ainsi sans rien dire, en règle générale.

- J'ai besoin de prendre un peu l'air. Je reviens tout de suite.

Elle n'avait pas été assez convaincante, elle le savait. Et les sourcils froncés de Stella, de Béatrix et de Musa ne faisaient que le lui confirmer. Toutefois, elle n'attendit pas que l'une d'elles la retienne et disparut rapidement dans les escaliers qui menaient à la pièce principale du bar.

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Izzy était toujours là, nonchalamment appuyée contre le mur près de la porte qu'ils avaient emprunté pour venir, en provenance de Solaria. La séduisante jeune combattante avait troqué son épée contre une petite et rutilante dague, qu'elle faisait tourner entre ses doigts, tel un vulgaire stylo. Elle ne semblait pas le moins du monde fatiguée par le combat qu'elle venait de mener contre leur petite troupe de spécialistes, et cela ne fit que surprendre davantage de la fée du feu. Peut-être disaient-ils vrai, finalement. N'importe qui aurait été exténué après avoir combattu cinq spécialistes en attaque simultanée. Mais non, pas Izzy.

Bloom, qui s'était arrêtée au bas de l'escalier pour observer la gardienne du portail, reprit sa route en direction de la porte d'entrée du bar, pensant à tort que si Izzy n'avait pas relevé la tête à sa présence c'était simplement, car elle ne l'avait pas remarqué. Mais cette dernière se manifesta avant même que Bloom puisse poser la main sur la clinche pour découvrir le paysage du dehors.

- Où comptes-tu aller comme ça, jeune fée du feu ?

Bloom se figea dans l'entrée et tourna son regard vers son interlocutrice. Celle-ci n'avait toujours pas relevé la tête de l'arme qu'elle faisait tourner entre ses doigts.

- Prendre l'air.

- Dans un royaume en guerre ?

Izzy leva un sourcil perplexe en daignant enfin lui porter son attention.

- Tu serais tuée en passant le pas de la porte. Viens plutôt t'asseoir. On a de l'alcool bas de gamme qui déménage.

Bloom hésita. Son regard croisa celui, d'un brun profond, de la guerrière, et finalement, elle se résigna à accepter son offre. En quelques enjambées, voilà que Bloom avait pris place sur l'une des miteuses chaises hautes qui agrémentaient le bar.

Un rictus indescriptible s'empara des lèvres d'Izzy tandis qu'elle rangeait sa dague dans sa manche d'un geste habile. Bien plus habile que Sky ne l'était.

En silence, Izzy sortit deux verres d'un placard bancal avant d'en pousser un devant la fée du feu, qu'elle venait de remplir d'une substance transparente un peu douteuse. Mais Bloom cessa de se méfier dès lors qu'elle l'eût vu descendre cul sec son propre verre.

- Alors, demanda celle-ci pour briser le lourd silence qui régnait entre elles, pourquoi tu voulais prendre l'air ? Qu'est-ce qui ne va pas dans ta vie ?

- Tout va bien, assura Bloom en fronçant les sourcils.

En plus d'être une incroyable combattante, Izzy était aussi barman à l'écoute des jeunes épleurés ? Se demanda-t-elle.

- Bien sûr. On veut tous aller prendre l'air dans un pays en guerre lorsque rien ne cloche dans nos vies, c'est vrai.

Et en plus, elle était sarcastique, pensa Bloom. La fée du feu ne savait même pas pourquoi elle restait là, à discuter avec cette jeune femme qui ne lui était pas sympathique. Bloom décida de changer de sujet. Elle n'allait certainement pas se confier à Izzy alors qu'elle ne la connaissait pas et qu'elle ne lui accordait aucune confiance.

- Il paraît que tu viens de Dominium.

- Ouais, il paraît beaucoup de choses à mon sujet, rétorqua la concernée, dont les traits s'étaient immédiatement durcis. Surtout quand ça sort de la bouche de Stella.

- C'est sûr que tu ne dois pas beaucoup l'aimer après ce qu'elle a fait à ta sœur.

- Je vois qu'elle a été particulièrement loquace.

Izzy pinça les lèvres et se pencha sur le bar pour se rapprocher de la fée du feu. Sa tenue de cuir moulante laissa apparaître la raie de ses seins galbés, et Bloom ne put s'empêcher de penser qu'elle aurait aimé avoir un corps comme le sien.

- Mais je n'en veux pas à Stella. Nikki n'est pas ma sœur, elle ne le sera jamais, et en plus elle l'avait bien cherché.

Bloom fut surprise par cette réponse. Elle ne s'était pas attendue à tant de rancœur de la part de son interlocutrice. C'est là qu'elle se rendit compte que, malgré ce que Stella avait dit, elle n'avait aucun avantage sur la jolie brune. Elle ne la connaissait pas plus que la réciproque était vraie.

- Je crois que nous sommes parties du mauvais pied, remarqua Bloom avec davantage de douceur. Je m'appelle…

- Bloom, je sais, la coupa-t-elle. Tu es la changeling. Celle qui a le pouvoir de la Flamme du Dragon.

La fée du feu fronça les sourcils, perdue.

- Mais comment tu sais ça ?

Izzy ricana.

- Tout le monde le sait. Ça a fait le tour de tous les royaumes. Une fille qui possède la Flamme du Dragon, ce pouvoir perdu durant l'anéantissement du royaume de Dominium… bien sûr que tout le monde en a entendu parler.

La gardienne marqua une pause fasse à l'incrédulité qui se peignait sur le visage de la fée du feu. Cette fille avait un certain charme malgré son manque flagrant de culture.

- Ce que toi tu ne sais pas, en revanche, reprit Izzy avec bien plus de sérieux, c'est que ton pouvoir est encore incomplet.

- Mais de quoi est-ce que tu parles ?

Le rictus indescriptible de la jeune combattante réapparut sur ses lèvres tandis qu'elle se redressait pour reprendre une distance convenable avec la fée du feu.

- Reste en vie après la bataille de demain et je t'en dirais davantage. Ça n'est pas important ce soir.