Et c'est reparti avec le retour du zen sur terre!


« Zen ! » rugit Ilinka.
Markus faillit lui dire d'y aller doucement. Il ouvrit même la bouche. Puis la referma. L'adolescent était petit, mais il n'était pas en sucre.
L'impact le fit tout de même presque tomber. Plutôt que de réprimander sa fille, il lança un regard d'avertissement aux quelques membres de l'
Utopia qui faisaient mine d'avoir quelque chose à redire à sa conduite.
Que l'un d'entre eux vienne le lui dire en face, s'il trouvait son éducation trop laxiste ! Qu'ils osent ! Personne n'eut cette outrecuidance.
Une fois les salutations d'usage terminées, Zen'kan étant passé de l'étreinte d'Ilinka à celle de Milena, Liam'kan s'approcha.
« Alors ? » s'enquit le traqueur, faisant signe à son frère de sang de l'accompagner, dans un petit tour du grand hangar caché sous la montagne.
« Cette larve est... aussi décevante que prometteuse. »
« Mmmh. »

« Une part de moi ne peut s'empêcher de regretter que de sa couvée, ce soit lui qui ait survécu. Son esprit est faible. » poursuivit le guerrier. « Il est stupide, vulgaire et sanguin. »

« Comme presque tous les guerriers de Silla. » nota-t-il sans ironie aucune.

Liam'kan feula. Ce n'était malheureusement un secret pour personne : Silla n'avait jamais voulu ses guerriers intelligents ou subtils. Elle les avait voulu grands, beaux et aussi féroces que brutaux. Fruits de millénaires de sélection, ils étaient la parfaite incarnation de sa volonté.
Après quelques pas de silence, Liam'kan poursuivit :

« Ce qui m'inquiète davantage, c'est son esprit. Il n'a pas les bonnes pensées. Ni la volonté d'un guerrier. »
« C'est une larve. Il est encore jeune. »
Le guerrier opina, sérieux.
« Mais si vous ne le rééduquez pas très vite, cette tare va rester, Markus Lanthian. »
« Je le sais, Liam'kan de Silla. » siffla-t-il en retour, guère content des sous-entendus de son congénère.

« Déjà qu'il est ridiculement petit. »
« Il est jeune. Il peut encore grandir. » répliqua-t-il, se tournant pour observer l'adolescent et ses amis, de l'autre côté du hangar.
Malheureusement, Liam'kan avait raison. Zen'kan était plus âgé qu'Ilinka. C'était un mâle. Un guerrier. De Silla, qui plus est. Il aurait dû dépasser sa fille d'au moins une tête. Pas faire la même taille qu'elle !
« Je le lui souhaite. Car malgré toute la férocité que je lui concède volontiers, ce n'est pas avec un physique aussi minuscule qu'il pourra espérer s'imposer. » nota le guerrier, qui avait suivi son regard.

« A-t-il ses chances ? »

« De devenir commandant ? »

Markus opina.

« Si je me fie à mon expérience... aucune. Absolument aucune. S'il parvient à devenir meutier d'une escouade de drones, ce sera déjà un sacré miracle. Plus de chances qu'il devienne simple fantassin. Avec un bon entraînement, et un sain redressement mental, il fera un guerrier convenable. Au pire, il pourra devenir traqueur. Il en a déjà toutes les bases, grâce à vous. » persifla le guerrier.

Markus gronda. Il n'avait pas honte de ce qu'il était. Il avait mérité son rang et il connaissait sa force. Mais il savait aussi les stigmates qu'apportaient la fonction. Les humiliations, et la solitude.
Il ne pouvait souhaiter ce sort à personne, et surtout pas à Zen'kan.
Liam'kan rauqua avec un certain amusement.

« Mais en me fiant à mon expérience, vous devriez être mort il y a presque deux décennies, des mains de feu notre génitrice, tout comme mon capitaine, qui aurait dû être exécuté et recyclé comme le déviant qu'il est. Et pourtant, nous voilà, discutant tranquillement de l'avenir du plus jeune de nos frères... »

Markus lui coula un regard. Surpris.

Le guerrier sourit.

« La vérité, c'est que je ne peux pas vous répondre. Et je m'en réjouis. Cette larve... son destin est imprévisible... N'est-ce pas excitant ? »

Ce fut à son tour de rauquer.

« Oui, c'est excitant. » approuva-t-il.
Liam'kan lui fit face, solennel.

« Mes devoirs m'appellent. Ç'a été un honneur de prendre en charge l'éducation de cette larve pendant ces quelques semaines. »

Inclinant la tête en signe de gratitude, Markus accepta les paroles.

Satisfait, le guerrier tourna les talons, traversant le vaste bâtiment à grandes enjambées.

Plus tranquillement, il fit de même.

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« Nan ! Vous vous foutez de ma gueule ? Des leçons de philosophie ? » râla Zen'kan, chiffonnant sa deuxième cannette de cola avant de l'envoyer valser dans la caisse en plastique servant d'impromptu mini-bar à l'arrière du Jumper.
« Malheureusement non. Et maman nous a prévenu que dès ton retour, tu participerais aussi... » compatit Ilinka.

Rorkalym, qui faisait traîner le fond de sa première cannette, opina.

« Ne te plains pas trop. Tu as évité le vieux croûton baragouinant venu nous présenter les platoniciens, ainsi que la McGonagall du stoïcisme... »
« Le quoi du quoi ? Nan, tu sais quoi ? J'veux pas savoir. » grinça Zen. « Et par pitié, me dites pas que vous avez fait que des trucs barbants comme ça... »
« Non, pas du tout ! Faut qu'on te raconte ! Pour l'anniversaire de Rory, on est allés... » s'enflamma-t-elle, déjà lancée dans un récit mi-oral, mi-télépathique.

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« Il s'est passé un truc entre toi et Lili ? » murmura-t-il mentalement alors que, allongé dans son lit, dans le creux familier du matelas usé, il savourait la paix nocturne, sans les bruits de l'Utopia et de son équipage.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? » s'enquit Rorkalym.

« Vous étiez tout bizarres. Genre pourquoi t'as sauté en l'air quand Rosanna est entrée dans le Jumper ? C'est pas comme si tu faisais un truc de mal ! On était juste assis... »

« Mouais... assis... »

« OK, vautrés en tas. » concéda-t-il « Mais quand même. »
Pourquoi la pointe de gêne qu'il sentait dans l'esprit de son ami l'énervait-elle autant ?

Rory eut un rire nerveux.

« Père nous a interdit d'être trop proches. »

« Quoi ?! »
« Je veux dire, Ilinka et moi... Il a peur que... »

Que s'était-il passé en son absence ? Comment Selk'ym avait-il pu craindre une chose pareille ?
Une boule bien trop familière lui serra le ventre. C'était sans doute mieux ainsi. Rory était gentil, intelligent, et mille fois mieux que lui.

« Je suis content pour vous... enfin, je veux dire, pas que ton père ait découvert... »
« Woah ! » le coupa son ami « Mec, ne te fais pas de film ! Père a juste décidé que comme on était des adolescents, on avait sûrement les hormones qui faisaient n'importe quoi, et qu'il n'était pas question que je bafoue son honneur en faisant des cochonneries avec Ilinka ! »

Une vague de soulagement le traversa, lui permettant de soupirer.
« Donc, il s'est rien passé... »

« Absolument pas ! » grinça Rorkalym. « En plus, ce serait illégal ! »

« Hein ? »
« Ouais. Légalement. Je suis majeur. Pas Ilinka... et on a plus de trois ans d'écart... donc ce serait illégal. »
« Oh... j'savais pas. »

« Grmmff. On peut changer de sujet ? »
« Oui, bien sûr. » accepta-t-il de bon cœur.

Comment avait-il pu douter de son ami ? Douter de Rory ? Son Rory ? Le seul et l'unique ? Rory, le parfait gentleman ?

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« Zen, donne-moi tout ton linge sale ! » beugla Milena depuis la cuisine.

« OK ! » hurla-t-il en retour, lâchant l'ordinateur sur lequel il était en train de transférer les centaines de photos et de films qu'il avait pris pendant son séjour sur l'Utopia, pour aller repêcher ses vêtements roulés serrés dans sa valise.
Entre les T-shirts chiffonnés et les chaussettes cartonnées, il tomba sur un bout de cuir souple. Il lui fallut un instant pour que la mémoire lui revienne.
« Voilà, je t'ai tout mis dans le panier ! » cria-t-il en passant dans le salon, direction la porte d'entrée.

« Où tu vas ? »
« Dehors. »
« Ne t'éloigne pas trop ! Tom vient manger à midi avec nous. »
«OK ! »
Rorkalym l'attendait devant la ferme, observant deux pies qui se battaient dans la haie.

Ils furent bientôt devant la ferme voisine. Ilinka leur ouvrit avant même qu'ils n'arrivent à la porte.

Elle les emmena dans la cuisine, où Rosanna était occupée à faire revenir des oignons, Markus pelant soigneusement de grosses patates.

« Salut, les garçons. Y a du thé froid dans le frigo, servez-vous seulement .» les accueillit l'artiste.

« Bonjour. Merci, Rosanna. » répondit poliment Rory, pendant que, plus terre à terre, Zen partait se servir.

« Qu'est-ce qui vous amène ? » s'enquit-elle ensuite.

« Hum. J'ai des cadeaux pour vous de la part de Tch'ana et Morgal. En remerciement de tout ce que vous avez fait pour eux... » expliqua-t-il, posant son verre fraîchement rempli et le petit paquet devant lui.

« Oh ! Voilà qui est très gentil. Tu nous fais voir ? » demanda Rosanna, s'essuyant les mains avant de les rejoindre à la table.
Zen s'exécuta.

« Alors, ça c'est pour toi » déclara-t-il, tendant le collier à Markus. « Morgal a dit que tu es un très bon chasseur, donc t'en as pas vraiment besoin, mais que ça porte chance. » expliqua-t-il.
Son oncle prit l'amulette, l'observent avec attention, la tête un peu penchée de côté. Visiblement satisfait du présent, il opina solennellement.

«Ça, c'est pour toi. » poursuivit Zen, tendant le petit panier contenant les coquilles brunes à sa tante. « J'sais pas ce que c'est.» ajouta-t-il d'un ton d'excuse.

L'artiste prit le petit panier et en examina le contenu avec attention.

« Ça, mon cher, ce sont des morceaux de coquille de l'œuf d'Utak. C'est un magnifique présent. Merci beaucoup ! »
« J'ai rien fait. »
« Mais non, tu nous les as apportés. »
«Mmmh. (Un peu gêné, il se tourna vers ses deux amis.) Et ça, c'est pour vous... Je crois que c'est des graines de leur monde. »

« Ouah ! Des plantes extraterrestres ! C'est trop cool ! » s'extasia Ilinka, ouvrant la petite bourse pour en faire tomber quelques-unes dans sa main, afin qu'ils puissent tous les admirer.

« A planter en pots, et à l'intérieur. » nota sa mère.
L'adolescente opina sagement, déjà à moitié dehors pour aller chercher de quoi faire germer les graines.

« Et toi, tu as eu quoi ? » s'enquit Rosanna, une fois sa fille sortie.

Après une hésitation, il sortit fièrement la dague d'obsidienne. Elle la prit et, venant se placer devant la fenêtre de la cuisine, l'observa dans la lumière. Markus ne tarda pas à la rejoindre, lui prenant la lame pour la détailler à son tour.

« Un magnifique cadeau. J'espère que tu en feras bon usage. » nota-t-elle.

« Clair ! »
Avec un sourire bienveillant, l'artiste retourna à ses oignons qui embaumaient.

Lui rendant la lame d'un hochement de tête, le traqueur revint à ses patates.

Bientôt, Ilinka était de retour, les bras pleins de pots et d'un gros sac de terre.
« Mon cœur, va faire ça dans la remise, histoire de ne pas faire du chenit partout. »

«D'accord maman ! Vous venez ? »
Ils suivirent de bon cœur. Zen'kan ne se souciait guère des graines. Mais il était avec ses amis. Quelle importance à quoi il occupait son temps ?

Pour regarder son aîné dans les yeux, elle devait se dévisser le cou. Qu'il était grand et beau, son fils ! Milena prit le temps de graver une fois encore les traits altiers du jeune wraith dans sa mémoire. Tant de temps allait s'écouler avant qu'elle ne le revoie...

Avec tendresse, Tom la serra dans ses bras, s'enroulant autour d'elle comme un grand chat alien.

« Tu prends bien soin de lui, hein ? » murmura-t-il dans son oreille.
« Dis donc, toi ! Ne me dis pas ce que je dois faire ! » s'offusqua-t-elle faussement, essayant de le regarder de travers.
Il sourit, taquin.

« Malheureusement, je ne suis pas encore commandant. Je ne suis pas assez gradé pour te donner le moindre ordre, capitaine Giacometti. »

« Tant mieux, capitaine Giacometti!»

Il rit, heureux, serein, profitant simplement de l'instant. Comme elle enviait sa légèreté !
« Prends soin de toi, mon fils. Et sois gentil avec ton équipage. »
« Promis, maman. »

Il la serra une fois encore dans ses bras. Elle lui rendit son étreinte. Fort. Longtemps.

« Je t'aime. »
« Je t'aime aussi. »

Se redressant, il se libéra doucement de son étau, avant de se tourner vers son cadet, qui attendait sagement.

« Tu ne portes pas ton collier. » nota-t-il.

Zen'kan verdit.

« Non. J'ai pas souvent l'occasion, alors j'en profite... » bafouilla-t-il.

« Tu as bien raison. Prends soin de toi. Et prends soin de cette vieille teigne pour moi, d'accord ? » demanda-t-il, désignant du pouce Milena, qui cria son outrage.

Zen rit.

« J'ferai de mon mieux. »
« Allez. A l'année prochaine, petit frère. » salua-t-il, ébouriffant les cheveux de son cadet qui feula, outré.
En deux enjambées, il rejoignit Liu qui l'attendait dans le Jumper.
« A l'année prochaine ! » cria Zen, agitant la main.

Avec un immense sourire, il lui rendit son salut alors que le battant du petit vaisseau se refermait.

Milena observa la scène, émue. Comme ses fils avaient changé. Difficile de croire que Tom avait un jour été ce petit garçon presque muet, qui ânonnait péniblement ses premiers mots d'anglais sur Atlantis. Plus dur encore de voir le bambin aux yeux hagards qu'avait été Zen'kan.
Ils étaient à présent deux jeunes wraiths vigoureux, braves et pleins de rêves et d'espoirs.
Elle ne put s'empêcher de rire d'elle-même. De la bêtise de la femme qu'elle avait été. De l'étroitesse d'esprit de la soldate qui avait accusé une artiste d'être perverse pour avoir su voir la beauté dans les traits des fils de Silla. Car c'était la vérité. Ils étaient beaux. La plus belle chose que la charogne qu'avait été Silla ait jamais engendré. Ses fils. Ses fils à elle !
« M'man, on y va ? » la secoua Zen'kan, lui tirant la manche.
Lui arrachant un glapissement protestataire, elle l'attira à elle pour lui coller un bisou sonore sur la joue.

« Tu sais que je t'aime, mon chéri? »
« Oui m'man, mais lâche-moi ! » se débattit-il.

Elle le relâcha, et grognon, il remit un peu d'ordre dans ses habits.

« Moi aussi je t'aime, m'man, mais tu peux ne pas faire ça ? »
Elle rit.

« J'peux rien te promettre ! »

Avec un soupir exaspéré, il la suivit.

.

« Prêt à reprendre ? » s'enquit Markus, après avoir garé le vieux pick-up à côté du hangar de la réserve.
Zen soupira, rajustant pour la dixième fois au moins le collier autour de son cou. Le pendentif semblait soudain bien encombrant sur sa poitrine, ses angles désagréablement froids contre sa peau.

« Courage » l'encouragea son oncle, qui avait remarqué son manège.

Zen opina, puis partit récupérer ses affaires dans la benne.

« Oh ! Mais, voilà un revenant ! » s'extasia Yvette, sortant de sa Mini Cooper, son sac dans une main, une tasse fumante de café dans l'autre. « Mais dis donc mon garçon, tu en as pris du muscle pendant tes vacances ! » s'extasia la sexagénaire, en s'approchant de son petit pas trottinant. « Tu vas bientôt être aussi grand et fort que ton oncle ! »
« On essaie, on essaie, même si c'est pas gagné ! » répondit-il, tâchant de garder le pick-up entre lui et la femme afin de l'empêcher de venir lui tâter le biceps d'un doigt inquisiteur.

« Tu viens ? » gronda Markus, déjà loin.

«J'arrive. » hurla-t-il, ravi de pouvoir échapper à la femme.

Il eut bientôt rattrapé son oncle, qui farfouillait parmi le matériel dans le hangar.

« C'est quoi le programme aujourd'hui ? »

« Le fossé près de la roche aux cerfs est encore obstrué. On va commencer par là. Ensuite, Jean-Pierre aimerait qu'on aille vérifier les nichoirs en bordure de la prairie des Bézalley. Cet après-midi tu iras avec David, je dois faire un peu de paperasse, la saison de la chasse ouvre bientôt. »

Rien de pire que de rester enfermé à attendre que l'inévitable paperasse soit remplie. Il acquiesça volontiers. Quoi que David lui fasse faire, ce serait plus intéressant que de regarder Markus grincer en remplissant péniblement des formulaires.

« Hey. »

Se retournant, Zen découvrit son oncle, impénétrable, qui fixait un point quelque part derrière son épaule.

« C'est bien que tu sois de retour. Il y a beaucoup de travail en automne dans la réserve... et tu as manqué à Ilinka. »