Chapitre 4
Ils se rendirent immédiatement dans le quartier de Bowery Place.
Sur quelques blocs d'immeubles, se concentrait parmi la meilleure main d'œuvre de la ville. Certains n'hésitaient pas à parler « d'artistes ». Et bien que 14h00 ait déjà sonné à l'horloge, la rue grouillait de monde.
Les bonnes se mélangeaient aux personnes de bonne compagnie pour des achats de qualité. Ce n'était normalement plus une heure pour faire ses courses et pourtant, il semblait qu'on venait à Bowery Place comme on se promenait le long du Sacramento.
Les boucheries, les charcuteries, les épiceries et autres drugstores se succédaient le long de trottoirs en bois qui protégeaient les piétons de la poussière et des flaques d'eau et de sang mêlés qui trainaient. Les chevaux et les chariots circulaient au milieu des piétons dans la rue, on s'interpelait, on plaisantait haut et fort, on socialisait, il fallait voir et être vu.
Arrivés là, Lisbon et son équipe se partagèrent les tâches.
- Jane ? Que cherchons-nous ?
- A mon avis, nous devons chercher parmi les métiers de bouche tels que les bouchers et les charcutiers… un homme qui veut rester discret, un homme d'un âge moyen, qui présenterait un caractère changeant… vous voyez un peu le genre ?
- Le genre louche, résuma Rigsby.
- Bon, Van Pelt, Rigsby, Cho… vous entamez les recherche du côté gauche de la rue, Jane et moi prenons le côté droit…
- Le côté de la Vérité, pontifia Jane.
Tous le regardèrent bizarrement et ils se séparèrent.
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Lisbon et Jane visitèrent une demi-douzaine de magasin avant d'entrer « Chez Tommy ».
Une série de grands coups cadencés les accueillirent.
Un homme rougeaud et moustachu travaillait derrière un établi de bois. Il frappait d'un coup décidé sur une pièce de viande avec un hachoir. Des éclats d'os venaient mourir sur son tablier qui était maculé de taches diverses, certaines plutôt anciennes.
Comme dans chaque magasin qu'ils avaient visité jusque-là, il flottait dans la boutique un parfum de viande fraîche. Ce n'était pas agréable.
L'odeur un peu âcre, au fil des visites, faisait tourner la tête de Jane.
Un instant, il associa les photos que Lisbon et lui avaient étudiées et l'odeur de la boucherie. Il vit les corps égorgés et les imagina dans l'arrière-boutique, pendus à des crocs, dans l'attente du dépeçage. Il réprima un haut-le-cœur. Lisbon lui jeta un coup d'œil interrogateur. Il lui fit signe que tout allait bien.
Lorsqu'il les aperçut le boucher posa son hachoir, essuya ses mains à un torchon et s'avança.
- Alors, M'sieurs 'dame… Vous prendrez un gigot pour ce soir ? Qu'est-ce que je peux vous servir. J'ai des pièces de première qualité qui viennent juste d'entrer…
- Vous êtes le Tommy de l'enseigne ? Demanda Lisbon en tendant une carte professionnelle.
- Hola ma p'tite dame, s'empressa de répondre le boucher, si c'est des questions d'hygiène… y'a la mairie qui passe tous les mois et vous pouvez demander dans le quartier, « Chez Tommy », c'est du premier choix. Il avait parlé vite et agité ses mains rougies de sang.
- Non, non, Tommy… Nous recherchons quelqu'un. Nous avons quelques questions à poser sur vos employés. Continua Lisbon.
- Hein ? Mais pourquoi ? Tommy semblait ne pas comprendre.
- C'est juste pour un témoignage… mentit Lisbon.
- Ah. D'accord. Fit Tommy. Des employés, oui, j'en ai… ils bossent dur, de très tôt le matin à tard le soir… la boucherie de qualité… c'est presque un art, vous savez… il faut pas faire n'importe quoi, c'est exigeant… et les bons employés, 'y courent pas les rues…
- Avez-vous des apprentis ? Demanda Jane
- Heu oui…
- Ils restent tous au magasin ?
- Ah, ça non… comme tous les apprentis… vous pouvez demander autour de vous… ils passent un moment comme livreurs. La viande de « Chez Tommy » est recherchée. On livre même jusqu'à l'extérieur de la ville, vous savez ?
Jane regarda Lisbon et cligna de l'œil. Elle ne comprit pas ce que cela signifiait. Jane continua.
- Est-ce que parmi vos livreurs, il y aurait… comment dire… quelqu'un d'un peu plus âgé que la moyenne… quelqu'un qui serait livreur depuis plus longtemps que les autres…
- Ben ça… vous êtes un marrant, vous… justement, j'ai James… c'est un garçon compétent… il a largement les qualifications pour prendre la place de n'importe qui chez nous… et ben, vous savez quoi ?
- Il veut toujours livrer ? Dit Lisbon.
- … Alors là, m'dame, vous avez tout à fait raison… Il dit qu'il aime le contact avec les gens… alors, il alterne entre des boulots au magasin et les livraisons… C'est bien dommage de gâcher du talent comme çà… mais en même temps, je le paye pas cher non plus… Quand chacun trouve son compte, n'est-ce pas ?
Tommy avait dit cela presque gêné. Il regarda autour de lui pour se donner un peu de contenance et attrapa un torchon dans lequel, il s'essuya une nouvelle fois les mains.
- Et ce monsieur… comment s'appelle-t-il ? Demanda Lisbon.
- James McKingley, il habite sur Scareborough Street, au 12, 2nd étage… lança Tommy… enfin, je vous dis ça parce que James, il est pas là… il est parti livrer dans un autre comté. Il est parti hier et rentrera tard ce soir. On sera fermé… alors si vous voulez lui parler… il faudra aller chez lui…
- Merci de votre aide… conclut Jane, il regarda Lisbon et ajouta en direction du boucher, sur le ton de la confidence, une main sur le bras de Tommy… une dernière chose… l'affaire qui nous occupe n'est pas si grave que cela… si vous voyez James, ne lui dites pas qu'on le cherche, il ne faudrait pas lui causer du souci pour rien…
- Ah. Ben d'accord, fit Tommy, puis en revenant vers la pièce de viande sur laquelle il travaillait… Je vous sers quelque chose ?... Puisque vous êtes là je veux dire…
Lisbon et Jane déclinèrent avec un petit sourire forcé et sortirent en saluant le patron qui s'était remis à découper son bœuf.
Arrivés sur le trottoir en bois, Jane ne put réprimer un souffle de soulagement.
- Enfin un peu d'air…Je commençais à étouffer… Cette odeur…
- L'odeur de la mort, Jane… l'odeur de la mort… chuchota Lisbon en relevant les pans de sa robe pour descendre du trottoir.
Jane et Lisbon marchaient côté à côte, laissant tantôt le passage à des chariots, tantôt à des piétons, tantôt à des chevaux. Jane saluait d'un petit signe de la tête les dames qui faisaient leurs courses, Lisbon répondait aux salutations des hommes qu'elle croisait. Jane lui avait présenté son bras pour l'accompagner au milieu du trafic. Elle l'avait pris. Ils essayaient d'agir comme si de rien n'était mais au fond d'eux, ils savaient que l'enquête avait fait un grand bond. Ils bouillonnaient d'impatience.
- En tout cas, nous avons une piste, reprit Jane.
- C'est vrai… Je dois vous avouer quelque chose… Lorsque Minelli nous a parlé de vous comme « consultant », j'ai trouvé l'idée ridicule…
- … Et vous êtes tombée sous le charme, dit Jane dans un demi-sourire…
- … Vous êtes bon… CBI devrait travailler plus souvent avec vous… C'est tout ce que je dis… Lisbon lâcha le bras de Jane.
Il fit claquer sa langue contre ses dents.
- Tut, tut, tut… n'oubliez pas la condition numéro 3… je vous quitte à l'arrivée de ma famille…
- Oui, c'est vrai… demain, n'est-ce pas ? L'enquête devrait être bouclée d'ici là…
- Et nous n'aurons mis que 24 heures…
- Red John n'est pas encore sous les verrous… temporisa Lisbon.
Ils firent signe à Cho, Van Pelt et Rigsby qu'ils avaient une piste et qu'ils pouvaient arrêter leur porte à porte. Une fois tous ensembles, Lisbon et Jane firent un résumé de la situation.
Le soleil commençait à tomber, les ombres s'allongeaient dans la rue et une brise se levait dans leur dos. Ils rentraient vers CBI lorsque Cho regardant sa montre gousset dit.
- Jane, nous entrons en scène dans deux heures.
Vérifiant la sienne, Jane s'exclama.
- Tiens, c'est vrai ! Comme le temps file en votre compagnie mes amis… Serez-vous des nôtres ce soir ? Il y a toujours quelques places réservées pour mes invités éventuels…
Le regard de Rigsby s'illumina, Van Pelt sourit. Seule Lisbon semblait réticente…
- Nous avons rendez-vous avec McKingley ce soir… on ne peut pas le laisser s'échapper…
Jane reprit.
- Voyons, Lisbon ! Tommy a dit qu'il ne serait de retour que tard dans la soirée… Vous n'iriez pas faire une arrestation sans Cho et moi ? Lisbon ? S'il vous plait… McKingley ne sait pas qu'on est sur sa piste… Il n'a rien pour s'en douter… cela fait des mois qu'il échappe à la police…
- Si c'est bien lui… mais très bien, Jane, nous viendrons au spectacle… fit Lisbon…
- Parfait, dit-il, je fais réservé des places à vos noms… vous n'aurez qu'à les prendre à la caisse…
Ils se quittèrent au pied de CBI.
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Ce soir là, Patrick Jane triompha comme jamais il n'avait jamais triomphé.
Il fut tout à la fois drôle, spirituel et audacieux. Le public était enchanté. Il y eut un moment de grâce lorsque, pour la première fois de sa carrière, Patrick Jane hypnotisa la salle entière. Il fit chanter, en canon, l'Ave Maria par les 260 personnes et plus du théâtre.
Ce soir-là Patrick Jane était tout puissant.
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Il finissait de se préparer quand Lisbon, Van Pelt et Rigsby firent leur apparition des coulisses.
Les jeunes femmes avaient troqué leurs robes monotones pour des compositions chatoyantes. Lisbon avait choisit un bleu roi satiné qui mettait en valeur sa chevelure brune et Van Pelt un carmin qui tranchait avec sa peau blanche. Elles avaient serré un peu plus leur corset pour l'occasion et leur hanche s'en trouvait dessiné avec plus de netteté. Elles étaient l'élégance même. Elles semblaient flotter au-dessus du sol.
Elles reçurent les félicitations de Jane et Cho.
- Je n'ai jamais eu de visiteuses plus éclatantes, renchérit Jane…
Lisbon et Van Pelt rosirent.
- Bon, d'accord Jane, vous nous avez fait un joli cadeau ce soir... coupa Lisbon.
- L'Ave Maria était magnifique, ajouta Van Pelt, je crois avoir pleuré…
- Comment vous avez fait ? Demanda Rigsby.
Jane le regarda et se tournant vers Cho.
- Cho, vous lui avez déjà parlé de la Confrérie, n'est-ce pas ?
Il eut comme réponse un hochement de tête accompagné d'un petit sourire.
- Et maintenant ? Demanda Jane comme si la suite devait être naturellement l'arrestation d'un tueur multirécidiviste
- Allons rendre une visite à Monsieur James McKingley, répondit Lisbon. Mais avant, nous allons passer à CBI pour mettre quelque chose d'un peu moins voyant…
