Surprise ! Eh oui, littéralement cinq ans plus tard dont une très longue pause, cette fic n'a toujours pas dit son dernier mot. Noctis a eu la guerre pour grandir, moi j'ai eu besoin d'un peu plus de temps. Mais je suis de retour avec une joie infinie à reprendre cette histoire, même si j'ai peur de devoir la finir, car ça sera quitter une vieille compagne de route.

Alors ça fait bien longtemps, s'il y a encore des personnes pour la lire je conçois que ça va être difficile de se replonger dans l'histoire. J'ai tenté d'intégrer dans la narration de ce chapitre des résumés grossiers pour vous resituer (et me resituer moi-même quand j'ai repris l'écriture :D). Mais bon, je ne peux pas faire beaucoup plus malheureusement. C'est un chapitre de transition, j'espère que ça permettra de s'immerger de nouveau en douceur dans l'histoire :)

Je l'avais relue intégralement en fin 2022 et je me suis dit « wah j'ai vraiment écrit tout ça ?! » Certaines choses me paraissent presque étranges, d'autres, je ne m'en souvenais pas, et puis, mon style a beaucoup changé, j'ai gagné en maturité aussi fatalement… Mais je suis quand même fière de ce que j'ai fait. Et fière de la continuer. Fière de bientôt la terminer, oui, oui, je m'avance même jusque-là. Et malgré tout… FFXV occupera toujours une place particulière dans mon cœur et je doute que ce soit ma dernière fic dans ce fandom.

Quoi qu'il en soit, si vous êtes là pour me lire je vous en remercie sincèrement et j'espère que la suite du voyage vous plaira.

Enjoy !


CHAPITRE CINQUANTE-QUATRE : To be loved

I

Luna n'avait pas assisté au départ de Noctis et de ses Lames, qui allaient tenter de s'infiltrer dans la citadelle impériale avec l'aide d'une poignée de résistants qui les attendaient sur place. Ils s'étaient déjà dit au revoir l'avant-veille, alors qu'elle s'apprêtait à partir avec la petite troupe de résistants du hameau, ainsi que Ravus, Nyx et Weskham, direction la capitale de Tenebrae. Ils la reprendraient pendant que Noctis s'infiltrerait à Graela. Le pari était fou, mais tous voulaient mettre un terme à la guerre le plus rapidement possible. Si Noctis et ses alliés parvenaient à éliminer l'empereur… Peut-être qu'ils pourraient y arriver. Désormais, tout Tenebrae était mobilisé, et préparé. Il fallait frapper vite s'ils voulaient avoir la moindre chance. Entre l'escouade de Noctis et le reste de l'armée, les communications avaient été coupées par mesure de sécurité, et il serait impossible de savoir s'ils pourraient réellement se coordonner dans leurs attaques. Ils avaient établi des plannings, des estimations, prévu tout ce qui était en leur pouvoir. Maintenant, ils devaient s'en remettre au destin, aux dieux, à la chance, selon les croyances de chacun.

Ils étaient à pied, et devaient rejoindre un autre rassemblement de résistants un peu plus loin au nord. Pendant qu'ils marchaient à travers la forêt ténébraenne, ils auraient presque pu se croire en simple randonnée. Le chemin était accidenté et chacun se concentrait sur sa propre progression, en silence. Tout était paisible autour d'eux, le soleil se faufilait entre les branches pour venir tacheter les sous-bois renaissants du printemps. Ça faisait du bien de se mettre en marche après avoir longtemps attendu le moment de passer à l'action. Patienter avait certes été plus facile dans ce hameau à ciel ouvert que dans le bunker, et ils avaient tous eu besoin de temps pour se remettre de l'attaque de la base, mais le temps de la guerre n'était pas le même que celui de la paix. Soit il se contractait et passait en une succession d'instants fulgurants au cours d'une bataille, soit il s'étirait indéfiniment lorsqu'il n'y avait rien d'autre à faire que d'attendre. Cela faisait seulement trois mois que la guerre avait été déclarée, mais pour Luna, elle durait déjà depuis des années, et elle en éprouvait déjà une profonde lassitude. Cependant, elle avait conscience que les événements évoluaient en réalité extrêmement rapidement, et tout ça, grâce au travail qu'ils avaient accompli pendant les années précédentes pour préparer ce moment, et grâce au Cristal, qui avait changé la donne et précipité encore les choses.

Luna elle-même, sans doute en sa qualité d'Oracle, n'avait pas pu bénéficier du pouvoir du Cristal. Mais elle pouvait le percevoir. Toutes les personnes en qui il avait infusé son pouvoir lui semblaient différentes, y compris son frère. Quoi que, en ce qui le concerne, il n'avait jamais autant changé qu'au cours des événements récents. Avant la mort de leur mère, elle avait eu très peur de le perdre. Et progressivement, malgré leur deuil, il s'était comme renforcé. Non pas endurci, Luna croyait honnêtement que c'était impossible de l'endurcir encore plus. Mais il semblait avoir trouvé en lui des ressources qu'il ne possédait pas avant. Il n'y avait plus cette ombre qui l'entourait en permanence, cette impression que tout en lui était figé ou gelé. Peut-être avait-il dû se sentir totalement et irrémédiablement brisé pour pouvoir enfin se relever et se défaire de certains fantômes du passé.

Elle aussi était différente. Mais elle ne savait pas bien en quoi. Elle en avait parlé avec Noctis, qui lui aussi vivait avec un étrange sentiment de déréalisation. Comme si les personnes que la force des choses les avaient poussés à être leur demeuraient encore partiellement inconnues. Elle espérait de tout son cœur qu'ils auraient l'occasion de faire connaissance avec eux-mêmes, mais pour cela, ils devaient survivre. Et rétablir la paix. Elle n'avait pu tenir qu'en s'appuyant sur ses proches, et aujourd'hui, elle se sentait extrêmement reconnaissante de leur soutien. Tous autant qu'ils étaient avaient failli à un moment ou à un autre. Mais ils parvenaient à se relever. Malheureusement, il n'existe pas de meilleur moteur à la solidarité et à la coopération que les plus grandes catastrophes. Du moins, pour un temps. Luna devait préserver leurs acquis, continuer à unir la nation, et surtout, la mener vers la victoire. Sans quoi, tout s'effondrerait, la résistance péricliterait, et tous leurs combats auraient été menés en vain.

Reprendre la capitale ne serait évidemment pas chose aisée, mais ils avaient l'avantage de connaître le terrain. Après tout, ils étaient ici chez eux. Au nord, ils devaient rallier les troupes commandées par Haemon lors de la bataille précédente. Elle avait échangé avec l'ancien haut-commandant régulièrement, et l'homme semblait prendre ses marques dans sa nouvelle vie de rebelle. Luna avait pris des renseignements auprès de ses sous-officières pour prendre la température, et apparemment, Haemon avait su se faire une place auprès de ces anciens ennemis, fédérant par son savoir-faire, son efficacité et son dévouement à la cause. Luna fut soulagée de l'apprendre : elle avait pris un gros risque en lui confiant des responsabilités importantes. Mais si elle avait appris une chose depuis le début de la guerre, c'était bien qu'il était nécessaire de prendre des risques calculés. Les choses devaient bouger, en bien ou en mal. Tous étaient d'accord là-dessus : il ne fallait pas laisser le conflit s'enliser.

Alors qu'elle écartait une énième branche d'un geste empreint autant d'agacement que de lassitude, Luna se demanda si la fin de la guerre approchait. S'ils allaient vraiment pouvoir reprendre leur pays. S'étaient-ils bercés de faux espoirs ? La tâche n'était-elle pas démesurée ? Elle serra les dents. De toute façon, c'était trop tard pour faire demi-tour. Tout avait été enclenché le jour et Ravus et elle s'étaient fait une promesse sur la tombe de leur mère. Ce jour-là, ils avaient décidé du cours des événements à venir, sans le confier à personne. Regis lui-même n'avait pas vu la mort venir. C'était d'ailleurs le plus grand regret de Luna, même si elle savait au fond d'elle qu'il avait compris ce qu'ils cherchaient à faire, à savoir retourner l'attaque de l'empire contre lui, en l'utilisant pour récupérer l'anneau et évacuer Noctis vers Tenebrae. Peut-être, aimait-elle à penser, que l'espoir était revenu pour Regis, au dernier moment, alors même que sa propre vie était sur le point de s'achever. Luna se souvenait très bien de leurs derniers échanges, dans les semaines précédant la catastrophe : le roi avait le cœur lourd, empli de culpabilité, de honte et de douleur. Il savait que son fils allait connaître la guerre. Que son destin serait sans doute plus dur que le sien. Qu'il ne pourrait pas le protéger. Luna ne pouvait qu'imaginer quel sentiment ce devait être, pour un père. Mais Luna et Ravus avaient juré de sauver le Lucis en même temps que leur propre nation. De protéger Noctis. Et jusqu'à maintenant, leurs efforts n'avaient pas été vains. C'était peut-être fou de se montrer si optimiste, mais quel autre choix avaient-ils ? Elle frissonna en pensant à ce qui se produirait s'ils ne parvenaient pas à reprendre Tenebrae. Ou si Noctis et ses Lames étaient abattus à Graela. Dans les deux cas, cela changerait le cours des choses et amoindrirait spectaculairement leurs chances de victoire, déjà trop ténues à son goût.

Elle secoua la tête pour chasser ses pensées. Noctis savait ce qu'il faisait et de leur côté, ils prépareraient une stratégie solide pour minimiser le temps nécessaire pour s'emparer de la capitale. Ils agiraient comme des maquisards davantage que comme une armée régulière, et se servirait de leur parfaite connaissance des lieux comme d'un avantage. Ils espéraient aussi avoir le soutien immédiat de la population, et d'après elle, ça restait dans l'ordre du probable : la mort de sa mère était encore récente, les événements s'étaient précipités ensuite, et elle connaissait le cœur de ses sujets : ils étaient las de l'empire, souhaitaient retrouver leur souveraineté et leur vie d'avant la guerre, même si les plus jeunes ne l'avaient même pas connue. La révolte grondait, et c'était la raison pour laquelle il avait été si « facile » d'organiser la résistance. Les mécontents ne manquaient pas pour gonfler leurs rangs.

Devant elle, Ravus se retourna pour vérifier si elle suivait toujours. Elle lui adressa un petit signe de la main pour lui assurer que tout allait bien. En fait, même si le chemin était rude, la marche lui faisait le plus grand bien. Elle avait besoin de soulager un peu la tension nerveuse qui l'habitait. Elle avait eu tout le temps de se reposer dans le hameau qui les avaient hébergés quelques semaines. Il était temps de faire avancer les choses. Ravus aussi était visiblement soulagé de bouger. La patience ne figurait pas dans ses qualités principales, après tout.

II

Peu avant d'arriver à la frontière du Niflheim, les choses commencèrent à se corser. Les radars ennemis pouvaient les voir, comme en signalaient les communications que Prompto parvint à intercepter. Ils ne les avaient pas identifiés, mais visiblement, l'empire était sur les dents et mettraient le paquet si le moindre vaisseau suspect approchait ses frontières. Ils avaient espéré pouvoir passer entre les mailles du filet, mais plus ça allait, plus cela devenait évident qu'ils ne pourraient pas continuer ainsi. Tout n'était pas perdu, puisqu'ils avaient envisagé cette possibilité. Ils firent demi-tour et trafiquèrent leur signal pour tromper l'ennemi, avant de se poser en un lieu reclus, mais pas trop éloigné des infrastructures : s'ils ne pouvaient passer par les airs, alors ils prendraient la voie terrestre.

Ils émergèrent de la navette dans un bois épais. Ignis prit la tête de leur groupe, se dirigeant vers la gare la plus proche. Ils s'étaient vêtus à la manière des habitants du Niflheim, mais prendre le train comme des touristes était risqué : quelqu'un pourrait très bien les identifier. Pour ne pas être trop reconnaissables, ils avaient décidé de se séparer. Prompto et Noctis prendraient place à l'avant du train, Gladio et Ignis quelques wagons plus loin. Tout le monde trépignait de nervosité, surtout Prompto. Noctis quant à lui avait surtout peur de se faire repérer et de voir leur mission avortée, mais pour le plan en lui-même de s'infiltrer dans la forteresse… Il était étrangement confiant.

La guerre avait changé quelque chose en lui. Il se rappelait fort bien tout ce qu'il avait vécu avant d'en arriver là. Cette dernière année complètement folle, où il avait connu le désespoir le plus pur, avant de se relever doucement et d'apprendre à créer de véritables liens avec ses compagnons, et particulièrement avec Prompto… Cet été sur les routes, beau, amer, violent et splendide, autant de souvenirs qui habitaient son cœur avec force. Il se souvenait l'étrange voyage à Tenebrae au décès de la reine, les préparatifs de la guerre, l'angoisse et la tension qui avaient projeté une ombre sur le pays, juste avant que la machine infernale ne se mette réellement en route. Ce jour maudit où une bombe électromagnétique avait désactivé les communications, où les daemons avaient envahi la ville… et où il avait trouvé son père mort dans la salle du trône. La fuite improbable… Les jours hébétés dans le bunker. Et doucement, l'espoir fou qui renaît. L'espoir de ramener la paix. De rendre au monde le temps et l'espace pour y vivre, et non pas seulement y survivre. C'était possible, il le sentait, il le savait. Et il avait le pouvoir de faire advenir tout ça. Ce pouvoir qu'il avait fui toute son adolescence, sa malédiction personnelle, son fardeau, c'était ironiquement l'instrument de leur libération à tous aujourd'hui. Certes, il n'avait pas vraiment fait les choses dans les règles, à lui tout seul il avait mis un terme au règne des Lucii en partageant – dilapidant, diraient certains – le pouvoir du Cristal. Mais c'était en tant qu'individu dans la nation, avec la nation, qu'il exercerait son mandat de roi, que celui-ci soit bref ou dure toute sa vie. Et de cela, il était fier. Oui, voilà ce que la guerre avait le plus changé en lui : pour la première fois de sa vie, il était fier de quelque chose.

Et c'était peut-être ce sentiment nouveau qui alimentait sa confiance aujourd'hui, tandis qu'il se mettait dans la peau d'un citoyen ordinaire, sa valise à la main, rejoignant le quai pour prendre le prochain train en direction de Graela. Il donna une petite tape sur l'épaule de Prompto, qui tourna vers lui un visage apeuré.

« Hé, ça va aller, dit Noctis. On a des super-pouvoirs, tu te rappelles ? Et puis on est ensemble. On va réussir. »

Prompto déglutit et hocha la tête, serrant la bretelle de son sac à dos dans sa main.

« J'arrive pas à arrêter de penser à tout ce que j'ai envie de faire après… Mais j'ai peur que 'après', ça n'arrive jamais…

— Je sais. Mais on fera tout pour, ok ? On donne tout pour pas avoir de regrets. Et de toute façon si on fait rien, y aura pas d'après. »

Le regard de Prompto se voila de peur, puis de tristesse. Puis un éclat revint s'y nicher, comme une éclaircie perce les nuages.

« T'as raison. C'est quoi la première chose que tu voudras faire quand tout sera rentré dans l'ordre ? »

Noctis réfléchit à la question tandis qu'ils prenaient place sur un banc. La gare était déserte, et le crépuscule allongeait les ombres sur le quai encore chaud du soleil de la journée.

« Faire une grasse matinée qui dure toute la journée », conclut-il au terme de ses réflexions, ce qui eut le mérite de faire éclater de rire son voisin.

« Évidemment. J'aurais dû y penser. On va pas te refaire !

— Nan… sourit Noctis. Même si… Je crois que j'ai quand même pas mal changé.

— Tu manges toujours pas tes légumes, fit remarquer Prompto.

— Les légumes ont qu'à changer eux aussi et devenir meilleurs, et peut-être qu'on parviendra à un accord ! »

De nouveau, le blond gloussa, et ce son emplit de chaleur le cœur de Noctis.

« Mais c'est vrai… reprit Prompto d'un ton plus sérieux. T'as pas mal changé. Je crois que c'est le cas pour nous tous. Après tout ce qu'on a traversé… »

Son regard se fit plus lointain, et Noctis devinait trop bien à quoi il pouvait penser. Discrètement, il pressa sa main dans la sienne.

« Moi, j'aime ce qu'on est devenus. »

Prompto leva les yeux vers lui et le regarda longuement d'un air pensif, jusqu'à ce qu'un sourire se peigne sur ses lèvres.

« Moi aussi, Noct », murmura-t-il.

Le silence retomba tandis qu'ils observaient les lampadaires clignoter en s'allumant pour éclairer le quai de plus en plus obscur. Quelques minutes plus tard, le vacarme métallique et le sifflement caractéristique les avertirent de l'arrivée du train. Dans un regain de nervosité, ils se levèrent, bagages à la main, pour embarquer. Noctis ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil à sa gauche, et fut rassuré en apercevant les silhouettes d'Ignis et Gladio se dirigeant vers leur wagon. Puis, il monta dans le train, suivi de près par Prompto.

Il n'y avait pas grand-monde dans leur rame, ce qui l'arrangeait. Ils se calèrent juste à côté de la porte après avoir déposé leurs valises dans le porte-bagage, et attendirent anxieusement le signal du départ. Ils avaient plusieurs heures de voyage devant eux pour atteindre la capitale, et tous les deux espéraient que le trajet se révélerait ennuyeux au possible.

La première heure, en tout cas, fut tranquille. Le roulis régulier du train commençait à bercer Noctis, qui se sentait épuisé par le stress et l'impatience. Il se laissa aller au sommeil sans réfléchir : il aurait grand besoin d'énergie une fois arrivé. Et Prompto veillait sur lui. Il aurait sans doute dû faire preuve de plus de vigilance, mais il se sentait en sécurité avec lui, et il savait que le blond serait incapable de s'endormir dans de telles circonstances. Comme Ignis, qui devait sans nul doute veiller actuellement sur le sommeil de Gladio.

Quand il se réveilla, la nuit avait opacifié les vitres qui ne faisaient plus que renvoyer leurs reflets. Tout était tranquille, si on exceptait bien sûr le bruit régulier du moteur et les légers cahots sur les rails. Noctis regarda sa montre : 2h35 du matin. Puis, il jeta un coup d'œil à Prompto, qui rêvassait en contemplant le plafond.

« Hey… Ça va ?

— Ouais. J'ai pris des photos de toi quand tu dormais.

— Quoi ?

— Bah quoi ? Je le fais souvent !

— Tu m'avais pas dit ! s'offusqua Noctis, mais le blond ne répliqua que par un rire, avant d'enchaîner :

— Et si on allait au bar ?

— Hm… Pourquoi pas. J'avoue qu'un bon café bien serré, là… »

Les deux jeunes hommes se levèrent et traversèrent quelques wagons, croisant au passage Ignis et Gladio à qui ils adressèrent un signe discret. Tout semblait sous contrôle. Noctis et Prompto parvinrent au bar, et se hissèrent sur les tabourets du comptoir avant de commander leurs boissons. Noctis accueillit avec bonheur le goût corsé et puissant du café, qui le réveilla instantanément. C'était une bonne chose, il n'était pas sûr de pouvoir se rendormir de toute façon, et il voulait avoir l'esprit clair. Prompto et lui discutèrent de tout et de rien dans le calme épais de la nuit, jusqu'à ce que les hauts parleurs annoncent un arrêt à la capitale Tenebraenne. Prompto et Noctis échangèrent un regard inquiet. Tous les deux songeaient à leurs camarades qui approchaient la ville et s'apprêtaient à risquer leur vie pour la libérer. Soudain, Noctis se sentit très exposé, voyageant ainsi à bord d'un simple train, à la vue de tous. L'air d'un simple curieux, il s'approcha des vitres pour scruter les quais tandis que le train ralentissait.

Même la gare de Tenebrae était un petit bijou d'architecture. Ici, pas de rampes en métal et de bancs au design minimaliste : chaque élément du mobilier urbain était soigneusement sculpté en fer forgé, les lampadaires élancés diffusaient une lumière douce dans des globes blancs qui ressemblaient à des fleurs émergeant d'un délicat feuillage. Plus loin, Noctis aperçut la colline sur laquelle était bâtie le centre historique de la ville, et son cœur se serra tandis qu'il était submergé de souvenirs d'enfance. Tous n'étaient pas bons, surtout pas le dernier, lorsque la ville avait été attaquée, mais c'était aussi ici qu'il avait connu Luna et passé de merveilleuses vacances.

Il tergiversa quelques instants : il y avait dix minutes d'arrêt, il avait bien le temps de se dégourdir les jambes et d'inspirer encore une fois le parfum entêtant des fleurs de scylle… Il regarda Prompto, qui sembla comprendre sa question muette et se rapprocha des vitres.

« Ça a l'air safe… murmura-t-il après un bref examen des quais. Si on est prudents, ça devrait le faire… »

Noctis acquiesça, et tous les deux délaissèrent leurs boissons qui refroidissaient pour sortir dans la nuit printanière. À cette saison, et malgré l'environnement urbain, les parfums flottant dans l'air étaient enivrants. Autour de la colline urbaine, des étoiles tapissaient un ciel tirant sur le turquoise malgré l'heure tardive. Les lieux possédaient définitivement un je-ne-sais-quoi de féérique. Ils firent quelques pas, profitant de cette minuscule promenade et de la brise nocturne, mais leur sérénité s'envola lorsqu'ils entendirent le claquement caractéristique des bottes militaires sur le bitume. Sans paniquer, ils se dirigèrent du pas le plus nonchalant possible dans la direction opposée. Noctis jeta un bref coup d'œil derrière lui. Des soldats loyaux à l'empire de l'armée ténébraenne, tout un détachement armé jusqu'aux dents. Une fois encore, le groupe était principalement composé de femmes. Un frisson lui glaça l'échine et il dut se forcer à ne pas accélérer le pas. Était-ce un simple déplacement de routine, ou bien avait-on eu vent de leur présence ? Son instinct lui criait de fuir tandis que Prompto l'entraînait lentement mais sûrement dans une poche d'obscurité au bout du quai.

« Et Gladio et Ignis ? chuchota-t-il, le cœur cognant à cent à l'heure.

— Ils savent se débrouiller. Je ne crois pas qu'elles nous aient repérés. Reste calme. »

Noctis ne put s'empêcher de relever les yeux vers le blond, surpris par le flegme dans sa voix. Prompto regardait droit devant lui, et rien ou presque dans son expression ne trahissait la tension. Noctis se sentit empli de fierté – sans doute pour la première fois avec autant de sincérité – que Prompto soit l'une de ses Lames. Avant, l'idée que son petit ami ait pour mission de le protéger lui faisait, au mieux, froid dans le dos. Aujourd'hui, il l'acceptait, peut-être aussi parce qu'il se savait capable de protéger Prompto en retour. Il ne craignait plus d'être un simple boulet enchaîné aux pieds des gens qu'il aimait. Il avait lui aussi sa propre mission, et Prompto avait décidé de l'accompagner jusqu'au bout. Et c'était tant mieux, parce qu'il était inutile de se le cacher : il avait tout simplement besoin de lui.

III

Luna et son groupe avaient dressé le camp au fond d'une ravine et la forêt était emplie d'un redoutable silence. Seule une chouette solitaire lançait son appel lugubre dans les profondeurs des bois. Étendue sur une natte de fortune, Luna se tournait et se retournait sans trouver le sommeil. Demain dans la soirée, ils seraient aux portes de la capitale. Elle ne cessait de se repasser mentalement les détails de leurs plans, cherchant la faille. Et au lieu d'une, elle en trouvait deux, trois, dix, vingt, cent. Elle s'était préparée en pleine connaissance des risques, mais ça ne faisait rien pour arranger son sommeil. Exaspérée, elle finit par repousser ses couvertures et se faufila sous la garde des sentinelles pour monter sur le promontoire rocheux qui jouxtait leur campement. L'ascension n'était pas aisée mais elle se débrouilla pour l'accomplir dans un silence relatif, et fut récompensée au sommet par une vue panoramique sur son pays, avec au centre, tel un joyau dans son écrin de ténèbres, la blanche cité où elle était née. D'ici, elle pouvait même apercevoir ses lumières clignoter faiblement dans la nuit, deviner les formes élancées de ses bâtiments baroques qui s'étageaient jusqu'au palais où avait régné sa mère. Un frisson la traversa alors que les souvenirs crevaient la surface de sa mémoire comme autant de bulles renfermant sensations et histoires que la guerre avait effacées au cours des derniers mois. Et puis, la brise nocturne n'y était pas pour rien non plus, et elle se frictionna les bras tandis qu'elle se perdait dans sa contemplation, le cœur agité par des émotions contraires. L'espoir, d'abord, celui de reconquérir son foyer. La peur de tout perdre. La détermination qui soudait son être et lui donnait la force de se lever chaque matin. Le chagrin réclamant le retour de sa mère, de sa jeunesse, de sa joie de vivre.

« Elle me manque à moi aussi », dit soudain une voix derrière elle.

Elle se retourna d'un bloc et dévisagea Ravus.

« Je t'ai pas entendu venir ! Comment tu savais que j'étais ici ?

— Nyx t'a vue partir », répondit son frère en haussant les épaules.

Évidemment, songea-t-elle avec une pointe de rancœur. Nyx excellait un peu trop dans son domaine, et pas grand-chose ne lui échappait, surtout pas, apparemment, ses petites promenades nocturnes.

Elle observa son frère, surprise de voir le gris de l'acier passer à celui de la brume tandis que l'implacabilité habituelle dans ses yeux laissait place à un sentiment proche de la rêverie, empli de mélancolie. Cela faisant tant d'années qu'elle n'avait pas vu ce regard, ça la toucha presque plus que son propre chagrin tandis qu'ils contemplaient leur foyer usurpé.

Elle serra les mâchoires et hocha le menton.

« On reprendra Tenebrae, Ravus. Après cette guerre, toi et moi on deviendra qui on voudra. On reprendra le contrôle de notre destinée. »

Ravus l'observa avec une pointe d'étonnement, et détourna de nouveau le regard vers leur cité natale. Il changea légèrement de posture, relevant les épaules et le menton, et déclara :

« Malgré mes choix douteux… Ça a toujours été mon unique but. Libérer Tenebrae… nous libérer. »

Luna sourit et se pressa contre lui.

« Je sais… Je l'ai toujours su. Tu n'as jamais cessé de te battre pour que personne ne puisse décider à notre place, pas même les dieux. »

Elle ne le vit pas, mais elle le sentit sourire. Elle avait fermé les yeux, se laissant bercer par le sentiment que rien ne pouvait l'atteindre quand il était près d'elle, particulièrement quand, comme à cet instant, il refermait ses bras autour d'elle et elle se laissait aller contre son torse, écoutant les battements de son cœur à travers son épais manteau militaire.

IV

Les bruits de botte s'éloignèrent et un bref coup d'œil apprit à Noctis que les soldates étaient montées à bord.

« Tu crois que ça serait plus sûr de prendre le prochain train ? demanda-t-il à Prompto.

— Probablement pas, répondit le photographe. Et puis, Gladio et Ignis sont toujours à bord. Sans compter que le prochain train passera pas avant 6h du mat !

— Ouais… T'as raison. Mais on ferait mieux de faire profil bas.

— C'était bien mon plan ! »

Ils attendirent encore une ou deux minutes, puis regagnèrent le train, choisissant le wagon le plus éloigné de celui où ils avaient vu monter le groupe armé. Ils s'assirent en gardant une posture alerte, prêts à bondir ou à fuir si nécessaire. Noctis aurait voulu pouvoir prévenir les autres… Mais Prompto avait raison. Ils savaient ce qu'ils faisaient. Impossible qu'ils n'aient pas déjà repéré les intruses. Il se força au calme, inspirant profondément. Paniquer ne servait à rien.

Ils patientèrent ainsi d'interminables minutes, alors que rien ne bougeait dans le train. Puis, Noctis crut entendre ce cliquetis caractéristique d'une armure… À moins que ce ne soit juste la mécanique du train à l'œuvre ?

Juste après, le wagon s'ébranla, et il se détendit soudain. Ce n'était que le train qui partait. Il tourna la tête vers la vitre enténébrée et s'y colla pour tenter de discerner encore une fois la capitale blanche nichée sur sa colline. Il aimerait tellement y retourner… Et la revoir telle qu'elle était dans son enfance, un lieu de paix et de repos, d'art et de spiritualité. S'il n'avait jamais eut beaucoup d'amour pour sa ville natale, Tenebrae représentait au contraire pour lui un refuge, une sorte de paradis enfantin auquel on continue d'aspirer toute sa vie durant. Ce rêve était encore à portée de main… Il ne pouvait pas échouer.

Il se détacha de la vitre et se radossa au fond de son siège, jetant un coup d'œil à Prompto : il n'était pas seul, se souvint-il. Il avait les amis les plus fidèles dont on peut rêver. Et ça faisait du bien, après tout ce temps où il s'était torturé tout seul, de comprendre enfin ce que ça signifiait vraiment d'être aimé.

Le train reprit de la vitesse, laissant derrière eux Tenebrae qui verrait dans quelques heures le sang couler sur ses beaux parvis blancs, pour s'enfoncer plus loin dans les ténèbres, tout droit vers le Niflheim.