Chapitre 13 - Utopie

Il arrive souvent de ne rien obtenir

Parce que l'on ne tente rien.

J. Deval

C'était une journée ordinaire. J'aidais Mirajane à préparer des repas. Pas que j'aidais les démons, mais l'inactivité me rendait folle. Et privée d'équipement digne de ce nom, à par faire la cuisine… De plus j'appréciai la patronne de la guilde. Je ne pouvais vivre en étant hostile avec tous ceux qui m'entouraient. J'avais besoin de quelqu'un avec qui je pouvais parler ou simplement rester sans être sur mes gardes. Cette fille était très gentille. Je lui disais souvent que je ne comprenais pas ce qu'elle foutait avec cette bande de démons sanguinaires. Et tout particulièrement l'attachement qu'elle avait pour Dark. Elle n'était même pas sa compagne. Cela la faisait rire. A demi-mot Mirajane me disait que je ne pouvais pas vraiment juger les gens d'ici (et encore moins Dark-Angel) Car je ne connaissais ni leur passé ni ce qui les avaient amené ici.

- Qui sait ? Toi aussi, un jour tu choisiras le camp des démons. Me disait-elle en souriant.

- Démon moi ?! Jamais !

- Ne jamais dire jamais…

- Mouaip… Je suis un gentil ange moi ! Dis-je avec une moue boudine pour la faire rire.

J'aimais nos discussions, même si nos points de vue étaient souvent radicalement opposés. Au-delà du clivage ange / démon, j'appréciais son état d'esprits. On riait beaucoup, cela m'aidait énormément à supporter ma captivité. Je comprenais pourquoi elle était adorée de tous. Petit à petit, j'avais même pris des habitudes. Le but caché était d'endormir mes surveillants par une routine plus qu'ordinaire voir ennuyeuse. Le matin je restais à la guilde aidant Mirajane. L'après-midi je me baladais dans le village (avec un garde chiourme), faisant parfois des courses pour Mirajane. En fin d'après-midi, je finissais toujours par m'assoir sur un banc (qui était devenu MON banc) sur la grande place marchande, toujours bondée à ces heures-là. Le garde qui m'accompagnait changeait souvent. Et preuve que ma technique d'endormissement faisait effet, ma surveillance était au fur et à mesure du temps, confiée à des novices. Contrairement au début, où c'était les proches de Dark qui m'encadraient. Ma passivité apparente et surtout la nécessité de libérer ses hommes sur des taches plus délicates jouaient en ma faveur. Depuis deux semaines ma surveillance rapprochée s'alternait entre deux jeunots, très sympathiques mais bien naïfs. Je discutais de tout et rien avec eux. Je réussis même à devenir une confidente pour l'un d'eux qui me demandait conseils pour aborder la fille dont il était amoureux.

C'est ainsi que je pus sans peine, au fil de mes promenades, subtiliser quelques objets sur les étals ici et là. Je jouais à merveille à la fille pas trop futée, un peu godiche mais très gentille. Les gens ne me considérant pas comme un danger potentiel. Juste comme la poule dont s'est entiché Dark. Je pus ainsi subtiliser une dague, certes pas de meilleure facture. Mais qui me serait utile dehors face à la faune locale. Je récupérais également une cape beaucoup moins visible que celle qu'on m'avait donnée. J'avais même trouvé la cachette idéale : une niche qui se trouvait juste sous le banc où je m'asseyais tous les jours en fin d'après-midi, au milieu de la foule.

A la dague et la cape, s'ajoutèrent des potions de furtivité. Celles-ci furent les plus difficiles à voler, mais me seraient indispensable pour… disparaitre. Je subtilisais aussi des vivres et des potions de soin à la guilde – désolée Mirajane, je n'aime pas voler, mais…- Enfin arriva le jour où j'estimais avoir tout ce qu'il me fallait pour réussir. J'étais impatiente. Dark Angel était assez occupé par ses affaires qu'il ne semblait plus être si pressé de m'emmener voir Sephiroth et de là m'obliger à honorer ma promesse. Pas de problème ! J'irai voir Sephiroth par mes propres moyens Ha ! Ha !

- Salut Angel ! Prête pour ta promenade ?

- Coucou ! Assurément la journée est belle ! Répondis-je en souriant au jeune garde. Jubilant que ce soit mon petit amoureux qui était de service. C'était le plus facile des deux à berner.

On fit donc le tour habituel, passant vers les enclos. Dark m'avait donné quelques dindes comme passe-temps. Je les faisais se reproduire testant les arbres généalogiques. Une de ces dragodindes m'aurait bien été utile dans ma fuite, mais difficile à sortir discrètement. Je devrais marcher. La liberté a un prix. En fin d'après-midi, nous arrivâmes comme à l'habitude sur la place du marché. Et comme je l'avais espéré, la jeune donzelle dont mon garde s'était amouraché bavait devant l'étal du bijoutier. – Que la jeunesse est prévisible ! –

- Humm ! Regarde qui est là ! Dis-je d'une voix complice.

- Ha ! Elana ! Dit-il avec les joues qui s'empourpraient.

- Tu devrais sauter sur l'occasion pour marquer un point, en lui achetant une babiole.

- Tu… tu crois ?

- Carrément ! Les filles sont dingues de tout ce qui brille !

- Euh… J'ose pas…

- Aller ! Courage ! Je t'attends sur mon banc. C'est ton jour de chance. L'exhortai-je.

Et voilà mon p'tit novice qui s'avançait d'un pas hésitant vers sa belle. Tout en allant vers le banc, je lui fis un signe d'encouragement. Je m'assis calmement, feignant de regarder à gauche, à droite. J'attendais qu'il soit complétement absorbé par son affaire et qu'il arrête de jeter des coups d'œil dans ma direction. Cela n'y manqua pas quand sa dulcinée se mit à pavoiser avec son nouveau colifichet. Mon garde avait totalement oublié mon existence. Tout comme la foule avoisinante, habituée à me voir sur ce banc. Je pus récupérer mon matériel sans soucis, me levais et fis quelques pas. Je mis prestement la cape de facture banale, et enfin… je disparus. Mon plan était de sortir par l'issue qui était à l'opposé de ma direction. Je me doutais bien que mon stratagème ne durerai pas, j'estimais à quinze minutes avant que mon jeune couillon de garde ne se rende compte qu'il m'avait perdue et qu'il ose donner l'alerte. Il allait surement chercher un peu vers les étals, n'imaginant pas immédiatement qu'une « amie » comme moi pourrait lui faire un coup pareil !

Effectivement, quand je me présentais à la porte sud, les gardes étaient appuyés nonchalamment au mur d'enceinte, nullement en état d'alerte. J'avais rabattu mon capuchon de façon à ce que l'on ne distingue pas mon visage. Pratique habituelle chez les démons, je passai donc inaperçue. J'avais quand même le cœur qui battait à fond, tout en me disant, que finalement cela avait été facile de leur fausser compagnie. Dark Angel étant en mission, cela allait être une belle panique à la guilde. Je m'avançais le cœur léger. J'aurai presque siffloté !

Bon, si sortir avait été facile, j'allais devoir avancer dans une contrée hostile. J'avais un peu repérer les lieux lors des quelques sorties avec Dark. Mais rien ne me permettant de me prévoir un itinéraire précis. Pour l'instant je me fiais au soleil couchant prenant une direction Nord-Ouest afin d'éviter l'itinéraire le plus direct vers le territoire Ange. Au bout d'une demi-heure, mon exaltation était déjà envolée. La luminosité baissant, des bruits inquiétants commençaient à fuser de ci de là. Et je me posais un cruel dilemme : devais-je avancer à la faveur de la nuit mais au risque de tomber sur une faune pas très sympathique, ou devais-je attendre le jour, avec cette fois l'inconvénient d'être facilement repérable. Après avoir tergiversé cinq minutes, je décidais d'avancer tant que je le pouvais et de me réfugier dans un arbre au moindre signe suspect. Le pâle halo lunaire éclairait mon chemin mais pas assez pour que je distingue le relief ou les obstacles. La robe d'apparat que je portais était déjà partiellement en lambeaux. Je regrettais de ne pas avoir volé quelques vêtements mieux appropriés à une telle entreprise. Je serais ma dague, prête à m'en servir le cas échéant.

Je ne dus malheureusement pas attendre longtemps. Au creux d'un vallon, j'entendis des grognements menaçants, bien trop proches à mon gout. Le taillis sur ma gauche bougea… Elles étaient trois, trois bêtes faites de crocs, de griffes et de muscles. Ma raison vacilla quelques secondes entre folie et désespoir. La rage d'échouer après avoir si facilement quitté la bourgade décupla mes forces. J'égorgeai nette la première bête qui se précipitait vers moi. Plus par instinct et pur coup de chance, que par réel calcul. Plus que deux ! Mais l'effet de surprise était passé… Les deux autres monstres s'arrêtèrent pour m'observer en grognant. Je raffermis ma prise sur la dague, reculant vers un grand arbre pour éviter d'être prise à revers. Les deux monstres s'élancèrent, j'esquivais légèrement sur le côté, l'une des bêtes gêna l'autre en voulant corriger sa trajectoire. Me permettant d'asséner une blessure conséquente sur un point vital de l'une d'elles.

Le monstre hurla sa douleur, il pissait le sang, j'en étais maculé. Pas le temps de penser à avoir peur. A leur deuxième charge, sous le choc, je basculais en arrière. Une légère pente me fit rouler plus bas, m'évitant de me retrouver coincée. Je me relevais à moitié, mon épaule droite m'élançait, de profonds sillons marquaient l'emplacement où une patte aux griffes acérées m'avait atteinte. Plus que la douleur, c'est plutôt ma dague que je voyais enfoncée jusqu'à la garde dans le dos d'un des fauves qui me fit penser que c'était perdu. Sans mon arme… Le fauve effaça les 5 mètres qui nous séparaient d'un bond… Il s'arrêtât à mes pieds… raide mort. Fiou ! Je récupérai ma dague, mis le cadavre de la bête entre moi et celle qui restait. Celle-ci grognait, l'odeur du sang l'excitait. Le fauve commençait à avancer vers moi quand il s'arrêta brusquement, une patte suspendue en l'air. De son museau il huma l'air et contre toute attente, me tourna presque le dos pour suivre l'odeur qu'il avait senti. Je vis nettement ses pattes arrières se crisper… prêt à bondir. Il s'élança vers une proie invisible à mes yeux, quand je vis un grand éclair arriver sur sa poitrine et le carboniser en plein saut. La bête tomba foudroyée. J'avais les jambes qui flageolaient, mais c'est avec soulagement que je voyais que le monstre ne se relèverait plus. Un craquement devant moi, me fit sursauter. Et une silhouette sombre apparue. L'homme qui s'avançait était masqué par sa cape à capuche… Dans sa main, une boule d'éclair…Un démon… Mon cœur se serra avec le maigre espoir que celui-ci n'ait rien à voir avec Dark Angel.

J'avais mal de partout, outre les griffes qui m'avaient lacérée l'épaule, le choc qui m'avait propulsé m'avait déboité l'épaule. Le choc suivant, fut de reconnaitre un des bras droits de Dark Angel…

- Humm, j'aurai dû patienter un peu plus loin semble-t-il. Dit-il d'une voix égale.

Ce que sous entendait cette phrase mis du temps à monter au cerveau. Quand je réalisais le sous-entendu, je fus prise d'un terrible tremblement. Cet homme qui était censé me surveiller (mais aussi de s'assurer qu'il n'arrive rien à la poule du chef, enfin je le croyais…), cet homme attendait que je me fasse tuer pas les monstres. Il n'avait jamais eu l'intention de me sauver.

- …

- Tu ne penses quand même pas que ton plan foireux était passé inaperçu ?

- …

- D'ailleurs, j'ai été étonné que tu te fasses la belle si vite, alors que ta cachette minable ne contenait pas de vêtements de voyage… quel amateurisme !

… Il connaissait l'existence de ma cache depuis le début…

- Pourq... pourquoi ne l'as-tu pas signalé ?

- Je voulais que tu t'échappes ! Pourquoi crois-tu que je t'aie affecté ces deux idiots incapables à ta surveillance ?

- … Je ne comprends pas ! Pourquoi m'aider ?

- As-tu l'impression que je t'aide là ? Celui-ci est mort parce qu'il m'avait flairé. Dit-il en donnant un coup de pied dans la bête.

- Tu veux quoi ? Quelles sont tes intentions ? Quelles fav…

- Ta mort me suffira.

- P… pourquoi !?

- Pourquoi ? Cracha-t-il ? Par ta faute, Dark se ramollit de jour en jour. Il faiblit ! Il aurait dû te violer dès le premier soir comme un loup ! Au lieu de ça, il fait le caniche devant toi !

- …

- On n'est pas chez ces tapettes d'ange ici ! Le patron se doit d'être le mal dominant ou n'est rien ! Et surtout il n'a pas à tomber dans ces conneries sentimentales ! Pour son bien, celui de toute la guilde et surtout celui de nos affaires, tu dois mourir.

- N… non, je… je ne veux pas mourir…

- Les monstres t'ont bien esquintée, ne t'inquiète pas tu ne souffriras pas plus que nécessaire… Dark croira que tu n'es morte à cause d'une évasion mal préparée. Ce qui est la vérité en fait. Je vais même t'empêcher de trop souffrir ! Remercie-moi.

- Non !

- Suffit ! Cela commence déjà à jaser assez sur les compétences du Boss. Encore un mois comme ça et il perd toutes crédibilités. Sois lucide ! Tu n'espérais quand même pas t'en sortir vivante, vêtue ainsi et armée de cette seule dague ! Et puis, je fais jusque ce que Dark aurait dû faire depuis des semaines !

- …

Il faisait mouche, je voyais maintenant toute l'absurdité de mon entreprise. J'étais loin d'être au point. Ma précipitation et mon orgueil allaient m'être fatals. Certes Dark me retenait prisonnière, mais il ne semblait pas vouloir me faire de mal. Toute mon âme rejetait l'idée de mourir ainsi, dans cette lande hostile, mon corps laissé en pâture… Je pris ma dague de la main gauche… j'étais droitière et avec l'épaule en vrac, j'étais plus rien du tout... Mais je me mis quand même en garde.

- Pathétique, tu ne penses quand même pas arriver à me résister !

- Combien aurais-tu parié sur le fait que je tue deux de ces bêtes ?

- Zéro, je l'avoue ! Tu as eu de la chance.

- Ou pas, Je ne me laisserai pas achever comme une bête qui gêne !

- Tu aurais pu mourir sans souffrir…

- En fait je te plains !

- C'est toi qui vas mourir là, la plus à plaindre c'est toi.

- C'est de ta vie dont je parle

- Ma vie est déjà mieux que la tienne, toi la poule de service !

- Je ne suis pas une poule ! Criai-je ! Tu as peut être les poches pleines de richesses Mais ton cœur est bien vide !

- Tu vas la fermer, femme !

Alors qu'il s'avançait vers moi, bien décidé d'en finir, je vis ma vie défiler sous mes yeux. En dix secondes, tout y passa. Je raffermis ma position, genoux fléchis, main gauche légèrement en avant au niveau du sternum, bras droit… qui pendait lamentablement en vrac. Je n'abandonnerai pas sans lutter. C'était vain, mais je refusais de lâcher. J'irai au bout… pour moi. Pendant une seconde je crus voir une lueur d'admiration dans les yeux de mon futur bourreau, ou était-ce moi qui cherchais un sens à tous cela. La lune se dégagea et je perçus son mouvement d'appuis. Ma lame n'était pas vraiment dangereuse face à son équipement, mais il voulait s'éviter une entaille inutile.

Sans que saisisse le changement, nous fûmes subitement cernés par cinq hommes… Je reconnus immédiatement les bras droits de Dark Angel. - Il y avait décidément foule dans ce coin désertique… - A la mine de mon adversaire, je vis qu'il semblait aussi surpris que moi face à ce comité. Je trouvais une légère similitude avec le jour de mon enlèvement – même méthode - quand le Dark apparut sur ma droite. Au regard sombre qu'il me lança, j'eus l'impression, pour la troisième fois de la soirée, d'avoir signé mon arrêt de mort. Si je sortais vivante du bourbier où je m'étais plongée… à moins que mon cœur ou ma raison ne me lâchent avant….

Pendant cinq bonnes minutes, pas une seule parole ne fut prononcée. C'est long cinq minutes, très long quand le sort de sa vie en dépend. Je me doutais que Dark était là depuis un moment. Vu sa mine sombre. Je doute qu'il me pardonne mon évasion. De plus avec le discourt de l'autre, c'est toute son autorité qui avait été mise à mal devant témoins. Sa position de mâle dominant déstabilisé par la chétive femelle que j'étais. La seule issue pour lui était forcément une réponse violente. S'il voulait prouver à ses hommes qu'il n'était pas devenu une mauviette… Rien de positif pour moi. Un sanglot s'échappa de ma gorge attirant les regards. Non ! Ne me regardez pas, je ne suis pas là ! Je me ratatinais sur moi-même. Oubliez-moi ! Je me mordis fortement la lèvre pour ne plus laisser échapper de bruit. Le gout métallique du sang m'emplit la bouche, une nouvelle douleur s'ajoutant au tintamarre qui se passait dans ma tête et mon épaule. Je lançais un regard vers Dark-Heal, l'Eniripsa qui m'avait soignée la première fois. Je compris que je ne pouvais attendre aucun soin ou soulagement de sa part… on ne soigne pas les condamnées à mort… Mes tempes battaient au rythme de mon cœur, des flashs d'anémie imminente parsemaient ma vision. M'enfuir ! Je voulais m'enfuir. Je commençais à reculer doucement, personne ne bougea. Je me retournais et me mis à courir… marcher vite… marcher… ramper ? La douleur à l'épaule était terrible, des larmes m'aveuglaient. Je me retournais… personne à ma poursuite. Ils voulaient bien me laisser partir !? Joie fugace… Pour aller où ? La prochaine bestiole que je croiserai … Je… trou noir…