Il faisait froid ce matin-là. La pluie était tombée drue toute la soirée et toute la nuit, sans faiblir un seul instant, ses millions de gouttes frappant sans répit sur le toit de bois du dortoir des femmes. Ce n'est qu'avec les premières lueurs du jour qu'elle s'était enfin arrêtée, laissant derrière elle un air à la fois frais et glacial. Sasha courait presque en traversant la cour de la caserne, serrant son manteau de cuir fin sur son corps gelé, le vêtement ne la protégeant en rien de la température mordante. Se dirigeant d'un pas rapide vers les cuisines, elle éleva les mains devant sa bouche pour les réchauffer de son souffle, ses doigts gelés la picotant désagréablement. Après la journée décevante de la veille, ce vendredi ne s'annonçait pas mieux. Les rayons du soleil levant chauffaient à peine, se réverbérant dans les flaques éparses et la rosée du matin, dévoilant un paysage chatoyant de reflets et de couleurs. Mais la chasseuse était trop pressée pour admirer ce spectacle pourtant grandiose, l'esprit occupé ailleurs, obnubilé par l'air humide qui la faisait frissonner, la chaleur de la cuisine qui l'attendait et sa couette qui lui manquait tellement. Dire qu'elle aurait pu dormir si elle ne s'était pas cachée sous le mauvais lit au mauvais moment. Au lieu de ça elle devait traverser le quartier général, aussi désert qu'un château hanté, pendant que ses amis rêvaient tous paisiblement. Etouffant un gémissement dramatique, la jeune femme accéléra l'allure et monta deux par deux les marches de bois, entrant dans la pièce chauffée avec un soupir de soulagement. Reiner leva sur elle un regard étonné, puis dépité, puis énervé. De toute évidence, ce n'était pas elle qu'il s'attendait à voir franchir cette porte. Il grogna à peine quand elle le salua avec ce qu'elle avait d'entrain, mais seul un grognement bougon lui répondit. Sasha sourit de ce sourire tordu qu'elle faisait quand elle était mal-à-l'aise, comprenant enfin pourquoi Ymir lui avait donné cette corvée. Pour éviter le blond. A croire qu'elle pensait toujours à tout. Seuls êtres éveillés au milieu de tous ces soldats endormis, les deux recrues de la 104e session s'animèrent sans discuter, chacun trop dans ses pensées pour vraiment suivre le cours d'une conversation. Le fait de ne pas voir Christa semblait avoir mis Reiner de mauvaise humeur – ajouté à ça l'incompétence de sa camarade, qui avait tendance à manger ce qu'elle préparait au lieu de le mettre de côté –, tandis que Sasha méditait sur la douceur de ses couvertures, mangeant par réflexe tout ce qui lui passait sous la main. Au fur et à mesure que les minutes s'engrenaient et que la lumière extérieure se faisait plus vive, la brume qui obstruait l'esprit de la chasseuse s'évapora, lui rappelant la tâche qui l'attendait. Son enquête. Elle refit son sourire tordu, arrachant un quignon de pain et commençant à le mastiquer avec application. Elle n'avait pas interrogé le cinquième des hommes soldats la veille et elle doutait de réussir à faire mieux aujourd'hui, avec ses corvées qui n'en finissaient pas. Peut-être qu'elle pourrait poser quelques questions à la pause déjeuner et quelques autres une fois le soir venu, mais ce ne serait jamais suffisant. Elle prit une nouvelle bouchée, essayant tant bien que mal de faire des recoupements entre les informations de Tim et celles glanées ci et là, mais rien ne lui vint à l'esprit. Elle ouvrait la bouche pour mordre à nouveau dans sa miche quand une main puissante, aux jointures épaisses, s'abattit sur son épaule avec tout le poids et la force de ses muscles imposants. Derrière Sasha, Reiner la fixait d'un air meurtrier, une veine gonflée palpitant sur sa tempe gauche.

« Qu'est-ce que tu fais, exactement ?

_ Je mange du pain, dit-elle après avoir avalé précipitamment les morceaux qu'elle mâchait jusque-là.

_ Et t'aurais pas autre chose à faire, par hasard ? »

La menace à peine voilée de sa voix lui fit dresser les cheveux sur la nuque, avant qu'elle se retourne lentement vers le plan de travail devant elle. Elle devait préparer assez de nourriture pour toute la caserne, mais à force de manger chaque plat qu'elle terminait elle n'avait pas avancé d'un cheveu. Reiner, lui, était dans les temps. Le premier réflexe qui vint à la jeune femme fut de tendre une partie de son pain au garçon près d'elle, avant de se raviser en se rappelant son premier jour dans l'armée. L'instructeur avait semblé furieux quand elle lui avait proposé une – petite – moitié de sa patate, et bizarrement elle se doutait que Reiner réagirait de la même façon. Alors Sasha lui fit un sourire contrit, des miettes partout autour sur le visage, se grattant l'arrière du crâne d'un air gêné. Elle observa avec un mélange de crainte et d'admiration les muscles du cou de taureau du blond se tendrent sous l'effort qu'il faisait pour ne pas hurler. Sans desserrer les dents mais avec un ton plus calme que ce à quoi on aurait pu s'attendre, Reiner lui désigna la porte du doigt.

« Tu me sers à rien ici. Va me puiser un seau d'eau pendant que je vais à la réserve. Et interdiction de toucher à la nourriture, c'est clair ?

_ Oui, désolée ! »

Et elle décampa sans demander son reste, retrouvant la cour froide avec bonheur après le regard cuisant du garçon. Mais son plaisir fut de courte durée, un vent glacial s'introduisant insidieusement sous sa veste, la faisant frissonner. Croisant ses bras sur sa poitrine pour garder un peu de chaleur, Sasha se mit à courir en évitant les flaques. Heureusement que le puits n'était pas très loin, mais la manivelle en métal semblait lui geler les doigts jusqu'aux os. Il lui fallut toute sa détermination pour continuer à la tourner jusqu'à ce que le seau arrive à son niveau et elle poussa un petit cri quand un peu d'eau l'éclaboussa. Et voilà, trempée par une journée pourrie, elle allait attraper froid. Bon gré mal gré, la jeune femme reprit le chemin des cuisines, son lourd récipient rempli à ras-bord au bout du bras. Elle était au bas des marches du perron quand un bruit attira son attention. On aurait dit un jappement. Sasha releva la tête, huma l'air, l'ouïe aux aguets, mais rien se fit entendre. Sans doute un produit de son imagination, à moins qu'un soldat de garde n'ait poussé un cri bizarre pour une heure si matinale. Haussant les épaules, elle fit un nouveau pas en avant quand le vent tourna, lui apportant de nouveaux éclats. Ça venait de derrière l'armada, cette fois elle en était sûre. Fronçant les sourcils, elle posa son seau et se dirigea dans la direction du bruit, une main sur le manche de l'une de ses épées. On n'était jamais trop prudent. A pas de loups, elle longea le mur de bois et s'arrêta à l'angle, cachée aux regards indiscrets et l'oreille tendue. Un jappement, puis un autre se firent entendre, vite rejoints par des aboiements joyeux. Un chien, ce n'était qu'un chien. Soulagée, Sasha poussa un soupir et s'apprêtait à avancer à la rencontre de l'animal quand une voix s'éleva, affreusement familière. Que faisait-il ici ? Pourquoi aussi tôt ? Avec tous ses talents de chasseuse et toute sa discrétion acquise dans les bois, elle se glissa dans le dos de Conny.

« Alors mon petit père, tu es content de me revoir ? demandait le garçon au chiot devant lui, qui remuait frénétiquement sa queue en réponse. J'espère que tu n'as pas fait trop de bruit, tu n'es pas censé être là tu sais !

Le chien aboya à nouveau, sautillant sur place, faisant la fête à son maître. C'était un jeune bâtard, un animal des rues qui doit se débrouiller seul pour survivre dans ce monde cruel, mais il semblait avoir trouvé un protecteur en la personne de Conny. Le bonze semblait aux anges, riant des pitreries du canidé et le caressant du bout des doigts.

_ Tu as faim ? Tiens, regarde ce que j'ai pour toi. »

Tétanisée et le cœur battant, Sasha le regarda glisser une main dans sa poche et en sortir un mouchoir. Avec horreur, elle le vit le déplier, révélant plusieurs morceaux de viande de taille variée. Elle sentit la trahison lui couper le souffle, bloquant son diaphragme à lui faire mal, frappant son sternum avec toute la force du désespoir. Aussi infime fut-il, le bruit de sa gorge étouffée suffit à alerter Conny qui se retourna aussitôt, plantant ses yeux écarquillés dans ceux de son amie. Elle lut toute l'épouvante que lui inspirait cette situation dans son regard, elle-même étant aux prises avec le même sentiment. Comment avait-il pu lui faire ça ? Elle avait une confiance absolue en Conny, le premier de ses amis à lui avoir proposé son aide pour résoudre cette enquête. Est-ce que tout ça n'avait été qu'une ruse sinistre pour se donner un air innocent ? L'avait-il accompagné dans la réserve des officiers uniquement pour effacer discrètement ses traces ? Etait-ce pour cela qu'il s'était tant réjoui que le voleur soit une femme et non un homme ? Sasha n'arrivait plus à réfléchir, tout s'embrouillait dans sa tête, le choc étant trop violent pour lui permettre de penser calmement. Face à elle, le garçon n'arrêtait pas d'ouvrir et fermer la bouche, comme un poisson hors de l'eau qui agonise, incapable de formuler la moindre syllabe. Insensible au trouble qui touchait les deux humains, le chien s'était jeté sur la viande que le soldat avait laissé tomber à terre sous la surprise, se remplissant la panse avec délice. Doucement, Sasha fit un pas en arrière, puis deux, avant de tourner les talons et s'enfuir en courant. Elle entendit Conny crier derrière elle mais le bourdonnement emplissant ses oreilles l'empêchait de comprendre ne serait-ce qu'un mot. Elle avait envie de pleurer mais n'arrivait pas à s'y résoudre. En fait, elle n'arrivait juste pas à y croire. Pas encore. Comment ce garçon qui l'avait toujours comprise, avec lequel elle s'était toujours entendue, qui venait de la même région qu'elle pouvait lui mettre un coup de poignard pareil ? C'était impossible. Rentrant la tête dans les épaules pour s'empêcher de penser, la chasseuse se mit à courir plus vite.

Reiner grognait contre le monde entier. Il grognait contre l'humidité ambiante, contre le soleil froid, contre l'heure matinale, contre Ymir qui avait trouvé le moyen d'échanger l'unique corvée qu'ils avaient en commun avec Christa, contre Sasha qui l'avait privé de sa jolie blonde, contre Sasha qui était incapable de cuisiner sans en manger la moitié, contre Sasha qui faisait que lui foutre son travail par terre. Des patates plein les bras, il se jura que si elle le bousculait cette fois encore, ce serait la dernière. Ce vœu funeste dut attirer le mauvais œil sur lui car, évidemment, c'est ce moment que choisit la jeune femme pour débarquer à toute allure de l'armada – que faisait-elle là-bas ? le puits c'était pas vraiment cette direction ! – et, sans regarder où elle allait, le percuter pour la troisième fois de la semaine. Etourdie par cette collision violente, elle releva la tête et son visage déjà très blême vira au vert sous le regard meurtrier du grand blond. Elle commença à s'excuser d'une voix morne, comme si elle était déjà épuisée alors que la journée n'avait même pas encore commencé, mais il y avait des choses qu'un homme ne peut pas laisser passer indéfiniment. La patience de chacun a ses limites. Et celle de Reiner était plus qu'à bout.

« Sasha… ! gronda-t-il d'une voix menaçante. »

Cette dernière leva les bras pour se protéger de sa fureur puis, se décidant à jouer la carte de la sécurité, prit la fuite. Tandis qu'elle filait comme l'éclair, elle entendait les pas lourds du garçon la suivre. Il était plus lent qu'elle, mais plus fort ; s'il l'attrapait elle était foutue. Couinant d'effroi, la chasseuse courut tout droit sans s'arrêter, slalomant entre les baraquements dans l'espoir de semer son poursuivant. Au moins, se dépenser pour échapper à la colère de Reiner l'occupait trop pour qu'elle trouve le temps de penser à Conny, c'était déjà ça. Dans sa course elle croisa un Berthold échevelé, que les hurlements de son colocataire avaient de toute évidence sorti du lit – comme plusieurs autres hommes qui passaient la tête par la fenêtre de leur chambre respective pour admirer le spectacle. Le visage du grand brun vira de la surprise à l'effroi quand il remarqua enfin le blond, suivant Sasha comme un damné. Il tenta bien de l'arrêter mais Reiner était trop fort pour lui et il ne mit pas longtemps à reprendre sa poursuite effrénée. Tandis que les soldats commençaient à faire des paris sur qui allait l'emporter et qui finirait mal en point, la jeune femme tourna à l'angle d'un bâtiment et se camoufla derrière un tonneau, juste à temps pour que le garçon la dépasse sans la remarquer. Elle souffla l'espace d'une seconde, avant de se remettre à courir vers le seul endroit – selon elle – où il hésiterait à aller la chercher : le dortoir des femmes, de l'autre côté de la caserne. Après tout, la punition s'il se faisait surprendre en ce lieu sacré devrait suffire à le dissuader. Au moins un peu. Peut-être. Mentalement, elle fit le tri des cachettes disponibles : sa chambre, trop risquée, ce serait sans doute le premier endroit qu'il vérifierait ; celle de Mikasa serait la deuxième ; il était hors de question qu'elle se cache chez Ymir. La mort dans l'âme mais assez paniquée pour prendre ce risque, Sasha tambourina comme une folle à la porte de Christa. Sans doute que son indéfectible compagne serait là également, mais elle n'avait pas vraiment le choix. Dans sa liste des priorités, le regard noir d'Ymir était juste en dessous des poings de Reiner. Elle continua à frapper rudement le battant de bois, de plus en plus fort alors qu'elle entendait les cris du garçon se rapprocher. Finalement, alors qu'elle se croyait perdue, la porte s'entrouvrit et elle se faufila dedans sans demander son reste, la claquant derrière elle. Christa la fixait d'un air ensommeillé tandis qu'elle reprenait son souffle, adossée sur le battant, son regard se faisait de plus en plus interrogateur au fil des secondes.

« Sasha ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

Elle était trop gentille pour rajouter un « encore » à la fin de sa phrase et Sasha lui en était grée. Avec son sourire tordu habituel, elle tenta de lui expliquer la situation sans trop s'égarer.

_ Reiner me poursuit. Cache-moi je t'en supplie ! s'exclama-t-elle en prenant ses petites mains dans les siennes, le regard brillant du chien battu.

_ Je… non, Sasha, je peux pas, il y a… »

La petite blonde n'arrêtait pas de se retourner vers le lit, où Ymir devait sans doute encore dormir vue l'heure, mais la chasseuse ne pouvait pas laisser passer son unique chance. Alors qu'elle se laissait tomber à genoux pour mieux la supplier, un bruit de bottes bruyant annonça l'arrivée du blond dans le couloir.

« Sasha ! hurla-t-il sans craindre de réveiller tout le dortoir féminin. Montre-toi ! »

Les bottes remontèrent l'allée et bientôt des coups puissants furent frappés à une porte, sans doute la sienne. La jeune femme reporta son regard larmoyant sur Christa qui, se mordant la lèvre inférieure, semblait hésiter. Une porte s'ouvrit et Mikasa apostropha sèchement Reiner, lui demandant la raison de tout ce tapage. Mettre Mikasa de mauvaise humeur au réveil, très mauvaise idée. Sans lui répondre un bruit de bousculade annonça qu'il était rentré dans la chambre de la brune, criant toujours le prénom de sa proie. Craquant devant l'urgence de la situation, Christa opina du chef en soupirant.

« Très bien, cache-toi sous le lit.

_ Tu es une déesse, lui répondit-elle en reniflant misérablement, merci ! »

Avançant avec empressement mais discrétion dans le clair-obscur qui régnait dans la chambre, Sasha eut un bref mouvement de recul en avisant Ymir qui lui tournait le dos, de toute évidence encore profondément endormie. La couverture qui la couvrait jusqu'à la taille ne cachait pas grand-chose de sa nudité et la chasseuse crut un instant que sa tête allait exploser sous la surchauffe. Se glissant sous le lit en rougissant, elle remercia tous les dieux connus et inconnus que la grande brune ait le sommeil aussi lourd, sinon elle ne donnait pas cher de sa peau si elle apprenait ce qu'elle avait vu. Juste à temps, car à peine sa dernière mèche de cheveux avait-elle disparue dans l'obscurité du matelas que des coups rageurs firent trembler le battant. Au-dessus d'elle, Ymir grogna. Après quelques secondes d'attente et en prenant son air le plus surpris possible, Christa ouvrit la porte.

« Reiner ?

_ Je sais qu'elle est ici.

_ Qui ça ? De qui tu parles ?

_ Désolé Christa mais je sais qu'elle est là, c'est le seul endroit possible où elle peut être !

Il fit un pas en avant et la petite blonde eut beau tenter de lui couper la route, elle n'était pas de poids. Il la repoussa avec aisance et douceur – ce qui la vexa un peu tout de même – et entra dans la chambre en grondant d'avance.

_ Reiner, tu n'as pas le droit de rentrer chez les gens comme ça ! s'écria Christa en désespoir de cause.

_ Sasha, je sais que tu es là ! s'exclama le garçon l'ignorant superbement. Montre toi ou je- oh putain. »

D'après l'orientation de ses bottes qu'elle voyait de sous le lit, la chasseuse déduisit que Reiner venait de tomber sur Ymir. Cette dernière se redressa sur un coude, jetant un regard meurtrier à la cantonade, avant de l'immobiliser sur le blond. Ce dernier était bouche-bée, trop choqué pour avoir peur. Avec ses cheveux détachés et emmêlés, son air ensommeillé d'ours au lever, la brune avait de quoi effrayer pourtant. Plissant les yeux, elle cracha plus qu'elle ne parla.

« Qu'est-ce qu'il fout ici, lui ?

_ Désolée, j'ai essayé de l'empêcher de rentrer mais il ne m'a pas écouté, expliqua Christa.

_ Reiner, sale voyeur, depuis quand tu forces la porte des jeunes filles ? Tu veux mon poing dans la figure c'est ça ?! »

La menace sembla soudain ramener le garçon sur Terre, qui s'empourpra instantanément en détournant le regard du dos nu d'Ymir.

« Tu devrais te couvrir, bredouilla-t-il sans arrêter de fixer le mur.

_ Et pourquoi ce serait à moi de me couvrir et pas plutôt à toi de dégager ?!

Bien envoyé. Sasha commença à se ronger les ongles, angoissée en se demandant comment allait bien tourner la situation.

_ Ça, je ne peux pas, répondit le blond d'un ton implacable.

_ Donc je reviens à ma question : qu'est-ce que tu fous ici à la fin ?

_ Je cherche Sasha. »

Il y eut un moment de flottement. De sous le lit, elle imaginait sans peine la tête que devait faire Ymir. Cette tête perplexe que suivait très rapidement une tête agressive. Le calme avant la tempête.

« Tu te fous de ma gueule ? demanda-t-elle d'une voix dangereusement posée.

_ Non.

Pauvre fol inconscient du danger.

_ EST-CE QUE J'AI UNE TÊTE A AVOIR VU SASHA BORDEL ?! »

Reiner fit un pas en arrière sous la violence de l'assaut, la regardant sans le vouloir avant de vite détourner les yeux à nouveau. Ymir s'était un peu soulevée dans sa colère, accentuant le malaise du garçon. Alors que Sasha pensait que c'était terminé et qu'il allait enfin battre en retraite, un bruit de pas précipité se fit entendre tandis que quelqu'un entrait dans la chambre en courant.

« Tout va bien ? J'en entendu crier ! s'exclama Berthold. Reiner, qu'est-ce qu'il se passe ? Je t'ai vu courir après Sasha et- oh mon dieu désolé Ymir ! »

Avec une rotation parfaite, le nouveau venu se mit face aux lits inoccupés, tournant le dos à la brune. La chasseuse était à peu près sûre qu'il devait être rouge écrevisse.

« Génial, railla Ymir, est-ce qu'il y a encore une personne dans ce foutu bataillon qui m'a pas vu à moitié à poil ? Parce que c'est le moment ! »

Calmement, sans un bruit, deux pieds nus entrèrent dans la pièce, dépassant d'une longue robe de nuit. Personne n'osa dire un mot, tous les regards fixés sur Mikasa qui venait de faire son apparition. D'un regard neutre elle fit le tour de la salle, jaugeant la situation d'un œil expert. On aurait pu entendre une mouche voler.

« Bon, ça suffit maintenant ! s'exclama soudainement Christa. Vous vous êtes assez rincés l'œil, dehors maintenant !

Elle saisit les deux garçons par le bras, les poussant dans le couloir sans écouter leurs protestations. Juste avant de leur claquer la porte au nez, elle fixa le blond d'un regard déçu.

_ Reiner, je m'attendais à mieux venant de toi. »

Elle ferma le battant, tourna le verrou, et aussitôt Ymir se laissa tomber sur le lit en hurlant dans son oreiller. Dessous, Sasha osait à peine respirer. Normalement la brune dormait à son arrivée, ce qui la sauvait d'une nouvelle expérience désagréable. Avec un peu de chance, elle pourrait rester cachée là jusqu'à ce qu'elle parte petit-déjeuner – même si ce dernier ne serait sans doute pas prêt à temps, vu qu'elle et son collègue avaient préféré se courir après que de le préparer. La jeune femme était résolue à attendre autant qu'il faudrait quand deux yeux, luisants comme ceux d'un démon, apparurent à l'envers sur le bord du lit. Tandis qu'elle lâchait un cri d'effroi involontaire, Sasha songea que professeur de tango pour titans était une situation tout à fait enviable comparée à ce qui l'attendait.

« Dette. A. Vie. »

Elle hocha frénétiquement la tête, tout plutôt que subir une seconde de plus la pression de ce regard. Ymir se redressa et la chasseuse rampa en s'excusant hors de sa cachette, rejoignant Mikasa qui s'était tranquillement installée à genoux sur le sol, l'air impassible. Alors que sa compagne gardait un air calme et fier, elle se liquéfia sur place.

« T-tu étais réveillée ? demanda-t-elle piteusement.

_ J'ai le sommeil très léger. »

La brune était assise sur le lit, enroulée dans ses couvertures jusqu'au cou, et Sasha n'aurait su dire si elle était rouge de gêne ou de colère. Sans doute un peu les deux mêlés. Christa, à côté d'elle, avait posé une main sur son épaule pour la calmer.

« Tu nous dois une explication, je crois.

_ Ne soit pas trop dure avec elle, c'est moi qui l'ai laissée entrer. C'est de ma faute.

Ymir jeta un regard dépité à la blonde à ses côtés mais, ne pouvait se résigner à s'énerver contre elle, retourna son attention vers la chasseuse.

_ Je veux quand même savoir, accouche. »

Mal-à-l'aise, elle se dandina pour trouver une position plus confortable, gagnant de ce fait un peu de temps tandis que les trois femmes la transperçaient du regard. En désespoir de cause, elle lâcha ce qui avait déclenché cet effet domino dévastateur.

« Je crois que j'ai trouvé le coupable du vol. »

Des exclamations de surprises fusèrent dans la salle, attisant la curiosité de ses amies qui la poussèrent à continuer. Maladroitement, encore trop bouleversée pour ordonner les choses correctement dans sa tête, Sasha leur raconta sa découverte fortuite de Conny et du chiot, les morceaux de viande qu'il avait dans la main, de quelle façon elle était partie en courant et avait renversé Reiner et comment ce dernier l'avait poursuivie jusqu'ici. Quand elle prononça le prénom de leur camarade de la 104e, toutes furent surprises et eurent du mal à y croire. Mais comme elle avançait dans son récit, d'autres éléments retinrent leur attention et elles attendirent la fin de son récit pour la questionner. Etait-elle sûre que c'était lui ? Que c'était bien de la viande dans sa main ? Malheureusement la jeune femme avait la vue et l'odorat trop aiguisés pour se tromper, surtout d'aussi près, et toutes furent obligées de se rendre à l'évidence. Un tic nerveux se mit soudain à agiter la paupière d'Ymir, signe de mauvais augure.

« Tu es en train de me dire… que Reiner et Berthold m'ont vu à moitié nue… pour une histoire de pommes de terre et de chiot abandonné ? »

Alarmée par son énervement latent, Christa saisit une de ses mains tandis que la brune cachait son visage dans l'autre, rouge de honte. Sasha aussi était rouge, affreusement désolée d'avoir imposé ça à son amie et mortellement effrayée à l'idée de ce qu'elle allait lui faire subir en retour. En fait, il n'y avait bien que Mikasa pour rester sans réaction, comme toujours. A croire que la découverte de ce nouveau couple ne lui faisait ni chaud, ni froid, uniquement absorbée dans les nœuds de l'enquête en cours.

« D'ailleurs, si je peux me permettre, pourquoi tu ne t'es pas couverte quand Reiner te l'a dit ? osa demander la chasseuse.

_ Parce que ce n'était pas à moi de le faire, répondit son interlocutrice en grognant. J'étais dans mon droit et lui non, il avait qu'à sortir si ça le gênait tant que ça !

Techniquement, elle n'était pas dans son droit non plus vu que les relations entre soldats étaient interdites durant le service, uniquement limitées aux permissions et soirs de repos. Mais aucune des personnes présentes n'étaient assez suicidaire pour le lui faire remarquer.

_ Ça t'aurait évité bien des soucis pourtant…

_ Heureusement que tu ne l'as pas fait.

Tous les regards se tournèrent vers Mikasa, qui prenait la parole pour la première fois. Sasha et Christa la fixèrent sans comprendre sa remarque, tandis qu'une drôle de lueur s'allumait dans les yeux noirs d'Ymir.

_ Qu'est-ce que tu veux dire par là ? dit la petite blonde en fronçant les sourcils.

_ Si elle s'était recouverte, Reiner et Berthold auraient pu la regarder en face, expliqua l'asiatique, et ils n'auraient pas mis longtemps avant de remarquer Sasha cachée sous le lit. Là, ils étaient obligés de détourner le regard et ne pouvaient donc pas la voir. C'est ce qui l'a sauvée.

Un silence d'or régna dans la salle tandis que chacune assimilait ce raisonnement. Au bout d'un moment, gênée d'être sous le feu des projecteurs, Ymir détourna le regard d'un air impassible en plantant son menton dans sa paume.

_ J'avais pas remarqué. »

Christa sourit tendrement à côté d'elle, serrant la main toujours prisonnière des siennes, tandis que même Mikasa s'autorisait un sourire désabusé. Sasha fixa la grande brune, persuadée qu'elle mentait.


Bonjour/bonsoir !

Fiou, quel chapitre ! Et quel rebondissement ! Conny, le voleur ? Eh bien, Tim devait être sacrément saoul pour l'avoir confondu avec Sasha ! A moins que d'autres retournements de situation attendent encore notre héroïne ?

Daisuke, Hanji est la fan n°1 du découpage, je n'en doute pas un instant. Et sinon, la plupart des membres du groupe se sont contentés d'un "Elles sont innocentes" ou "Elles ont un alibi" puisqu'ils ne tenaient pas plus qu'elle à ce que leurs amies soient coupables. Les autres, ceux qui ont insisté, ont vu Sasha passer de blanche comme un ligne à rouge tomate de façon si rapide et si répétée qu'ils ont fini par abandonner, de peur qu'elle leur claque entre les doigts !

Allez, on approche de la fin de cette aventure gastronomique ! A bientôt pour la suite ~