Amélia était sur un petit nuage quand elle rendit visite à Billy le lendemain après-midi. Théo l'accompagnait. Il avait aussi remarqué la bonne humeur manifeste de sa sœur mais n'avait pas osé poser la moindre question. Il savait qu'Amélia lui raconterait tout si elle en avait envie, il ne servait à rien de la forcer. Et puis, il avait de toute façon une bonne idée de ce qu'il se passait... Les sentiments d'Embry et Amélia alimentaient les discussions au sein des membres de la meute !

— Quelqu'un est d'humeur joyeuse... commenta Billy quand il fit entrer son neveu et sa nièce à l'intérieur.

— Le soleil brille, répliqua Amélia. La journée ne peut être que bonne.

— Mmh... marmonna son oncle, peu dupe.

Ni Billy ni Théo n'entreprit cependant de tirer les vers du nez à Amélia. Il était trop agréable de la voir de si belle humeur, alors qu'elle avait eu tendance à broyer du noir ces derniers jours. Ils parlèrent pendant une heure de tout et de rien, jusqu'à ce que Jacob les interrompe.

— Une partie de foot à la plage, vous venez ? proposa le quileute en apparaissant soudain à la porte d'entrée.

Aussitôt, Théo bondit de sa chaise. En riant, Amélia l'imita. Elle ne comptait pas participer à la partie de foot, mais la compagnie des quileutes était trop agréable pour y renoncer. Très bientôt – trop à son goût –, Théo et elle allaient s'en aller. Elle était bien décidée à profiter au maximum du temps qui leur restait.

Amélia dut presque courir pour suivre son frère et son cousin qui avançaient à grand pas, sans paraître se préoccuper des difficultés qu'elle avait à les suivre avec ses petites jambes de simple humaine. Lorsqu'ils débouchèrent sur la plage, elle était un peu à la traîne. Une bonne partie de la meute se trouvait là, de même que certaines de leurs imprégnées.

Sam, Jared, Paul et Embry étaient en train de jouer au foot, à deux contre deux. Le cœur d'Amélia bondit dans sa poitrine au souvenir du baiser qu'elle avait échangé la veille avec Embry. Elle avait d'abord cru que le quileute allait la repousser, mais il l'avait surpris en lui rendant son baiser avec tendresse.

Tandis que Jacob et Théo rejoignaient la partie en cours de route, Amélia entreprit d'aller s'assoir par terre à côté des spectateurs. Quil était en train de jouer avec Claire dans le sable. Kim et Rachel avaient un magazine sur les genoux et semblaient commenter avec engouement un article qu'elles avaient sous les yeux. Leah et Seth discutaient de choses et d'autres.

Amélia n'avait pas eu l'occasion de rediscuter avec Seth de son imprégnation. Théo, qui partageait les pensées du jeune quileute, n'avait pas voulu lui confier grand chose. Il estimait que c'était à Seth de choisir ce qu'il souhaitait partager ou non. Amélia n'avait donc appris qu'une chose sur la jeune Makah qui avait eu ces étranges paroles sur sa mère : elle se prénommait Enola.

Quand Amélia s'installa à côté de Seth, Leah jeta un regard agacé vers elle. Amélia ne voulut pas se laisser abattre par l'attitude de la louve, mais elle était néanmoins vexée de l'antipathie manifeste qu'elle éprouvait à son égard. Leah ne digérait manifestement pas sa relation avec Embry, et notamment son obstination malgré ses avertissements. Amélia n'aimait pas beaucoup qu'elle continuât à vouloir lui imposer sa vision des choses.

— Amélia ! s'exclama quant à lui Seth.

Il paraissait heureux de la voir. Il l'intégra habilement à la conversation qu'il avait avec Leah, ignorant complètement les regards mauvais de celle-ci. Progressivement, la louve se désinvestit de la conversation.

Quand elle se leva, Seth lui lança un regard interrogateur qu'elle ignora.

— On peut se parler, Amélia ? demanda-t-elle.

Une bonne partie des loups à l'ouïe fine venaient de se figer. Amélia, surprise par la demande de Leah, ne se rendit pas compte que la partie de foot venait de s'interrompre. Les membres de la meute qui partageaient de temps à autre les pensées de Leah n'étaient pas sans savoir qu'elle éprouvait beaucoup de rancœur à l'égard d'Amélia, ces derniers temps. Beaucoup de colère contre Embry, aussi. Qu'elle veuille parler à Amélia ne les rassurait donc pas énormément. Personne n'osa cependant intervenir. Leah n'oserait rien faire à Amélia, oui, sûrement, mais les mots pouvaient blesser autant que les gestes.

Se levant, Amélia entreprit de suivre la quileute. La partie de foot recommença, mais Embry n'était soudain plus très concentré par ce qu'il faisait et s'attira l'agacement de ses coéquipiers, Paul et Jacob. Leah marcha un bon moment et Amélia comprit qu'elle ne souhaitait pas que quiconque écoute leur conversation. Il y avait beaucoup trop d'oreilles sensibles dans le coin. Finalement, elle finit par s'assoir quelque part quand elle estima qu'elles étaient suffisamment loin et Amélia l'imita.

— Ecoute, je voulais m'excuser officiellement pour mon comportement de la dernière fois, lui dit Leah.

Amélia haussa les sourcils, étonnée d'avoir le droit à des excuses alors qu'elle s'était attendue à de nouveaux reproches. Le regard de la quileute s'était pourtant fait plus doux, signe que le feu s'était calmé.

— Ne te méprends pas, reprit la louve, je pensais ce que j'ai dis, quand je t'ai conseillé de te tenir loin d'Embry. Cependant, j'ai bien compris qu'il était trop tard désormais...

— Tu me juges stupide, remarqua sèchement Amélia.

— Oui, reconnut Leah. Mais tu n'es pas la première à être tombée amoureuse, je vois bien maintenant que mes avertissements étaient inutiles. Une fois le processus enclenché, toute raison disparaît. Je suis passée par là, je sais ce que c'est. J'ai été injuste avec toi.

— Pourtant, tu ne m'aimes toujours pas beaucoup.

— Ce n'est pas ça ! la contredit la louve. Ce n'est pas toi, le problème. C'est juste que te voir me rappelle celle que j'ai été auparavant. Je m'excuse si tu as pris ça pour de la haine à ton encontre. Je n'ai pas fais l'effort de te comprendre depuis qu'il a commencé à y avoir quelque chose entre toi et Embry. Aujourd'hui, je réalise mon erreur de jugement et je voulais te le dire. Je ne te souhaite aucun mal, Amélia, mais j'aurais aimé te protéger, de la même façon que j'aurais aimé qu'on me protège à l'époque.

Leah soupira.

— Cette imprégnation peut faire autant de bien que de mal, poursuivit-elle d'un air sombre. Il n'y a pourtant rien à faire contre elle. J'espère seulement que tu n'auras pas un jour à en souffrir autant que j'en ai souffert.

— Je vais bientôt repartir, Leah, répondit Amélia. Dès que je monterais dans l'avion, ce qui existe entre Embry et moi va devoir s'arrêter. Nous savons tous les deux que nous n'avons aucun avenir ensemble. Je ne pense pas que j'aurais le temps de souffrir de l'imprégnation, la distance s'en chargera.

— C'est sûrement plus raisonnable de laisser la distance faire son oeuvre, approuva gravement Leah.

— Je ne sais pas si on peut me qualifier de raisonnable, mais je sais être réaliste.

— Tu ne comptes pas revenir à La Push un jour ? s'enquit la louve.

Ce fut au tour d'Amélia de soupirer. Voilà une question qui demeurait encore à ce jour sans réponse. Elle s'efforçait de ne pas trop y penser ces derniers temps. Elle préférait se concentrer sur le positif.

— Je ne sais pas, consentit-elle néanmoins à répondre. Théo voudra sûrement revenir, lui. Comme je n'arrive pas à envisager mon existence sans lui, peut-être n'aurais-je pas le choix d'en faire autant. Lui et moi avons une année pour envisager la suite.

— Je comprends ce que c'est. J'ai décidé de quitter la réserve prochainement, mais c'est difficile de me tenir à cette décision alors que je vais être obligée de laisser Seth derrière moi pendant quelques temps.

— Vraiment, tu t'en vas ? s'étonna Amélia. Seth est au courant ?

— Pas encore, admit Leah. J'attends d'être certaine. Je dois encore recevoir une réponse définitive à ma demande de stage à San Fransisco.

— Wow, San Fransisco... Même s'il doit être dur pour toi d'accepter de t'éloigner de Seth, je pense que tu as raison de le faire. Tu me sembles mériter de penser un peu à toi, Leah.

La louve s'autorisa un sourire.

— J'essaie d'évoluer dans ma vie, ajouta Leah. J'ai trop l'impression d'être prise au piège en demeurant à la réserve. Et puis, je suppose que maintenant que Seth s'est imprégné d'une fille Makah, il ne s'éloignera plus d'ici... Je ne lui manquerais peut-être même pas tant que ça !

Le visage de la louve s'était légèrement refermé en évoquant l'imprégnation de son frère.

— Bien sûr que tu manqueras à Seth ! répliqua Amélia.

— Tu ne sais pas ce que l'imprégnation leur fait. Il n'y a plus qu'elle qui compte...

— Je ne sais pas ce que c'est, c'est vrai, reconnut Amélia. Cependant, je doute que l'imprégnation lui fera oublier tout l'amour qu'il éprouve pour toi ! Tu es sa sœur, l'imprégnation n'est sûrement pas capable d'effacer ça.

— Elle ne peut pas effacer ça, non, mais il est tellement obnubilée par Enola qu'il se fera vite à mon absence, je le sais.

Amélia n'osa pas essayer de contredire à nouveau Leah. Elle ne connaissait pas aussi bien l'imprégnation qu'elle, après tout. La louve avait peut-être raison.

— Bref, excuse-moi, je me suis éloignée du sujet principal, finit par remarquer Leah. Nous pouvons retourner voir les autres, maintenant. Ils seront contents de constater que je ne t'ai pas arraché la tête.

Amélia éclata de rire mais Leah resta parfaitement sérieuse.

— Ils ne pensent quand même pas sincèrement que tu allais m'arracher la tête ? s'enquit Amélia.

— Je suis persuadée que ça leur a traversé l'esprit. Ils ne font pas tellement confiance à ma maîtrise de moi même. Ce qui est vraiment hypocrite de la part de certains, notamment de Paul...

— Allons les rassurer, alors, proposa Amélia. Et merci, Leah, pour tes excuses, mais je ne t'en voulais pas vraiment tu sais. J'ai beau juger que ça ne te regardait rien, je reconnais mes torts. Je sais que j'agis un peu stupidement, mais c'est ainsi. Je sais aussi que tu ne voulais que me protéger, et ça compte beaucoup.

— C'est pas comme si mes efforts avaient abouti à quoi que ce soit.

— C'est l'intention qui compte. Il n'y avait rien que tu aurais pu faire.

— Je suppose, soupira Leah.

Les deux jeunes femmes retrouvèrent la meute après quelques minutes de marche. Amélia crut voir un échange de billets entre Jared et Paul tandis qu'elles rejoignaient Seth. Elle roula des yeux pour elle-même en s'imaginant quelle sorte de paris ils avaient pu passer. Que Leah lui ait arraché un bras ? Qu'elle lui ait dévoré une main ?

Amélia et Leah regagnèrent leur place de part et d'autre de Seth. Le match de foot s'interrompit alors et tout le monde vint s'assoir. Paul retrouva Rachel et Jared retrouva Kim, comme s'ils ne parvenaient pas à se tenir plus longtemps loin d'elles.

— Tu n'as même pas perdu un doigt, Amélia ? s'enquit Paul.

— Pourquoi veux-tu que je perde un doigts ? répliqua celle-ci, faisant comme si Leah ne l'avait pas prévenue.

— Tu m'aurais évité de perdre 10$, se contenta-t-il de dire en ricanant.

Amélia leva les yeux au ciel. Elle croisa le regard complice d'Embry, un peu plus loin. En constatant du coin de l'œil que Paul était passé aux embrassades avec Rachel, Amélia éprouva le regret de ne pas pouvoir en faire autant avec Embry. Mais Amélia n'était pas l'imprégnée d'Embry, et personne n'approuvait vraiment ce semblant de relation qui existait entre eux. A part Leah, personne n'avait rien dit de front à Amélia, mais elle voyait bien les regards quand elle et Embry avaient le malheur de discuter ou de se sourire en présence des autres. Les regards criaient la désapprobation.

Même Théo n'osait rien dire à Amélia à ce sujet. Amélia supposait qu'il avait peur de la contrarier en abordant ce sujet sensible. Elle préférait de toute façon qu'il s'en tienne au silence pour le moment. Elle avait déjà conscience de mal agir, elle n'avait pas besoin des jugements des autres par dessus le marché.

Au loin, la jeune femme observa Quil. Il courrait après Claire qui ne tenait pas particulièrement à rester en place. Amélia continuait à être perplexe face à l'imprégnation du quileute sur une enfant. On avait beau lui avoir expliqué que Quil n'envisageait absolument pas Claire de façon sordide, qu'il ne voulait que son bonheur, quitte à jouer au baby-sitter bénévole, cette histoire continuait de la déranger. Elle repensait à la perception d'Embry de l'imprégnation, lui qui envisageait le phénomène comme un fardeau. De l'image que s'en faisait Amélia, l'imprégnation était un vrai fardeau aussi pour Quil, même si lui n'était pas en capacité de l'envisager ainsi, complètement aveuglé.

Quil était encore tellement jeune, l'âge auquel il aurait du expérimenter les joies et les malheurs de l'amour. D'ailleurs, Embry lui avait dit comme Quil avait eu une réputation de dragueur invétéré avant tout cette histoire. Au lieu de ça, il renonçait aujourd'hui à toute vie amoureuse et sexuelle pour simplement se préoccuper du bien-être de la petite fille autour de laquelle son monde tournait. Si la façon dont Quil envisageait Claire n'était pas malsaine, ce que l'imprégnation avait fait de sa vie l'était. L'imprégnation avait mouché la véritable nature de Quil...

Amélia se demanda s'il en allait de même pour les autres. Elle avait déjà plus ou moins compris que la nature explosive de Paul s'était calmé avec l'imprégnation. Qu'en allait-il des autres ? Elle ne les avait pas connu auparavant et ne pouvait donc pas vraiment se faire un avis. Le seul qu'elle avait connu avant et après l'imprégnation était Seth. Néanmoins, c'était récent et elle ne savait pas vraiment où Seth en était.

La jeune femme recentra son attention sur le quileute. Elle le trouvait très silencieux, perdu dans ses pensées. Vu le sourire rêveur qui flottait sur ses lèvres, Amélia imaginait très bien à qui il pensait. Seth avait toujours eu une nature joyeuse depuis qu'elle le connaissait, il était également très expansif. Aujourd'hui, il était certes moins bavard, mais tomber amoureux pouvait provoquer ça, avec imprégnation ou sans. Elle n'aurait pas su dire si quelque chose avait durablement changé ou pas chez le jeune homme.

Amélia ne savait donc pas quoi penser de l'imprégnation. Pour certains, elle semblait avoir apporté du positif dans leur vie. Comment être persuadé néanmoins que la personne qu'ils avaient été avant leur imprégnation aurait été heureuse de la situation actuelle ? Le libre arbitre était certainement ce qui scandalisait le plus la jeune femme. Ne pas avoir le choix lui semblait si atroce...

Elle imagina qu'Embry s'imprégnait, là maintenant. D'une fille, n'importe laquelle, qui passerait par là. Tous les sentiments qu'il éprouvait pour Amélia s'évaporeraient alors dans la nature, bien malgré lui... Qui sait qui deviendrait alors Embry ? Resterait-il le même ? Serait-il forcé de changer pour plaire à son imprégnée ?

Amélia s'obligea à ne plus penser à tout ça. L'idée de l'imprégnation d'Embry ne lui plaisait vraiment pas. Quand bien même cela avait toutes les chances de lui arriver un jour, elle ne voulait pas y songer. Elle s'obligea donc à regagner son état initial, à savoir le déni.

— Amélia ? l'appela une voix.

— Je crois qu'elle a une attaque. Je veux bien lui faire un massage cardiaque mais je ne promets pas que sa cage thoracique s'en remette...

Un bruit de soupir se fit entendre. Amélia reprit soudain conscience du monde réel, elle s'était laissée emportée très loin dans ses pensées, les yeux fixés dans le vague.

— Amélia ? répéta Théo.

— Désolée, s'excusa-t-elle. Tu disais ?

— Les gars proposaient d'organiser une soirée feu de camp sur la plage, la veille de notre départ.

— Oh.

Amélia balaya du regard la petite assemblée qu'ils formaient, tout en pensant au fameux départ en question. Elle n'était pas sans ignorer que le départ approchait, qu'il ne leur restait qu'à peu près deux semaines avant de retourner en France. Néanmoins, l'idée de ce départ lui parut soudain plus réelle, plus tangible. Trop tangible. Elle ne voulait pas partir. Elle ne voulait pas quitter cette petite bulle hors du temps qu'elle s'était constitué ici. Elle avait envie de fuir ses responsabilités, au moins une fois dans sa vie...

— Alors, tu en penses quoi ? insista Théo en voyant que sa sœur était encore sur le point de s'égarer.

— Oui, c'est super, s'enthousiasma-t-elle un peu maladroitement.

Personne s'insista ni ne se moqua du comportement étrange d'Amélia. Du moins, si ce fût le cas, elle n'en entendit rien. Elle pensait beaucoup trop au départ et à la détresse dans laquelle cette idée la mettait...