Le matin arriva sans prévenir. Light aurait pu jurer qu'à peine une heure s'était écoulée depuis qu'il avait détaché sa montre de son poignet pour la jeter dans les flots sombres. Pourtant, le soleil se levait. Il devait être aux alentours de six heures trente du matin.
Une fois transis de froid, Light et L étaient remontés à la maisonnette au sommet de la colline sans prendre la peine de se rhabiller. Aucune des autres maisons sur le chemin ne semblait habitée et, dans le noir, ils avaient peu de chances d'être vus. Ils avaient poursuivi leur ascension, tous les deux pieds nus, à la seule lumière d'une lampe torche qu'ils avaient déniché dans le placard de leur gîte. De la terre noire maculait les marches de l'escalier.
En bas, les phares des voitures avaient éclairé la baie bien avant que le soleil ne poigne. L et Light étaient restés de longues heures immobiles, à contempler leur défilé du haut de leur piédestal, jusqu'à ce que le froid les rattrape et que leurs membres engourdis ne les forcent à se retrancher à l'intérieur. Ils ne s'étaient pas rhabillés pour autant. Leur nudité leur paraissait aller de soi, aussi évidente que cligner des yeux ou respirer. Allongé sur le futon, les mains croisées sur le ventre, Light contemplait le plafond. À côté de lui, assis en tailleur, L suivait du bout du doigt le tressage du tatami. Arrivé à la limite, il repartait de l'autre côté, dans un chemin sinueux, comme un serpent grimpant le tronc d'un arbre. Dans la petite pièce, on n'entendait que le grattement de son ongle sur la paille de riz. J'emporterai ce bruit dans ma tombe, songea Light, avant de se demander quel était le dernier son qu'avaient entendu Ray Penber et Naomi Misora.
Pour la première fois, Light se mit à penser à l'après, au moment qui suivrait celui où il fermerait les yeux et que son cœur s'arrêterait de battre. Qu'y aurait-il alors ? Seulement les ténèbres ou bien les tourments éternels dans les flammes de l'Enfer ? Son cœur cognait de terreur à cette seule pensée, mais la paralysie l'avait tant gagné que seule une hagarde sérenité se lisait sur son visage.
« Ceux qui se servent du Death Note n'iront ni au paradis ni en enfer », lui avait dit Ryuk. Cela ne l'avançait pas beaucoup plus, mais il se demanda si d'autres humains que lui avaient jamais usé du cahier de la mort. Voir s'écouler un temps sans fin en compagnie de Kyosuke Higuchi ne semblait pas une perspective enviable. Misa les y rejoindrait sans nul doute une fois écoulé son temps sur Terre. Non content de la supporter dans cette vie, il lui faudrait aussi la supporter dans l'au-delà. Il préférait encore le néant.
Il froissa entre ses doigts le morceau de Death Note, dernier fragment de sa puissance bientôt éteinte. En jetant sa montre dans les flots sombres, au milieu de la nuit, il avait hésité à se débarrasser aussi de ce qui y était caché. Mais il préférait encore garder cette option, conserver un tant soit peu l'illusion du choix. Il avait eu pouvoir de vie ou de mort sur le monde entier, dans son ascension au statut de dieu vivant. Au moins pouvait-il encore avoir un mot à dire sur son propre destin. Décider de son sort.
Il attrapa L par le poignet et glissa au creux de sa paume la page du Death Note.
— Si je dois mourir, autant que ce soit de ta main.
Veux-tu bien partager avec moi l'éternité, si elle existe ? Voilà en réalité la question qu'il lui posait en lui tendant ce morceau de papier ligné, à peine plus grand qu'un timbre-poste.
— Est-ce une offre ou une demande ? demanda L en examinant cet étrange présent.
— Quoi que tu choisisses, je ne laisserai pas cette capsule me tuer.
Light se leva et ouvrit en grand le shōji qui restait jusque-là entrebaillé. Le jour finissait de se lever, les laissant embrasser la mer du regard, de la plage où elle s'écrasait en fracas mousseux contre les galets jusqu'à l'horizon où elle s'effaçait lentement. Light n'avait que quelques pas à faire pour atteindre le bout de la falaise. De là, il serait facile de basculer et de se laisser engloutir. Mais quel affreux cadavre il ferait, désarticulé par la chute, les yeux dévorés par les crabes, la peau noircie et boursouflée par l'eau salée.
— Tu voudrais que je te tues…
— Tu m'as demandé de te confier le Death Note après ma mort, répliqua-t-il, acide. Quelle en serait l'utilité si tu ne veux pas t'en servir ?
Alors qu'il se replongeait dans la contemplation du paysage, suivant du regard le vol d'un goéland, Light sentit deux mains lui enserrer le cou. Avant qu'il ait eu le temps de comprendre, il fut entraîné vers l'arrière, trébucha, et tomba sur le futon. Le temps de reprendre ses esprits, Il se trouva prisonnier de L qui, monté sur lui à califourchon, lui serrait la gorge de toutes ses forces. Plus il tentait de résister et plus L refermait sa prise autour de lui. Le monde se troubla autour de lui ; des larmes envahissaient son champ de vision à mesure que le souffle lui manquait. Pourtant, il ne cessa jamais de battre des pieds, jamais d'envoyer des coups de griffes dans le vide pour repousser son assaillant.
— Tu vois, tu ne veux pas vraiment mourir, Light Yagami.
L finit par le lâcher à quelques secondes de l'évanouissement. Entre deux souffles rauques, Light se fendit d'un ricanement.
— Même dans une situation pareille, tu ne peux pas t'en empêcher.
— M'en empêcher ?
— De jouer comme un chat avec une souris. Allons, je suis déjà mort. Donne-moi le coup de grâce.
Light se redressa, massant sa gorge douloureuse. L le laissa faire et s'écarta , tombant assis sur le futon. Il l'observait fixement, de ses grands yeux d'insecte, un masque indéchiffrable sur le visage.
— Mais tu n'as pas envie de mourir.
— Je n'ai pas le choix !
Chaque mot le faisait souffrir, mais Light avait senti la digue se rompre en lui. Tout ce qui gonflait dans sa poitrine depuis qu'il avait reçu l'Ikigami déferlait d'un seul coup et s'écoulait de sa bouche, un flot visqueux et ininterrompu.
— On me tue ! On me tue depuis des années, froidement, à petit feu ! Je n'ai rien fait pour mériter un tel sort ! J'étais un enfant ! Ceux qui m'ont injecté cette capsule n'en avaient rien à faire, rien du tout. Ils ont détruit ma vie et sont rentrés chez eux, avec leur famille, comme si de rien n'était ! Je vais mourir, tu comprends, ça ? Je vais mourir et je…
Les mots épuisés, Light plongea son visage entre ses mains et hurla. Quand il rouvrit les yeux, L revenait vers le futon, un stylo bille en main. Il s'accroupit auprès de Light et écrivit sur le morceau de Death Note, d'un trait lent et propre : Light Yagami, 8:59AM. Puis il posa le tout sur le tatami et serra Light dans ses bras. Ils s'allongèrent l'un contre l'autre, sans un mot et attendirent le moment fatidique.
Le dernier son qu'entendit Light fut le souffle de L à son oreille, suivi du cri perçant d'un goéland dans les nuées.
— Alors toutes ces manies de s'asseoir bizarrement et de se balader pieds nus, c'était du flan, en fait ? demanda Ryuk dans un ricanement.
L fit claquer sa langue contre ses dents. À se demander comment Light avait pu accomplir quoi que ce soit avec cet enquiquineur à ses côtés vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Était-il donc incapable de se taire ?
— Non, tout cela est extrêmement désagréable, répondit-il, détaché. C'est impossible de réfléchir dans de telles conditions. Mais ce n'est pas comme si mon adversaire me demandait un gros effort intellectuel. Maintenant, silence.
— Ho ho, si on m'avait dit que je trouverais plus glacial que Light. Ça promet.
L passa une main dans ses cheveux gominés, et tapota nerveusement l'accoudoir du fauteuil. Son hôte le faisait attendre et chaque seconde qui passait l'irritait un peu plus. Pour donner le change, il avait accepté de se prêter au jeu de la normalité : il avait plaqué ses cheveux en arrière, enfilé un costume, des mocassins hors de prix. Il en haïssait chaque seconde, mais il n'aurait pas pu déléguer cette mission à un autre.
Enfin le ministre entra dans le bureau. Quand L s'était présenté comme Kurayami Ren, étudiant en sciences politiques rédigeant un mémoire sur les impacts positifs de la loi sur la prospérité nationale, toutes les portes s'étaient ouvertes devant lui. Aucun officiel ne refuserait de la propagande gratuite, après tout. Accéder à l'ancien ministre, responsable du durcissement de la loi, qui avait passé le nombre de capsules actives de une sur cinquante mille doses à une pour cent mille doses avait été un jeu d'enfant. Le vieillard, écarté depuis bien longtemps de la vie publique, avait sauté sur cette occasion d'exister de nouveau. L en était presque déçu. Il était loin le temps où Light lui donnait du fil à retordre.
L'ennui ne le quittait plus ces derniers jours. Lorsque les ambulanciers avaient emmené le corps de Light, lorsqu'il avait gratté la terre au pied d'un arbre pour déterrer le Death Note de Ryuk, il s'était figuré que c'était la vengeance qui le motivait. Mais bien vite, la vérité s'était imposée à lui : il ne voulait que finir le travail. Perdre tout ce temps à traquer Kira pour laisser ceux-là passer au travers des mailles du filet lui paraissait incongru. Pire, illogique.
— Alors, mon garçon, commença le vieil homme en s'installant face à lui, que voulez-vous savoir ?
— Pourquoi ne pas commencer par apprendre à nous connaître ? Parlez-moi un peu de vous, de votre vie. C'est votre petite-fille sur cette photo, non ?
Il désigna du bout de son stylo la photographie encadrée sur le guéridon à côté d'eux, et qu'il avait remarquée dès son arrivée. Une jeune fille y posait, tout sourire, en uniforme de lycéenne. Au-dessus de sa tête flottait un nom : Murata Masumi, et le décompte de sa vie, dont L ne faisait pas grand cas.
— Oui, je suis très fier d'elle. C'est pour son avenir à elle, et à tous les jeunes gens prometteurs de notre société, que j'ai décidé d'agir pour la prospérité nationale, vous savez ?
L se demanda s'il croyait vraiment à ces bêtises, mais il comprit vite que l'amour du ministre pour Masumi n'était pas feint. Il adorait cette petite et son affection transpirait dans chacun de ses mots à son sujet. Il n'avait pas eu à chercher longtemps.
— Ah oui ? Dites-m'en plus.
L réussit à le faire parler pendant deux bonnes heures, sous les ricanements étouffés de Ryuk. Deux heures de trop qu'il passa à vouloir en finir au plus vite. Ils échangèrent une poignée de main et L tourna les talons. Enfin, il avait tous les noms dont il avait besoin. La première étape de son plan pouvait commencer.
Trois jours plus tard, la jeune Murata Masumi se rendit à la gare d'Ueno, de bon matin. Elle y rencontra dix-sept autres jeunes filles, certaines de son âge, d'autres un peu plus vieilles, d'autres en uniforme de collégiennes. Elles avaient toutes un point commun : dans leur famille, une personne avec un pouvoir politique quelconque, qu'il soit député, activiste, ministre ou célébrité, s'était prononcé en faveur de la loi pour la prospérité nationale. Aucune d'entre elles ne le savait, ni n'en avait quoi que ce soit à faire.
Elles montèrent sur le quai et, sous le regard médusé des travailleurs encore alourdis par le sommeil, déroulèrent une banderole qu'elles étalèrent au sol. « Mort à la loi de prospérité nationale », y lisait-on.
Puis, alors qu'arrivait le train de 7h32, les dix-huit jeunes filles se prirent par la main et, après avoir compté jusqu'à trois, se jetèrent sur les voies.
Non loin, L observait la scène. Il tourna les talons, insensible aux cris et au sang, et quitta la gare.
— Et maintenant ? demanda Ryuk.
— Maintenant, on passe à la phase 2.
— Et ma pomme, alors ?
— Quand on sera de retour au QG.
Ryuk ricana. Ils passèrent la porte, alors qu'un groupe de policiers entrait dans la gare en courant. Ils ne leur prêtèrent pas la moindre attention. Les yeux de shinigami de L se mirent à briller d'une détermination pleine d'arrogance.
FIN
