Chapitre 6. Limites

Remus s'invite de nouveau le dimanche suivant, ravi d'apporter les premières framboises de la saison. Severus accepte le panier et le tendit à l'elfe de maison, et quelques minutes plus tard elles apparaissent sur le plateau du thé avec des scones tout chauds sortis du four et de la crème fouettée. Rogue assemble du scone, de la crème et des framboises avec une précision toute scientifique et en savoure chaque bouchée avant de murmurer son contentement, complimentant Remus.

"Doigts-verts."

Remus rougit et marmonne que son jardin est idéalement situé pour les buissons de framboisiers.

"Certes", reconnaît Severus de son chuchotement rauque, "et cependant faire pousser de l'octurvice demande un talent non négligeable. Les spécimens que tu m'as apporté la semaine dernière étaient excellents."

"Oh ! Je suis heureux qu'ils t'aient été utiles ! Puis-je te demander à quoi ils t'ont servi ?"

"À tout." Il avale une gorgée de thé comme si le sujet était clos.

"Tout ?" insiste Remus, sachant parfaitement que l'autre sorcier parle le moins possible, mais incapable de réfréner sa curiosité. Rogue fait un petit geste impatient de la main.

"Toutes les expériences que je n'ai pu réaliser faute d'octurvice, évidemment."

"Tu as un laboratoire ici ?" Hochement de tête. "Je peux le voir ?"

Rogue lui lance un regard calculateur, et Remus réalise qu'il vient de trouver une autre limite. Le sanctuaire. L'endroit où Severus a un rôle important aux yeux du monde, malgré les handicaps qui lui rendent la vie quotidienne si difficile. Pensant aux terribles blessures qu'ils ont reçues tous deux, Lupin rajuste son foulard de soie, se demandant si, depuis sa capture, le maître des potions arrive encore à faire confiance aux gens. Non, oublie ça, il n'a jamais eu confiance en personne. Ni dans le Poudlard Express trente ans plus tôt ni depuis. Peut-être en Voldemort, et regarde où ça l'a mené. Probablement en Dumbledore, mais Dumbledore est mort. Ce la doit être très difficile pour lui de rester simplement assis là avec moi, à boire du thé, pense Remus, choqué. Il est sur le point de retirer sa demande et changer de sujet quand ses fines oreilles saisissent le fantôme d'une réponse.

"Peut-être".

Remus sourit d'une oreille à l'autre.

…….

Cela fait trois dimanche de suite qu'il a un maudit loup-garou assis dans son salon.

Severus n'admettra jamais, même en son for intérieur, qu'il a attendu cette visite avec impatience. C'est juste une sorte de thérapie, un moyen de se rappeler à quel point il manque de talent pour les relations sociales. Il grimace – il a utilisé inconsciemment le mot de "thérapie". Il hait ce mot. En fait, depuis trois ans, le mot "thérapie" a dépassé des adversaires pourtant coriaces comme "loup-garou", "maraudeur" et "Servilius" en tête du peloton de ses mots les plus détestés de tous les temps. Physiothérapie. Hydrothérapie. Magithérapie. Thérapie par la parole. Et, le pire de tous, le démon maléfique, hurlant, bavant, mangeur d'âme, Psychothérapie. Il frissonne. Comment osent-ils ? Ajoutant l'insulte aux blessures et humiliations physiques, ils ont essayé d'entrer de force dans son esprit, foulant aux pieds ses émotions si soigneusement classées comme un troupeau de niffleurs dans une bijouterie. S'il y a quelque chose de refoulé, c'est certainement pour une bonne raison. Qu'en savent-ils, tous ces je-sais-tout pédants, bon à riens, voleurs d'oxygène…

"Severus ?" les yeux dorés de Lupin sont pleins d'inquiétude.

"Excuse-moi, Lupin". Il se force à revenir au présent.

"Est-ce que tu te sens mal ? Je peux faire quelque chose ?" Il prend Severus par le bras et le guide vers son fauteuil. "Si tu veux, je peux rentrer chez moi…"

"Non !" C'est sorti avec plus de force que prévu. "Des pensées importunes, c'est tout."

"Écoute, Severus, si je t'étouffe en m'incrustant ici…"

"Tu ne m'étouffes pas." Il prend une grande inspiration, le regarde sur le sol, à ses pieds. "Reste. Je me suis laissé troubler par des souvenirs désagréables. Je me suis repris, maintenant."

Remus semble accepter son explication, ayant sans doute suffisamment de mauvais souvenirs lui-même pour comprendre. Il reste assis sur l'accoudoir du fauteuil, une main confortablement posée sur son épaule. Rogue se trouve incapable de mettre un terme au contact physique, et se surprend en se laissant aller vers Lupin, qui entoure alors les épaules du Serpentard de son bras. Pendant une demi-heure, aucun des deux hommes ne prononce un mot, heureux de rester assis ensembles dans la quiétude d'un après-midi d'été.

Après un moment la fléreuse se faufile dans la pièce, hurlante et crachante, menaçant Lupin.

"Oh, ça suffit," la gronde Rogue.

"Je crois qu'elle essaie de te protéger." Remus s'adresse à la créature. "Je le lui fais pas de mal, regarde." Il caresse doucement l'épaule de Rogue. "Tu vois ?"

Apparemment rassurée, la fléreuse bondit dans son fauteuil, étire chacun de ses membres, pleine d'indulgence féline, et se roule en boule pour dormir. Remus est sur le point de faire un commentaire quand il remarque la rougeur sur les pommettes de l'autre sorcier et, réalisant ce qu'il vient de faire, se racle la gorge et va s'asseoir dans le fauteuil près de la fenêtre. Cette fois, le silence est moins agréable.

Heureusement, Josty apparaît avec le thé. Sentant la tension, elle prend son courage à deux mains.

"Je vous demande pardon, Maître Rogue, Monsieur, mais Josty voit que la vue de la mer est très belle aujourd'hui, quand elle est dehors pour ramasser de la menthe. Excusez l'impertinence de Josty, mais l'ami du Maître est un terrien, elle pense."

Remus remarque avec un sourire l'accent de l'elfe de maison, ainsi que le dégoût avec lequel elle a dit "terrien".

"C'est vrai, Josty. Je vis dans le Derbyshire. Aussi loin des côtes que possible." Il n'avait encore jamais vu un elfe de maison grimacer sardoniquement, mais il imagine que ce serait à la portée de n'importe qui après une vie passée à servir les Rogue. La créature se tourne avec une insistance certaine vers son maître.

"Maître Rogue doit montrer les falaises à son ami !"

"Ce n'est pas la peine, Severus, si tu ne te sens pas bien " commence Remus, s'arrêtant net car Josty lui enfonce ses doigts osseux dans le bras.

"Pas bien ! Bien sûr que Maître Rogue est bien. Vous allez aux falaises !" Remus n'est pas habitué à une telle agressivité de la part d'un elfe de maison. Ce n'est manifestement pas le cas de Severus.

"Très bien, Josty. Voudrais-tu nous préparer quelque chose à manger ?"

Josty disparaît avec un pop satisfait.

Les deux sorciers échangent un regard à travers la pièce Entre les fléreuses, les elfes de maison et les loups-garous, ils arrivent tous deux à la conclusion que la vie de Severus ne peut plus vraiment être qualifiée de solitaire.

…….

À la quatrième visite, ils ont établi une sorte de routine. Thé, discussion sur les potions ou des dernières nouvelles des amis de Remus, puis une promenade sur les falaises. Severus s'arrête fréquemment, surtout au retour, mais il ne semble pas souffrir.

"Mon genou ne me fait pas vraiment mal" murmure-t-il, lisant les pensées de Remus. "Il ne me porte plus, c'est tout. Sans le support de la canne il s'effondre et je me retrouve sur le sol."

"Quel manque de dignité", dit Remus sans sourire. Rogue hausse les sourcils, puis son expression s'adoucit presque immédiatement, devenant presque un sourire.

"Effectivement."

Ils s'arrêtent pour s'asseoir sur un rocher moussu et ensoleillé, donnant sur la mer. Remus est en train de tomber amoureux de la vue. Une mer bleu verte, transparente, bat les falaises déchiquetées, miroitant quand la crête d'une vague est frappée par le soleil. Des mouettes tourbillonnent dans l'air marin, et de temps en temps une grande vague s'élève au-dessus des rochers, à leur droite, explosant dans un jaillissement blanc. Ça coupe le souffle du "terrien".

"Tu portes toujours ton foulard ?" Avec les mouettes, les vagues et le vent, Remus a eu du mal à entendre la question. Sa main se porte machinalement à son cou.

"Pas si je suis seul."

"Tu répugnes à montrer ta brûlure aux gens ?"

"Non. Enfin, si. Je suppose. C'est qu'elle est si affreuse."

"Puis-je voir ?" C'est au tour de Rogue de tester les limites de Remus. Devinant que personne n'avait été autorisé à voir le cou de Lupin depuis sa sortie de l'hôpital, il se sent plutôt fier de lui quand le loup-garou dénoue lentement son foulard et se penche vers lui pour lui montrer. N'ayant jamais vu de brûlure d'argent auparavant, il est intrigué par la peau rouge et boursouflée, et pose des questions professionnelles sur la blessure et sur la potion utilisée pour la guérir.

"Tu a dis que c'était pire pendant la pleine lune ?"

"Oui. Mais probablement parce que mes sens sont exacerbés à ce moment-là. Ça te dérange si je le remet ?" il montre le foulard. Rogue hoche la tête, perdu dans ses pensées derrière ses lunettes.

Se leurrant sur sa distance soudaine, Remus se sent honteux.

"Je t'avais dit que c'était affreux," marmonne-t-il, ses épaules s'affaissant à la vue de la révulsion de Rogue.

"Hmm ? Affreux ? Oh, oui, c'est affreux," son esprit dérive quelque part très loin, mais un coup d'œil sur l'expression désemparée de l'autre sorcier le ramène à la réalité. "Nous avons tous nos cicatrices, Lupin," dit-il gentiment. "Mais tu ne seras jamais affreux."

Remus sait qu'il a l'air pathétique, mais il ne peut s'empêcher de demander, plein d'espoir :

"Vraiment ?"

Severus ne répond pas pendant de longues minutes douloureuses. Puis il se penche en avant et pose un baiser sur le front du Griffondor.

"Vraiment."