"This is the end..."
Le directeur était plus que ravi de prêter son théâtre pour ce qui allait sûrement être un événement à Sacramento. La grande salle, maintenant vide, perdait un peu de son charme mais le rideau pourpre en imposait toujours. Il restait encore quelques mégots au sol, vestiges des célébrations de la veille.
On avait pu convoquer quelques journalistes qu'on installa sur un coin de la scène. On leur avait promis un scoop pour 8h00 du matin. Ils patientaient, l'œil un rien éteint après les longues nuits de chasse au fait divers. La Police avait donné son feu vert à la rencontre mais ne voulait pas apparaître comme caution de l'exercice.
Jane apparut donc accompagné de Lisbon et de Rigsby qui semblait mécontent.
Il se lança comme il lançait son spectacle, avec un grand sourire.
- Messieurs ! Bienvenus dans mon humble demeure ! Non, en fait, M. Hollington, le directeur du « Gold Rush Theatre» nous a fait la gentillesse de nous prêter la sienne… Jane cligna de l'œil et il continua comme s'il partageait un secret. Si vous pouviez le citer dans votre article cela lui ferait plaisir…
Il fut coupé par les questions des journalistes.
- Pourquoi sommes-nous là ?
- La Police parlait de révélations ?
- Vous savez quelle heure il est ?
Jane leva les mains pour les apaiser.
- Messieurs, je vous en prie… Oui, nous sommes là pour des révélations. Sur Red John.
L'annonce fit immédiatement mouche. Tous les journalistes se turent et commencèrent à prendre des notes.
- Vous vous décidez enfin à parler de Red John ? Lança un pigiste du « Sacramento Chronicles »
- Pourquoi c'est vous, M. Jane, qui faites cette conférence de presse ? demanda un autre.
Jane s'attendait à la question et il avait préparé son effet.
- Parce qu'il n'y a qu'un Patrick Jane et que ce Patrick Jane connait l'identité de Red John.
Il y eut un « oh » de surprise et le bruit des crayons sur le papier.
- Qui est-il ?
- Ah ! Pour ça, il va falloir attendre un peu…
- Alors pourquoi nous faire venir ?
- Parce que je donne rendez-vous à Red John, cet après-midi, dans un lieu qu'il connait très bien et que je n'ai pas besoin de citer… S'il vous lit, il saura.
« Je lui donne une chance de se livrer lui-même, de s'en sortir la tête haute, ou alors, je me rendrais à la Police à qui je révèlerais sa véritable identité et le lieu où il se terre… Fuir ne servira à rien… Patrick Jane saura toujours où le trouver…
Lisbon et Rigsby étaient restés en retrait. Si les journalistes avaient quittés Jane des yeux, ils auraient pu remarquer qu'eux deux semblaient mal à l'aise et nerveux.
Jane, avant de congédier le groupe, fit disparaitre le carnet de notes d'un journaliste qu'il alla rechercher dans les poches d'un de ses collègues et manipula un paquet de cartes.
Il fut applaudit chaleureusement.
Lorsqu'ils se retrouvèrent seuls, Rigsby boudait, Lisbon semblaient en colère.
- Jane, vous en avez trop fait !
- Pensez-vous, Lisbon, ils adorent ça ! Tout le monde adore les tours de cartes !
- Je parlais de Red John… Ce n'est pas ce que nous avions convenu… Vous venez de lui lancer un défi…
- On réagit toujours à Patrick Jane ! Dit-il en faisant zigzaguer son doigt dans l'air. Ne l'ai-je pas déjà trouvé une fois ?
- Il faut rester prudents… fit Lisbon, puis se tournant vers Rigsby. Vous, je vous ai déjà dit qu'on avait besoin de vous sur le terrain…
- Je sais… mais c'est ma partenaire… c'est à moi de veiller sur elle si elle doit se reposer… Et si Red John s'en reprenait à elle ?
- Rassurez-vous, Rigsby, reprit Jane, Cho peut très bien protéger Van Pelt et lui-même en cas de besoin… je peux vous l'assurer… vous les avez installés vous-même dans un hôtel, vous savez qu'ils sont en sécurité… cet après-midi, ce sera fini…
Rigsby hocha la tête pour marquer sa soumission mais au fond de lui, il trouvait ça injuste.
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A midi, tous les journaux de la ville titraient : « Patrick Jane défie Red John».
Le filet était tendu.
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Dès la parution des journaux, Lisbon, Rigsby et Jane se rendirent au 12 Scareborough Street en prenant garde à ne pas être suivis. Il ne fallait pas qu'un journaliste déboule au moment le plus inopportun.
Minelli avait fait en sorte que la Police leur assure les coudées franches sur l'opération, à l'issue de laquelle, lorsque Red John serait sous les verrous, CBI et le maire pourraient se partager les bénéfices de la résolution.
Avec un tel arrangement, chacun y trouverait son compte : le commissaire serait promu, le maire réélu et Minelli verrait les affaires de CBI fleurir encore plus.
Quant à Jane, il retournerait dans le monde du spectacle avec une aura telle qu'il n'aurait plus aucun souci pour ses engagements futurs.
Le trio s'était installé dans l'appartement.
Lisbon et Jane étaient assis à la table, près du poêle. Rigsby faisait les cent pas, d'un mur à l'autre, ruminant sa colère.
Lisbon avait revêtu son costume noir et son veston de protection. Jane regardait à intervalle régulier sa montre gousset qu'il allait chercher dans la petit poche avant de son gilet.
- Ca va aller, Jane ? Demanda Lisbon. Vous semblez soucieux tout à coup…
Jane souris largement.
- Non, tout va bien… Je me disais que je serai en retard pour l'arrivée du train…
- Ah, oui… dit simplement Lisbon… Jane, vous pouvez vous retirer, vous savez… vous avez amplement rempli votre part du contrat… sans vous, nous serions encore dans les bureaux de CBI à chercher un lien…
- Non, non, Lisbon, fit Jane en agitant la main. Le contrat était que Red John soit derrière les verrous avant l'arrivée de ma famille… il le sera… Et j'ai donné en quelque sorte ma parole : s'il vient, je veux être là…
- Vous lui faites confiance, à ce… intervint Rigsby
- Wayne ! coupa Lisbon… calmez-vous… et arrêtez de faire les cent pas... vous me donnez le tournis…
Ils attendirent encore.
Rigsby s'était appuyé au mur, face à la fenêtre qui avait volé en éclat la nuit précédente lorsque McKingley l'avait traversée.
Un sifflet, au loin, se fit entendre. Le train de San Francisco entrait en gare à Sacramento. L'implication de Patrick Jane dans l'affaire Red John s'arrêtait là. Il sortit lentement sa montre. La regarda et la remis à sa place. Il ne bougea pas.
Lisbon le regardait et était pensive.
Elle se trouvait étrangement bien dans ces pantalons. Elle pensait que les hommes avaient drôlement de la chance. Il fallait bien se conformer aux règles sociales avec les robes et les flonflons mais les panta…
Elle fut coupée dans son idée par Rigsby. Son visage pâlit tout à coup puis devint rouge. Il mit sa main sur la crosse de son arme d'un geste rapide.
Elle tourna la tête, cru voir une ombre dehors, lorsque trois bouteilles avec des mèches enflammées glissèrent par la fenêtre et vinrent éclater au sol.
Une près de la porte, où Rigsby se trouvait, les deux autres près du poêle.
Le feu se propagea immédiatement.
Les bâtisses de ce genre étaient faites essentiellement de bois et le mauvais entretien en faisait des traquenards mortels lorsqu'un incendie s'y déclarait.
Jane et Lisbon s'écartèrent de la table et furent entourés en quelques secondes par des flammes et une fumée épaisse. Ils commençaient déjà à tousser.
Rigsby s'était replié dans un coin de la pièce et se protégeait le visage.
Ils étaient pris au piège.
Ce fut une nouvelle fois lui qui prit les choses en main.
Faisant de ses bras un bouclier, il traversa les flammes en direction de la fenêtre par laquelle il plongea. Il fait avait cela presque d'un seul bond. Il vit deux jambes glisser vers le toit.
Il avait une détestable sensation de déjà vu.
Les flammes envahissaient la pièce et la fumée commençait à s'échapper par la fenêtre. Il distinguait à peine Lisbon et Jane à l'intérieur. Il leur cria.
- Accroupissez-vous et passez par la chambre… vous pourrez sortir par la fenêtre !
Et il se précipita en toussant à la poursuite de Red John.
Les flammes bloquaient le passage vers la porte de sortie. Jane fit quelques pas en avant mais la fumée l'étouffait presque. Il repéra la porte vers la chambre, où la lumière entrait. Le feu avalait le sol et les murs. La table était déjà presque consumée. Il cria.
- Lisbon ? Venez par là ! Vers la chambre ! Suivez ma voix…
Il cherchait la silhouette de la jeune femme dans la brume toxique qui lui brûlait les poumons et lui irritait les yeux.
Une main saisit son bras et il fut tiré violemment.
Il se retrouva dans la chambre.
La fenêtre était ouverte et devant lui Lisbon, le visage noircit, l'arme à la main, lui montrait son poing.
- Jane ! Mais ça va pas ? Comment voulez-vous sauver les autres si d'abord vous ne vous sauvez pas, vous ! Allez ! Dehors ! Par la fenêtre ! Il faut rattraper Red John… il ne doit pas nous échapper.
Ils enjambèrent la fenêtre de la chambre. L'air libre leur fit du bien. Ils toussèrent et se dirigèrent lentement vers les escaliers de secours qu'ils commencèrent à gravir.
Au coin de la rue, la cloche qui annonçait l'arrivée des pompiers tintait follement.
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Lorsque Lisbon et Jane arrivèrent sur le toit, Rigsby était penché sur un homme qu'il tenait par les revers de la veste. Il le secouait violemment. Il hurlait. Et secouait l'homme de plus belle.
Lisbon courut jusqu'à eux.
- Rigsby ! Rigsby ! Calmez-vous ! On l'a eu ! On a eu Red John !
Rigsby se tourna vers son chef.
- C'est pas lui ! C'est pas McKingley ! Je n'ai peut-être pas vu son visage ! Mais c'est pas le même type qu'hier ! J'en suis formel !
A la nouvelle, c'était comme si la terre s'ouvrait sous les pieds de Lisbon et de Jane.
La fumée montait vers le ciel, les pompiers commençaient à intervenir mais la lutte contre l'incendie pourrait durer longtemps. Il fallait quitter rapidement le toit de ce bâtiment avant qu'il ne s'écroule.
Rigsby continuait à hurler en secouant l'homme qui semblait pétrifié par la peur. Il sanglotait. Une tache suspecte était apparue sous le pyromane.
- Tu vas parler ? Tu vas parler ou je te cogne ! Comment tu t'appelles ? Qui t'envoie ?
L'homme ne semblait pas comprendre la violence qui s'abattait sur lui. Le visage hagard, il se protégeait de ses bras, persuadé que Rigsby allait le frapper comme il disait. Entre deux sanglots, il finit par dire.
- Je m'appelle Mitch Harrison. Un homme m'a payé pour mettre le feu à son appartement. Il voulait en toucher l'assurance. Il disait qu'il avait été cambriolé trois fois en quelques jours. Il en pouvait plus. Je ne savais pas qu'il y aurait du monde à l'intérieur.
- Comment s'appelle cet homme ? Comment s'appelle-t-il ? Cria encore Rigsby en secouant l'homme.
- Patrick Jane ! Il m'a dit qu'il s'appelait Patrick Jane !
Au loin, le train de San Francisco allait quitter Sacramento. Il sifflait pour prévenir de son départ imminent. Tous se regardèrent. Jane sortit sa montre gousset. Il était définitivement en retard.
- Qu'est-ce qu'il a dit d'autres ! Tu vas parler ! Rigsby semblait hors de lui. Il secouait Harrison par la veste. Jane intervint.
- Rigsby, laissez… M. Harrison, ce Patrick Jane… c'est tout ce qu'il a dit ?
Harrison qui pleurait toujours reprit.
- Il m'a dit qu'il devait avoir un alibi, qu'il fallait pas qu'on le soupçonne et qu'il irait attendre de la famille qui arrivait de San Francisco aujourd'hui à la gare…. Je savais pas qu'il y aurait du monde dans l'appartement… je vous le jure… je suis qu'un pauvre mec… j'avais besoin du pognon… c'est tout… je…
Rigsby jeta Harrison par terre. Ils descendirent les escaliers de secours d'un des immeubles adjacents aussi vite qu'ils purent. Ils devaient arriver à la gare le plus rapidement possible.
Ils avaient tous eu la même idée.
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Les rues étaient bondées.
Il n'était déjà pas facile de les parcourir en temps normal mais essayer de les traverser, entre le trafic de chariots, les livreurs, quelques voitures et la foule qui s'était amassée pour voir l'incendie, cela tenait de l'exploit.
Fatigués, encore un peu intoxiqués, Jane, Lisbon et Rigsby couraient le plus vite qu'ils pouvaient.
Ils arrivèrent à la gare alors que le train prenait au loin le premier tournant pour sa prochaine destination. Ils essayèrent de trouver le chef de gare. Lorsqu'ils mirent la main dessus, l'homme parut un peu surpris par ce groupe d'individus essoufflés qui le pressaient sans ménagement.
- Mme Jane et sa petite fille ? Dit-il. Oui bien sûr, un chauffeur est venu les chercher pour les accompagner chez elles. Son mari, Monsieur Jane était occupé ailleurs. Je me souviens que le chauffeur leur a dit qu'il « avait quelque chose sur le feu ». J'ai trouvé ça bien familier, mais bon... Il a dit qu'il repasserait plus tard pour s'occuper des bagages… Et il montra une pile de valises qui attendaient sur le quai.
Jane se précipita vers la sortie de la gare sans rien dire.
- Rigsby ! s'exclama Lisbon. Vous restez ici au cas où il reviendrait. Et faites ce qu'il faut pour ne pas le laisser filer ! Lança-t-elle en quittant le quai.
Jane et Lisbon coururent le plus vite qu'ils purent. Lisbon pensa, de façon incongrue, qu'elle mettrait des pantalons plus souvent. Le reste des fumées de l'incendie leur brûlaient encore les poumons mais ils arrivèrent très vite, Jane en tête.
Il ne voulait pas écouter ses pressentiments. Il hâta la foulée.
Lorsqu'ils furent devant la maison, la porte d'entrée était entrouverte. Il donna un coup d'épaule, la porte vola sur ses gonds et il prit immédiatement les escaliers pour monter aux chambres. Il trouva l'escalier très long. Il avait la sensation de le monter au ralenti. Il essaya de pousser son effort. Sa gorge brûlait. Son cœur battait fort, le sang frappait ses tempes, son souffle était court. Il avait peur.
Il arriva enfin à l'étage. Toutes les portes étaient fermées sauf celle de la chambre parentale. Il s'y précipita et ouvrit d'un seul geste.
La première chose qu'il vit fut le grand cercle sur le mur en face de lui.
Un grand cercle dans lequel on avait dessiné un visage.
Puis ce fut les deux corps sans vie de son épouse et de sa fille, égorgées et lacérées comme il avait pu voir sur les photos.
Il ne put rien dire. Son esprit était vide. Il était blême comme si tout son sang avait quitté son corps.
Lisbon arriva sur ses pas.
- Oh mon dieu, Jane ! Ne restez pas là ! Sortez d'ici, venez ! Dit-elle en tirant Jane par le bras.
Mais Jane ne bougeait pas. Il ne pouvait pas bouger. Son regard restait fixé sur les amours de sa vie maintenant disparues.
Puis les larmes montèrent, la nausée aussi, l'envie de vomir et de crier. De pleurer et de maudire Red John.
Lisbon mit une main sur l'épaule de Jane.
- Je suis désolée… venez… Essaya-t-elle de dire, des larmes aux yeux.
Il sursauta. Pris de panique, Jane fit un pas en arrière. Il commençait à réagir. Il recula jusqu'à ce que le mur du couloir l'arrête. Il s'accroupit lorsque ses jambes ne purent plus le soutenir.
Lisbon s'agenouilla devant lui.
- C'est ma faute, Lisbon… C'est ma faute…
- Non, Jane, c'est Red John qui les a tuées… pas vous…
- C'est ma faute… Je suis un imposteur, Lisbon… C'est ma faute…
Il ne put rien dire d'autres que ces mots. « C'est ma faute ».
Puis il se tut.
Deux heures plus tard, alors que la police prenait quelques photographies avant d'évacuer les corps, Patrick Jane était toujours adossé au mur. Red John n'avait pas reparu à la gare. Il avait disparu.
Lisbon était restée prés de Jane.
Une idée avait germée en lui.
Il allait retrouver Red John.
Il allait le tuer.
De ses propres mains.
Puis quelque chose se déchira au tréfonds de lui.
Et ce fut les ténèbres.
FIN
