CHAPITRE 11

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POV Sarah

- Bon, tu m'expliques ce qu'il se passe ?

Elle me raconte alors son petit détour d'hier à l'hôtel, le baiser manqué et l'espèce d'amitié bizarre qui les lie depuis.

- En fait, c'est un peu ma faute. Je suis certaine qu'en y mettant un peu de bonne volonté ça se passerait bien mais… la distance me pose problème. Je me connais, ça va me lasser et je ne veux pas lui faire du mal, il mérite mieux que ça.

- Tu penses sincèrement qu'il mérite mieux que toi ? Mais t'es le meilleur qui puisse lui arriver. Tu aimes son monde, sa musique. Tu n'es pas jalouse pour deux ronds, ce qui te permettra de faire front aux fans sans le cirque que j'ai fais moi et puis t'es une fille géniale. Qu'est-ce qu'il pourrait vouloir de plus ?

Là pour le coup, je la comprends pas. Je l'ai connu beaucoup plus hargneuse que ça.

- Tu parles ! Je suis bloquée encore trois ans à Lyon pour finir mes études et lui va parcourir le monde.

- C'est dingue ça, parce que dés qu'il s'agit de Tom et moi tu me dis de foncer… alors pourquoi pas toi ?

- Heu les filles ! Je veux pas vous déranger mais j'ai fini dans la salle de bain, je peux sortir sans risquer de vous déranger ?

- Oui c'est bon, rentre ! – Lui crie-je en me levant tout en forçant Julie à rester au sol.

Une fois debout, je me penche vers elle et lui chuchote :

- Parle lui espèce d'andouille, il s'en va demain ! Moi je vais me doucher.

Je fais une bise à Gustav pour lui souhaiter bonne nuit et sors de la chambre mais y re-rentre tout de suite après.

- Heu Gus… La chambre de Tom, c'est laquelle ?

Le blond rigole de ma gêne puis une fois ma réponse obtenue, je file sans demander mon reste. En passant devant la chambre 315, j'entends Bill discuter avec ce que je suppose être son frère, la voie est donc libre. Je rentre tranquillement dans la chambre 312 et seigneur… quel foutoire ! Des fringues partout, des casquettes posées les unes sur les autres, une guitare acoustique dans un coin et une montagne incalculable de câbles… PC, i-pod, chargeurs divers et variés.

Je pose mon sac sur le lit et défait mes chaussures puis rentre dans ce que j'imagine être la salle de bain… mais il ne s'agit que des toilettes : déception ! Je referme la porte un peu contrariée et ouvre celle d'à côté mais je n'ai que le temps d'écarquiller les yeux avant de la refermer rapidement en lançant :

- Oh mon dieu, je suis désolée !

Je m'assoie sur le lit et recroqueville mes jambes entre mes bras. J'entends des bruits d'eau et quelques secondes après, Tom fait son apparition en peignoir. Je suis morte de honte… heureusement qu'il prenait un bain ! Je crois que s'il avait été debout sous la douche, je serais simplement partie en courant.

Le matelas s'affaisse quand il s'assoie à côté de moi et lorsque je daigne enfin lever les yeux, c'est pour le voir à deux doigts d'exploser de rire.

- Je suis vraiment désolée ! J'ai entendu des voix dans la chambre de Bill et je pensais que c'étais toi et que ta chambre était dispo. Je… heu… je ne me serais jamais permise sinon.

- Arrête de paniquer comme ça, c'est pas grave ! C'était sans doute Georg qui était là-bas. Tu m'as fait une peur bleue c'est tout.

Il fait un pause et en profite pour me replacer une mèche de cheveux. Devant mon mutisme, il reprend d'une voix douce.

- J'ai vidé l'eau… tu peux y aller si tu veux. Et, s'il te plaît, recommence à respirer avant de me faire une syncope, ok ?

Je lance un timide merci puis bas en retraite pour m'enfermer à double tour dans la salle de bain. Je règle rapidement le débit et la température de l'eau avant de me mettre sous le jet, mes muscles se dénouant un à un alors que la vapeur envahie lentement la pièce. Quand ma peau commence à s'irriter de la chaleur, je coupe l'eau et sort de la douche. Je me retrouve alors comme une idiote, toute nue au milieu de la pièce… je ne vais quand même pas enfiler mon jean's pour dormir ?

- Tom, t'es encore là ?

- Oui puce ! Un problème ?

J'adore quand il m'appelle comme ça… je le trouve vraiment trop adorable.

- Heu… je ne voudrais pas abuser de ton hospitalité mais tu n'aurais pas un tee-shirt à me prêter pour cette nuit ?

- Pour ça va falloir que tu déverrouilles la porte. Tu crois que tu peux le faire ?

Il se fiche de moi mais les mots moqueurs de vont pas avec le ton taquin qu'il utilise. Qui aime bien châtie bien, comme on dit. Je m'enveloppe dans la plus grande serviette que je trouve avant d'enlever le verrou. Tom entrouvre alors la porte juste de quoi faire passer sa main en me tendant un tee-shirt ainsi qu'une bouteille de lotion.

- J'ai demandé à Bill de partager son démaquillant, juste au cas où.

Est-ce qu'un mec comme ça existe vraiment ?

Je récupère le tout et referme la porte un peu plus doucement que tout à l'heure. Je commence par enlever les traces de maquillage qui ont coulées suite à la douche et enfile le vêtement… qui m'arrive mi-cuisse. Je jurerai que les siens sont plus longs normalement non ? Je lève les épaules et remets mon shorty pour enfin sortir de ma cachette. Me fait alors face un Tom comme je n'aurai jamais pensé le voir. Ses dreads sont attachées dans le dos par un large élastique et il porte un baggy qui lui tombe largement sur les hanches, ce qui laisse entrevoir un caleçon noir.

Comment est-ce que je sais que son caleçon est noir ? Simplement parce qu'il est torse nu. Il est en train de replacer sa guitare et j'en profite pour le détailler un peu. Je peux donc confirmer que ça ne doit pas être un grand sportif mais que malgré son manque de poids, il est plus que bien fait.

- La vue te plaît ?

Bon… j'ai pas spécialement essayé d'être discrète, mais ça la fou mal quand même.

En quelques enjambées il se trouve en face de moi, tentant de relever mon visage que j'ai comme de bien entendu baisser pour cacher ma gêne. Il abandonne finalement et se contente de se pencher à mon oreille.

- Tu sais que tu es très attirante comme ça ?

- C'est parce que je porte un de tes tee-shirts. – Lui dis-je en lançant un regard par le bas.

Et je viens de me faire avoir comme une débutante, son petit effet est réussi. Au moment même où j'ai un peu relevé le visage, il en profite pour poser ses lèvres sur les miennes avant de les retirer en fronçant les sourcils.

- Pourquoi est-ce que je suis obligé de me plier en deux pour t'embrasser ce soir ?

J'essaye de trouver un sens à sa question, et mes yeux se posent alors sur mes bottes restées au sol.

- Oh ! Heu… peut-être parce que j'ai enlevé mes échasses ? – Lui dis-je finalement en montrant mes talons de dix centimètres qui errent sur la moquette de sa chambre.

Il lève les sourcils puis se détourne finalement de mes chaussures qui n'ont pas l'air de l'intéresser plus que ça. Je le vois se pencher à nouveau vers moi et le sens poser un baiser dans mon cou pour remonter lentement vers mon oreille à laquelle il chuchote :

- C'est pas grave, tout ce qui est petit est mignon.

Puis il recommence à parcourir mon cou offert. Il ne pose jamais réellement ses lèvres mais je sens sa respiration comme un effleurement des plus sensuel sur ma peau. Une simple sensation qui pourtant me donne le vertige. Une de ses mains vient rencontrer ma joue alors que mes paumes fraîches découvrent l'épiderme plutôt chaud de son ventre. Il passe sa langue délicatement sur l'une de mes lèvres avant d'approfondir le baiser, pendant que je déplace le bout de mes doigts en douces caresses sur son torse.

J'étouffe un gémissement contre sa bouche quand je sens sa main se poser sur ma cuisse puis remonter lentement sous le tee-shirt, passer sur le bas de mes reins lascivement et finir sur mon tatouage. Lorsque je pense que mon cœur n'en supportera pas plus, cette même main refait le chemin inverse en découvrant mes hanches, puis je sens ses doigts passer sous mon genou pour remonter ma jambe autour de sa taille.

Entre l'alcool qui me désinhibe et le fait qu'il parte demain, un sentiment d'urgence monte en moi. J'accroche mes mains à son cou lorsque je le sens me soulever et ma seconde jambe vient finir de l'entourer. Mon dos rencontre d'un coup la surface lisse et froide du mur de la chambre et nos bouches se dessoudent sous le choc, nos fronts restant collés quelques secondes le temps que nous reprenions un semblant de respiration.

Son regard s'est obscurci… de désir peut-être. Je ne sais pas qui a amorcé le baiser suivant, mais lorsque je le sens me porter à nouveau, je sais déjà où est-ce qu'il nous dirige. Il se laisse tomber sur le lit et je ne peux que sentir l'attirance qu'il a pour moi lorsque nos bassins se rencontrent abruptement. Je commence à mouvoir mes hanches excessivement lentement mais c'est avec un mouvement plus rapide que les autres qu'il me place sous lui, nos jambes entremêlées.

Il part à l'exploration de mon ventre, des côtes et repose sa bouche sur ma mâchoire alors que sa main remonte toujours plus lascivement vers ma poitrine, et c'est ce geste, plus que tous les autres, qui me fait un peu reprendre pied dans une réalité que ses gestes m'ont complètement fait quitter.

- Tom… je… hummm…

J'ai bien du mal à formuler ma phrase qui se termine en un soupir. J'ai l'impression que ses mains sont partout, que ma peau n'est plus que frissons et sensations sous le toucher expert de cet homme… mais ça va trop vite pour que mon cerveau suive mon corps.

- Tom… s'il… s'il te plaît…

Il stoppe alors tout mouvement et je ressens un immense vide alors qu'il abandonne mon ventre pour se hisser sur ses coudes. Je fixe alors son regard brillant de désir et me dit qu'il doit voir la même chose au fond de mes yeux.

- Tu veux pas, puce ? – Me dit-il l'air un peu surpris.

Ce n'est pas étonnant qu'il ne comprenne pas, je n'ai pas vraiment essayé de le freiner. Je dirais même l'avoir plutôt encouragé…

- Non... enfin si… très… mais, c'est juste que j'ai la sensation que ce n'est pas le moment.

Il me regarde comme s'il me voyait pour la première fois puis s'enlève de sur moi, s'allonge sur le dos et souffle un bon coup avant de s'écraser un coussin sur le visage. J'ai l'impression de ressembler à une allumeuse de bas étage et je n'ose même pas faire un geste de peur de m'enfoncer encore plus dans cette honte qui prend possession de tout mon être. Mais je n'ai pas le temps de culpabiliser d'avantage car il se retourne vers moi pour m'encercler la taille.

- Alors on attendra que ce bon moment arrive. En attendant, il est hors de question que je dorme avec Bill ce soir. Tu restes avec moi !

Bon, il ne me demande pas franchement mon avis mais de toute façon je n'ai pas du tout envie de dormir avec Julie non plus, ça tombe plutôt bien. Mon appréhension commence doucement à disparaitre, mais j'ai un coup de sang en le voyant se lever.

- Tu vas où ? – Je demande de façon, je l'espère, naturelle.

- Heu… prendre une douche froide, je n'arriverai pas à dormir dans cet état là.

Mes joues s'empourprent automatiquement devant ce qu'implique son aveu, et je ne peux que lâcher de faibles excuses.

- Oh… heu… je suis… désolée.

Il lève les yeux au ciel, se penche pour me voler un baiser puis me dit :

- Arrête d'être désolée, puce. Tout est très bien comme ça.

Il est revenu quelques minutes après et nous nous sommes endormis dans les bras l'un de l'autre après avoir partagé un dernier baiser.

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Mais qu'est-ce que c'est que ce bruit ?

Je sens mon oreiller ce mouvoir avant d'entendre un déclic. Je tente de me rappeler la scène d'hier soir et réalise doucement avoir passé la nuit avec Tom. Et si mes pauvres neurones fonctionnent correctement… ce bruit plus que désagréable doit être le téléphone de la chambre qui sonnait.

J'ouvre un œil et tâtonne la table de nuit à la recherche de mon portable. Le cadran lumineux m'indique qu'il est déjà 13h, mais ça ne m'empêche absolument pas de m'enterrer le visage sous le premier oreiller que je trouve. Sérieux, les réveils comme ça, ça devrait être interdits !

Tom n'a pas l'air beaucoup plus réveillé que moi. Il ne répond à son interlocuteur que par monosyllabe ou alors en émettant des sons tels que « hummm » ou autres grognements, puis finit par raccrocher le combiné. Je le sens se tourner vers moi puis me saisir par la taille pour me rapprocher de lui alors qu'une de ses mains se met à caresser le haut de ma cuisse… caresses qui se terminent très vite en chatouille pour moi lorsqu'il remonte sur ma taille.

- T'es réveillée puce ?

- Hummm – je m'étire lentement le dos. – Comment veux-tu ne pas être réveillé avec ce satané téléphone !

Je me mets face à lui et lui dépose un petit baiser sur le nez.

- Bonjour.

Un sourire en coin étire immédiatement ses lèvres puis il me répond un bonjour un peu mutin avant de me montre le téléphone.

- C'était Gus. Vu l'heure, il a préféré nous réveiller enfin… me réveiller. J'ai pas mal de trucs à faire avait cette après-midi.

Cette après-midi… dernière après-midi. Ce sujet de conversation finit de me sortir de ma torpeur et je demande :

- Bill, hier soir, a parlé de « milieu d'après-midi » mais c'est assez vaste. Ça correspond à quelle heure dans votre langage ?

- 16h... peut-être 16h30, mais pas au-delà.

Il ne reste que trois heures avant qu'il ne parte et cette constatation me donne un coup au ventre. Je sens mes émotions remonter en flèches et mes yeux se mettre à picoter... je tente de me raisonner mais je me connais : c'est peine perdue.

- Ok... heu... je vais aller me doucher. T'as qu'à commencer ce que t'as à faire, et puis de toute façon il faut que j'aille voir Julie après. Tu pourras finir tes bagages tranquillement.

Je pose mes lèvres sur les siennes dans une bise que je veux rapide afin d'aller me réfugier dans la salle de bain mais il m'encercle la taille et approfondit notre baiser tendrement. L'urgence de la veille est complètement oubliée au profit d'une délicatesse dont je ne le soupçonnais pas d'avoir. Ça apaise un peu mes angoisses mais ça accentue ma peine, me rappelant à chaque seconde qui passe ce que va être ma vie ici sans lui. Je ne retiens l'eau de mes yeux que par la faible barrière de mes cils et lorsque je me sens atteindre mes limites, je mets fin à notre étreinte un peu sèchement.

Il faut vraiment que je m'en aille... maintenant !

Je me détourne de lui sans le regarder, pose mes pieds sur la moquette douillette de cette chambre hors de prix et au moment où je me lance pour me lever, il me retient par le poignet et me retourne face à lui. Je l'ignore toujours, préférant détailler la couverture du lit ce qui me permet de retenir au maximum mes larmes mais je sens son regard me transpercer à force de me fixer. Mon faible barrage commence lentement à se fissurer et une toute petite larme dévale ma joue.

Le silence devient assourdissant dans cette pièce. Aucun mot n'est prononcé, il se contente simplement d'essuyer ma joue.

- Ne soit pas triste. – Murmure t-il.

- Je ne suis pas triste, je viens de bâiller.

Qu'il me croit ou pas, c'est le cadet de mes soucis, et je peux enfin m'enfuir dans la salle de bain lorsqu'il se décide à me relâcher. Je dépose son tee-shirt sur la commode après l'avoir replié et constate que mes vêtements de la veille m'attendent toujours au même endroit.

Je me concentre alors sur une série de choses simples pour ne pas craquer... se laver les dents, enlever les barrettes de mes cheveux, régler la température de l'eau. Mais une fois sous le jet, je me recroqueville automatiquement dans la baignoire et enserre mes jambes pour laisser dégouliner l'eau sur moi. Mes larmes sont alors noyées par l'eau de l'hôtel et mes sanglots, camouflés dans le bruit puissant du jet.

Je repasse mentalement en revue ces quatre derniers jours, et constate que cette fin de semaine a été riche en événement. Ça m'ouvre d'avantage les yeux sur la pauvreté de ma vie depuis ces derniers mois, voir ces dernières années. J'étais tellement préoccupée par mes angoisses que j'ai rejeté tout mon entourage, tous mes amis, toute ma famille... ma mère a dû me détester.

Des petits coups sur la porte me font sursauter, et la voix de Tom me parviens depuis la chambre.

- Sarah ? Ça va puce ?

- Heu... oui, pourquoi ?

- Ça va faire trente minutes que j'entends la douche couler... je me demandais c'est tout.

Une demi-heure déjà ? Je coupe l'eau immédiatement en prenant conscience du temps que j'ai perdu, me sèche vite, fini ma toilette puis enfile mon jean's, mon pull et ouvre la porte... sur une chambre métamorphosée. Plus de pile de casquettes, plus de fringues disséminés aux quatre coins de la pièce, la guitare est dans sa housse de protection... une vraie petite femme d'intérieur ce Tom quand il veut.

Il me tire de l'embrasure de la porte pour s'engouffrer à son tour dans l'antre de la propreté et me prévient en me pointant du doigt :

- Je te laisse un quart d'heure pour voir ta copine, après ça, je te kidnappe !

Puis il ferme la porte rapidement, qu'il rouvre pour m'embrasser furtivement et la refermer de nouveau. On dirait une vraie pile alcaline, et après on ose me dire qu'il n'est pas du matin ?

Tout en enfilant mes bottes, je réfléchis à l'endroit où je pourrais retrouver Julie et pour moi la réponse est claire : la chambre de Gustav ! Je fais donc le chemin inverse d'hier au soir et piétine devant la chambre du jeune homme après avoir frappé. Il m'ouvre très rapidement et après une seconde de surprise, s'excuse.

- Tiens Sarah ! Désolé pour l'appel mais je suis le réveil matin des mecs, et Tom est particulièrement tenace à lever d'habitude.

Je n'ai pas le temps d'épiloguer sur les habitudes du groupe... il faut que je vois Ju' et il ne me reste que treize minutes. Je lui demande donc directement si je peux parler à mon amie.

- Heu... oui tu peux lui parler. Mais tu la trouveras plus facilement dans la chambre de Bill.

Mes yeux s'écarquillent de surprise, et je pense qu'il doit suivre le chemin tortueux que prend mon cerveau car il s'empresse de rajouter :

- Il a un canapé très confortable !

- Mais c'est pas vrai ! Vous le faite exprès pour me mettre les nerfs en pelote ou quoi ?

Il me regarde alors l'air désolé. Je ne peux pas les forcer à se mettre ensemble quand même !

- Mais toi, elle te plaît ou pas ? – Je demande franchement.

Au moins, mon audace a l'avantage de le faire sourire.

- Faudrait être difficile sinon... mais je ne veux pas lui infliger ma vie. C'est déjà assez compliqué comme ça.

- C'est marrant, elle m'a dit la même chose de son côté. Tu comptes devenir moine et faire abstinence toute ta vie ? Parce que jusqu'à preuve du contraire, tu risques de faire ce métier très, très longtemps.

Il se passe la main sur la nuque l'air penaud, y'a pas à dire : il est vraiment moins à l'aise sur le sujet que les trois autres.

- Vous avez un peu parlé tous les deux hier soir ?

- Oui... un peu.

Mais il faut vraiment lui tirer les vers du nez, c'est pas vrai !

- Un peu... mais encore ? Ecoute, si c'est pas toi qui me le dis, se sera elle. Dans tous les cas je saurai ce qu'il s'est passé alors s'il te plaît : fais-moi gagner du temps.

- Bah y'a pas grand-chose à dire. On a évoqué le « problème » et on est tombés d'accord sur le fait que la distance, nos vies différentes, nos pays différents... que tout ça joueraient contre nous à un moment ou à un autre.

- Si je suis ton raisonnement, ça veut dire que je perds mon temps avec Tom...

J'ai dit ça comme un argument contre lui, je ne pensais pas qu'il l'utiliserait contre moi.

- Je ne me permettrai pas de juger ce qu'il se passe entre vous. Mais pour l'avoir déjà vécu, c'est dur d'avoir une petite amie dans ce métier. Parce qu'une bonne relation prend du temps, et que du temps, on n'en a pas vraiment.

- T'essaye de me faire passer un message ou quoi ?

Il rigole doucement avant de reprendre avec un peu plus de légèreté

- Non, j'essaye simplement de changer de sujet.

- Idiot ! – Lui dis-je en le frappant gentiment dans l'épaule. C'est pas grave, je ferai parler Julie !

- SARAH !!

Je sursaute en entendant mon prénom hurler depuis l'autre bout du couloir et constate que c'est simplement Tom qui me fait signe de regarder l'heure. Il est habillé comme d'habitude mais en beaucoup moins tape à l'œil et surtout, il ne porte rien sur la tête. De là où je suis, j'ai l'impression qu'il a juste attaché ses dreads.

- T'es prête ?

- J'arrive ! – Je me retourne vers Gus tout en rejoignant mon petit ami. Tu pourras prévenir Ju' que je suis partie ? On se rejoint ici de toute façon... à toute !

Et je pars avant de lui avoir laissé le choix !

On se retrouve donc Tom et moi dans l'ascenseur de l'hôtel, attendant d'arriver au rez-de-chaussée mais je ne sais toujours pas où est-ce qu'il m'emmène.

- On va où exactement ?

- Surprise ! Si je te le dis, tu ne voudras jamais y aller.

- Et c'est censé me réconforter ce que tu me dis ? En plus... on sort par où ? J'ai pas envie d'être pisté dans tout Paris moi.

- Fais moi un peu confiance, c'est dingue ça ! Tu crois sincèrement que je te ferais faire un truc que tu ne voudrais pas ?

C'est une question rhétorique, il n'attend pas de réponse particulière j'en suis certaine. Du coup, je me contente de faire la moue comme une petite fille capricieuse.

- Et arrête de faire cette tête sinon je te saute dessus dans le hall moi !

J'ouvre grand les yeux en imaginant la scène et reprends un visage normal... il serait bien capable de mettre ses menaces à exécution histoire de choquer l'assemblée. Je commence un peu à cerner le personnage : on lui dit blanc, il fait noir !

Une petite sonnette retentit et les portes de la cabine s'ouvrent sur un hall désert. Sa main se saisit de la mienne puis il m'entraîne dans le sens opposé à l'entrée principale. A la place, on se retrouve dans les couloirs destinés au personnel.

- On nous a fait passer par là vendredi soir... c'est toujours désert et on sort directement derrière l'hôtel. Ça évite l'émeute de devant... rassurée ?

On marche dans la rue côte à côte mais en évitant toute marque d'affection, c'est-à-dire qu'on ne se tient plus par la main et surtout : pas de bisous. Déjà d'une, je n'ai pas envie d'attirer l'attention, et de deux, si on attire l'attention je n'ai pas envie de me faire égorger par une fan en furie.

Les rues se suivent et se ressemblent et au bout de dix minutes d'une bonne marche, il nous stoppe devant une boutique nommée « Body Art ».

- On est passés devant avec Bill l'autre jour.... j'ai dû le retenir pour éviter qu'il ne se fasse un nouveau tatouage.

- Ah... et c'est là que tu veux aller ?

Il me répond simplement par l'affirmative en étirant ses lèvres en un sourire sarcastique.

- Tu sais que j'adore ta naïveté ? T'es trop adorable pour être vraie, c'est pas possible.

- Au lieu de te foutre de moi, tu pourrais m'expliquer ce qu'on fiche ici. – Je demande en piquant un phare monstrueux.

Il croise les bras en accrochant mon regard alors que sa langue s'amuse à titiller son piercing... piercing ? Piercing !

- Oh non, non, non ! – Dis-je en bougeant rapidement la tête dans un geste de négation.

- Oh que si ! – Répond-il tout en me poussant à l'intérieur du magasin.

Quand je dis qu'il faut absolument que j'apprenne à fermer mon clapet ! Ça finit toujours par me retomber dessus à un moment où à un autre.

La boutique est plus que petite et des tas de photos de tatouages recouvrent les murs. Certains sont en polaroïds, d'autres sont des dessins, mais je dirais que 90% d'entres elles représentent un client de cet établissement. Une porte ouverte sur la gauche laisse apercevoir une salle avec des appareils divers et variés, et une table pour s'allonger qui donne l'impression de se retrouver aux urgences. Personnellement, ça me rappelle quand je me suis fait tatouer le dos. Ça me rappelle surtout que j'avais jonglé grave !!

- Bonjour !

Je sursaute lorsque le tatoueur fait son apparition de derrière un rideau et c'est la main sur le cœur que je lui réponds un vague salut. De toute façon je suis incapable d'aligner deux mots, j'essaye juste de me détendre... je vais me faire percer la langue bordel de merde !

Le problème qui se pose, c'est que Tom est incapable de parler français et j'ai un petit sourire indulgent quand il lance avec un accent épouvantable un « bonjour » maladroit.

- Dis-lui ! – Me demande Tom en se tournant vers moi, percevant mes réticences.

- Mais pourquoi tu veux absolument que je me fasse faire ça ?

- Parce que ça fait longtemps que t'y penses et que ça me fait plaisir de te l'offrir. Comme ça, t'auras toujours un souvenir de moi sur toi.

- Heu... excusez-moi mais, c'est pour quoi ? – Nous demande le vendeur. Je peux vous aidez peut-être. Vous parlez français ?

- Oh heu... oui, je suis française. Désolée !

- Y'a pas de mal. Dites, votre copain... sa tête me dit vaguement quelque chose.

Je rigole doucement, s'il savait.

- Ah bon ? Il a une tête très commune vous savez.

- Si vous le dites. Qu'est ce que je peux faire pour vous ?

Tom me voit hésiter devant le vendeur, alors il me donne un coup de hanche pour se positionner devant lui avant de tirer la langue et de se la pincer.

- Votre copain veut se percer la langue ?

Pour le coup, j'éclate franchement de rire et les deux garçons se retournent ensemble vers moi. Je traduis rapidement à Tom qui sourit aussi avant de me montrer du doigt.

- Vous êtes durs à suivre tous les deux ! Donc, un piercing à la langue pour la demoiselle, c'est ça ? Suivez-moi... et vous aussi, je ne veux pas que vous effrayiez mes clients. – Dit-il ironiquement en montrant Tom.

Nous rentrons dans la pièce aux ustensiles divers et variés et le perceur me fait m'installer sur une chaise. Je le regarde sortir une pince ainsi qu'une aiguille d'une longueur impressionnante, le tout accompagner d'un bijou de cicatrisation. Alors qu'il enfile son masque et se munit de l'aiguille, Tom lui fait le geste d'attendre puis se met à mon niveau.

- Si c'est comme pour Bill, il faut absolument que je fasse ça avant.

Et il m'embrasse comme il ne m'a jamais embrassé avant, comme si c'était la dernière fois. Nos langues se caressent mutuellement alors que ses mains prennent en coupe mon visage et je lâche un soupir lorsqu'il se met à me suçoter ma lèvre. Nous sommes alors interrompus par un raclement de gorge... oups !

- S'il part aujourd'hui, ce n'est pas très futé que de vous faire ça tout de suite.

Je passe mon regard du perceur à Tom… puis de nouveau au perceur.

- Ça fait si mal que ça ?

Il m'explique alors que chaque personne réagit de façon très différente et que je peux avoir mal pendant des jours entiers là où d'autres personnes ne ressentent qu'une légère gêne.

Je me gratte le front pour éviter de croiser le regard chargé de sous-entendu que lui et Tom partagent, alors qu'un sourire complice étire les lèvres de mon petit ami... ah les mecs !

- Vous êtes prête ?

Je fais un signe positif de la tête puis tout ce passe très vite. Je sens comme un pincement qui dure une seconde, le temps que l'aiguille traverse mon muscle et quelques minutes plus tard, je me retrouve avec un magnifique bijou de cicatrisation.

- Faites-vous des bains de bouches quatre fois par jours pendant une semaine, et n'hésitez pas à revenir me voir si vous avez quoi que se soit. Dans dix jours, vous pourrez enfiler un bijou plus petit ce qui vous fera normalement moins zozoter.

Quelques recommandations et un paiement plus tard, nous voilà sur le départ. Et au moment où Tom ouvre la porte pour sortir dans la rue, on entend le vendeur s'exclamer.

- Aaaaah, ça y est ! Je sais où est-ce que je vous ai vu ! – Dit-il en montrant Tom du doigt.

Celui-ci passe son regard du doigt du vendeur vers moi. A mon avis, il n'a rien du comprendre.

- Dites-lui simplement que ce qu'ils font est très sympa. Bonne journée.

Je sers encore de traductrice puis Tom sourit avant de lever un pouce en direction du commerçant.

On se trouve très vite dans la rue pendant que je tente de m'adapter à ce nouveau corps étranger. Je suis agréablement surprise car je pensais vraiment que ça ferait plus mal, ma langue est à peine gonflée.

- Alors, tu t'y fais ?

Je lui réponds que oui mais que ça fait bizarre et il rigole en entendant mon nouveau petit accent « made in zozote land ». Déjà que j'ai un accent terrible en allemand, me voila avec un nouvel handicap.

- Arrête de te moquer !

- Tu me fais voir ?

Je lui tire la langue qu'il regarde sous tous les angles avant de la toucher rapidement avec la sienne puis il me chuchote :

- C'est très sexy.

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- T'as fait QUOI ? – Me hurle Julie dans les oreilles.

Je lui montre alors ma langue et j'entends Bill grogner derrière moi.

- Quand je pense que je n'ai pas pu parler pendant une semaine entière, à manger des yaourts liquides alors qu'elle, ça lui à rien fait du tout... c'est vraiment pas juste.

- Tu trouves que z'est rien de parler comme za ? Ze zais pas ze qu'il te faut !

Tout le monde éclate alors de rire. Nous nous sommes réunis dans la salle de déjeuner, histoire d'avaler un morceau puisque personne n'a vraiment prit de petit déjeuner. Apparemment tout le monde s'est levé tardivement et du coup… on a tous un peu la dalle. L'humeur est plutôt bon enfant, Georg et Tom font les idiots comme d'habitude, Bill et moi échangeons nos impressions sur mon expérience de ce matin alors que Ju' et Gus nous font le remake du « Je t'aime, moi non plus » en se regardant, mais jamais en même temps.

Et malgré le fait que ça ne me fasse pas mal à proprement parlé, j'ai dû avaler plus d'un litre d'eau glacée histoire de calmer cet espèce de lancement sourd que m'envoie ma langue. L'inévitable se produit donc et je m'absente rapidement pour aller aux toilettes.

Le temps de demander au personnel de l'hôtel où se trouve ce lieu tant recherché que me voilà déjà sortie de la cabine... et mon sang se glace. Debout, appuyé contre la porte de sortie, se trouve David Jost en personne.

- C'est les toilettes des filles au cas où vous ne l'auriez pas remarqué. – Lui dis-je tout en me lavant les mains.

Il ne fait pas grand cas de mon air peu amène et m'explique simplement :

- C'est le seul endroit où je peux vous parler seul à seul. Les jeunes avez tendance à toujours vous baladez en troupeau !

Son ton est amical mais son regard et sa posture restent très professionnel.

- Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

J'imagine que s'il est en ce moment dans les toilettes des filles, sachant que je m'y trouverai seule, c'est sans doute qu'il attend quelque chose de moi. Je le laisse donc me jauger de son regard perçant, espérant une explication de sa part. Il soupire finalement après ce que je pense être une interminable attente et me demande :

- Pensez-vous être assez forte ?

- Je vous demande pardon ?

La pour le coup, c'est sur que je ne m'attendais pas à ce genre de question. Je ne vois même pas de quoi est-ce qu'il parle.

- Je sais que vous avez dû me prendre pour un monstre hier soir, mais j'ai une fille un peu plus jeune que vous et pour être honnête... je m'inquiète. Les garçons paraissent fort comme ça mais… tout comme vous, se ne sont encore que des gamins. Alors je repose ma question, pensez-vous être assez forte pour vivre une histoire comme celle que vous semblez vouloir commencer avec Thomas ? Des mois entiers de tournées, des concerts à répétition, jamais plus de trois jours dans le même pays, les fans, les festivals... êtes-vous prête à sacrifier votre vie pour ça ?

- Si vous avez une fille, elle doit bien avoir une mère... ça veut dire que vous vivez ça tous les jours aussi.

- Nous sommes séparés depuis presque huit mois... je n'avais pas le temps.

« Pas le temps »... ça me renvoie à la conversation que j'ai eue ce matin même avec Gustav. Il avait prononcé la même chose, mot pour mot.

- Je pensais à elle tous les jours que Dieu fait, mais impossible d'appeler entre deux obligations ou de passer plus de quelques jours de congés avec elle.

Je l'écoute sans rien répondre, perdue dans mes pensées et dans mes souvenirs.

- J'ai préféré vous en parler. Ne vous faites pas de faux espoirs... Tom n'est pas un garçon patient, vous avez dû vous en rendre compte. Ne vous bercez pas inutilement d'illusion, c'est tout ce que je peux vous conseiller.

Puis il sort, me laissant seule au milieu de la pièce avec ses mots qui tournent sans arrêt dans ma tête. Oui, Tom n'est pas patient. Oui, Tom à de nombreuses fans qui lui courent après. Oui, Tom adore ce qu'il fait et s'y plonge corps et âme... et oui : Tom ne reviendra pas. C'est une évidence que j'ai tenté de me cacher autant que possible, mais la vraie vie va reprendre ses droits.

Je me sèche les mains machinalement et retourne dans la salle où tout le monde se trouve. Bill croise mon regard par inadvertance et n'a besoin que d'une seule seconde pour comprendre que quelque chose ne va pas. C'est hallucinant la capacité qu'il a de lire dans les yeux des autres. Le problème se pose lorsque Tom voit les sourcils froncés de son frère qui me regarde toujours.

- Ça va puce ?

Je ne réponds rien, de toute façon je suis une piètre menteuse, mais je m'assois directement sur ses genoux et lui fait un énorme câlin. La vie, ça craint !

- Allez les garçons, on lève le camp !

Et David tombe comme un cheveu sur la soupe histoire de finir de me mettre le moral à zéro.

- Je vous laisse un quart d'heure pour récupérer vos affaires et monter dans le bus.

Puis il disparaît aussi soudainement qu'il n'est arrivé et s'est adressé au groupe comme si Julie et moi n'existions pas ! Les garçons se lèvent doucement, comme pour retarder l'inévitable. Georg est le premier à nous dire au revoir.

- Bon les filles, soyez sages. Ces quelques jours étaient vraiment supers, merci pour ça ! Et puis vue la tournure qu'ont prises les choses, j'imagine qu'on se revoit très bientôt !

Il nous fait la bise puis part dans le hall où des hurlements se font déjà entendre et ma gorge commence à se serrer douloureusement. Je regarde Bill dire au revoir à Julie alors que Gustav se rapproche de moi.

- Tu feras attention à elle ? – Me demande-t-il, ce qui m'arrache un petit sourire.

- D'ordinaire c'est plutôt l'inverse, mais je ferais mon possible. Prends de ses nouvelles de temps en temps, ça lui fera plaisir de t'avoir au téléphone.

Il ramasse son sac posé sur une chaise, me serre rapidement dans ses bras puis se détourne et prend la place de Bill auprès de mon amie alors que le brun vient vers moi.

- T'as les yeux qui brillent, fait attention sinon on va croire que t'es triste – me taquine Bill.

- Tu sais que t'es drôle toi !

Je tente de lui chatouiller les côtes mais il se saisit de mon poignet pour m'attirer à lui. Et ses yeux reprennent cet air sérieux et nostalgique qui le caractérise tant.

- Tu vas lui manquer. Je préfère te le dire, parce que fière comme il est, il n'en parlera pas.

Il a sans doute raison, entre jumeaux ils ne doivent avoir aucun secret l'un pour l'autre. Je me mordille l'intérieur des joues pour ne pas craquer alors qu'il rajoute

- Ne pleure pas, on va se revoir très vite.

Je tente tant bien que mal de faire bonne figure mais à cette remarque, je secoue doucement la tête de gauche à droite.

- Non Bill, on ne se reverra pas. Tout comme je sais que je ne reverrai jamais ton frère.

J'ai l'impression de voir un éclair de colère passer dans ses beaux yeux marron mais le timbre de sa voix n'a pas changé quand il me demande :

- Tu comptes rompre avec lui ?

Je lâche un petit rire désabusé... il ne voit pas ce que j'essaye de lui dire.

- J'en serai totalement incapable. Je vais juste le laisser partir avec ses certitudes mais il est bien évident que notre histoire s'arrête là.

- Tu as si peu confiance en lui. – Me répond-il blessé.

- Je lui confierai ma propre vie s'il le fallait et sache que je vais chérir chaque moment passé avec lui, avec vous tous. Vous m'avez redonné le goût de vivre, l'envie de faire des projets... mais nos chemins se séparent ici.

Ma gorge qui se serrait déjà tout à l'heure me fait maintenant un mal fou. Je lutte de toutes mes forces pour pouvoir parler normalement, pour ne pas laisser éclater l'angoisse qui me vrille l'estomac. Je ne pensais pas me confesser, mais je sais que Bill pourra lui expliquer le moment venu. Et malgré toutes mes tentatives, les larmes commencent lentement à couler. Son regard a perdu la dureté d'il y a un instant et il m'essuie tendrement les joues... je crois qu'il commence à comprendre, mais je précise tout de même le fond de ma pensée. Je veux vraiment que tout soit clair et qu'il ne doute pas de ce que j'ai pu ressentir.

- Vous avez une vie bien à vous et je... heu... je ne peux simplement pas en faire partie. C'est comme ça. Je... s'il te plaît, quand il s'en rendra compte, tu pourras lui donner ça – il se saisit de l'enveloppe que je lui tends. C'est quelque chose qu'il n'est pas prêt à entendre mais qui, j'espère, fera en sorte qu'il ne m'oublie pas complètement.

Il me prend alors dans ses bras et me chuchote comme un au revoir

- Il ne t'oubliera jamais, sois en sûre.

Je lâche un sanglot que je tente d'étouffer dans sa veste... ce qui marche pour les autres mais pas pour lui.

- Aucun de nous ne vous oubliera.

Il m'embrasse le haut du front puis va rejoindre Gustav alors que Tom s'approche de moi. C'est la dernière fois que je le vois et je tente de graver chaque trait de son visage dans ma mémoire. J'espère surtout qu'il n'entend pas mon cœur se déchirer en mille morceaux.

Comme son frère il y a quelques instants, il essuie mes joues inondées de larmes puis m'embrasse comme si ça vie en dépendait. On se sépare à bout de souffle et je prends ma position préférée : la tête contre son torse, à écouter les battements de son cœur. Je ne veux pas le quitter...

- Je t'en prie, reste.

Je murmure ces mots qui n'ont aucun sens puisque irréalistes et il se contente de me serrer d'avantage contre lui.

- Tu sais que je n'aime pas te voir pleurer – me dit-il tendrement.

Trop fière... oui, c'est vrai. Nous restons un temps infini dans cette position, sans nous parler. Il y aurait sans doute trop à dire de toute façon. Sait-il seulement que nous ne nous reverrons plus ? Le sent-il ? Mais la réalité nous rattrape bien vite, sous la forme de Ian.

- Les garçons, il faut vraiment y aller... l'avion ne vous attendra pas.

Je m'accroche alors à son tee-shirt comme une désespérée. Non, il ne peut pas me laisser… je ne veux pas qu'il me laisse.

- Ne pars pas.

Il me murmure des « chut » à l'oreille qui me fendent le cœur. Il ne se rend pas compte… il ne sait pas.

Bill et Gustav sont déjà prêts tandis que Julie vient me prendre par le bras alors que Tom se fait tirer en arrière par les autres. Je tends les mains pour tenter de le retenir par n'importe quel moyen mais il s'éloigne inexorablement de moi. Nos regards restent accrochés et je suis certaine de voir ses yeux rougir mais avant de sortir de la salle, il met ses lunettes de soleil en place.

- NON !

Julie me tient toujours par le bras mais la douleur que je ressens au fond de moi est bien trop forte. Je m'écroule par terre et la dernière chose que je vois, c'est Tom essayant de revenir vers moi mais se faisant tirer en arrière par son garde du corps.

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Lorsque j'ouvre de nouveau les yeux, je me retrouve étendu par terre avec un tissu humide sur le visage. Des sillons de larmes creusent mes joues et j'ai envie de mourir tellement j'ai mal. Dés que mon amie a vue que j'ouvrais un œil, elle m'a sauté dessus pour me prendre dans ses bras, mais cet élan de tendresse ne provoque en moi qu'un vide encore plus profond que celui qui ne m'habitait déjà.

- Allez viens ma grande, on n'a plus rien à faire ici.

Elle me relève de façon assez douce et nous sortons sous les regards pleins de pitiés du personnel qui a assisté à toute la scène.

- Je suis restée dans les vaps combien de temps ?

- Dix bonnes minutes. Il a fallu que je me batte pour éviter qu'on ne t'embarque à l'hosto. T'es sûre que ça va aller ?

Je n'ai pas envie de l'inquiéter plus qu'elle ne l'est déjà et puis... elle aussi doit être affectée par leur départ. J'essuie mes joues en me créant un beau masque de façade puis lui souris.

- Mais oui, ça va super. T'as raison, on n'a plus rien à faire ici, rentrons chez nous.

Comment est-ce que j'ai réussi à nous ramener entière à la maison et à sourire aux blagues déjantées de Julie alors que je ne ressens plus rien à l'intérieur ? J'ai l'impression que mes émotions ont toutes été arrachées. J'ai le sentiment de n'être qu'une enveloppe charnelle qui ne ressentira plus jamais rien.

De retour à la maison, il a bien fallu expliquer à ma mère où est-ce que nous avions passé la soirée puis la nuit... heureusement que j'avais pensé à lui laisser un texto pour lui signaler qu'on était toujours en vie.

- Et je vois que tu t'es enfin fait ton piercing... depuis le temps que ça traînait ça aussi !

Son sourire se fane un peu lorsque qu'elle plonge ses yeux dans les miens. J'ai l'impression qu'elle peut y lire toute la détresse que j'essaye tant bien que mal de cacher au reste du monde.

- Tu devrais aller t'allonger un peu ma puce. J'accompagnerai Julie à la gare.

Et un deuxième coup de poignard s'enfonce en moi... Julie, ma Julie, doit elle aussi rentrer chez elle aujourd'hui. Je lui lance un regard de chien battu et elle pose sa main contre ma joue.

- Ta mère a raison, va te coucher. T'as une mine affreuse. Je t'appelle demain et puis... je vais essayer de remonter sur Paris très vite. C'est promis.

On s'enlace comme deux sœurs que nous sommes puis je la laisse partir... elle aussi. Je cours ensuite dans les escaliers et claque la porte de ma chambre derrière moi. Je suis anesthésiée du monde extérieur et malheureuse à un point que je m'étais juré de ne plus jamais atteindre.

Et après on se demande pourquoi je ne veux pas m'attacher aux gens ?

Je m'allonge de tout mon long en travers du lit et extirpe mon portable de mon pantalon alors qu'il vibre.

Un message... qui m'arrache une larme en même temps qu'un sourire « tu me manques, T. ». Pas si fière que ça finalement... et je ferme les yeux tout en repensant à tous ces souvenirs merveilleux que je n'oublierai jamais.