Chapitre 9 - Séparation

Un courage indompté, dans le cœur des mortels

Fait ou les grands héros ou les grands criminels.

Voltaire

L'attitude du Crä était en total désaccord avec le drame qui se déroulait. Depuis que l'on m'avait relevé le nez de la poussière, je pouvais voir qu'il n'avait pas cet air de brute épaisse qu'avaient ses hommes. Désagréablement malgré ma fureur, je sentais que mon corps de Cräe réagissait à son aura et sa prestance. Nous étions de la même espèce... Syndrome de Stockholm ou je débloquais totalement ? Je me secouais intérieurement, me forçant à réagir contre ce type qui nous volait nos ressources et surtout se permettait de frapper et menacer mes amis et mes sœurs. Je n'allais pas me laisser diriger par mes hormones tout de même ! M'effrayant moi-même de la nature de mon débat intérieur. Je lui lançais donc un regard hautain et méprisant afin de lui faire comprendre qu'il ne m'impressionnait nullement. - Je n'en menais par large en vérité. - Il s'avança de nouveau, cette fois en tendant la main vers moi. Sephiroth hurla :

- Ne la touche pas ou t'es mort !

- Vraiment ? Essaye de m'en empêcher… si tu le peux. Répliqua-t-il d'une voix mielleuse. Et d'ailleurs je fais ce que je veux. Cracha le Crâ, tout en me caressant la joue.

Je me raidis, sans bouger pour ne pas aggraver la pression de la dague sur mon cou. Du coin des yeux, je suivais la progression de ce type. Lentement il passa dans mon dos, sortant de mon champ de vision. Mon cœur battait à la chamade. Je m'imaginais le pire !

- Je crois que je vais prendre ceci aussi. Dit-il dans un souffle, que je sentis dans mon cou. Je me tendis d'horreur. Je me fis mentalement l'image d'un harem et tout le toutime... Non! Pas ça !

- Elle n'est pas à prendre ! Hurla Sephiroth

- Ne fais pas de mal à Angel. Dit Sylis sortant de l'état de choc où il était plongé jusqu'à présent.

- Elle ne t'appartient pas non plus Eca. Se moqua le Crä.

- C'est notre amie !

- Tu ne la mérites pas.

- Libère la, connard ! Aïe !

- Angel ! Dit Mystic d'une toute petite voix.

Du sang coulait le long de la tempe de Sephiroth, un de ses gardiens l'avait frappé sans préavis.

- Voilà ce qui arrive quand on me manque de respect. Répliqua le démon.

- Libère Angel, s'-il-te-plait. Murmura Sephiroth.

- Regarde ce que tu imposes à ton amie ! Coupa le Crä, méprisant.

- Impose ?

Ce faisant, il toucha ma chevelure qui était sale et emmêlée du fait des combats de la matinée. Il regarda avec ostentation ma tenue, poussiéreuse et élimée à certains endroits. Mais de quoi je me mêle ! D'ailleurs une bonne partie de la poussière qui me couvrait le visage était du fait de ses butasse d'hommes ! Et ce n'est pas d'une belle coiffure et de vêtements délicats dont j'avais envie. Ce tordu de démon ne comprenait vraiment rien aux choses réellement importantes de la vie. J'étais heureuse de mon état et du lien qui m'unissait à mon équipe, des aventures que l'on vivait ensemble.

- Tu mérites beaucoup mieux, mon doux ange. Me murmura-t-il, ses lèvres collées à mon oreille.

- Vas au diable ! Criai-je. La haine se mélangeant au dégout et à la peur. La fureur rendait ma voix rauque, presque cassée.

- Tu verras, tu changeras d'avis. Me susurra-t-il. Toujours aussi près.

- Attachez les contre les arbres. Ordonna-t-il à ses hommes. Avec effroi, je compris son idée.

- Non ! Ils ne pourront pas se défendre contre les monstres. Hurlai-je.

- Angel ! Cria Mystic totalement affolée.

- Oublie-les. Me répondit-il. Tu commences une nouvelle vie à partir d'aujourd'hui.

- Je vais devenir ton pire cauchemar si tu fais cela ! Lui Criai-je.

- Je vis déjà dans un cauchemar. Répliqua-t-il le regard dans le vague.

Mon cœur se glaça à l'image de mes sœurs et des deux garçons déchiquetés vivants par une horde de monstres affamés. Il me vint une idée folle. Rapidement avant que l'on ne m'en empêche, j'appelais ma monture, une dragodinde de race Pourpre-Ivoire issue de mon élevage, et lui intima l'ordre de se mettre au service de Sephiroth. Ce faisant, la dinde n'obéirait qu'à lui et lui seul. Les dindes ne suivaient que leur maitre désigné. Toujours ça que les voleurs n'auraient pas, puis je pensais qu'elle pourrait servir de diversion, du moins un certain temps, aux monstres qui ne manqueraient pas de roder par ici après la tombée de la nuit.

- On s'arrache ! cria le Crä.

Je fus hissée comme un sac et mise en croupe sur une monture, derrière un des hommes de main. Il sentait la sueur, chose étonnante pour le Sram qu'il était. Tout me répugnait de ce contact forcé. Et l'autre infâme qui critiquait ma tenue quelques instants auparavant… Je vais me réveiller, ce n'est pas possible, je dois faire un cauchemar.

- Sacrie ! Mystic ! Criai-je, quand je passais devant mon équipe, moi les mains ligotées dans mon dos, eux solidement attachés aux arbres en bordure de la clairière qui m'avait parue si enchanteresse quelques heures auparavant.

- Angel ! Ne t'inquiète pas ! On va venir te sortir de là. Me dit Sylis.

- Hum… Faudrait rester en vie pour cela. Siffla le Crä, s'interposant entre nous.

- Détache-les ! Suppliai-je. Je ferais ce que tu veux.

- Non ! Hurla Mystic.

La dinde parti au trot, je me retournais pour voir mes compagnons ficelés, impuissants. J'étais désespérée. Je me moquais de ce qui pouvais m'arriver, mais il était certain qu'ainsi attachés, ils ne survivraient pas longtemps. Le cœur lourd je vis les arbres diminuer et disparaitre derrière la colline. Je restais ainsi longtemps retournée, fixant un point invisible, jusqu'à ce que la position me fût intenable. La mort dans l'âme, je regardais le paysage environnant. C'était devenu une lande hostile. La végétation était faite de petits arbustes à épines, rien de très engageant. Par moment, la troupe devait s'ouvrir le passage en combattant des groupes de monstres. Les combats étaient rapides, les démons, sures d'eux, étaient efficaces. Je finis par fixer le dos du cavalier devant moi, guettant la fin de la journée avec angoisse. Plus le temps passait, plus la vie de mes amis... Le Crä vint chevaucher à ma hauteur. Je détournai la tête.

- Aller mon doux ange, tu vas voir, tu vas vite les oublier. Tu mérites mieux ! Me dit-il.

- Genre tu te considères comme « mieux » ? Lui crachai-je.

- Largement, tu t'en rendras compte par toi-même. Et d'abord je me présente ! Nous n'en avons pas eu le temps. Je m'appelle Dark-Angel. Tu vois nous sommes prédestinés par nos noms si semblables.

- Après ce que tu as fait à mes compagnons, tu t'imagines quoi ! Criai-je. Je te hais ! Et le mot est faible. Finissais-je dans un murmure.

Je vis une ombre passer dans ses yeux. Je l'avais mouché. Faible victoire sur cet être cruel. Nous continuâmes ainsi à chevaucher. J'étais harassée de fatigue, les mains liées dans le dos, la position était très inconfortable. Au détour d'un chemin, une nouvelle horde de monstres attendait. Ils ressemblaient à de grands loups féroces, leur taille était impressionnante comme celle de leurs canines. Vu la réaction des démons, je compris qu'ils prenaient cette attaque au sérieux. Les bêtes se ruèrent vers nous. Alors que mon cavalier manœuvrait pour rester en arrière, une bête bondit près de notre monture. Celle-ci effrayée, fit un bond de côté. Déstabilisée et n'ayant plus la force de me retenir à la seule force de mes cuisses, je basculais en arrière. Ma tête heurta brutalement le sol, m'assommant à moitié. Les mains bloquées dans le dos, je ne pus retenir ma chute et roulait au bas d'une pente, m'entaillant sur chaque pierres et épines présentes sur le sol. Quand enfin ma chute fut stoppée par une motte de terre, je rouvris les yeux. J'oubliai immédiatement la douleur qui me lançait la tête et la myriade de coupures. Car, planant au-dessus de moi, presque à me toucher, je découvris une immense mâchoire garnie de crocs acérés. Mes pensées allèrent directement à mes compagnons. C'était la fin. J'allais refermer les yeux, quand deux flèches vinrent se planter dans le cou du monstre, le tuant net. Il tomba sur moi, m'écrasant de tout son poids. J'entendis Dark-Angel insulter et menacer le Sram qui m'avait trimbalé jusque-là dans son dos. Pendant qu'ils essayaient de me dégager, l'information parvint à mon cerveau : il avait tué ce monstre avec seulement deux flèches ! Mais qui était ce Crä, pour avoir une telle puissance !

- Angel ! Ça va ? Me demanda-t-il, l'air inquiet.

- Cela irait mieux si tu n'existais pas ! Murmurai-je, le souffle coupé, j'étais totalement sonnée.

- Sans moi, il t'aurait croqué !

- Sans toi, je ne serais pas ici !

- …

J'avais encore fait mouche et cette fois, il me sembla moins sure de lui. Il était vraiment désolé que je me sois blessée, quel étrange de personnage. Il me délivra de mes liens et me porta jusqu'à sa propre monture, m'installant devant en me tenant entre ses bras pour que je ne tombe pas. J'aurais voulu m'éloigner, me débattre, seulement je n'avais plus la force de résister. La tête me faisait souffrir, du sang coulait sur mon œil me brouillant la vue. Il n'y avait pas d'Eniripsa dans leur groupe qui aurait pu me soulager. Lessivée, je finis par me laisser aller contre son torse, abattue et anéantie. Toute envie de révolte brisée, je me sentais honteuse d'être trimballée comme un vulgaire trophée de guerre. Nous chevauchâmes ainsi encore une bonne heure. Le soleil déclinait à l'horizon, signifiant pour moi l'arrêt de mort de mes compagnons. Tandis que je me morfondais sur ces tristes pensées, Dark-Angel arrêta monture, et me murmura :

- Regarde. Me dit-il en désignant la vallée qui s'étendait côté soleil couchant.

La vue était magnifique. Le ciel s'embrasait de différentes nuances de pourpre. Sous cette lumière cramoisie, le paysage désertique prenait une dimension presque féérique et irréelle. La beauté de la vue, ces couleurs qui se battaient avec les ténèbres envahissantes finit de faire déborder le barrage que je retenais depuis le début de cette tragédie. Silencieusement, mes larmes se mirent à couler à flots. Nous reprîmes le chemin et descendîmes vers ce qui semblait être un village à l'horizon. Nous y arrivâmes à la nuit tombée. Cependant, le bourg était bien éclairé et les rues très animées. Les gens s'interpelaient joyeusement. Il y avait des vendeurs de toutes sortes proposant des marchandises variées. Cela ne ressemblait pas à ce que je m'imaginais d'un village démon. Les gens n'étaient pas effrayants. Hormis le style de construction qui trahissait l'appartenance démoniaque de la population, on aurait pu se trouver dans n'importe quel village de faction neutre ou ange.

Notre troupe ne passa pas inaperçue. Dark-Angel et ses hommes semblaient être connus et surtout respectés. Plusieurs villageois les interpellèrent gaiement. Alors que j'observais tout cela avec attention, repérant les rues, les issues possibles, je m'aperçus que les gens me regardaient soit avec curiosité, soit avec un sourire grivois. Ce qui me provoqua des frissons de dégouts. Il ne semblait pas étonnant que la troupe ramène ainsi une prisonnière. L'horreur devint totale quand j'entendis une voix crier :

- Celle-là a besoin d'un bon bain, tu vas bien rigoler, ça à l'air d'une farouche !

L'homme qui avait parlé partit ensuite dans un rire rauque. Si jusqu'à maintenant je n'avais pas pensé à ce qui allait m'arriver, trop préoccupée par le sort de mes amis. Je compris que j'allais rejoindre la suite du harem du maitre des lieux où quelque chose s'y attenant. Brrr...

Car indéniablement, vu les marques de déférence des gens envers Dark-Angel, celui-ci semblais être le maitre incontesté des lieux. M'enfuir, fut la première pensée qui suivit.

Mais quand nous stoppâmes devant la porte de ce qui devait être la maison de guilde de Dark-Angel, les guerriers m'entourèrent de part et d'autre, ne me laissant aucune ouverture pour fuir. De toute façon, dans l'état où je me trouvais, cette précaution était bien inutile, je ne serais pas allée bien loin. Je pénétrai ainsi dans une vaste salle, qui devait faire office de salle à manger, vu les longues tables et bancs dont elle était garnie. Un groupe d'homme jouait aux cartes dans un coin à grand renfort de cris, de rires et de boissons. Une femme, d'un certain âge, vint à notre rencontre. A son tablier, je supposais qu'elle avait la gestion des lieux. C'était une Iop aux yeux totalement blancs, sans iris. Elle me regarda d'un air étonné et lança un regard interrogatif à Dark-Angel.

- Tu ramasses les oisillons perdus maintenant ? Dit-elle au Crä.

- Elle s'appelle Silver-Angel. Tu veux bien l'emmener à l'étage et lui montrer la pièce à eaux ? Et appelle Dark-Heal pour qu'il soigne ses blessures.

- Angel ! C'est donc elle, celle que tu …. S'exclama-t-elle incrédule, ne finissant pas sa phrase sous le regard lourd de reproche que lui lança Dark-Angel.

Pendant qu'elle m'entrainait vers l'étage, je me retournais pour regarder Dark-Angel. Qu'avait voulu dire cette femme ? Le drame qui s'était déroulé ce midi était-il réellement le fruit d'un pur hasard de circonstance ? Mon nom ne semblait pas inconnu à cette femme. Pourquoi !? Je la suivis le cœur lourd. Sacrie, Mystic! J'espérais que votre trépas avait été bref. N'osant pas m'accrocher à un quelconque miracle. Cet homme devra payer pour l'atrocité de son geste ! Peu m'importait ce que cela m'obligerait à faire. Vivre sans mes sœurs et mes compagnons de route était inconcevable. Je prendrai mon temps, la douleur de mon âme sera ma force. La vengeance est un plat qui se mange froid, à moi que ce soit-elle qui vous dévore...