CHAPITRE 22

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POV Sarah

Je retraverse la vaste salle à manger la tête haute, tentant de ne pas me tordre une cheville au passage, tellement mon équilibre est mis à mal à cause de l'alcool. Ma main passe et repasse sur mes lèvres comme pour essuyer une chose inexistante… la vérité, c'est que je rêve d'un point d'eau pour me rincer la bouche… enlever ce goût infecte que j'ai sur la langue… ce goût qui n'est pas lui. J'ouvre une porte au milieu du couloir en espérant trouver un point d'eau, malheureusement pour moi, la salle de bain est déjà habitée par un jeune homme qui a l'air bien plus malade que moi.

Je referme la porte en m'excusant, sans vraiment être certaine que la personne se soit aperçue de ma présence, et fait demi-tour pour chercher la cuisine. Que je trouve assez facilement puisque la porte donne sur la salle où la fête bat son plein.

La table est investie d'un groupe de mecs se lançant des défis au bras de fer alors que dans un angle, deux filles sont en train de se bécoter. Des bouteilles vides d'alcool traînent un peu partout à même le sol, en bref c'est un vrai bordel. Je m'approche de l'évier dans l'indifférence générale, dégage des verres dans un état lamentable du bac afin de pouvoir utiliser le robinet sans éclabousser partout, et l'ouvre afin de recueillir un peu d'eau au creux de ma main avant de la porter à ma bouche.

C'est frais, et ça fait un bien fou ! Après m'être rincée la bouche, j'avale quelques gorgées et manque d'avaler la dernière de travers lorsque j'entends une voix ultra froide demander plus qu'autoritairement :

- Tout le monde dehors.

Je suis toujours dos à la porte… je ne sais pas qui est-ce qui nous fait une crise d'autorité, mais j'ai bien l'intention de finir ce que je suis venue faire ici. Je referme le robinet et arrache un morceau d'essuie-tout pour m'essuyer la bouche, morceau de papier que je jette ensuite à la poubelle après avoir ouvert un ou deux placards. Je me retourne alors pour enfin laisser place comme si gentiment demandé, sauf que je suis la dernière dans la pièce et que l'accès à la sortie est obstrué par… Tom. C'était lui et je n'ai pas reconnu sa voix ? J'ai vraiment exagéré sur l'alcool !

De toute façon, il est hors de question que je lui parle dans l'état dans lequel il semble être… je n'ai pas envie de m'engueuler avec lui ce soir et c'est tout ce qui va se passer vue son air aimable. Je me dirige donc vers la sortie mais il me saisie le bras au moment où je passe devant lui, non pas agressivement, mais suffisamment sèchement pour que je trouve ce geste déplacé. Je glisse mon regard de sa main vers son visage avant de lui demander le plus simplement du monde :

- Lâche-moi Tom.

Mais au lieu de ça, je sens ses doigts resserrer leur prise. Il tire sur mon bras assez brutalement pour me faire reculer vers l'intérieur de la cuisine et lorsqu'il me lâche finalement, je bute contre la table. J'attends que les verres qui tremblaient se stabilisent, avant de me retourner vers lui. C'est quoi son problème ?

- Arrête ! – Dit-il agressivement.

- Arrêtez quoi ? – Je demande innocemment en me massant le bras. C'est qu'il a une sacrée poigne le con !

- Tout !

Ok… il n'est vraiment pas clair, là ! Et toute son attitude me blesse, bien plus que ce que je ne pourrai le dire. Je savais que notre face à face serait difficile mais… pas à ce point là en fait. Il faut dire que nos attitudes respectives depuis le début de la soirée ne font rien pour arranger les choses.

- Ecoute, soit tu parles dans une langue que je suis supposée comprendre, soit tu dégages retrouver ta Barbie.

Ses sourcils se froncent alors que je vois le muscle de sa mâchoire se contracter compulsivement… il a l'air au summum de l'énervement. Et je déglutie bien malgré moi, attendant de connaître le fond de sa pensée, qui ne tarde pas.

- Tu bois sans retenue et t'embrasse n'importe quel mec qui se frotte un tant soit peu à toi… qu'est-ce qui t'arrive putain ?

Ah… mais c'est qu'il serait jaloux que ça ne m'étonnerai pas ? Ou peut-être est-ce simplement ce que j'aimerai qu'il ressente. Tout, du moment qu'il ne m'ignore pas…

- Et en quoi est-ce que c'est ton problème ? T'es bien accompagné toi, je ne vois pas pourquoi je devrais rester dans mon coin à te regarder faire ta vie.

- Ne me pousse pas à bout Sarah… tu risques franchement de perdre à ce jeu là.

- Et bien parle moi !

J'ai hurlé ma dernière phrase tout en tapant un pied sur le sol. Je dois ressembler à une vraie gamine faisant un caprice mais c'est lui qui est en train de me pousser à bout ! Et alors qu'il ouvre la bouche après ce qui me parait être une éternité de silence, la porte de la cuisine s'ouvre à la volée sur Julie… Punaise, il ne manquait plus qu'elle. Ce n'est juste pas le moment là !

Elle nous regarde, Tom et moi, l'un après l'autre comme pour évaluer la situation qui pour le moment lui échappe. De toute façon vu la tête qu'elle tire, je suis sûre qu'elle a entendu mon hurlement. Elle doit d'ailleurs lire dans mes pensées, parce qu'elle répond à ma question immédiatement.

- Pas de bol, y'a eu un problème de musique quand vous vous êtes mis à gueuler comme des crétins.

Oh merde : C'est-la-honte ! Elle baisse la tête tout en poussant un soupire de lassitude avant de reprendre son attitude de battante.

- Vous êtes épuisants tous les deux. Tellement occupés avec vos propres difficultés dans cette histoire que vous n'arrivez même pas à vous mettre à la place de l'autre. Vous êtes en train de vous combattre comme des chiffonniers… mais merde !

Elle se tourne alors vers Tom en me montrant du doigt.

- Elle part demain ! T'as rien de mieux à faire que tes conneries ? Et toi !

Moi qui pensais que je serais épargnée, c'est à mon tour de m'en prendre plein la tête. Et c'est penaude que j'écoute ses remontrances.

- Même moi je ne te reconnais pas ce soir ! Qu'est-ce qui t'arrive, tu pètes les plombs ou quoi ? Et arrêtes de jouer avec ton piercing, la moitié des mecs te dévorent assez du regard comme ça. Et toi !

Elle reprend son discours en le redirigeant vers Tom.

- C'est pas parce que t'es jaloux que t'es obligé de nous imposer la présence de l'autre pétasse au cerveau de moule trop cuite.

Elle arrête de parler quelques secondes, et je la vois se concentrer sur sa respiration en se massant les tempes.

- Bon, j'ai vidé mon sac et je ne me sens pas mieux pour autant. Donc maintenant, toi tu dégages rejoindre ta « copine » et toi tu restes deux minutes avec moi. S'il faut vous séparer pour que la soirée se passe à peu prés correctement, je m'en occupe.

Mais ni lui ni moi ne faisons mine de bouger. Pire, on s'échange un regard d'incompréhension. Tout le monde est en pleine crise d'autorité ou quoi ce soir ?

- Tom… bouge… tout de suite !

Et c'est après ce dernier avertissement qu'il est enfin sorti de la pièce en claquant la porte derrière lui dans l'impassibilité générale puisque la musique a repris depuis plusieurs minutes. Mais ce face à face a eu bien plus de conséquences sur moi que ce que j'ai bien tenté de lui montrer. Je pose mes mains sur le bord de la table alors que mes jambes manquent de se dérober sous le contre coup des émotions qui affluent dans mon corps.

- Putain Sarah, mais t'en rate pas une. Assis-toi ! M'intime Julie, voyant l'état pitoyable dans lequel m'a laissé la petite entrevue.

Et elle me tire une chaise pour que je puisse y poser mon royal postérieur. Je me cache immédiatement le visage entre mes bras croisés pour éviter son regard et laisse échapper bien malgré moi quelques larmes.

- Il me hait… c'est… putain ce que ça fait mal !

J'ai l'impression de sentir mon cœur se briser en mille morceaux tellement la constatation est douloureuse. Julie me passe alors une main dans les cheveux avant de reprendre le ton si apaisant que je lui connais.

- Dis pas de bêtises. Il est juste… maladivement jaloux.

Et un rire sarcastique sort de ma bouche pour ponctuer sa phrase. Elle n'a vraiment pas trouvé plus débile pour justifier l'attitude de Tom ?

- Jaloux ? Y'a vraiment pas de quoi !

- Non mais en plus d'être conne ce soir, t'es complètement aveugle. Entre ta danse endiablée avec Thomas… le cours que t'as donné sur la façon d'embrasser des françaises qu'à fait le tour de la maison et ta manie de jouer avec ton piercing, y'a la moitié des gars qui te reluquent comme un magnifique morceau de bidoche.

- Arrête, c'est vraiment pas drôle ! – Je réponds irritée. Je n'ai jamais eu ce pouvoir sur les hommes.

- Parce que tu crois que ça m'amuse de vérifier toutes les deux minutes que t'es encore en vie ? Je m'en passerais bien figure toi… mais comme t'es toujours aussi nunuche quand il s'agit des mecs, je suis bien obligée.

Je vais pour lui répondre qu'elle peut bien s'amuser sans avoir à me surveiller sans cesse mais l'entrée d'intrus dans mon univers qu'est devenue la cuisine, me stoppe. Je m'apprête à les renvoyer en enfer quand je reconnais les cheveux longs de Bill… et ceux encore plus longs de Lena.

- Mon frère m'a dit que tu pétais les plombs… c'est vrai ? – Se renseigne Bill les yeux rieurs.

Putain mais comment Tom ose-t-il ne serait-ce que parler de moi après la scène qu'il vient de me faire !

- Parce que je lui réponds avec le même ton mielleux qu'il utilise avec moi, je « pète les plombs ». Il m'agresse, je l'agresse, c'est aussi simple que ça. J'étais venue pour essayer de lui parler, mais Monsieur préfère me snober toute la soirée… grand bien lui fasse. Je ne vais pas faire la carpette et m'excuser de tout ce qu'il se passe entre nous alors que c'est lui qui refuse de m'écouter.

- Mais… vous ne vous êtes même pas parlé. – Répond-il piteusement.

J'ai envie de m'arracher les cheveux. Sans déconner, tout ne tourne pas autour de Tom quand même ! C'est une soirée, j'ai peut-être aussi le droit de passer du bon temps.

- Vous savez où est Andreas ?

Julie se claque une main sur le front en entendant ma question, qui est à l'antipode de la conversation qu'on était en train d'avoir, tout en sachant très bien que pour moi, le sujet est clos. Je suis venue là pour m'amuser, alors amusons-nous !

- Il s'est endormi sur le canapé… je crois que ta Tequila l'a achevé.

Et dire qu'il disait qu'il n'avait pas bu « assez », je le retiens celui-là !

- J'ai besoin d'un verre… salut la compagnie. – J'annonce simplement avant de me retourner vers mon amie. Et Julie, arrête de me surveiller et amuse-toi, merci !

J'abandonne ma joyeuse troupe dans la cuisine et me dirige directement vers la table où Andreas avait trouvé la bouteille de Tequila… le problème est qu'une razzia a été faite entre temps et que le peu de bouteilles présentes sont vides. Il doit bien y avoir un autre endroit de ravitaillement vue la taille de la maison ! La soirée ne fait que commencer, on ne peut pas être à court de boisson aussi tôt.

Je monte sur une chaise pour dépasser les têtes de tous ces fêtards et fais un tour d'horizon afin de pouvoir me diriger dans la bonne direction. Une fois avoir aperçue ce que je cherchais, je tente de descendre rapidement… tellement rapidement que ma descente se transforme en grosse chute. Mes yeux se sont clos en attendant l'impact qui ne vient jamais et lorsque j'ouvre une paupière, c'est pour me rendre compte que je suis enserrée dans les bras d'un homme. Il me ceinture la taille alors que mes pieds ne touchent pas le sol et je reconnais sa voix quand il commence à parler.

- T'essaye de faire des cascades ? – Persifle-t-il.

- Oh… Thomas… merci.

Il me repose doucement au sol mais laisse malgré tout son bras autour de moi. Nous nous retrouvons, selon mes critères, bien trop proches l'un de l'autre.

- Tu sais que je te cherche partout depuis tout à l'heure ? Mais entre tes amis qui ne te lâchent pas d'une semelle et ta faculté à disparaître comme un ninja… c'est un peu compliqué.

Je le repousse légèrement pour mettre quelques centimètres de séparation entre son torse et le mien et demande candidement :

- Pourquoi me cherchais-tu ?

- Et bien parce que…

- Sarah !

Au secours !! On ne me laissera jamais tranquille ce soir ou quoi ? J'ai juste envie de boire un verre, ce n'est pas un crime quand même. Mes yeux se ferment de lassitude… je n'arriverais jamais à échapper à tout ce monde.

- Thomas, tu peux la lâcher s'il te plait. J'ai besoin de lui parler.

- Au cas où tu n'aurais pas remarqué Bill, je suis moi-même déjà en train de lui parler.

- C'est bon ! Je suis là et aux dernières nouvelles j'ai encore mon mot à dire. Donc : Je n'ai envie de parler ni à toi – dis-je en plantant un index dans le pectoral de Thomas pour le faire me lâcher – ni à toi – en me tournant vers Bill. Salut les mecs !

Vous pensez que je suis défoncée ? Et bien vous n'êtes pas loin de la vérité. Déjà parce qu'envoyer chier Bill n'est pas vraiment dans mes habitudes, mais surtout, que je commence un peu à manquer de discernement.

- Bon cette fois ça suffit. Tu viens avec moi, un point c'est tout ! A plus tard Thomas…

Je me sens tirer en arrière et malgré ma douce folie, je sais pertinemment qu'il nous dirige vers la cuisine. Qu'est ce qu'il se passe, c'est le seul endroit au calme de la maison ou quoi ? Pendant notre marche, je croise mon petit brun que j'ai embrassé sans retenue tout à l'heure qui me fait un clin d'œil avant de croiser le regard noir de Bill et de s'esquiver aussi vite qu'une ombre. Et un peu plus loin c'est une toute autre vision qui s'offre à moi : Tom en train de se faire allumer comme jamais par Jeni. Cette greluche se trémousse sans retenue le pire c'est qu'il a l'air de bien en profiter le con… vue ses mains baladeuses.

- Arrête de les regarder comme ça… ça fait trop plaisir à la blondasse.

Je baisse alors les yeux, prise en faute par mon tortionnaire qui m'entraîne toujours derrière lui et qui me pose d'ailleurs sans aucune cérémonie sur une chaise, une fois arrivé à bon port. Il s'installe à califourchon sur la chaise en face de moi mais je garde obstinément la bouche fermée. Après tout, c'est lui qui m'a emmené ici.

Il lève les yeux au ciel devant mon mutisme avant de se remettre debout. Je l'entends bouger dans la cuisine, ouvrir un placard puis un tiroir… j'entends aussi de l'eau couler et je sursaute quand il pose un peu brutalement un verre d'eau devant moi, verre d'eau contenant un cachet effervescent.

- Bois ça ! – M'ordonne-t-il.

Et il repart faire je ne sais quoi pendant que j'enserre le verre dans ma main. Je regarde le cacher fondre petit à petit, hypnotisée par ce petit spectacle et une fois que les dernières bulles se dissipent, j'avale d'une traite.

- Je suis en train de me faire du café, t'en veux ?

Il se dirige dans la cuisine en ouvrant à chaque fois le bon meuble et utilise la cafetière expresso comme si c'était la sienne. Il a dû passer un certain temps ici pour connaitre la maison comme sa poche.

- Oui, je veux bien – dis-je d'une petite voix tout en me massant les tempes.

Le silence qui s'installe ensuite n'est pas particulièrement lourd, au contraire même. Je ressens toujours une sérénité absolue en la présence de Bill. C'est bizarre comme il arrive à me calmer alors que son frère me met les nerfs en pelote en deux pauvres secondes.

- Il te plaît Thomas ?

Il m'a demandé ça l'air de rien, tout en veillant à ce que le café ne dépasse pas des tasses. J'abandonne mes tempes pour laisser tomber mes mains qui claquent sur la table.

- Oh Bill, je t'en prie ! C'est quoi cette question débile ?

Il dépose les tasses sur la table, glisse dans la sienne un sucre et commence à touiller doucement, tout en ne me lâchant pas des yeux.

- Elle n'est pas si débile que ça…

Mais je ne le laisse même pas finir tellement c'est à dix mille lieux de ce qui se passe réellement.

- Oh que si, elle l'est !

Il ne dit rien d'autre et porte la tasse à sa bouche pour souffler sur le liquide brûlant. Il est d'un calme hallucinant et regarde le vide en buvant de petites gorgées. Je ne comprends pas où est-ce qu'il veut en venir mais cette ambiance paisible, au milieu de cette cuisine saccagée, me fait du bien. Il faudrait vraiment que je lui demande comment il arrive à faire ça alors qu'il sait faire vibrer 12.000 personnes pendant un concert… il a trop de charisme ce mec, et il ne s'en rend même pas compte.

- Tu comptes attendre que toute trace d'alcool ait quitté mon corps avant de parler ? Non, parce que ça risque de prendre un certain temps tu sais ?

Son regard qui se faisait lointain reprend contact avec la réalité d'un coup. J'ai comme l'impression qu'il m'avait oublié. Il se relève et va rincer sa tasse désormais vide, pour la poser sur la paillasse puis se retourne et prend appuie sur le plan de travail.

- Pourquoi es-tu là… à cette soirée ? – Demande t-il à brûle pour poing.

- Au début ? Parce qu'on m'y a obligé.

- Et après ?

On se parle du tac au tac, il pose la question et j'y réponds automatiquement. J'ai de toute façon, une confiance entière en cet homme.

- Je voulais vous revoir avant de partir et aussi… je voulais parler à ton satané frangin.

- Et tu lui as parlé ?

- T'es de la police Billou ? Je pensais que tu chantais… on m'aurait donc menti…

Moi qui pensais le faire sourire, c'est raté ! Il me lance un regard des plus énigmatique et me repose la question, plus sérieux que jamais et en articulant chaque mot pour être sur que je les comprenne.

- Sarah : Est-ce-que-tu-lui-as-parlé-ce-soir ?

- Tu sais bien que non ! – Je réponds agacée… il était avec moi le peu de fois où j'ai croisé son frère, et il sait très bien ce qu'il en a été.

- Donc, résumons : Tu es venu ce soir dans l'optique de lui parler, parce que tu rentres en France demain. Il est maintenant plus d'une heure du matin, tu as du boire plus de Tequila que tout le monde réuni et en plus, tu ne lui as toujours pas parlé. Est-ce qu'au moins tu comptes le faire ?

- Peut-être… je ne sais pas… je ne sais plus si ça vaut vraiment la peine.

- Pour quelqu'un qui se dit amoureux, je trouve que tu baisses facilement les bras.

Ce qu'il me dit me vexe, non seulement parce que c'est lui mais en plus parce qu'il a raison. Du coup, moi, en état d'ébriété et vexée, imaginez mon humeur.

- Et qu'est-ce que tu en sais toi ? Qu'est-ce que tu sais du courage qu'il faut pour parler à la personne qu'on aime ?

- J'en sais bien plus que toi… tu étais tellement dans ton monde tout à l'heure que tu n'as même pas vu que Lena et moi nous tenions par la main. – Dit-il comme un reproche.

Oh… alors lui et Lena… mais c'est une super bonne nouvelle ça ! Je n'arrive d'ailleurs pas à retenir ma bouche qui se tend en un magnifique sourire… je suis trop heureuse pour eux. Elle mérite vraiment ça.

- C'est à lui que tu devrais sourire comme ça, pas à moi.

- Désolée, c'est que… ça me touche de savoir que toi et elle… enfin… tu vois quoi.

Il balaye ma phrase de la main, comme si le sujet le mettait aussi mal à l'aise que moi.

- Sarah, tu vas te bouger le cul ou pas ? Vous êtes aussi bornés l'un que l'autre et depuis le début, tout ce qui pourri votre relation, se sont vos non-dits de merde. Tu ne crois pas qu'il serait vraiment temps que vous vous parliez franchement et sans retenu ?

Je m'apprête à ouvrir la bouche, mais il me coupe en levant un doigt devant ma bouche.

- Et pas comme le soir du concert, quand je dis « vous parler », j'entends mettre à plat votre histoire et dire vraiment ce que vous ressentez… lui comme toi. Il ne sait pas parler de ça, il ne l'a jamais fait, et si tu ne l'aides pas, vous ne vous en sortirez jamais.

Il se relève après avoir terminé sa phrase et s'approche de moi pour me poser un baiser sur le front.

- Je t'ai dit tout ce que je voulais te dire… à toi de jouer petite Sarah : Attrape Tom ce soir si tu t'en sens le courage sinon… dis-lui au revoir pour toujours parce qu'il n'y aura pas de marche arrière possible. Il ne pardonne pas facilement.

Il se rapproche de la sortie et ouvre la porte. La musique emplit immédiatement la cuisine et casse l'ambiance sereine que Bill avait réussi à créer. Moi, je suis toujours assise au même endroit, ma tasse de café pleine qui a arrêté de fumer depuis bien longtemps.

- Tu sais, je ne devrais pas te le dire parce qu'après tout ça ne me regarde pas mais… il tient beaucoup à toi. Plus qu'il ne te l'a jamais dit et sans doute plus qu'il ne te l'a jamais montré. Tu ne risques pas grand-chose à le bousculer un peu. Bon courage !

Et il m'abandonne à mon sort funeste. En quelques instants, la pièce recommence à grouiller de monde et j'avale mon café froid rapidement avant que quelqu'un ne mette la main dessus. Je suis alors en pleine contemplation d'une bouteille à moitié vide quand deux gars rentrent tout en évoquant les occasions manquées de la soirée.

- En tout cas, y'en a pour qui s'est pas dur… et c'est toujours le même. Je sais pas comment il se débrouille !

- Joues de la guitare dans un groupe de rock connu et vends des millions de disques. Tu comprendras mieux comment il fait.

Je tends l'oreille discrètement pour continuer à écouter leur conversation comme si de rien n'était. J'ai bien compris sur qui pouvait porter le thème de leur débat.

- Et t'as vu Jeni ? Elle a l'air encore plus déchaînée que d'habitude. Tu crois que c'est la présence de la petite française qui l'a perturbe à ce point ?

Non mais j'hallucine ! Ils parlent de moi, devant moi et ils ne s'en rendent même pas compte ! Soit ils ne me connaissent pas, ce qui est fortement possible puisque je ne savais même pas qu'ils existaient, soit ils sont complètement bourrés et ne se rendent plus compte de rien… ce qui est très probable également vue la façon qu'ils ont de se comporter.

- Je sais pas… mais tu sais qu'elle a toujours claironné que Tom était une chasse gardée… peut-être qu'elle ne supporte pas la concurrence. Quand je pense qu'elle se sert de moi comme bouche trou depuis des mois… mon orgueil en prend un sacré coup.

Moi ? De la concurrence ? Laisse-moi rire !! Une allemande qui vit sur place, bombasse de son état… contre une petite française de passage dans le coin et qui ne ressemble pas à grand-chose. Mais oui, quelle grosse concurrence je suis. Et j'en viens à ironiser intérieurement, ça devient grave.

- Mais t'es con ou quoi ? Tout ce qu'il veut, c'est se la tirer la Jeni, comme toutes les autres. Et après, elle reviendra pleurer dans tes bras, toute façon elle est bonne qu'à ça… chialer et baiser.

Hum… si seulement n'importe qui pouvait la faire pleurer, la faire hurler de rage, ça m'irait bien… plus que bien. Rien que cette idée me redonne immédiatement le sourire.

Je manque d'éclater de rire quand le plus grand des deux lâche son verre dans le vide au lieu de le reposer sur la table mais le bruit de verre explosé n'interpelle personne, pas même lui. On regarde tous les morceaux de verre explosé puis il se lève ensuite péniblement et fait mine de passer la tête dehors.

Son ami pose alors la question qui me taraude aussi l'esprit en le voyant réagir de la sorte.

- Qu'est-ce que tu fous espèce de taré ?

- Bah rien, je regarde où est-ce qu'ils sont. Peut-être que je pourrai aller la voir s'il n'est plus dans les parages.

Ah mais ce n'est pas bête ça. Je les aime bien ces gars là, ils sont très gentils. Ils ont d'ailleurs une haute opinion (proche de la mienne) de cette Jenifer de malheur. J'attends avec une angoisse grandissante de savoir ce qu'ils peuvent fabriquer mais ma déception est grande.

- Je les vois plus. Trop tard… ils ont dû partir à l'étage.

Quoi ? Quel étage ? Comment ça « à l'étage » ? Pour faire quoi « à l'étage » ?

Je me relève d'un bond en renversant ma chaise et sort d'une marche rapide. Je veux bien être gentille et faire mumuse au chat et à la souris, mais je m'envois pas en l'air avec le premier venu quand même ! Il va m'entendre, c'est moi qui vous le dis !

Je choppe la première personne que je croise, et que soit dit en passant je ne connais absolument pas pour lui demander :

- Tu sais où est passée Barbie ?

Je le vois réfléchir rapidement et ses yeux s'agrandissent quand une lumière s'allume au fond de son esprit embrumé.

- Tu parles de Jeni ? Je l'ai vu passer dans le couloir y'a cinq minutes mais j'en sais pas plus. Je crois qu'un mec était avec elle et…

Mais je le relâche sans même lui avoir dit merci et me précipite dans le couloir… trois portes… les trois ouvertes. L'une est la salle de bain, l'autre un vulgaire placard et la troisième est une chambre, mais elle est vide. Merde !

- Tu cherches quelqu'un ?

Je me retourne immédiatement en reconnaissant la voix et saute au cou de Georg.

- Tu me sauves la vie ! Tom, il est parti avec Jeni… c'est chez toi ici. Alors où est-ce qu'il pourrait être ?

- Heu… j'ai bien une idée mais je ne suis pas certain que t'es très envie d'aller les retrouver. – M'explique t-il mal à l'aise.

Mes yeux ne ressemblent qu'à deux fentes alors que sa réponse arrive jusqu'à mes neurones.

- Tu ne peux pas imaginer à quel point j'ai envie d'aller les retrouver, là, maintenant, tout de suite. Alors : Ils-sont-où ?

Devant mon humeur massacrante, il m'indique une porte à l'étage et je monte l'escalier aussi vite que le permettent mes chaussures à talon… c'est-à-dire, pas vraiment vite. J'arrive sur un palier débouchant sur un autre couloir… c'est un vrai labyrinthe cette maison. Je m'approche doucement de la pièce que m'a indiquée Georg et tends l'oreille, mais de toute façon, avec la musique à fond qui raisonne du bas, il m'est impossible d'entendre quoi que se soit. Je m'apprête à frapper quand je suspends mon poing, prise de doute.

Et s'ils étaient déjà en train de… non, impossible ! Et pourtant, pourquoi se seraient-ils exilés sinon ?

Je ne suis qu'une idiote, une vraie ! Une nana d'une bêtise sans fond ! Comment ai-je pu espérer, en lui disant tout ce que je lui ai dit, qu'il m'attende bien sagement ? Qu'il me pardonne encore et toujours ? Qu'il ne se lasse jamais de se faire rejeter…

Je ne récolte que ce que j'ai pris tant de soin à semer depuis des jours et des jours.

Et d'un coup, les paroles de Bill me reviennent en mémoire… il tient à toitu ne risques pas grand-chose

Il tient à moi, et ce connard est en train de s'en taper une autre ? Non mais ça, jamais de la vie ! Andreas m'a fait promettre de ne pas réfléchir : Très bien ! Je respire un bon coup, bloque l'air dans mes poumons et ouvre la porte d'un geste brusque. Et ce que je vois me hérisse le poil.

Ils sont tous les deux debout au milieu de la pièce, enlacés. Vision d'horreur, cette pétasse est en train de passer ses mains sous le tee-shirt de Tom. Mon arrivée les a figé quelques instant sous la surprise et je suis la première à reprendre mes esprits, sûrement à cause de la fureur qui m'emplit le crâne et qui cogne de partout comme pour en sortir.

- Ne… touche… pas… à… mon… mec !

C'est sorti seul, d'une voix on ne peut plus calme, les mots articulés autant que la colère me le permette. Et comme si je n'étais pas assez énervée, elle se retourne le plus langoureusement possible vers moi et me lance un clin d'œil, puis reprend son activité sous le regard un peu flippé de Tom.

Je tente de contrôler la rage qui remonte du fin fond de mon estomac et qui ne demande qu'à se manifester, je n'arrive pourtant pas à retenir mon sarcasme.

- T'es sourde en plus d'être conne ou quoi ? T'es tellement blonde que tu ne comprends pas le sens de ma phrase ? Tu préfères que je te le dise en français pour voir si tu comprends d'avantage ?

Oups… piquée au vif ! Elle se détourne de Tom et se rapproche de moi, me pointant d'un doigt, l'air menaçant.

- C'est toi qui dégages ! T'as pas l'impression de déranger ? Et puis « ton mec », non mais laisse moi rire… je vous ai pas vu beaucoup ensemble ce soir. D'ailleurs… il ne m'a pas parlé une seule fois de toi.

- Jeni, laisse là tranq…

- Toi la ferme !

Jeni et moi avons crié la même chose en direction de Tom, ce qui l'a fait reculer d'un pas avant de croiser les bras sur son torse en signe de résignation. C'est une histoire entre elle, et moi ! Et je compte bien la régler maintenant.

On se rapproche l'une de l'autre en se jaugeant du regard et j'ai de plus en plus de mal à me contenir face à sa silhouette si parfaite, si parfaitement mise en valeur dans sa si parfaite jupe. Avec ses cheveux si parfait et son maquillage de star.

- Tu n'as pas ta place ici. Retourne jouer à la poupée, bébé !

C'est sans doute la réflexion de trop et avant que je n'aie tenté de me calmer une nouvelle fois, mon poing se serre et c'est avec rage que je lui balance en pleine tronche. DIEU que ça fait du bien j'hurle intérieurement !

Je la regarde tituber en se cachant le nez dans une main, et vois un peu de sang passer entre ses jointures. J'ai un mal de chien à la main mais je ressens une telle euphorie à lui avoir cassé la gueule que mes maux passent totalement au second plan.

- Tu sais ce qu'elle te dit maintenant le « bébé » ? - Je crache hargneusement.

Et c'est de la surprise plein le regard qu'elle se lamente :

- Non mais t'es complètement tarée, tu m'as peut-être pété le nez !

Je sais bien qu'on ne frappe pas quelqu'un à terre… mais l'humiliation est pour moi une douce vengeance. Et je me délecte du spectacle.

- Je te remercie, j'ai des yeux. Alors casse-toi si t'en veux pas une autre ! – Je la menace froidement.

Elle hésite, regarde Tom qui n'a toujours pas bougé pour lui venir en aide et son manège m'agace encore plus. Je lui hurle un « Maintenant ! » en faisant un pas tout en tendant le poing vers elle et elle sort de la chambre en maugréant contre les françaises complètement schyzo. Elle claque la porte derrière elle et après quelques secondes de silence, je me retourne vers Tom en le pointant du doigt.

- Alors maintenant, à nous deux !

- T'es encore plus tarée que ce que je pensais. Non mais ça va pas de lui taper dessus ? – Me questionne-t-il de façon calme.

- Oh arrête, je vais pleurer sur son pauvre sort. – J'ironise avant de reprendre plus durement : – Tu t'es bien foutu de ma gueule, quand j'y pense, ça me donne envie de gerber !

- Bah au moins, tu gerberas pour autre choses que ton repas hebdomadaire. – Répond-il du tac-au-tac.

C'est bas… et c'est méchant… et c'est gratuit. Et le pire c'est qu'il parle toujours de façon détendue, ce qui accentue gravement ma contrariété.

- Qu'est-ce que t'en a à foutre de pourquoi je vomis… je me suis laissée mourir pour toi, parce que je t'aimais, parce que je ne supportais pas la séparation alors que pendant ce temps-là, tu sautais la moitié des filles qui croisaient ton chemin !

Ah, je crois que j'ai enfin réussi fissurer l'iceberg, d'abord parce que son regard à changé, et aussi parce qu'il a perdu son calme.

- Tu ne sais pas ce que j'ai vécu en rentrant ici ! Putain mais… ne parle pas de ce que tu ne connais pas !

- Mais je ne demande que ça ! Savoir ! Tu ne m'en n'as jamais parlé !

- Et ma chanson, c'est de la merde en bâton peut-être ? Et puis c'est toi qui as dit que tu me détestais… non mais vraiment : une pauvre photo et hop, tu t'esquives !

- Mais une chanson c'est quoi ? Ça veut tout dire et rien dire à la fois. Et une photo… ça n'a rien à voir et tu le sais très bien. C'est pas toi qu'on a insulté toute la journée et qu'on est venu voir pour savoir si c'était bien moi, « l'heureuse élue ».

On se tient chacun d'un bout à l'autre de la pièce, en tentant de parler plus fort que celui qui répond. Le résultat n'est pas brillant au final parce que malgré nos cris, on n'a pas l'air de s'écouter d'avantage.

- Et tu veux que je fasse quoi Sarah ? C'est comme ça tous les jours pour nous aussi… c'est ma vie toute entière que tu remets en cause et depuis le début.

- Oh arrête ! Le problème ne vient pas de ça ! Qu'est-ce qui t'as pris de parler de moi à la télé ?

- Je n'ai rien dit ce soir là, alors n'exagère pas ! T'es pas le centre du monde non plus… et sans doute pas la seule à avoir des putain d'yeux verts !

- Tu n'as rien dit ? Tu n'as RIEN dit ? Mais c'est justement le souci, tu as donné des bouts d'informations… qu'est-ce que tu crois, que les gens n'ont pas bouché les trous en s'imaginant des choses ?

On est en train de s'engueuler comme un vieux couple, à se reprocher des choses qui ont eu lieu il y a bien longtemps mais ma colère s'efface quand il abandonne son attitude agressive pour s'assoir sur le rebord du lit. D'ailleurs, tout énervement a aussi quitté sa voix quand il recommence à parler, mais ça ne me rassure pas tellement il a l'air abattu à la place.

- J'ai une vie publique, je suis désolé qu'elle t'indispose à ce point Sarah mais j'ai été pris de court et je ne voulais pas mentir. Je ne savais pas quoi dire… mais de toute façon, si j'avais répondu que je ne te connaissais pas, je suis sûre que tu l'aurais mal pris aussi.

Ok… Sarah/Tom, 1 partout… Bah oui, je peux lui compter un point puisque de toute façon il a raison. Quoi qu'il ait dit, il est fortement possible que j'aie réagi de la même façon.

- Tu aurais voulu que je réponde quoi ? – Me demande-t-il las.

Et devant mon silence, il redresse la tête et ancre ses yeux aux miens.

- Dis-moi Sarah, à ma place, qu'est-ce que tu aurais dit ? – Insiste-t-il.

Prise au piège… je ne vois pas ce qu'il aurait pu répondre qui ne m'aurait pas mise en pétard.

- Sans doute rien de plus ou de moins que ce que tu n'as répondu ce soir là. – Avoue-je.

Et son attitude abattue laisse place de nouveau à de l'agacement.

- Alors bordel de merde, qu'est-ce que tu as à me reprocher ?

Il recommence à hausser le ton et j'ouvre à peine la bouche pour essayer de le calmer qu'il reprend de plus belle.

- Depuis le début, quoi que je fasse, ça ne va jamais ! Alors je veux bien croire que je sois maladroit parce que je n'ai jamais vraiment eu à gérer une situation comme celle-là avant, mais faut pas pousser ! Dés que j'ouvre la bouche, tu me dis de me taire, quand j'essaye de te faire comprendre les choses autrement, tu piges rien et quand je fais mon boulot, en essayant de ne pas t'exposer, ça va pas non plus.

Heu… oui… je me rends compte de mes exigences, mais merde ! Je ne vais pas le laisser m'en mettre plein la tronche sans rien dire. Pourtant ce qu'il me dit me touche… je n'ai peut-être pas compris ses messages mais il n'a pas non plus compris ce que j'attendais de lui.

- Mais tout ce que je voulais c'était que tu me rassures ! Tu crois vraiment qu'après l'hiver que j'ai passé, j'allais te sauter dans les bras sans savoir où j'allais ? Tu crois que m'être rendue malade la moitié de l'année n'a pas été suffisant, il faut que je fasse plus ? Tu n'as jamais pensé que je pouvais être effrayée par ce monde que je ne connais pas et que sans certitudes, je ne me protègerai pas ? Alors tu me dis que tu as souffert, soit disant, mais tu étais entouré, tu avais ton frère, ton groupe, ton travail… moi je n'avais que Julie qui se trouve à 500 kilomètres de chez moi. Alors vas-y… explique moi à quel point reprendre ta vie où tu l'avais laissé avant de me connaître à été dur, mais demande toi si ça n'a pas été plus compliqué pour moi.

- Plus compliqué pour toi ? Non mais j'hallucine… – Répond-il sarcastiquement.

- Ah bon t'hallucine ? Tu rencontres des gens comme moi tous le temps. Mais excuse-moi Tom, un mec comme toi… tu es une star, avec toute la vie qui va avec. Tu penses vraiment que ce n'est pas plus chamboulant pour moi, de voir une personne comme toi rentrer dans ma vie pour en sortir après, que pour toi, qui croise des gens du « petit peuple » tous les jours ?

Je termine ma phrase complètement essoufflée, j'ai l'impression d'avoir couru un marathon. Ça ne m'empêche pourtant pas de bloquer ma respiration quand il se relève pour faire quelques pas dans ma direction. Il s'arrête à une distance que j'appellerais raisonnable et je m'inquiète un peu… il a l'air plus déterminé que jamais et vue la discussion qu'on vient d'avoir, j'ai peur que ça ne joue pas vraiment en ma faveur.

- Tu sais quoi… j'abandonne. J'en ai marre de me battre dans le vent. Si tu penses que je te considère comme le commun des mortels, je ne vois pas ce que je fais ici à essayer de te convaincre du contraire.

Mais il se fout de ma gueule ou quoi ? On ne va vraiment pas s'en sortir si on continue comme ça.

- A quel moment, depuis qu'on est là à s'engueuler, as-tu essayé de me convaincre de quoi que se soit ? J'ai pas souvenir là, excuse-moi.

Il fait encore quelques pas pour se rapprocher de la sortie… et je suis certaine qu'il faut que je fasse quelque chose maintenant. J'ai le sentiment… non, la certitude que s'il quitte cette chambre maintenant, tout ça ne sera plus que des souvenirs.

- Alors t'abandonne ? Vraiment ?

Je parle dans le vide, il n'a plus l'air de vouloir me répondre.

- Très bien ! – Dis-je façon énergique, ce qui le fait enfin lever la tête et stopper sa marche. Tu abandonnes… moi pas!

Je traverse les deux mètres qui nous séparent encore et m'arrête à approximativement un petit centimètre de lui. J'arrive à peine à hauteur de son épaule et quand je lève le visage pour le regarder, je suis plutôt satisfaite de la voir déglutir tout en regardant droit devant lui, au dessus de ma tête.

Je me décale légèrement et m'amuse à voir les réactions de sa peau alors que mon souffle parcours son cou. Il ne fait toujours aucun geste mais j'entends très bien sa respiration devenir irrégulière, et son corps entier parle pour lui tellement il a l'air tendu… concentré dans l'effort d'éviter le contact avec moi.

J'étouffe un petit rire derrière ma main ce qui lui fait enfin baisser les yeux… et avant même qu'il n'ouvre la bouche je sais ce qu'il va me demander tellement son regard est suppliant, emplit de doutes.

- Arrête…

C'est chuchoté, et pas franchement convaincant. S'il ne manifeste pas plus son envie de me voir loin de lui, je ne vois pas pourquoi j'accéderai à sa requête.

- Arrête-moi…

Je me hisse sur la pointe des pieds, mon vert toujours ancré dans son doré et approche lentement mon visage du sien… mon cœur bat à une vitesse plus qu'inhabituelle mais je n'essaye même pas de le raisonner.

Je ne me contrôle pas, c'est grisant et… flippant. La vérité, c'est que je ne me connaissais pas une telle témérité.

Mais mon dernier souhait, si jamais il a vraiment décidé de faire une croix sur un « nous », c'est de passer cette ultime nuit avec lui. C'est sûrement débile, mais j'ai envie de ça depuis trop longtemps. Autant dire que s'il me rejette, je vais me prendre la crampe de ma vie ! Je n'ai pas pour habitude de m'offrir comme je le fais, mais je souhaite vraiment pouvoir sentir ses mains sur moi, sa peau contre la mienne. Oui… j'en ai longtemps rêvé et je n'ai pas honte de l'admettre.

Je stoppe ma bouche à quelques centimètres de la sienne et, pour éviter de perdre l'équilibre, pose mes mains sur lui. On est toujours les yeux dans les yeux, et à part nos respirations, aucun bruit ne vient perturber ce moment. C'est comme si la musique d'en bas était arrêtée par la bulle que je me suis créée. On se regarde, cherchant des réponses là où il n'y a même pas de question mais ma témérité a des limites. Je le provoque donc, espérant qu'il prenne les choses en main, en lui murmurant plus sûre de moi que jamais :

- Embrasse-moi…

Un drôle d'éclair traverse son regard, c'est le seul indice m'indiquant qu'il a entendu ce que je lui ai demandé. Je vois alors son regard dévier de mes yeux vers mes lèvres, et je le devine dessiner les contours de mon visage, son souffle me caressant au choix une joue, le front ou la base du cou… mais sans jamais se rapprocher… et mon cœur s'emballe d'avantage devant cette attente. Ma détermination commence lentement à fondre devant son silence et son inaction. El la situation devient pour moi, insoutenable. Lorsqu'il replonge enfin dans mes yeux, je réalise alors qu'il ne fera rien pour me retenir. Une boule de tristesse se forme irrémédiablement au fond de ma gorge et mes yeux se mettent à me brûler.

Je repose mes talons à même le sol, et une fois stabilisée, enlève mes mains qui se trouvaient encore sur son torse tout en baissant la tête.

- Bien.

Encore une fois, je murmure tête baissée… et pourtant tout mon corps me réclame de lui hurler que non, ce n'est pas bien ! Que ce n'est pas comme ça que c'était censé se passer… mais j'ai joué et j'ai perdu. Et comme un tic, je mordille ma lèvre inférieure… pour ne surtout pas craquer, pas devant lui en tout cas.

J'aurais tout le temps de pleurer toutes les larmes de mon corps lorsque je serais loin de ce pays… lorsque je serais seule, chez moi… et que je maudirais Bill et son satané mail d'appel à l'aide.

J'avale ma salive douloureusement, comme si la boule qui a élue domicile dans ma gorge pouvait être avalée en même temps, pousse un soupire et après être certaine que ma voix ne me trahirait pas, ne déraillerait pas, je relève la tête. Oui je vais partir, mais je partirai la tête haute. Je lui lance un petit sourire triste avant d'enfin décider à le quitter. Le pire pour moi est qu'il n'a toujours fait aucun geste vers moi. Ni pour me retenir, ni même pour me rejeter.

- Au revoir Tom.

Je n'attends pas de réponse, certaine qu'il n'y en aura pas et me retourne, commençant à marcher… voilà, un pied après l'autre. C'est bien petite Sarah, tu peux le faire ! Et surtout, mais surtout, ne te retourne pas.

J'essaye de respirer normalement pour que les larmes qui tentent de forcer mon barrage émotionnel ne coulent librement sur mes joues et me rapproche vers la porte. Tout mon cerveau bourdonne, bouillonne… j'ai l'impression que ma tête est entourée de coton.

Pied gauche, pied droit… non, on ne se retourne pas… pied gauche… putain, et cette Jenifer de malheur qui doit encore être en bas… respire… non, tu n'as pas mal… et non, on ne se retourne toujours pas ! Réveiller Andreas… avance encore un peu… toujours… boire ce qui restera de buvable… ne pas s'arrêter… jamais…

Voila à peu prés les choses qui me viennent à l'esprit dans l'immédiat, tout pour ne pas penser à lui, pour ne pas penser que je ne serai jamais avec l'homme que j'aime, pour ne pas m'imaginer rentrer à Paris pour retrouver la vie tellement insipide qui m'y attend.

Comment vais-je survivre à cette nouvelle séparation… moi qui ait tellement eu de mal à surmonter la première.

A tiens, j'arrive enfin à la porte… j'ai l'impression d'avoir parcouru un kilomètre ou au choix, que ça fait dix minutes que je tente désespérément de sortir de cette chambre. Je tends la main vers la poignée et prise d'un doute, suspend mon geste en priant n'importe qui qu'il me retienne. Mon hésitation ne dure pourtant qu'une seconde avant que je ne pose finalement ma main dessus pour l'ouvrir.

Elle s'entrouvre d'à peine quelques centimètres que déjà la musique perce ma bulle de toute part, envahissant l'espace et raisonnant contre les murs de cette chambre. Allez ! Vas-y Sarah… ouvre complètement la porte et sort enfin de ce cauchemar.