Chapitre 8 - Douleur et impuissance
Un défaut qui empêche les hommes d'agir
Est de ne pas sentir de quoi ils sont capables.
J.B. Bossuet
Nous avions passé la journée à courir dans toute la bourgade et aux alentours pour satisfaire aux prérequis exigés par La maire Cantile. Mais contrairement à notre optimisme du matin, nous avions vite compris que nous aurions besoin de nombreuses journées comme celle-ci avant d'obtenir l'autorisation d'explorer les territoires hostiles de cette ile glaciale. Les quêtes que l'on nous donnait étaient souvent farfelues voire franchement énervantes. Comme ces foutues graines de plantes rares à récupérer ! Il ne devait pas y avoir plus de trois plants de cette maudite herbacée autour de la bourgade. Si bien qu'il y avait toujours une nuée de nouveaux comme nous, qui attendaient impatiemment que ces satanées graines apparaissent. Cela finissait en bagarre générale… le plus fort ayant toujours raison. Le soir donc, c'est avec soulagement que l'on apprécia cette soirée à la taverne près de la milice. La frigostine, boisson locale assez alcoolisée, déliait petit à petit les langues. C'est ainsi que je me remémorai un épisode assez sombre de notre équipe qui avait failli marquer la fin de celle-ci. Nunu-Cheri, Panda-One et Fantasya n'étaient encore pas avec nous à cette époque. Je voulais leur montrer qu'il ne fallait pas se laisser abattre et que rien n'est tout à fait définitif, si on y croit encore.
Quelques années plus tôt :
Avec Sylis, Sephiroth et mes sœurs, nous nous étions enfoncés à la lisière du monde tenu par la faction des anges. Pour tenter le drop d'une ressource utile à la fabrication de la nouvelle arme de Sephiroth. Une viscère qui avait des propriétés magiques particulières. Le monstre qui avait ce bout d'entrailles spécifique n'était pas si difficile à vaincre en soit, sauf qu'il avait la fâcheuse tendance de se mouvoir en meute. Une race s'approchant des lupus. Nous avions, à cette époque, acquis un niveau appréciable nous permettant d'assurer des combats un peu difficiles. Sans être parfaite, l'équipe assurait bien. Et nous ne nous doutions pas que la proximité des terres tenues par les démons pourrait être cause d'ennuis.
Ayant enfin repéré un spot où l'on trouvait de façon relativement abondante la race de monstre que l'on cherchait, nous enchainions donc les combats depuis le début de la matinée. (Seulement quelques rares spécimens développaient l'excroissance que l'on cherchait). L'ambiance était plutôt à la bonne humeur. Comme d'habitude Sephiroth faisait les frais de nos plaisanteries. Il est vrai que nous nous mettions souvent à plusieurs pour le charrier. Mais l'Ecaflip prenait la chose du bon côté, jouant faussement au martyr.
Je me sentais bien avec eux, cela me changeait des relations souvent tendues avec mes frangines. Quand nous étions tous les cinq, il n'y avait jamais de conflits, ou alors rarissimes et assez vite réglés. En combat chacun avait sa place. Les hommes devant au corps à corps avec Sacrie, moi en appuis à distance et Mystic aux soins. Notre équipe était parfaitement rodée, depuis le temps que l'on vadrouillait ensemble. Vers midi, je réclamais une pause. J'étais fourbue. Les doigts ankylosés d'avoir envoyé autant de flèches, Mystic approuva aussitôt.
- Stop ! Je n'en peux plus. Dis-je.
- Un dernier, après on mange promis ! Répliqua Sephiroth.
- On en fait un, sans Angel et Mystic, comme ça elles préparent le pique-nique. Dac ? Proposa Sylis.
- Oui, oui, reposez-vous. Dit Sephiroth, un peu vexé de ne pas être à l'origine de la proposition. Moi bien heureuse d'avoir un moment de répit je répliquai :
- Merci les gars.
Ils se lancèrent dans un combat, pendant que j'allais m'installer sur une pierre en retrait, légèrement en hauteur. Mystic de l'autre côté s'affairait avec nos sacs. J'avais ainsi tout loisir de les regarder, profitant par la même occasion du magnifique paysage. J'observais Sephiroth et son agilité en combat, soit en contre, soit en esquive. Malgré les heures de combat qu'il avait fait depuis le début de la journée, il bondissait de partout à peine fatigué. A un moment, il fut au contact avec un des monstres. L'Ecaflip lui plaça deux coups d'épée. La créature tomba raide morte sur le sol avant avoir pu riposter.
Sylis n'était pas en reste et était d'une efficacité redoutable. Difficile d'imaginer que sous cet aspect de sram squelettique peu engageant, il y avait un compagnon sincère, amical mais redoutable.
Je regardais l'horizon, appréciant la luminosité du paysage et les doux parfums portés par le vent. Lorsqu'un hurlement de joie vint briser ma quiétude et me fit baisser les yeux. Le combat venait de se terminer et Sephiroth brandissait à bout de bras un truc immonde : l'ingrédient qui lui manquait. J'étais heureuse pour lui, et cela signifiait aussi que l'on allait pouvoir souffler un peu et profiter pleinement de la pause déjeuné. Il nous avait fallu une bonne demi-journée intense pour trouver ce que l'on cherchait. Bonne nouvelle !
Les deux garçons et ma cadette s'avançaient vers moi l'air heureux et victorieux. Quand soudainement, ils furent cernés par une dizaine de guerriers lourdement armés venus d'on ne sait où. Ils avaient l'air franchement hostile. Je sautai sur mon arc, prête à riposter.
- Que voulez-vous ? Dit Sephiroth d'une voix forte.
- Ce que tu tiens. Dis un Crä derrière lui d'une voix calme et grave.
- Vas te le droper toi-même ! Siffla Sephiroth.
- J'ai autre chose à faire que de bourriner bêtement. Répliqua le Crä, d'un air supérieur.
- …
Cela eu le don d'énerver Sephiroth qui feula. Cependant, nous étions conscients de ne pas avoir à faire à des amateurs. Les grandes auras rouges dans leur dos, dessinant comme deux grandes ailes, prouvaient que c'étaient tous des démons de niveau supérieur. Ils arboraient leur appartenance à Brakmar avec ostentation et provocation. Nous étions à la lisière de leur territoire et ils nous le faisaient comprendre de façon manifeste.
Personnellement, je masquais toujours mon aura d'ange, car j'en étais qu'au grade de novice et y resterait éternellement, car pour moi cette lutte me semblait vaine.
Sephiroth et Sylis invoquèrent leurs auras d'ange. Celles-ci était de bonne importance, mais cependant loin du niveau de nos adversaires ici présents. Dix versus cinq, le combat étaient largement inégal. Cependant je savais que Sephiroth ne lâcherait pas. Il lui était inconcevable de céder ce drop durement acquis. Et toute l'équipe pensait de même. Je tendais mon arc, attendant le début du combat inévitable. Même si celui-ci s'avérerait délicat, il était hors de question que je flanche.
Il était hélas courant de croiser ce genre de mercenaires travaillant pour leur propre compte ou pour une guilde. Ils progressaient vite grâce à la terreur et au moyens de rétorsions qu'ils employaient pour s'équiper et monter en efficacité. Et malheureusement, quand l'économie est en jeu, il est difficile de stopper ce genre d'exactions. Beaucoup d'anges n'hésitaient pas à payer au marché noir ces francs-tireurs pour obtenir plus rapidement une ressource convoitée, même si cela devait se faire au dépend de leur propre camp. Ceci avait pour conséquence que ce genre de bande était souvent mieux équipée que les autres, beaucoup plus riche aussi. Visiblement, la petite troupe qui nous cherchait des noises, en faisait partie.
Sephiroth sorti son épée, aussitôt imité par Sylis et Sacrie. Le combat s'engagea. Je n'eus le temps de tirer qu'une seule flèche, alors je me retrouvai brutalement collée au sol, une dague en travers de la gorge, un genou me broyant la colonne vertébrale. Alors que Sephiroth parait les dagues du Crä celui-ci, qui semblait être le meneur des bandits, lui dit doucement :
- Avant de poursuivre, jette un œil à ton amie.
Sephiroth se retourna. Et me vit maintenue sur le sol par deux autres guerriers. Ils avaient dû rester en planque jusque-là, je ne les avais pas vus venir, ni entendu d'ailleurs. Leur plan était imparable. Ils étaient largement en supériorité numérique, mais avec la ruse, ils limitaient le combat à son strict minimum. Non, pas qu'ils ne pouvaient gagner ce combat visiblement en leur faveur, mais plus pour s'éviter des coups inutiles. Le fairplay, n'étaient pas leur tasse de thé. Si le combat nous avait paru incertain, dans cette configuration il devenait impossible. Mes compagnons ne prendraient aucun risque vis à vis de moi.
Je sentais le genou du guerrier me vriller le dos. Le visage dans la poussière, j'appréhendais la suite des événements.
- Relâche là ! Cria Sephiroth, rangeant son épée dans son fourreau.
- Sage décision. Répliqua le Crä.
- Relâche là ! Répéta Sephiroth.
- Une chose après l'autre l'ami.
- Je ne suis pas ton ami ! Siffla Sephiroth.
Sephiroth tendit la ressource qu'il venait de droper. Cela me faisait mal au cœur, lui qui était si content cinq minutes avant. J'avais honte de m'être ainsi laissée surprendre. Un Sadida s'en empara. Le Crä ne se donnant même pas la peine de regarder le butin, une commande sans doute. Les autres guerriers semblaient lui vouer un respect et une obéissance totale.
- Tu as ce que tu veux, libère Angel ! Cria Sephiroth.
- Pas si vite. Rétorqua l'autre.
Sephiroth n'y tenant plus, fit un mouvement dans ma direction. A peine le mouvement entamé, il reçut un coup d'estoc d'une épée et s'effondra à genoux sous le choc. Comme il se relevait, l'épée vint se loger sous son menton, le réduisant à l'immobilité. Sylis n'était pas en meilleure posture avec une hache ripant doucement à la base de sa nuque. Le grincement de la lame aiguisée sur ses os de Sram me faisait frissonner. Depuis le début de l'altercation, j'avais un mauvais pressentiment. Ce Crä me regardait bizarrement. Je commençais à avoir sérieusement peur qu'il ne se contente pas que du drop de Sephiroth. Nos équipements, sans être exceptionnels, étaient tout de même de bonne facture et bien forgemagés. Ces gens-là, avaient surement soit des complices à équiper, soit tout bêtement l'option de récupérer le bénéfice de leurs revente. Le corolaire : rester sans nos équipements dans ce coin-ci d'Ulette, nous vouait à de très sérieuses difficultés avec la faune environnante. Les monstres n'auraient qu'une envie, celle de venger le massacre que nous avions fait le matin même dans leurs rangs.
- Relâche Angel. Répéta Sephiroth en séparant les syllabes.
- Hum. Je te trouve bien bavard l'Eca, vu ta position. Dis le Crä, tout en se dirigeant vers moi.
Bien qu'ayant la tête à ras du sol, je pouvais détailler notre agresseur qui était en contrebas de l'endroit où je me situais. Je notais une certaine différence entre lui et ses hommes. Hormis son équipement de riche facture, il avait, je dois le reconnaitre, une certaine prestance. Son aura rouge embrasait la scène, il se dégageait comme un halo de puissance autour de lui. Ce n'était pas le genre d'homme a se laisser contredire et semblait avoir l'habitude d'être vite obéit par son vis à vis. Était-ce l'adrénaline, ou la gravité du moment, j'avais l'impression qu'il avançait comme au ralentit. J'avais une conscience exacerbée de ce qui m'entourait, le contact métallique de la dague sur mon cou, la pierre qui s'incrustait dans ma cuisse à cause du poids de celui qui me maintenait au sol. Les brins d'herbe devant moi me semblaient extraordinairement nets. J'avais dans la bouche un gout de métal, de sang. J'avais du me mordre la joue ou la langue dans ma chute. Un silence assourdissant accompagnait la progression du démon qui montait doucement vers moi. Que voulait-il ? Que ME voulait-il ? Une sueur glacée me couvrait le dos. J'avais peur. L'ignorance de ses intentions était un vrai supplice. Contrainte à patienter, je le détaillai. Il était grand, bien musclé, une silhouette svelte et sportive. Les cheveux d'un brun sombre virant au rouge suivant la lumière, une peau pale. Il avait une démarche assurée presque féline comme les Ecaflips. Dans un autre contexte et autre lieu j'aurai pu être ravie de croiser ce type de la même espèce que moi aussi bien foutu... mais là...
Je n'aimais pas la tournure que prenaient les évènements ni cet intérêt subit. Pourquoi s'attardait-il alors qu'il avait ce qu'il souhaitait ? Les questions fusaient dans ma tête dans un incessant tournis. Il fit signe à ses hommes de me relever. Je me sentis hissée sans ménagement, la lame toujours collée contre ma gorge. J'avalai ma salive difficilement, provoquant par la même occasion une légère entaille sur mon cou. La lame était bien affutée. Je ne dis rien sous la brulure de l'éraflure, mes yeux s'humidifiant sous la douleur vive. Le Crä s'arrêta à trois mètres de moi, me souriant... gentiment ? J'étais dans la peau d'une proie !
-Mais putain, pourquoi le méchant n'est-il pas moche et affreux comme tout méchant qui se respecte !
