Jour 7

Dimanche 18 janvier 1998,

14h,

Cher journal,

En ce jour de dimanche relativement calme et sans contraintes, j'ai décidé de prendre le temps de te raconter une histoire bien particulière. En un sens, elle est, du moins pour moi. C'est quelque chose que je n'ai pas pour habitude de révéler à qui que ce soit parce qu'à chaque fois que j'y pense, ça me brise le cœur. Ce que je ressens pour lui est assez contradictoire parce que d'un côté, je l'apprécie et je le respecte, et d'un autre côté, je me méfie de lui, voire même, je le méprise ! Tout cela génère en moi de la confusion, de la compassion, de la peur, du malaise ou encore de la souffrance. Je ne vais pas te faire l'étalage de toutes les émotions que j'éprouve pour lui, il y en aurait pour des pages et des pages, j'en ferai donc mention au fur et mesure que j'écrirais. J'ai l'impression d'être dans une impasse. Il n'y a aucune solution et ce sont parfois certains de mes sentiments que j'aimerais oublier. Des sentiments innocents. Faire comme s'ils n'existaient pas ou comme s'ils n'avaient jamais existé. Cette effervescence que je ressens en sa présence me perturbe au plus au point. Tu l'auras bien compris, c'est de lui dont je te parle, lui vers qui mes pensées se tournent, lui pour qui je comptais autrefois, lui qui aujourd'hui est devenu mon ennemi. Il est l'heure pour moi de te dévoiler une autre partie de ce que je suis, de mon existence et celle de Jarod. C'est de notre relation sur laquelle je sens ce besoin de m'exprimer, de la seule que l'on ait jamais eue, celle qui avait commencé dès le jour de notre rencontre…

La semaine dernière, je t'ai parlé de Jarod en tant que caméléon, je crois, en effet que c'était beaucoup plus facile pour moi de commencer par cette partie de son histoire. Parce ce que, vois-tu, te faire part de notre relation est un sujet tout aussi sensible que la mort de ma mère. D'ailleurs à ce propos, il faudra que je t'en dise davantage, mais un jour prochain. Jarod, il est le centre de ma vie. Et tout comme lui, je suis une enfant du Centre. Notre vie est liée à lui. Notre vie est liée l'un à l'autre. Quelle ironie, n'est-ce pas ! ? Et tu sais pourquoi ? Parce que c'est justement dans ce sombre bâtiment, où nous nous sommes rencontrés pour la toute première fois. Quand j'y réfléchis, il était inévitable que nos deux chemins se croisent. Pourquoi ? Tout simplement parce que mes parents à l'époque étaient tous deux très occupés par leur poste. Oui, ils avaient des emplois du temps assez chargés. Mon père, M. Parker n'était jamais présent. Il s'investissait corps et âme dans la gestion de l'entreprise familiale. Quant à ma mère, ma merveilleuse mère, je ne sais pas quelle était la nature exacte de son travail. Elle ne me disait rien à ce sujet. Récemment, j'ai appris qu'elle avait sauvé des enfants des griffes du Centre, des cobayes, serait plus juste. Je t'en reparlerai une autre fois. Et lorsque je n'étais ni à l'école ni avec maman, je passais mon temps à errer d'un couloir à l'autre…

Le 7 octobre 1969, j'étais alors âgée de plus de neuf ans. J'allais bientôt sur ma dixième année. Mon père, profitant de l'absence de ma mère, m'avait invité à participer à une petite expérience portant sur la sexualité. C'était un mardi, où j'ai fait la connaissance de Jarod et je me souviendrai de cette journée pour le reste de ma vie. C'était à ce moment précis où j'ai ressenti, ce je ne sais quoi. Un sentiment qui jusqu'ici reste encore inconnu pour moi. Peut-être parce que je ne l'ai plus guère ressenti depuis cette bouleversante rencontre. Nous étions en face l'un de l'autre séparé par une vitre. Je crois bien que c'était la première fois qu'il voyait une fille, enfin, je veux dire, une jeune demoiselle. Lorsque nos mains se sont frôlées. Non, ce n'est pas tout à fait vrai. La première fois, c'était par la pensée à travers cette vitre. Je ne sais pas comment te l'expliquer, mais il m'avait touché ! C'était comme s'il avait pénétré mon esprit. C'était complètement surréaliste. Le fait est que jamais personne ne m'avait touché de cette manière-là. Et ce, dans tous les sens du terme…

Flashback

« Tu… Tu es une fille ?

- (hochement de tête)

- Je m'appelle Jarod et toi comment tu t'appelles ?

- Mlle Parker ! »

Le lendemain, c'est-à-dire le 8 octobre de la même année, je suis retournée le voir. Il était là, assis à sa table en train de feuilleter un livre. Nous avons discuté, et c'était, je dois le reconnaître très agréable comme toutes les conversations que nous avons eues jusqu'à maintenant, même s'il à tendance à m'appeler la nuit, ce qui à pour effet de légèrement m'agacer ! Bref. Jarod a toujours été de nature très curieuse, il voulait connaître mon véritable prénom. Je n'ai pas eu le cœur à le lui refuser. Je me suis donc approché, penché vers lui pour le lui chuchoter au creux de son oreille. Et désormais, il avait gagné ce privilège de faire partie de ce cercle à être l'une des rares personnes à le connaître. Et pourtant, malgré ce fossé qui s'est creusé entre nous, après toutes ces longues années, il n'a jamais brisé la promesse, ne serait-ce qu'une seule fois, de m'appeler par mon prénom. Il a gardé ce secret pour lui. Cela témoigne bien du respect qu'il a pour moi, n'est-ce pas ?

La deuxième fois, j'ai senti la chaleur de sa main contre la mienne. Sa peau si douce contre ma peau. Son cœur, j'en suis sûre, battait à tout rompre. Oui presque aussi vite que le mien. Ses iris si inspirants, si perçants et si troublants brillaient de mille feux, et à travers eux, j'y voyais sa belle âme. Ses lèvres, qui me semblaient si fermes et tendres à la fois, me souriaient. Tout à coup, j'ai compris. Je savais qu'il éprouvait la même chose que moi. Quelque chose d'intense et fort. C'était comme si nos esprits se détachaient de nos corps. Oui, c'était comme si on flottait dans l'air. Tu vois ? Comme ces nuages dans le ciel qui bougent au gré du vent. Jarod, lui, n'était pas plus âgé que moi, enfin, je crois. On ne connaît pas vraiment l'âge véritable de Jarod. C'était un jeune garçon, les cheveux courts, foncés, les yeux d'un brun étincelant, toujours souriant et de bonne humeur, malgré cela je pouvais y lire de la peine et de la souffrance dans son regard a tel point que j'en ai fini par en détourner le mien. J'ai été émue par sa détresse, mais je ne lui ai jamais dit. Peut-être que s'il savait… Une amitié sincère et durable est née entre nous deux et à partir de ce jour, nous sommes devenus très amis, très proches. Si proche qu'à l'instant où je couche ses quelques mots sur cette feuille, je souffre de devoir le traquer comme une bête pour gagner ma liberté, afin que lui, celui que j'appelais mon ami, perde la sienne…

Flashback

« J'ai l'impression que tu as peur de moi.

- Non.

- Tu as eu peur hier. Je l'ai compris !

- J'étais un peu nerveux… Ta peau est douce.

- Mais tu ne m'as jamais touché.

- Oh si. Là-dedans. Tends ta main comme moi… Tu sens ?

- ………..

- Comment tu t'appelles ? Mais ton vrai nom s'il te plaît.

- (chuchotement à l'oreille). »

Le 20 décembre 1969. Voilà une date qui m'évoque de bons souvenirs, d'excellents souvenirs. C'était quelques jours avant Noël. Petite-fille, je rêvais d'avoir un animal à la maison, mais mon père s'y opposait catégoriquement. Et de temps en autre, maman m'emmenait à l'animalerie du Centre pour que je puisse m'occuper des lapins. Prête à tout pour en avoir un, j'y suis retourné à maintes reprises en catimini. Je voulais prouver à mes parents que j'étais capable de m'en occuper par moi-même. Finalement, je me suis fait prendre. Jarod m'avait surprise ! Avec lui, ce jour-là, nous avions eu un échange concernant les lapins. C'était assez palpitant, je dois l'avouer. Ce n'est pas vraiment ce que nous nous sommes dits qui était important, mais plutôt sa façon d'être avec moi. Être écouté, apprécié, il était attentif et aimable. Je me rappelle qu'il avait sorti un des lapins de son enclos pour me le mettre dans mes bras. Là encore, je ne sais pas comment il a su que je voulais le caresser. Il était vrai que j'en mourrais d'envie. Le lapin ! C'était le lapin que je voulais caresser ! En aucun cas, je ne me permettrais d'outrepasser mes limites avec Jarod. Ces quelques délicieuses petites minutes ont été interrompues par l'arrivée de Sydney. J'avais pris la fuite. Quoiqu'il en soit c'était un moment bien trop court certes, mais qui n'en restait pas moins très agréable pour autant. Je n'ai jamais pu oublier ces mots. Comment le pourrais-je d'ailleurs.?

Flashback

« Tu es Mlle Parker ?

- Je croyais que tout le monde était parti. Personne ne doit savoir que je suis venue.

- Non, attends. Pourquoi tu es là ?

- Maman m'emmène de temps en temps pour que je les caresse. J'aimerais bien en avoir un, mais mon père ne veut pas d'animaux à la maison.

- On étudie leurs comportements. Il y a trois paires de jumeaux. Regarde ! Ils ont grandi séparément, mais dans quelques secondes ceux qui sont déjà identiques vont se rapprocher instinctivement un peu comme si des aimants les attiraient. Tiens touche, tu vois comme il est doux. »

« Comme si des aimants les attiraient. » Cette phrase, je l'ai toujours gardée en mémoire. Parce que j'ai l'impression que d'une certaine manière, c'était comme si Jarod parlait de nous. Me tromperais-je ? Serait-il possible que je sois attiré par lui ? Où alors est-ce seulement le souvenir que j'ai de notre amitié. Peut-être que je refuse de voir l'évidence. Les sentiments que j'éprouve vis-à-vis de Jarod, je ne peux malheureusement pas les exprimer ni les confier à mon entourage et encore moins à mon père car s'il savait, je crois que ça le terrasserait. Revenons-en aux lapins. L'année dernière, à Noël, j'avais reçu de la part de Jarod, un très beau cadeau. Un joli petit lapin tout blanc. C'était incroyablement généreux et gentil. Je ne vais pas te mentir, ça m'a énormément fait plaisir. Ce n'était pas pour le cadeau lui-même. C'était le fait de savoir qu'il pensait encore et toujours à moi. C'est drôle sa façon d'agir avec moi ne coïncide pas avec les dires de mon paternel. Je sais ce que tu penses que je me fais avoir, que j'accorde à mon père une confiance aveugle. Et tu as raison, mais c'est mon père et il est ma seule famille !

En janvier 1970, il s'est produit une chose qui restera gravée à jamais en moi. À cette époque, j'avais franchi la ligne. Celle qu'aujourd'hui, je m'interdis de franchir à nouveau. Je venais d'avoir 10 ans. Comme tu peux t'en douter, à cet âge, les jeunes filles subissent certaines transformations. Mon corps changeait. Je grandissais, je me développais. Je devenais plus mature. Plus femme. Les garçons de mon école avaient tous, leurs yeux rivés sur moi, sur mon apparence physique, me tournant autour comme des vulgaires loups affamés. Ils étaient tous insignifiants à mes yeux, et ils paraissaient insipides comparés à Jarod. Était-ce une sorte d'obsession que je nourrissais à son égard ? Sans doute. Un jour, je suis partie à sa rencontre. Il était là dans cette même pièce, assis à la même table, à jouer avec ce petit squelette amovible. Sur l'instant, je me suis laissé guider par ce flux d'émotions. Je voulais tester mon pouvoir de séduction sur lui et me rassurer ainsi sur mon image et mon estime de soi. Puis une question m'est venue à l'esprit. Me trouvait-il attirante ? Intéressante ? Je crois bien que oui parce qu'à cet instant, il a provoqué quelque chose en moi, des sensations que jusque-là, j'ignorais. C'était comme si je me sentais pousser des ailes. Tandis que je descendais avec grâce les escaliers qui me menaient jusqu'à lui, mes hanches, elles ondulaient involontairement, mon corps était en pleine ébullition, mon cœur faisait des bonds et était prêt à exploser, alors qu'il avait relevé sa tête pour me sourire bêtement, il était heureux de me revoir. Toute confiante, je me suis avancée vers lui, je me suis assise près de lui, et je lui ai dit : « Tu sais les filles sont mûres beaucoup plus tôt que les garçons. » Il me regardait étonné. Je le sentais timide, nerveux et là… J'ai scellé mes lèvres aux siennes. Oui, tu as bien compris, j'avais collé mes lèvres aux siennes. J'avais donné à Jarod son tout premier baiser. Lui, il était chamboulé et moi, j'étais toute émoustillée ! C'était une expérience que l'on n'a jamais renouvelée, mieux encore, on en n'a jamais reparlé… Jusqu'à l'année dernière.

Flashback

« Quant à toi, tu vas devoir te démettre beaucoup plus que le pouce pour te sortir de là.

- Tu m'as sauvé la vie pour quelle raison ?

- Je n'ai pas oublié le premier baiser qu'une petite fille m'a donné. »

En entendant ces paroles, je me suis senti mal à l'aise. Pire encore, face à lui, je devenais vulnérable. Il m'avait avoué n'avoir jamais oublié notre baiser. Je n'ai pas su quoi lui répondre. J'ai essayé de me contrôler et de garder mon masque de mépris de façon à ce que mes sentiments ne me desservent pas. Mais je crois que ma gêne transperçait dans mon comportement, dans ma voix, dans mon regard. Et puis il est réparti. Sans un mot. Depuis, je me pose sans cesse la même question. Elle revient constamment dans mon esprit. Qu'est-ce que cela signifie ? Pour lui ? Pour moi ? Pour nous ?

Pour clôturer ce chapitre sache juste qu'il n'est pas toujours évident d'être l'amie et l'ennemie de Jarod. Nous sommes tous deux des enfants que le passé commun à réunis plus de 20 ans après. Deux enfants qui ont découvert et « développé des sentiments » l'un pour l'autre. Deux enfants qui ont partagé une amitié authentique, de multiples mésaventures parsemées d'embûches, de secrets, et de mensonges. Et pendant toutes ces années où j'étais seule, Jarod, lui, n'a jamais cessé d'être là. D'être présent pour moi. J'avais besoin d'un ami et lui, il était toujours à mes côtés. Il remplissait parfaitement ce rôle. De même qu'il avait besoin de moi et moi à l'inverse, j'ai trahi notre amitié. Ceci n'est que le début de cette infime partie de notre histoire. J'ignore si un jour, j'y trouverai une fin…