Sasha ouvrit de grands yeux étonnés tandis que Mikasa arrêtait de balayer sous le coup de la révélation. Leurs regards firent plusieurs aller-retour entre Berthold et le dénommé Tim avant de se fixer sur le premier, toujours aussi incrédules.
« Comment ça ? fini par lâcher la chasseuse.
_ Je sais pas si tu es au courant, mais notre colocataire fêtait son anniversaire il y a quelques jours. Avec ses amis ils sont restés dans notre chambre toute la nuit à faire un boucan pas possible.
Elle hocha la tête, sérieuse. Oui, Jean lui en avait parlé, expliquant qu'il n'avait pas pu fermer l'œil à cause de tout le bruit qu'ils avaient fait. Elle avait été désolée pour lui sur le moment mais n'avait pas accordé plus d'importance que ça à cette information, ne se doutant pas qu'elle aurait un rapport avec sa propre affaire.
_ Eh bien pour ne pas se faire sanctionner, ils ont soudoyé un garde, continua-t-il en pointant le garçon au loin, lui. Il est resté avec eux à rire et boire pendant deux bonnes heures avant de repartir faire sa ronde. Et je peux t'assurer qu'il marchait pas droit. »
Les trois recrues fixèrent alors Tim d'un air songeur, chacune perdue dans ses propres pensées. Berthold ressassait sa colère d'avoir fait une nuit blanche par sa faute, tout ça parce qu'en tant que bleu il n'avait pas son mot à dire sur l'intendance de sa chambre. Sasha se demandait ce que toute cette histoire pouvait bien impliquer et à quel point son cas allait empirer ; est ce qu'il avait menti et n'était pas présent lors du vol ? Ou est-ce qu'il était là mais tellement alcoolisé qu'incapable de donner un témoignage fiable ? Mikasa quant à elle songeait que les gens comme lui étaient, à n'en pas douter, la lie de l'armée. Il y avait des moments pour boire, lors des permissions par exemple, et des moments pour dormir. Ce genre d'attitude n'était pas digne d'un soldat. Au bout d'un moment, la chasseuse se tourna vers son ami pour lui en demander plus sur l'état du garde lorsqu'il avait quitté leur chambre.
« Il était saoul à quel point quand il est parti ?
_ Hm, je dirais que-
_ Vite ! Vite, j'ai besoin d'un volontaire, vite !
Il n'eut pas le temps de terminer que Hanji débarqua en courant dans la cour, hurlant à tout va et l'œil pétillant. Elle semblait surexcitée et le sourire qui illuminait son visage tranchait avec l'empressement dans sa voix. Sasha fit une grimace effrayée, se ratatinant un peu à l'approche de la chef d'escadron. Les expériences que cette dernière menait avec les titans étaient connues de tous et l'assister durant celles-ci faisait partie des corvées que l'on pouvait attribuer à un soldat. La jeune femme était plutôt contente de ne pas s'être retrouvée affectée là-bas, sa peur des titans la paralysant presque sur place depuis qu'elle avait failli se faire croquer par l'un d'entre eux, et elle ne voulait surtout pas que Hanji jette son dévolu sur elle. Elle avait eu assez de mauvaises surprises comme ça dans la journée sans que celle-là s'y ajoute.
_ Toi ! s'exclama soudain la gradée, attrapant le bras de Berthold avec un air fou sur le visage.
_ Quoi ? Mais, je ! Le caporal m'a ordonné de nettoyer la cour !
C'était peine perdue, il le savait, mais il se devait d'essayer.
_ Parfait, tu n'as donc rien à faire ! Allez, vite ! Bean va s'enfuir dépêche-toi !
_ Hein, s'enfuir ?! »
Et avant que le garçon puisse ajouter quoique ce soit, la tornade Hanji l'avait emporté dans son sillage et quelques secondes plus tard ils disparaissaient au coin de la cour. Sasha et Mikasa échangèrent un regard perplexe, sans même réaliser que c'était au tour de Rivaille d'arriver au pas de course.
« Hanji ! Hanji revient ici tout de suite ! Tu n'as pas le droit d'emporter un soldat comme ça sans ma permission !
Il fulminait de toute évidence et les deux jeunes femmes se mirent au garde-à-vous dès que son œil furieux tomba sur elles. Il resta là à hurler dans le vide un moment, avant de finalement donner un coup de pied dans l'air et faire demi-tour, rejoignant ses assistants qui l'attendaient un peu plus loin, les bras chargés d'une montagne de papiers. La responsabilité du bataillon était en train de rendre le caporal dingue et les excentricités de la chef d'escadron n'étaient pas pour le calmer. Il se mit d'ailleurs à grogner que cette bonne femme n'était bonne à rien d'autre qu'à l'emmerder, râlant sur ses foutues expériences de tarées, qu'elle ferait bien d'épouser un titan si elle les aimait tant plutôt que de le faire chier lui avec ces monstres. Il n'en pouvait plus de sa manie de prendre ce qu'elle voulait sans demander la permission, ça ne faisait que lui rajouter du travail avec des nouvelles paperasses à mettre à jour pour réparer ses conneries. BORDEL, qu'il en avait marre.
« Braus ! dit-il en se retournant soudainement. Prenez le relais et nettoyez moi cette cour, je veux qu'elle brille à mon retour !
_ Oui mon caporal !
_ Raah, toute cette saleté me rend malade, continua-t-il en s'éloignant enfin. »
Sasha eu une brève pensée pour Reiner qui devait l'attendre en cuisine et ne la verrait jamais revenir, avant de se concentrer sur la tâche pharaonique qui l'attendait. Dire qu'à la base sortir chercher de l'eau n'était qu'un prétexte, la voilà coincée pour le reste de la journée au moins. Elle voulut jeter un regard de chien désespéré à Mikasa, mais cette dernière avait les yeux fixés droit devant. Elle regardait Tim, toujours de l'autre côté de la cour, le dépeçant froidement du regard. La chasseuse ne put réprimer un frisson devant la colère glacée qui semblait animer son amie. Soudain, la jeune prodige lâcha son balai – qui fit un bruit clair en rebondissant sur le sol de pierres – et se dirigea à grandes enjambées menaçantes vers le garde insouciant. Effrayée par ce qu'elle allait bien pouvoir faire, Sasha lui emboita le pas.
« Mikasa, tu fais quoi ? T'as entendu le caporal, on doit balayer !
_ D'abord je vais lui parler.
_ Mais pourquoi ? Si c'est pour mon enquête t'inquiète pas, je le ferai moi-même. S'il te plait retournons nettoyer la cour, je ne veux pas que tu aies des ennuis par ma faute, la supplia-t-elle d'un ton paniqué.
L'asiatique s'arrêta pour lui jeter un regard indéchiffrable, comme seule elle savait les faire. Elle semblait prendre ses arguments en considération, baissant la tête pour réfléchir, avant de planter ses yeux si noirs dans le siens.
_ Tu es mon amie Sasha. Alors il est normal que je t'aide. Je ne laisserai pas un type de son espèce t'accuser impunément. »
Soufflée, la chasseuse la regarda repartir à l'attaque sans savoir quoi dire. Elle avait toujours bien aimé Mikasa, elle était gentille avec elle et lui donnait à manger. Mais ça lui faisait tout drôle de se dire que c'était réciproque, que la jeune femme serait prête à prendre des risques pour elle. Un sourire un peu bête aux lèvres, elle trottina pour la rattraper, contente sans qu'elle sache vraiment pourquoi. En face, Tim avait fini par remarquer leur avancée et les observait d'un air vaguement inquiet. Ses camarades étaient repartis vaquer à leurs occupations et il était tout seul quand Mikasa lui tomba dessus.
« Où étais-tu le soir du vol ?
_ Oula, doucement ma belle, on se calme, tenta-t-il de la tempérer sans même réaliser qu'il aggravait son cas. Ta copine doit le savoir, j'étais en train de faire mon tour de garde et je l'ai vue entrer et ressortir de la réserve. N'est-ce pas Braus ?
Le sourire suffisant qu'il lui adressa mit Sasha en rogne. Jusqu'ici elle avait plutôt plaint le garçon de se retrouver face à une Mikasa énervée, mais maintenant c'était fini. Tout ce qu'elle voyait désormais, c'était un soldat saoulard et qui n'hésitait pas à accuser au hasard pour se protéger de ses propres erreurs.
_ C'est un mensonge, répondit la prodige en faisant un nouveau pas vers lui. Tu étais en train de te saouler dans le dortoir des hommes. Tu as menti, tu n'as rien vu du tout !
Elle semblait vraiment en colère, tellement que même Tim eu un mouvement de recul. Il avait entendu parler de sa réputation et, même s'il ne l'avouerait jamais, il la craignait un peu. Néanmoins ces accusations commençaient à lui courir à lui aussi, il se mit alors à hausser la voix et la toiser de toute sa hauteur.
_ Ok, j'ai passé le début de soirée à boire, mais j'étais bien là quand le vol a eu lieu ! J'ai tout vu !
Le ton commençait à un peu trop monter au goût de Sasha, qui se dépêcha de s'interposer avant qu'ils ne décident d'en venir aux mains. Elle ne doutait pas une seconde que Mikasa gagnerait, mais elle ne voulait pas que son amie se retrouve punie pour avoir provoqué une bagarre. Les bras écartés pour les tenir à distance, elle était obligée de tourner la tête à chaque fois qu'elle voulait s'adresser à l'un d'eux.
_ Calme toi Mikasa ! Et toi, reprit-elle en se tournant avec le garçon, pourquoi m'avoir accusée alors que tu avais bu ? Tu n'avais plus les idées claires, ton témoignage n'est absolument pas fiable !
_ Je suis sûr de ce que j'ai vu ! commença-t-il, avant de reprendre un ton en dessous. J'avais bu, oui, mais j'étais encore parfaitement lucide. Je sais ce que j'ai vu ce soir-là, et c'était une femme avec des cheveux attachés. Je le sais.
Il prononça la dernière phrase comme un défi, foudroyant l'asiatique du regard. Voyant que l'animosité entre eux n'étaient pas retombée mais qu'au moins ils ne faisaient plus mine de se battre, Sasha laissa retomber ses bras le long de son corps et retourna se placer près de son amie. Elle ne savait pas si elle pouvait avoir confiance en Tim ou non, après tout il était peut être persuadé de ce qu'il avait vu tout en ayant tord malgré tout. Peut-être que la fille avait les cheveux cours, ou longs lui cascadant dans le dos ou peut-être même n'était-ce pas une fille mais un garçon. Cette idée lui fit tourner la tête alors que le nombre faramineux de suspects à ajouter à sa liste lui donnait le vertige.
_ Tu es peut être sûr, mais tu avais bu. Je suis désolée, mais je vais devoir te dénoncer au caporal.
La chasseuse l'avait annoncé d'une voix décidée et le garçon eu un bref mouvement de frayeur avant de se reprendre. Croisant les bas d'un air mauvais, il la toisa en souriant.
_ Ah ouais ? Tu vas lui dire que j'ai passé la nuit à boire dans la chambre de tes copains, c'est ça ? Et il va leur arriver quoi à eux, à ton avis, quand Rivaille apprendra qu'ils nous ont couvert ? »
Elle n'avait pas pensé à ça, merde. Si elle le dénonçait Reiner et Berthold se retrouveraient punis également, elle ne pouvait donc rien faire. Son impuissance la rendait folle, mais était malheureusement bien réelle. Elle entendit Mikasa grincer des dents près d'elle, sans doute enragée également mais dans l'incapacité de faire quoi que ce soit. Ce Tim était vraiment un enfoiré de première, il n'avait donc aucun honneur pour menacer de cafarder des gens innocents ? Enfin, il ne fallait pas s'attendre à grand-chose de quelqu'un qui accuse les personnes de vol sans preuve, sans doute.
« J'aurais honte à ta place. »
Le garçon se contenta d'hausser les épaules, de toute évidence hermétique à toute idée de moralité. Sasha le fixa encore un moment, l'envie de le frapper la démangeant furieusement, avant de se décider à jeter l'éponge. Ça ne servirait à rien. Soupirant, elle se passa la main sur le visage le temps de récupérer ses esprits. Allez, au moins, elle avait fini par le retrouver ce fameux garde, c'était déjà ça. Sans doute pouvait-elle toujours profiter de la situation pour lui demander les informations qu'il lui manquait. Rien que penser qu'elle allait demander un service à cet abruti la rendait malade, mais elle devait le faire.
« Bon, donne-moi plus de détails sur la fille que tu as vue ce soir-là dans ce cas.
_ Comment ça ? demanda-t-il, de toute évidence surpris que la conversation reprenne un ton si pacifique.
_ J'ai besoin d'en savoir plus. Sa taille, son gabarit, tout ce que tu pourras me dire m'aidera dans mes recherches.
Elle fit une pause, prenant son courage à deux mains et réduisant sa fierté en miettes.
_ S'il te plait.
C'était comme si la formule lui avait arraché les lèvres et la jubilation évidente de Tim n'aidait pas à faire passer la pilule. Mikasa bouillonnait mais semblait se contenir, pour le moment du moins. Après avoir un peu savouré la situation et fait mine de réfléchir, le garçon consentit à lui répondre.
_ Eh bien, je dirais qu'elle faisait à peu près ta taille, Braus. Et… oui, de ton gabarit également.
_ Je vois… »
La chasseuse ne savait pas s'il était sincère ou faisait tout ce qui était en son pouvoir pour l'énerver, mais le résultat était le même. Après un bref « merci » douloureux – décidément la politesse lui pesait aujourd'hui – elle se détourna en attrapant le bras de l'asiatique au passage, l'emportant avec elle. Marchant à reculons, la jeune prodige fixa encore un moment le visage du garde, une promesse de vengeance saignante dans les yeux. Quand elle se retourna enfin pour marcher du même pas que son amie, le garçon avait légèrement pâli.
Jamais journée n'avait été aussi désastreuse. Sauf peut-être celle où on l'avait accusée de ce fameux vol qui la tourmentait depuis des jours. Et aussi celle où elle avait failli se faire manger. En fait, de nombreuses journées s'étaient avérées désastreuses dans la vie de Sasha, mais celle-ci arrivait sans mal dans son top dix. C'est sans force ni volonté qu'elle balaya la cour ce matin-là, sous l'œil inquiet de Mikasa. Elle avait encore ce regard hagard, sonné, tandis qu'elle pensait à tous les suspects potentiels qui venaient soudainement de s'ajouter à sa liste. Jamais elle ne pourrait tous les interroger, pas à temps en tous cas. Certes leur effectif avait bien réduit depuis le départ des troupes d'explorations, mais la caserne abritait toujours une petite centaine de soldats. Et il ne lui restait que trois jours, quatre si on lui laissait le dimanche. Non, sa situation était juste désespérée.
Le déjeuner se déroula dans la même ambiance morose, l'humeur sombre de la jeune femme se révélant étrangement contagieuse. Ses amis étaient habitués à la voir souriante, parfois un peu paniquée à l'idée de rater un repas, mais rarement aussi abattue. La Sasha qu'ils connaissaient était joyeuse et dynamique. Celle sous leurs yeux faisait peine à voir. Elle attrapa néanmoins le pain que lui tendait l'asiatique, le mastiquant longuement, tandis que Armin assis en face tentait de trouver une solution au problème. Sans résultat. Même en s'y mettant tous ils n'auraient jamais le temps d'interroger tout le monde et encore moins de fouiller les chambres suspectes. Mais le blond s'acharnait, refusant de s'avouer vaincu devant une injustice aussi évidente, soutenu par ses camarades aussi révoltés que lui. Tim devrait être puni pour ce qu'il avait fait et pourtant Reiner et Berthold dépendaient de son silence. Au moins étaient-ils d'office retirés de la liste des suspects, ainsi que toutes les personnes présentes autour de la table. Sasha avait une confiance absolue en tous ces garçons qui l'avaient tous aidée, d'une façon ou d'une autre. Mikasa fit remarquer que Eren était forcément innocent également, puisque sous surveillance 24h/24. Décidément, elle ne l'oubliait jamais.
« Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
La chasseuse releva la tête vers Conny, qui venait de lui poser la question. Il semblait inquiet. Ils semblaient tous inquiets. Les voir aussi mal par sa faute la peinait, mais elle répondit néanmoins honnêtement.
_ Je sais pas trop, dit-elle en soupirant avant de poser son menton sur la table. Je crois que je vais interroger autant de garçons que je peux jusqu'à dimanche et me concentrer sur mes suspectes sérieuses chez les filles. »
Pour l'instant il lui restait une cour plein de terre à nettoyer avant le crépuscule et la chambre de Christa à aller visiter discrètement. Normalement la jeune fille était en course d'orientation pour toute la journée et devrait rentrer tard, lui laissant juste le temps de fouiller et repartir avant son arrivée. L'idée de pénétrer de la sorte dans son intimité la mettait toujours un peu mal-à-l'aise, mais moins qu'au début. Sans doute qu'elle s'y était faite et que sa matinée l'avait un peu sonnée, comme anesthésiée. Son écuelle vide, elle repartit vers son balai à pas lents.
La poignée n'opposa aucune résistance dans sa main, tournant docilement. La porte était ouverte. Christa était décidément trop naïve ou juste désespérément confiante. A moins qu'elle ait simplement oublié de fermer en partant. Doucement, à pas de loup, Sasha pénétra dans la chambre déserte. La petite blonde était seule, ses colocataires étant toutes parties avec l'expédition, aussi la chasseuse ne risquait-elle pas de se faire surprendre. La pièce était propre, plutôt bien rangée, ce qui tranchait avec d'autres qu'elle avait pu visiter dans la semaine. Sans s'attarder plus longtemps sur la décoration, la jeune femme se lança à la recherche d'indices suspects, quelque chose qui expliquerait le comportement bizarre de son amie. Il ne fallait surtout pas qu'elle traîne, la journée touchait à sa fin – nettoyer la cour avait pris énormément de temps – et les membres de la course d'orientation ne devraient pas tarder. Plus vite elle en aurait terminé, mieux ce serait. Elle ouvrit les placards, les tiroirs et respira à grandes inspirations pour chercher une odeur de viande, mais rien. Elle renouvela l'opération avec toutes les boites, valises et tout ce qui pourrait contenir un quartier de mouton mais en vain. Sans se laisser abattre, elle vérifia les couchettes vides, les recoins encombrés et alla même jusqu'à regarder sous les deux lits superposés qui composaient le principal mobilier de la pièce. Rien. Devant cette absence de preuves, Sasha fut bien obligée de reconnaitre que Christa était innocente. Un coin de son esprit se posait encore des questions sur son comportement étrange, mais elle devait se faire à l'idée que la jolie blonde ait ses secrets, comme tout le monde. D'un autre côté, elle était bien soulagée. Cette journée avait été assez mauvaise sans qu'en plus elle découvre que la personne la plus gentille qu'elle connaisse était également l'auteur du vol, c'était le seul point positif aujourd'hui. Décidée à aller se prendre une bonne douche avant le repas du soir, la chasseuse se dirigeait vers la porte quand une voix bien trop connue résonna jusqu'à elle depuis le couloir. Oh merde. Oh merde, oh merde, oh merde. Christa était déjà là et il était hors de question qu'elle la trouve ici ! Comment se justifier ? Comment lui expliquer ? Pire, que faire ?! Sauter par la fenêtre lui semblait une bonne idée, mais le temps qu'elle l'ouvre la blonde serait déjà dans la chambre. Les voix étaient toutes proches, le grincement de la poignée lui fit hérisser les poils sur la tête. Sasha se jeta dans la plus vieille cachette du monde.
De sous le lit, elle ne voyait que les chaussures et les moutons de poussière accumulés çà et là, mais c'était suffisant. Les bottes d'uniforme de Christa étaient maculées de boue et elle entendit cette dernière soupirer en entrant dans la salle, vite suivit d'un claquement de porte. Une deuxième paire de bottes surgit soudain, plus grande, accompagnée d'une voix reconnaissable entre toutes surtout à cette distance. Elle était encore plus dans la merde que ce qu'elle pensait.
« Raaaah, j'en peux plus, râla Ymir en se laissant tomber de tout son long sur le lit.
Dessous, les ressorts et lattes se courbèrent au point de frôler le nez de Sasha l'espace d'un instant, avant de retrouver une position plus haute. Elle avait retenu son souffle tout le long et elle fit son maximum pour faire le moins de bruit possible en se remettant à respirer.
_ Ymir ! Tes chaussures sur les draps !
Nouveau grommèlement de la grande brune, puis deux chaussures atterrirent sur le sol, sans doute négligemment enlevées et jetées, vite rejointes par ses lames et son équipement tridimensionnel. La chasseuse commençait à comprendre comment sa chambre avait atteint le niveau de bazar qui était le sien. Muettement, elle se mit à prier pour qu'elles ne restent pas longtemps. Normalement, après une épreuve pareille, les deux jeunes femmes devaient mourir d'envie d'aller prendre une bonne douche et ainsi elle pourrait en profiter pour s'éclipser discrètement. Pitié, faites qu'elles ne s'attardent pas.
« J'ai cru que cette foutue course ne terminerait jamais !
_ Tu t'en es bien tirée pourtant, tu étais en meilleur état que moi en franchissant la ligne d'arrivée.
_ Question de gabarit, je peux te manger sur la tête.
_ Ça n'a rien à voir ! »
Les bottes de Christa s'approchèrent, se tournèrent, Christa s'était assise au bord du lit. Non, non, non, il ne fallait pas qu'elle s'assoie, il fallait qu'elle parte se laver ! Maintenant !
« Là maintenant, tout ce dont je rêve, c'est d'une douche chaude et d'un lit douillet.
Voilà, exactement ce qu'elle voulait, parfait.
_ Mais tu l'as déjà ton lit douillet, regarde.
_ Ymir, qu'est-ce que tu fais !
Le matelas s'agitait au-dessus de sa tête, les chaussures disparurent du bord du lit, elle n'avait absolument aucune idée de ce qu'il pouvait bien se passer.
_ Tu vois bien, je profite du lit du douillet.
_ Je suis pleine de sueur.
_ Moi aussi.
_ Il faut qu'on aille se laver.
_ Ça va, on a bien cinq minutes, rien ne presse.
Si, ça presse si.
_ Juste le temps de fermer les yeux et reprendre quelques forces, continua-t-elle.
Le ton était doucereux, Sasha commençait à se sentir horriblement mal-à-l'aise. Déjà qu'elle l'était à la base, la tournure que prenait la situation ne lui plaisait absolument pas. Partir, elle voulait juste partir. Un bruit mouillé lui fit dresser les cheveux sur la tête, suivit de plusieurs autres.
_ Hé. C'est à mon tour de te demander ce que tu fais.
_ Où est le problème ?
_ J'ai dit cinq minutes, pas plus. Sinon après on n'aura pas le temps de se doucher et on sera en retard pour manger.
_ Et ça te dérange ?
Une pause. Dit oui, dit oui, dit oui. Le bref rire d'Ymir mit fin à ses espoirs.
_ Non. »
Les bruits reprirent, mettant la chasseuse au supplice. Elle n'avait aucune envie de savoir ce qu'il se déroulait au-dessus d'elle et le fait d'y assister malgré elle la rendait proprement folle de gêne. Il fallait impérativement qu'elle trouve un moyen de s'en aller d'ici, mais aucun ne lui venait à l'esprit – à part peut être ramper jusqu'à la porte, ce qui semblait impossible. Pourtant il allait bien falloir qu'elle trouve, et vite, avant que les choses ne deviennent encore pire. Une fermeture éclair qui s'ouvre lui fit sauter les plombs.
« STOP. Arrêtez tout, je suis là ! Ah, mon dieu, désolée, j'ai honte, mais pitié, arrêtez. »
Sasha se prit le visage dans ses mains tandis que le silence régnant dans la pièce lui brûlait les oreilles. Soudain, deux visages apparurent à l'envers sur le bord du lit, la fixant avec un mélange d'incrédulité et d'horreur. Les yeux de Christa s'agrandissaient lentement au fur et à mesure qu'elle réalisait ce que la jeune femme avait vu et surtout entendu, alors que ceux d'Ymir s'étrécissaient d'un air de plus en plus menaçant. Là tout de suite, la chasseuse aurait mille fois préféré se retrouver en combat singulier contre Rivaille plutôt que de devoir affronter ce qui l'attendait.
« … Sasha ? demanda la blonde, l'air de ne pas y croire.
_ Oui, c'est moi, pardon, je suis affreusement désolée, je voulais pas voir, enfin, entendre, enfin, pardon, c'est juste que comme tu m'avais pas laissé entrer je, aaaah, excusez-moi, je suis affreusement désolée !
Elle se mit à rouler d'un côté puis de l'autre, le visage toujours caché dans ses paumes, en proie à une honte sans pareille. Dire qu'elle s'était cachée sous le lit plutôt que de leur faire face. Si elle avait su, elle serait même allée leur ouvrir la porte plutôt que vivre un embarras pareil.
_ Et si tu commençais par sortir de là-dessous ? lui suggéra Christa. »
Penaude, Sasha rampa jusqu'à l'air libre, les yeux fixés sur le sol de peur de croiser ceux des deux autres personnes présentes. Là elle se tourna vers elles, à genoux, la tête baissée et les épaules voutées. Elle pouvait sentir le regard d'Ymir lui cuire la nuque alors que la brune, assise en tailleur sur le lit, n'avait toujours pas pris la parole depuis la découverte de sa présence. Et ça lui faisait un peu peur.
« On peut savoir ce que tu fous ici ?!
Elle ne criait pas, mais le ton était coléreux. La chasseuse se ratatina un peu plus encore, répondant en fixant les lattes du plancher.
_ Eh bien, je, je suis désolée. C'est juste que, pour mon enquête, je suis dans une impasse et, et, et en plus le garde était saoul donc je sais pas ce que je vais faire, mais Christa voulait pas me laisser entrer l'autre jour, alors, alors je suis venue voir si elle cachait pas la viande dans un tiroir, ou ailleurs, pardoooon, je suis désolée, pardon !
Son récit avait été confus, embrouillé et c'est les larmes aux yeux qu'elle termina enfin sa tirade. Trop de choses étaient arrivées aujourd'hui, trop de choses bouleversantes et pas vraiment positives, se faire crier dessus parce qu'elle avait été témoin d'une scène qu'elle n'aurait jamais dû voir était la goutte de trop. La vue brouillée par l'eau, Sasha renifla misérablement en répétant excuse sur excuse.
_ Quoi ? Tu es venue fouiller la chambre de Christa uniquement parce qu'elle ne t'a pas laissée entrer hier matin ?! continua Ymir sans s'apitoyer une seconde sur l'air piteux de la fille en face d'elle.
_ Ymir, pas la peine de t'énerver, ce n'est pas si grave, tenta de la calmer sa compagne en posant une main sur sa cuisse. Sasha essayait juste de trouver le coupable d'un vol, il faut la comprendre.
_ Pas si grave ? La comprendre ? Elle est rentrée dans ta chambre sans te demander ton avis, elle a retourné toutes tes affaires, elle a douté de toi ! Comment tu peux être aussi indulgente Christa ?!
_ Bien sûr que je suis un peu énervée, et vexée, reprit la blonde en fronçant les sourcils, mais au moins maintenant Sasha est persuadée de mon innocence. N'est-ce pas Sasha ?
Cette dernière sursauta presque quand l'attention retourna vers elle, paniquée à l'idée de donner une mauvaise réponse. Elle pensait que la dispute des deux jeunes femmes durerait un peu plus longtemps, pour lui laisser quelques secondes de répit, mais c'était de toute évidence trop demander.
_ Ah, euh, oui bien sûr ! s'exclama-t-elle. Enfin, j'ai rien trouvé en tous cas.
Christa fit un sourire satisfait à la brune près d'elle, qui se contenta de faire une moue peu convaincue. Prenant son courage à deux mains, la chasseuse décida que c'était le moment ou jamais de lui poser des questions ; au point où elle en était les choses ne pouvaient pas empirer.
_ Euh, Ymir ? Enfin, désolée, mais tant que j'y suis, euh, tu pourrais me dire où tu étais le soir du vol ? Parce que Emma a dit que tu étais sortie et, pardon de te soupçonner mais, j'ai besoin de savoir.
Elle se recroquevilla sous le regard noir, attendant que la sentence tombe, jusqu'à ce qu'Ymir lâche un soupir et se laisse aller contre le mur.
_ J'étais ici, répondit-elle en se grattant la tête.
_ Comment ça ?
_ Je dors ici depuis que les colocataires de Christa sont parties, je profite de leur absence pour m'incruster.
_ C'est pour ça que je ne t'ai pas laissée rentrer hier, expliqua la blonde, elle était encore en train de dormir et je ne voulais pas la réveiller.
_ Oh, donc vous deux vous…
Son regard fit de nombreux aller-retour entre Ymir et Christa qui la fixaient en retour d'un air neutre, attendant apparemment la fin de sa phrase.
_ ... êtes innocentes. »
Un sourire éclaira le visage de la plus petite tandis que la grande se passait une main lasse sur la figure. Sasha semblait l'exaspérer au plus haut point. Un silence gênant plana entre elles, sans qu'aucune ne sache vraiment comment le briser. Au bout d'un moment, les jambes douloureuses à force de rester à genoux, la chasseuse commença à s'agiter en lorgnant vers la porte, mais elle ne pouvait pas décemment partir comme ça. Ce serait malpoli. Et puis, elles ne l'avaient pas encore pardonnée pour son intrusion dans leur vie privée.
« En tous cas, je suis vraiment désolée, dit-elle. J'espère que vous me pardonnerez un jour.
_ Oui, bien sûr, nou-
_ Ne crois pas t'en tirer à si bon compte ! s'exclama Ymir en coupant Christa au passage. Tu as une nouvelle dette envers nous désormais, pour te faire pardonner de ce que tu as fait.
_ Tout ce que tu veux !
Il y avait de la ferveur dans la voix de Sasha, de la reconnaissance dans ses yeux. Elle préférait mille fois s'acquitter d'une dette une bonne fois pour toute plutôt que traîner sa culpabilité pendant des semaines. La brune s'installa plus confortablement sur le lit, faisant mine de réfléchir à ce qu'elle pourrait bien lui demander de faire, alors que c'était déjà tout décidé.
_ Je sais. Vendredi matin, Christa et moi on est de corvée de petit-déjeuner. J'ai aucune envie de me lever plus tôt pour ça, donc tu iras à notre place, énonça-t-elle d'un air satisfait.
_ D'accord. »
Ça ne l'enchantait pas vraiment de se réveiller avant tout le monde deux fois dans la même semaine, mais elle n'avait pas vraiment le choix. Se redressant avec difficulté alors que le sang recommençait à circuler normalement dans ses membres inférieurs, la chasseuse prit maladroitement congé des deux jeunes femmes. Ymir se fit un devoir de la raccompagner jusqu'à la sortie, juste pour lui souffler de nouvelles menaces par l'entrebâillement de la porte et la refermer aussi sec. Elle entendit clairement le verrou tourner, la faisant un peu sourire malgré elle. Sasha prit alors le chemin de sa propre chambre, histoire de s'y reposer quelques minutes avant de prendre le chemin du réfectoire et des douches, où ses amis ne manqueraient pas de l'interroger sur les résultats de son enquête. Il allait falloir qu'elle leurs mente si elle tenait à la vie, le regard d'Ymir avait été plutôt clair à ce sujet. Frissonnant dans l'air frais du début de soirée, Sasha songea qu'elle ne s'attirait vraiment que des soucis dernièrement.
Bonjour/bonsoir !
Après quelques jours sans chapitre, je me rattrape avec un plus long que d'habitude ! Beaucoup de choses se déroulent dans ce dernier, Tim et ses problématiques révélations, Ymir et Christa et leur alibi. D'ailleurs, désolée pour cette intrigue si peu développée autour d'elles, mais j'ai prévu de me rattraper dans une prochaine fanfic c'est promis !
Du coup, Kyouyimina, tu avais effectivement juste ! Mais il va falloir attendre pour savoir si ton redoutable instinct a également percé à jour l'identité du voleur ~
Sur ce, je vous dis à la prochaine, en espérant que vous soyez toujours au rendez vous !
