Le reste de sa matinée s'avéra vide de tout intérêt. Elle frappa encore à quelques portes et interrogea une poignée de filles avant d'aller prendre son petit déjeuner et vaquer à ses occupations. Elle n'avait pas eu le temps de terminer le couloir et c'est avec soulagement qu'elle repoussa la confrontation avec Ymir à la fin de journée ; elle serait sans doute de meilleure humeur qu'au réveil. Sa portion rapidement avalée, Sasha partit pour un entraînement à la manœuvre tridimensionnelle dans une forêt non loin et elle fut tellement prise par l'exercice que pendant quelques heures elle en oublia ses problèmes. Voler d'arbre en arbre lui prenait toute sa concentration, l'obligeant à se focaliser sur des problèmes bien plus primaires comme « où planter mon câble pour atteindre l'objectif sans me prendre un tronc dans le nez ? » et c'est avec soulagement qu'elle s'adonna au plaisir grisant de la haute vitesse. Instinctivement, elle avait toujours été douée à ça. Pour répartir son poids, garder son équilibre, être rapide et précise à la fois. Découvrir ce talent chez elle l'avait enchantée plus qu'elle ne le laissait paraître ; pour la première fois de sa vie, elle n'était plus juste une chasseuse bonne à rien d'autre qu'à attraper des animaux dans les bois. Elle réalisait qu'elle pouvait être plus que cette petite campagnarde qui découvre la ville pour la première, plus que cette fille avec une drôle de façon de parler un peu rustique et qui se cache derrière des tournures polies. Maintenant, elle était un soldat, et un bon en plus. Dans le top dix de sa session, survivante de la bataille pour le district de Trost, membre des éclaireurs. Un jour prochain, elle espérait enfin être cette « personne bien » qu'elle s'était juré de devenir. Pour son père. Mais comment pourrait-elle lui prouver qu'elle avait changé si elle était condamnée pour vol de nourriture ? Son dossier militaire en serait entaché à jamais et tous ses efforts pour devenir meilleure seraient vains. Sasha serra les dents à cette pensée, plus bouleversée qu'elle ne le pensait. Il fallait qu'elle trouve ce voleur à tout prix, qu'elle lave son nom. Pour éviter le mitard, pour ne pas être privée de nourriture. Et pour pouvoir rentrer chez elle la tête haute.

En plus de se goinfrer, la jeune femme employa le repas du midi à rechercher le fameux garde qui avait été témoin du crime. Malheureusement, soit elle était arrivée trop tard et il avait déjà terminé, soit elle était venue trop tôt et lui-même n'était pas encore passé se restaurer. A moins qu'il ne soit venu et reparti pendant le laps de temps qu'elle passa à engloutir le contenu de son assiette, la chasseuse étant totalement hermétique à ce qu'il se passait autour d'elle dans ces moments-là. Ne voulant pas gaspiller un temps précieux, elle fit un rapide rapport d'enquête à certains de ses amis qui semblaient en suivre l'évolution, avant de repartir à ses activités de l'après-midi. Plus vite elle aurait terminé, plus vite elle pourrait retourner interroger des filles au porte à porte. Affectée à l'inventaire de l'armada, sa fin de journée fut bien moins passionnante que le début. Elle compta des lames, des équipements, des cartouches de gaz et d'autres objets essentiels jusqu'à ce que le soleil frôle l'horizon. Jetant de nombreux coups d'œil vers l'extérieur, une partie d'elle-même avait espéré voir passer de façon inopinée le garde disparu, mais aucune apparition de ce type n'éclaira son après-midi. Bien sûr qu'elle n'allait pas le retrouver si vite, ce serait trop facile sinon. Elle soupira en se rendant au réfectoire pour la dernière fois de la journée, percluse de courbatures à force de se baisser, se lever, porter des choses plus ou moins lourdes pendant des heures. Sasha n'avait qu'une envie : se mettre au lit et ne plus en bouger jusqu'au lendemain matin. Malheureusement elle avait encore de nombreuses chambres à fouiller avant de se rendre dans la sienne, sa fatigue devrait donc attendre. Elle se surprit à prier pour que toutes les filles soient absentes, histoire d'avoir une raison pour bâcler son enquête, mais elle se reprit rapidement. Non, il fallait qu'elle en termine une bonne fois pour toutes. L'ardeur renouvelée, elle mastiqua le pain de Mikasa avec conviction.

Sasha fixait la porte d'Ymir, la défiant du regard comme si elle était vivante et non de bois. Elle était en train de se préparer mentalement à affronter sa bête noire, la dernière de sa liste. Une fois qu'elle lui aurait parlé elle pourrait enfin aller prendre un repos bien mérité et cogiter sur les quelques suspects de sa liste. En fait, à part Christa, elle n'en avait aucune, mais bon on ne sait jamais certaines étaient un peu louches. Mais d'abord, il fallait qu'elle s'occupe du cas d'Ymir. Prenant une grande inspiration, elle tapa trois coups secs sur le battant. Plusieurs secondes se déroulèrent dans un silence pesant, la jeune femme retenant son souffle d'appréhension. Finalement, la porte s'ouvrit, découvrant une des colocataires d'Ymir. Sasha poussa un long soupir soulagé, sans même voir le regard interrogateur de la fille devant elle. C'était Emma, l'unique camarade de chambre de la brune à ne pas être partie en expédition, la chasseuse la connaissait vaguement pour avoir un peu discuté avec elle à l'occasion. Elle avait les cheveux courts, elle était donc hors de cause.

« Tiens, salut Sasha ! Tu voulais parler à Ymir je suppose ?

Elle aimait bien cette fille, elle avait toujours été gentille et polie avec elle. Une bonne pâte, sans doute la meilleure colocataire qui soit pour supporter cet ours mal léché d'Ymir.

_ Oh, oui, répondit-elle, mais c'est pas grave je voulais te parler aussi. On peut en discuter à l'intérieur s'il te plait ?

_ Bien sûr ! »

Sasha pénétra dans la chambre à petits pas angoissés, se demandant comment la grande brune allait l'accueillir. Quand elle arriva au centre de la pièce, elle découvrit qu'elle était vide. Faisant un rapide tour sur elle-même, elle sonda les affaires égarées un peu partout – ce n'était pas très bien rangé – à la recherche d'une cachette envisageable pour de la viande. Rien ne lui sauta aux yeux et aucune odeur ne vint titiller ses narines. Se retournant vers Emma, elle lui demanda :

« Ymir n'est pas là ?

_ Non, ça fait un moment que je ne l'ai pas vue, lui répondit la jeune femme. Elle doit être en vadrouille quelque part, tu sais comme elle est, à toujours errer, disparaître brusquement et réapparaitre de la même manière.

Elle ne semblait pas inquiète, se contentant de hausser les épaules d'un air habitué. Sasha se demanda si c'était vraiment aussi courant qu'un soldat déserte sa chambre – où allait-il dormir ? – mais se décida à ne pas insister.

_ Un moment, c'est-à-dire ? Avant-hier par exemple, elle était là ? demanda-t-elle en essayant de paraître la plus désintéressée possible.

Emma ne sembla pas dupe de son petit jeu de rôle, vue sa mine circonspecte, mais prit néanmoins sa question au sérieux.

_ Hum, non, je l'ai pas vue de la journée ni de la nuit. Pourquoi ?

_ Je mène une espèce d'enquête, dit-elle avec un sourire crispé. En tous cas, merci pour tout ! Je vais te laisser maintenant. »

Son hôte la raccompagna jusqu'à la porte sans demander de précisions et c'est songeuse que Sasha prit le chemin de sa chambre. Donc Ymir n'avait aucun alibi pour la nuit du crime, voilà qui était intéressant. Elle se demanda pourquoi c'était seulement ses amies, dont le cercle était pourtant très restreint, qui se trouvaient être des suspects potentiels. Cette caserne regorgeait de filles et de femmes tout à fait capables de voler, mais seulement les rares que elle-même connaissait étaient louches. A croire que le sort s'acharnait contre elle. Fatiguée par une journée d'efforts aussi bien physiques que mentaux, la chasseuse se laissa tomber de tout son long sur son lit avec un grognement de plaisir. Demain, il faudrait qu'elle trouve Ymir pour lui demander des comptes. Et le garde aussi, si possible. Elle pourrait également fouiller la chambre de Christa durant son absence ? L'idée d'entrer sans permission dans cet endroit privé la mettait un peu mal-à-l'aise, mais c'était ça ou le mitard. Retirant avec peine ses vêtements, elle se glissa entre ses draps et s'y abandonna avec un sourire de bienheureux. Morphée ne mit pas deux minutes à la cueillir.

x

Après avoir mis son réveil si tôt la veille, se lever à l'heure normale lui fit un effet de grasse-matinée très appréciable. S'étirant avec délice, c'est déçue que Sasha quitta son lit. La journée s'annonçait chargée et elle n'avait aucune envie de l'affronter ; elle aurait tant préféré faire l'autruche. Seulement un soldat digne de ce nom se doit de faire face aux épreuves que lui réserve le destin et c'est d'un air décidé – bien qu'en maugréant un peu – que la jeune femme quitta la chaleur de ses couvertures pour aller se préparer. Un petit-déjeuner copieux la mit sur pieds, lui donnant l'énergie nécessaire pour attaquer ses devoirs du matin avec entrain. D'après son horaire, elle devait aider aux cuisines à la confection du repas du midi. Se léchant les babines, un sourire de pure gourmandise étira ses lèvres. La cuisine, sa pièce préférée.

Reiner éplucha un nouveau bout de peau en sifflotant gaiment, tapant du pied en cadence. Assis sur un tabouret, il mit le coup de couteau final à la pomme de terre qu'il tenait entre ses mains, avant de la contempler d'un œil expert. Parfaite. Délicatement, il la déposa avec ses consœurs dans la bassine devant lui avant de soupirer d'aise. Et voilà, assez de patates pour une caserne entière, fraîchement épluchées et prêtes à être découpées. Satisfait de lui-même, il prit le récipient entre ses bras et se dirigea vers la table de préparation un peu plus loin, sûr que rien de fâcheux ne pourrait lui arriver ici. C'est pas comme s'il risquait de croiser Sasha après tout. Soudainement, la porte à sa droite s'ouvrit sans crier gare, heurtant avec violence son nez et son seau. Trop occupé à tenir son organe meurtri, il lui fallut plusieurs secondes avant de réaliser que tout son précieux travail était éparpillé par terre, foutu.

« Hé oh, il y a quelqu'un ? appela la responsable du carnage. Je suis venue aider pour la cuisine !

_ Sasha, bordel de… !

Se retournant, la jeune femme regarda le blond fulminer avec les deux mains sur le visage. Puis elle fixa le sol et remarqua les pommes de terre et la bassine, son visage perdant un peu de sa couleur.

_ Oh Reiner je suis désolée ! »

Elle passa plusieurs minutes à s'excuser, tant et si bien que le garçon fut obligé de lui pardonner. Elle faisait ça si bien et si poliment, il était moralement impossible de continuer à lui en vouloir après des remords pareils. Aussi c'est à deux qu'ils recommencèrent à éplucher des tubercules, le blond grommelant tout de même un peu dans sa barbe. D'abord tendu, le silence qui s'était installé entre eux se fit de plus en plus doux, jusqu'à être franchement apaisant. Au bout d'un moment, il finit par le rompre.

« Alors, ton enquête avance ?

La jeune femme ne s'étonna pas qu'il soit au courant, après tout elle en avait parlé à tellement de personnes de tout le bataillon devait le savoir.

_ Un peu, j'ai quelques suspects, lui répondit-elle, laconique.

_ Je suis sûr que c'est Ymir, si tu veux mon avis.

Surprise, Sasha arrêta les mouvements de ses mains pour lever la tête vers Reiner. Il avait les sourcils froncés, l'air décidé.

_ Pourquoi ça ?

_ Suffit de réfléchir un peu. Un vol, c'est déjà un acte vachement égoïste à la base, on est d'accord. Mais un vol où tu laisses quelqu'un d'autre se faire punir à ta place, là on atteint les sommets de l'égoïsme. Et qui est la fille avec des cheveux attachés la plus égoïste de toute la caserne ? Ymir. »

La chasseuse resta muette un moment, assimilant ce raisonnement différent du sien. En effet, quand on regardait les choses sous cet angle ça tombait sous le sens. D'un autre côté, elle savait qu'entre le garçon et Ymir ça n'avait jamais été le grand amour, aussi avait-elle du mal à avoir confiance en son jugement. Peut-être que c'était la colère qui le faisait parler ainsi ? Elle n'en savait trop rien, mais son avis méritait réflexion.

« C'est vrai que personne ne l'a vue la nuit du vol, remarqua-t-elle pour elle-même, qui sait ce qu'elle a fait…

_ Aha ! Coupable ! s'écria aussitôt Reiner

_ Ah, mais, Christa aussi est louche ! Il ne faut pas condamner Ymir trop vite !

Le sourire sur le visage du grand blond disparu instantanément, laissant la place à une grimace horrifiée. Avec de grands gestes, il tenta de lui explique son erreur.

_ Mais Christa ne ferait jamais une chose pareille ! Elle est trop gentille ! C'est Ymir je te dis !

_ J'en sais rien ! »

Poussée à bout, Sasha se leva d'un coup. Attrapant un seau vide, elle sortit de la pièce sous réserve d'aller chercher de l'eau pour faire cuire les pommes de terre, cette brève escapade lui permettant surtout de s'aérer les idées. Elle ne s'attendait pas à ce que Reiner prenne cette affaire autant au sérieux, c'en était presque effrayant. Pourquoi accuser Ymir de cette façon tout en défendant aveuglement Christa ? Certes, elle aussi aimait bien la petite blonde, mais ce n'était pas pour autant qu'elle l'enlevait de sa liste de suspects. Et puis, après tout, malgré ses manières un peu bourrues Ymir aussi était son amie. Elle n'allait pas faire du favoritisme entre elles. Non, en fait, elle n'allait pas laisser ses sentiments personnels interagir, c'était mieux comme ça. Se massant la tempe du bout des doigts, elle croisa Mikasa et Berthold occupés à balayer la cour tandis qu'elle se rendait jusqu'au puits. Au retour, elle s'arrêta le temps de leurs adresser quelques mots.

« Pourquoi vous faites ça ? leur demanda-t-elle étonnée.

_ Le caporal-chef trouve cette cour trop sale, alors il nous a demandé de la nettoyer, lui répondit Mikasa.

Elle avait le regard rivé au sol, fixé sur son ouvrage qu'elle semblait prendre très au sérieux malgré sa frustration évidente. Au-dessus d'elle, Berthold adressa un pauvre sourire à la chasseuse. La jeune prodige releva soudainement la tête, la fixant dans les yeux.

_ Et toi alors ? Des progrès dans tes recherches ?

_ Ah, ça, dit Sasha en poussant un soupir à fendre l'âme. Pas tellement, je crois que je vais devoir fouiller la chambre de Christa tout à l'heure, quand elle sera partie. »

Elle avait répondu d'un air absent, comme si elle réfléchissait à comment s'y prendre, aussi ne remarqua-t-elle pas le regard choqué du garçon. Il avait beau être très grand, un rien semblait toujours lui faire perdre ses moyens. Mikasa, elle, se contenta d'un hochement de tête compréhensif. Un bruit de rire attira soudain leur attention dans la direction du terrain d'entraînement. Il provenait d'un groupe de soldats en sueur mais apparemment fiers d'eux, sans doute qu'ils revenaient d'un exercice quelconque. Plus que leur boucan, c'est un des soldats en particulier qui capta le regard de la chasseuse.

« C'est lui ! s'exclama-t-elle. C'est lui le garde qui a tout vu !

Ses deux amis fixèrent aussitôt le garçon en question, le détaillant avec curiosité. Berthold eut un haussement de sourcils étonné.

_ Tim ? Celui du milieu, avec les cheveux châtains ? demanda-t-il.

_ Oui ! Pourquoi, tu le connais ?

Elle se retourna vers lui, juste à temps pour voir la lueur de colère dans son regard.

_ Plus ou moins, il a passé une bonne partie de la nuit dans notre chambre le soir du vol. Et il l'a passée à boire. »


Bonjour/bonsoir !

Retour aux chapitres plus courts parce que, hé, il se passe pas toujours beaucoup de choses durant une journée à la caserne. Pourtant, les informations continuent d'affluer ! Ymir sans alibi ? Le garde et unique témoin saoul ? Sasha n'est pas au bout de ses peines !

Oh-eden, merci pour le 'tournoiller', justice a été rendue. Je, je sais même pas comment il est arrivé là, je me fais peur à moi-même. Sinon, pour Christa, qui sait ? Peut être que la solution est justement plus simple qu'il n'y paraît ~

Je vous laisse sur ces mots, à bientôt pour la suite !